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LES AVENTURES
D'UNE FOURMI ROUGE
ET LES
MÉMOIRES D'UN PIERROT
BOURLOTON.--Imprimeries réunies, B.
[Illustration: L'attaque d'une fourmilière.]
LES AVENTURES
D'UNE
FOURMI ROUGE
ET
LES MÉMOIRES
D'UN PIERROT
PAR
H. DE LA BLANCHÈRE
ILLUSTRATIONS DE MESNEL ET DE GIACOMELLI
[Illustration]
PARIS
THÉODORE LEFÈVRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DES POITEVINS
[Illustration]
LES AVENTURES D'UNE FOURMI ROUGE
I
UNE RAZZIA D'ESCLAVES.
--Il est temps de partir! Taratantara!!...
--Alerte! Taratantara!!!
La fourmilière est couverte de soldats qui brandissent au soleil
leurs mandibules brillantes et acérées. C'est un va-et-vient
indescriptible... Quelle belle mêlée!... Quel beau départ! Vive la
guerre!...
Nous sommes au moins trois cents, tous animés du plus grand courage!
Hourra!! Vive la guerre! au carnage!... au butin!!...
Mais il est temps de nous mettre en marche. Amis, à nos rangs!
Taratantara!!...
Et l'armée se rassemble sur quinze, vingt de front; elle descend comme
un fleuve qui s'épanche, elle quitte le monticule qui forme notre
demeure et s'étend dans la plaine... La plaine, c'est un sentier formé
par les hommes et qui passe à côté, en dessous de notre nid. Mais
nous n'avons pas fait dix pas sur le chemin de la guerre, que nous
rencontrons des éclaireurs qui ont reconnu le chemin et nous guident
vers l'ennemi.
--Quel ennemi? me direz-vous.
--Quel ennemi? D'autres fourmis. Ne nous faut-il pas des esclaves?
Sommes-nous donc destinées à tailler le bois, la pierre, à gâcher
le mortier et donner à teter aux enfants? Nous, des guerriers de
naissance!... Dieu, vous dis-je, ne l'a pas voulu. Voyez, il nous
a gratifiées de mâchoires spéciales pour le combat. La longueur et
l'acuité de nos mandibules en font des armes et non des outils. Vive la
guerre!...
Il existe d'ailleurs de par le monde deux nations de fourmis qui sont
destinées à devenir nos esclaves, à élever nos larves, à bâtir nos
maisons; c'est pourquoi nous marchons à leur conquête. Il est temps que
la fourmilière songe à multiplier; tous ici nous sommes frères, tous
nous sommes fils de la même mère, de celle qui a fondé l'an dernier
notre colonie, avec quelques fugitives échappées aux poursuites d'un
faisandier, la colonie des Polyergues ou des Fourmis rouges. Mais,
hélas! nous ne sommes pas assez nombreux pour résister à l'hiver, aux
intempéries de l'automne; et puis il faut essaimer.
[Illustration: TARATANTARA!!!.....]
Cette belle armée de trois cents guerriers n'est pas suffisante: il
faut qu'elle se décuple. Remarquez comme nous nous ressemblons: on
dirait un uniforme brillant recouvrant tous nos corps; et moi seule
suis plus grande que les autres. C'est une exception; je passe pour un
Hercule, et je crois que j'en suis un en effet. Cependant vous devez
apercevoir quelques camarades noirs parmi nous, ce sont des mâles.
Pauvres êtres qui ne vivront pas aussi longtemps que nous! Mais, comme
ils sont armés comme les autres, ils viennent en expédition quand
même...
[Illustration: EN UN CLIN D'ŒIL LES POLYERGUES EURENT ENVAHI LES
AVANT-POSTES.]
Attention, nous approchons de l'ennemi. L'ennemi, ce sont les Fourmis
noires cendrées (_Formica fusca_). Nous les recherchons comme esclaves
et nous allons les vaincre tout à l'heure, elles sont hors d'état
de nous résister. Il en est de même des Fourmis mineuses (_Formica
cunicularia_). Malheureusement ces dernières sont encore plus faibles
que les premières.
Je sais bien que certains esprits atrabilaires trouveront--que ne
trouve-t-on pas?--que, pour des guerriers éprouvés, il n'est pas brave
d'attaquer des gens hors d'état de résister. Mais qu'y faire? Il faut,
avant tout, prendre son bien où on le trouve. Tel est mon avis.
Et la troupe toute entière redouble d'ardeur; elle semblait voler à la
surface des feuilles..., c'est qu'à ce moment apparaît la fourmilière
des Noires cendrées, au milieu d'un buisson d'épine blanche.
Cette fourmilière, beaucoup moins grande que celle des Polyergues
assaillantes, était composée de petites bûchettes artistement
entrelacées.
En un clin d'œil les Polyergues eurent envahi les avant-postes. Les
Cendrées, averties par leurs éclaireurs, étaient cependant sur la
défensive. Mais que faire? Chaque coup des terribles mandibules en
faux abattait un membre; c'était un carnage affreux, et cependant les
Cendrées se battaient bien. Elles assaillent à deux ou trois chacun
de leurs envahisseurs; elles s'attachent à sa ceinture et souvent la
coupent, laissant les deux tronçons du mutilé se tordre sur la terre...
Mais les Rouges pénètrent dans tous les recoins, en dépit de cette
énergique défense; elles cherchent les réduits propres au pillage,
c'est-à-dire les chambres d'élevage. Chaque assaillant emporte une
larve blanche entre ses mâchoires et s'efforce de fuir avec son butin
précieux. Les Noires cendrées ne peuvent résister; elles s'accrochent
aux fauves, celles-ci les entraînent. Lassées, elles lâchent prise, le
ravisseur fuit.
Taratantara!! Taratantara!!!
C'est le signal de la retraite! Vive le butin!!
Et me dressant sur mes pattes, je crie à mes camarades:
--En masse, serrez la colonne!... En retraite vers notre
fourmilière!... Attention aux larves conquises!...
Et je revenais allégrement, tenant deux larves dans mes mandibules et
marchant avec cela la tête haute, comme un cheval de carrosse, tandis
que mes compagnons pliaient sous le faix d'une seule larve conquise.
[Illustration: C'EST LE SIGNAL DE LA RETRAITE! VIVE LE BUTIN!!]
Cependant, j'avais une terrible estafilade à une jambe, une énorme
taillade dans le dos... Bah! je ne daignais pas y faire attention.
J'avais pris la tête de la colonne et marchais en avant. J'avais
remarqué que deux hommes nous observaient, arrêtés à quelques pas.
J'entendis l'un d'eux qui disait:
--Que vont-elles faire maintenant de ces larves qu'elles emportent? Un
repas de cannibales?
--Vous êtes trop homme, répondit le plus vieux, vous croyez que tous
les êtres vous ressemblent.
--Hé, hé!
--Point. Lorsqu'elles vont être revenues chez elles, leurs fourmis
de ménage vont soigneusement emporter dans leurs chambres ces larves
précieuses; bientôt celles-ci y naîtront en insectes parfaits de la
classe ouvrière et, immédiatement, elles se chargent de tous les
travaux de la maison... absolument comme elles l'eussent fait dans
leurs propres demeures.
--Alors ces abominables pillardes ne savent pas travailler?...
--Vive Dieu! leur criai-je en me retournant; sommes-nous donc faites
pour travailler, nous, des guerriers, comme de viles esclaves?
Mais ils ne m'entendirent pas; ils avaient les oreilles trop longues
pour cela!...
--Mon cher enfant, reprit le vieux, voici le moment de vous rappeler
l'expérience faite par un de mes amis. Un jour, il mit une certaine
quantité de ces beaux Polyergues rouges, agresseurs si déterminés,
dans une caisse de verre avec quelques larves; elles ne furent
seulement pas capables d'élever ces jeunes. Bien mieux, elles ne surent
même pas--cela me paraîtrait incroyable, si mon ami ne me l'avait
affirmé--se nourrir elles-mêmes. De sorte qu'un grand nombre moururent
de faim.
Pour continuer l'expérience, il introduisit dans la même caisse un seul
individu de la famille des esclaves (_F. fusca_), alors que l'état des
affamés n'était pas brillant. Tout allait de mal en pis; la mort était
imminente...
Cette petite créature se chargea du soin de la famille entière, donna à
manger aux grands dadais de fourmis amazones à demi mortes de faim, et
prit soin, tout cela en même temps, des larves qui restaient, jusqu'à
ce qu'elles fussent développées en insectes parfaits... Ainsi, une
seule intelligence avait suffi à sauver toute cette famille vouée à la
force brutale.
--Noble exemple!
--Ainsi donc les Polyergues sont incapables...
Tout le monde comprendra que je ne m'arrêtai pas à entendre des
anecdotes aussi ridicules. Je laissai là les deux hommes et rentrai
allégrement chez nous, contente de ma journée, et prête à recommencer
le lendemain, si le grand conseil le jugeait utile...
Vraiment ces hommes sont bien étranges, qui croient que la servitude
est odieuse à nos esclaves autant qu'aux leurs.
Rien n'est plus aisé, en les observant, que de se rendre compte qu'il
ne faut avoir aucune compassion de nos _ilotes_--si l'on peut, par
souvenir, les appeler ainsi;--leur sort est précisément celui pour
lequel ils sont faits.
Les travaux que ces petites créatures entreprennent et conduisent
chez nous ne sont point inspirés par l'arbitraire, par la crainte
d'un châtiment, mais bien par l'instinct qui réside en elles. Elles
travaillent précisément de la même manière et avec la même assiduité
dans leur propre maison que dans celle de leurs ravisseurs, et les
travaux dont elles sont chargées sont les mêmes dans un cas que dans
l'autre.
En fait, elles n'ont pas connaissance--puisqu'elles ont été enlevées
larves--de leur propre famille. Elles se trouvent parfaitement chez
nous, et sont, à tous égards, les égales de leurs soi-disant maîtres.
Bien mieux, si l'on y regarde attentivement, les réels maîtres du logis
sont les esclaves, dont les actions sont bel et bien dépendantes depuis
le premier jusqu'au dernier jour de leur vie. Que leur demandons-nous?
De nous faire vivre et de vivre en même temps. Elles savent que sans
elles la communauté aurait bientôt péri, et elles travaillent en
conséquence.
En vérité, il faut avoir l'esprit aussi mal fait que l'ont les hommes
pour y trouver à redire.
Ce qui doit frapper dans la manœuvre de nos compagnies conquérantes,
c'est qu'elles ne rapportent jamais que des larves propres à donner
des neutres. Quel besoin aurions-nous de mâles et de femelles? Aucun.
Aussi, nous avons un moyen de les reconnaître... Mais ceci est inconnu
des hommes et nous ne leur dirons jamais. Ce qui leur suffit, c'est de
voir que les Polyergues ne se trompent jamais dans leurs expéditions
successives, car une seule ne suffit pas; à mesure que la colonie
augmente, il faut plus de serviteurs; on est donc obligé d'en aller
conquérir à nouveau pour réparer les pertes faites par la mort et
les accidents journaliers; il faut pourvoir à ce recrutement. Nous y
pourvoyons.
II
ARCHITECTURE.--PLUIE CORROSIVE.
Mais il est temps, je crois, de parler un peu de moi.
Je suis grand, je suis fort, je suis courageux, je suis beau! Mes
membres, élégamment et solidement attachés, ont la fermeté de l'acier,
dont ils empruntent la couleur mordorée; ma taille est svelte, ma
poitrine large, mes yeux vifs et mes pinces formidables.
Tous ces avantages se résument dans le surnom d'Hercule que, d'une
commune voix, tout un clan m'a donné.
Les _Polyergues roussâtres_, les plus puissantes des fourmis de la
France par leur courage dans les combats, forment un peuple composé
de quatre ordres de citoyens: les mâles, les femelles, les neutres
ou guerriers... et les esclaves, ouvriers conquis sur des espèces
convenables.
Je suis neutre, moi, et m'en fais gloire.
Est-il une vie plus noble, plus chevaleresque que la mienne: combattre,
vaincre ou mourir!
Les mâles me font pitié, malgré leurs ailes gracieuses. Comment! ils
vivent plus de quatre mois pour s'envoler un beau soir et mourir au
point du jour! Fi!... nous, nous vivons des années, et, tout ce temps,
nous le passons à servir la patrie et la nation, à contribuer à sa
grandeur, à sa puissance; à nous faire servir comme des rois... et à
jouir du soleil!
[Illustration: Une reconnaissance malheureuse.]
Les utiles femelles ont un sort terrible... terrible!... Combien je les
estime beaucoup plus malheureuses que nous, malgré les ailes dont leur
corps est muni dans leur jeune âge! Et cependant il est certain qu'au
moins une fois dans leur vie le chemin de l'air leur est ouvert, tandis
que nous, nous resterons toujours attachés au plancher des vaches!...
C'est au moment où elles deviennent adultes, ces utiles femelles,
qu'elles s'élancent dans les espaces; elles y rencontrent les mâles qui
tourbillonnent... et retombent sur la terre... à laquelle, désormais,
elles appartiendront toujours Plus de courses folles au milieu
des feuillages, plus de danse fantastique au bord de l'eau! Elles
tombent... et leurs ailes aussi! à moins que nous ou des ouvrières
attentives à leur recherche ne les débarrassions, en les coupant, de
ces organes dont elles n'ont plus besoin désormais.
Si, par bonheur, cette femelle a été trouvée par nous, elle est
emportée dans notre fourmilière et y demeure à jamais prisonnière,
occupée à pondre nuit et jour, du matin au soir, du soir au matin!...
Est-ce vivre, cela?... Non! mille fois non!... Vive le beau soleil, le
grand air, les batailles et la liberté!...
Si une pauvre femelle tombe seule, isolée, dans un coin, la tâche
immense de fonder une nouvelle colonie lui incombe. Alors, que de
peines! que de soins! C'est une œuvre de géant que, seule, cette
femelle va créer. Elle rencontrera une fissure en terre, une cavité
naturelle: elle s'y blottira, puis, isolée, livrée à son labeur
urgent--car il faut qu'elle soit, à elle-même, son esclave!--elle
creusera une cellule pour les premiers œufs qu'elle pondra. Puis, il
faut qu'elle soigne seule ces quelques larves et les amène à l'âge
adulte, les premiers soldats qui l'aideront ou l'accompagneront...
Si elle ne réussit pas, isolée qu'elle est, la mort vient la saisir,
sans secours!... Combien meurent ainsi! Sans cela, les Polyergues
envahiraient la terre!
Fi des mères! je suis neutre et j'en remercie chaque jour le ciel!
Parlerai-je, maintenant, de mon caractère? Pourquoi pas? Est-il
donc défendu de se montrer actif, alerte, d'aimer le nouveau, de ne
jamais tenir en repos, de rôder sans cesse?... Mais non, cela est le
propre des chercheurs et des grands observateurs. C'est comme cela
que j'ai appris à connaître les mœurs des tribus voisines de la
nôtre, à la lisière de la lande. Car il y a des fourmis de bien des
espèces, comme il y en a de beaucoup de couleurs. Il y en a même de
très intelligentes. Ainsi, il ne faudrait pas croire que ces pauvres
fourmis noires cendrées, que nous avons si bien pillées la dernière
fois, soient dénuées d'esprit. Non! elles ont beaucoup d'adresse et de
talent: je serais presque disposé à accorder qu'elles en ont plus que
nous... tout en constatant que c'est leur métier! Leur habitation est
fort bien faite; elles élèvent non seulement étage sur étage, mais en
creusent autant qu'il est besoin les uns au-dessous des autres. Je les
vois renouveler ce travail chez nous; une fois un étage creusé, elles
le couvrent d'une voûte d'argile molle et humide, qui, en durcissant,
devient le plancher de l'étage supérieur. La seule chose qu'il leur
faut, c'est de l'humidité pour pétrir leur terre: le temps sec empêche
absolument tout travail.
Moi, je suis fort, c'est vrai, ce n'est pas pour rien qu'on m'appelle
Hercule. Cependant, je m'étonne vraiment de la vigueur de ces petites
créatures. Lorsque j'entends les hommes se vanter de leur habileté, de
leur force, je ris... Si un être humain, même aidé de tous ses outils,
pouvait accomplir en un jour ce qu'une simple fourmi achève sans
outils, il serait l'étonnement du monde!
Voici ce que j'ai vu faire à une fourmi:
Elle commence par ouvrir et creuser un fossé dans le sol, sur environ
six à sept millimètres de profondeur, pétrissant la terre qu'elle en
retire en petites boulettes qu'elle place de chaque côté du fossé,
de manière à former une sorte de mur. L'intérieur du fossé est fait
parfaitement uni et poli, de sorte qu'une fois terminé il ressemble à
une vraie tranchée de chemin de fer. Mais ce n'est pas tout; la fourmi,
regardant autour d'elle, vit qu'il y avait encore tout à côté une autre
ouverture de la maison à laquelle il convenait de construire une route,
et immédiatement elle se mit à travailler à un second chemin semblable
au premier, parallèle à lui, et les sépara l'un de l'autre par un
simple mur qui avait huit à neuf millimètres de haut.
Telles étaient mes réflexions et mes études en parcourant les environs
de notre lande. J'arrivai ainsi à une colonie de Fourmis brunes
(_Formica brunea_) et, ma foi! je tombai dans une véritable admiration
en les regardant travailler. Nos esclaves ne sont pas encore de cette
force-là, et je compte proposer, à la prochaine assemblée générale de
la nation, de pousser une expédition vers ces travailleuses et de les
substituer à nos anciennes esclaves. Évidemment, nous y gagnerons, et
il n'est pas plus difficile--je le suppose--d'emporter les unes que les
autres.
Je n'avais jamais vu cette fourmi travailler, parce que je passais
toujours par là au milieu du jour; mais, cette fois, le soir venait,
j'avais perdu beaucoup de temps à examiner les brunes cendrées, une
légère brume tombait, je fus tout surpris de voir une telle animation
dans une fourmilière qui m'avait jusque-là semblé à peu près abandonnée.
C'est ainsi que j'ai appris que la lumière du soleil, que nous aimons
tant, nous autres, incommode ces hiboux-là. Trop de pluie ne leur plaît
pas non plus, parce qu'elle endommage leurs constructions savantes et
compliquées. Croirait-on que leur maison a souvent plus de quarante
étages? O homme! où en es-tu? toi qui avec les caves n'en peux élever
dix!... et qui encore ne sais les faire que horizontaux, tandis que
nos architectes les bâtissent inclinés. Et ils tiennent! et ils sont
solides, sains, secs!...
Cependant ces étages ne sont point divisés en cellules régulières
comme les gâteaux des abeilles, des guêpes et des frelons; ils sont
formés de chambres et de galeries de formes et de dimensions tout à
fait irrégulières, admirablement polies à l'intérieur, et d'environ
un demi-centimètre de haut. Les murs ont un peu plus d'un millimètre
d'épaisseur. Maintenant, quel est le but de ces subdivisions
nombreuses? C'est de régulariser la chaleur et l'humidité dans tout
le bâtiment, en vue de l'éclosion des larves. Si, par exemple, le
soleil, comme aujourd'hui, n'a pas été très ardent, et si l'instinct de
ces braves petites gens--car ils sont si petits auprès de nous!--les
avertit que les larves ont besoin de chaleur, eh bien! ils les
emportent dans les chambres de l'étage supérieur: la chaleur y est
plus forte qu'en bas. De même, s'il tombe une pluie épaisse qui coule
dans le sous-sol, rien n'est plus aisé que de se porter, ainsi que les
larves, dans la série des chambres supérieures, où tout le monde est à
l'abri de l'inondation.
[Illustration: ON LES EMPORTE A L'ÉTAGE SUPÉRIEUR.]
Dans les jours d'été où le soleil est particulièrement brûlant, les
Brunes s'assurent une température très convenable en rapportant leurs
jeunes couvées aux chambres centrales, tandis que si elles ont besoin
d'humidité, elles sont sûres d'en trouver autant qu'il en faut dans
les parties les plus basses, où la chaleur ne pénètre jamais. Cette
réserve d'humidité est des plus importantes; elles ne pourraient rien
construire pendant la sécheresse, qui dure quelquefois longtemps, si
elles n'avaient dans les caves cette réserve, où elles trouvent assez
d'argile pour leur travail moyen de chaque jour.
Quant au mode de construction de nos cousines, je ne fais aucun doute
que c'est sur lui que les hommes ont pris modèle pour apprendre à
bâtir en briques. Seulement, comme ils sont trop maladroits pour
savoir cimenter avec leur salive des boules comme celles qu'elles
emploient, ils ont imaginé de pétrir des briques carrées, afin qu'elles
s'empilent toutes seules, et de les coller avec un ciment ou un mortier
artificiel. Hélas! tout s'amoindrit et se rapetisse par l'imitation.
[Illustration: LES MYRMIQUES FAISANT DE GRANDS BRAS.]
Les fourmis brunes sont tellement habiles à confectionner ces boulettes
de glaise, qu'on pourrait regarder cette fabrication comme leur
occupation normale. Les briques servent non seulement à élever les
murs, en les plaquant avec les pieds de devant, mais encore à bâtir les
voûtes ou plafonds. Cela semble une œuvre difficile, presque impossible
sans échafaudages: les hommes ne le feraient pas! Or les Brunes
bâtissent des plafonds en voûte de _cinq centimètres_ de diamètre, avec
une certitude absolue.
Ce qui prouve bien que nous sommes bien les plus habiles constructeurs
du monde, c'est que nous savons tirer parti de tout. Lorsqu'un homme
veut bâtir une maison, il fait un trou et élève dedans sa fourmilière,
à matériaux neufs. Nous, nous employons tout ce qui se trouve sous la
main: une, deux, dix poutres sont mises à profit; la pente du terrain
est employée pour tirer les eaux, que sais-je? tout sert à nos habiles
architectes.
[Illustration: PESTE SOIT DE CES ARTILLEURS DU FEU GRÉGEOIS!.....]
En rentrant, sous les derniers rayons du soleil, je passais près
d'une colonie de fourmis dont la couleur se rapprochait de la nôtre.
C'étaient des fourmis jaunes (_Formica flava_), qui me parurent être
aussi d'excellentes mineuses. La fourmilière, peu apparente au dehors,
s'enfonçait sous une énorme pierre, et je ne fus pas peu surpris de
voir que cette espèce est sociable. Quelle singulière idée, comme si
on n'était pas bien mieux tout seul chez soi!
Pas du tout! à côté de la Jaune, je reconnus le nid de la _Myrmica
scabrinodis_, une belle fourmi qui ne m'était pas si familière que
l'autre.
Je voulus m'en approcher, d'autant plus que j'avais cru apercevoir,
dans une des chambres, par la porte d'une avenue, un animal brun
luisant, couvert d'une carapace, et que deux Myrmiques semblaient
soigner, comme nous nos larves en éducation...
Mais comme j'étais trop près, sans doute, des fortifications, une
dizaine de Myrmiques vinrent au-devant de moi, d'un air menaçant, et
ouvrirent les mandibules en faisant de grands bras... Comme je n'ai
pas peur, je m'acculai à un rocher et me mis sur la défensive; mais
ces enragées, arrivées à quelques pas, se tournèrent vers moi et par
leur abdomen m'envoyèrent une bordée d'acide, une pluie corrosive...
Quelques gouttes seules m'atteignirent, mais me brûlèrent tellement
que, sans essayer de riposter en les mettant à portée de mes
mandibules, qui les auraient coupées en deux, je pris mes jambes à mon
cou... et cours encore!
Peste soit de ces artilleurs du feu grégeois!...
III
DÉTAILS D'INTÉRIEUR.
Hélas! hélas! je m'aperçois que je roule d'inconnu en inconnu et que,
après avoir expliqué qui nous sommes, nous, une des grandes nations
parmi les fourmis, il me faut maintenant expliquer ce qu'est une
_expédition de vaches_. Cette explication est d'autant plus nécessaire,
qu'il y a vaches et vaches, et que nous savons varier nos ressources
en réduisant en domesticité un beaucoup plus grand nombre d'animaux
différents qu'on ne s'en est longtemps douté; par conséquent, chaque
clan formicien a ses raisons particulières pour rechercher telle vache
et négliger telle autre.
A quoi bon les intrus dans la fourmilière? dira-t-on. Ne pouvez-vous
pas trouver plus facilement au dehors, et en mille endroits différents,
le produit que vous demandez aux animaux confinés chez vous? Cela
semble évident, car les vaches que vous captivez naissent sauvages et
vivent sauvages avant de subir votre réclusion.
Pour comprendre tout cela, il est indispensable de descendre dans notre
fourmilière et d'assister aux scènes de notre vie de famille. Quant à
moi, elles me sont encore très familières, car il n'y a pas longtemps,
je puis l'avouer, que je suis sorti de page. Malgré ma taille et le
surnom que m'ont attiré mes exploits, il n'y a pas encore deux ans que
j'ai déchiré ma première enveloppe entre les bras des Polyergues qui me
soignaient.
Oh! bonnes nourrices! quelle inépuisable complaisance vous m'avez
montrée! quelle patience vous avez prodiguée autour de mon enfance
souvent maussade et grincheuse! Combien je sens aujourd'hui ce que vous
avez fait pour votre jeune frère!
C'est maintenant que je sais ce que coûte de soins une fourmi
naissante! Et bientôt mon tour va venir de montrer aux larves nées
d'hier le même dévouement dont on a accompagné mes premiers pas. Tel
est le seul moyen que j'aie d'en témoigner ma reconnaissance.
Les soins que les ouvrières donnent aux larves ne consistent pas
seulement à leur procurer une température convenable et une nourriture
appropriée, mais différente, selon la classe à laquelle elles
appartiennent; bien d'autres soucis nous incombent. D'abord, il nous
faut les entretenir dans la plus extrême propreté. Les enfants sont
partout les mêmes!... Avec nos palpes, nous savons les nettoyer
parfaitement, et nos larves n'ont jamais le plus petit grain de
poussière sur le corps!
[Illustration: LES ENFANTS SONT PARTOUT LES MÊMES.]
Lorsque les larves naissent, il y a déjà un long travail de fait,
car les soins commencent à la naissance des œufs. Dès que la femelle
a pondu, nous autres ouvrières prenons ces œufs un à un et nous les
emportons dans des salles spacieuses qui leur sont réservées. Nous
n'avons pas à les couver, loin de là; mais nous avons à les maintenir
dans un état constant de chaleur et d'humidité; c'est bien plus
difficile: car nous devons tenir compte à chaque instant des variations
que le jour, la nuit, le soleil, la pluie, le vent produisent autour
de nous. On pourrait dire que nous leur faisons subir une véritable
incubation à l'air libre. Nous les transportons souvent, plusieurs
fois dans un même jour, d'un étage à l'autre de l'habitation.
[Illustration: LES ŒUFS AUGMENTENT DE VOLUME.]
Tandis que nous leur prodiguons nos soins, les œufs augmentent de
volume d'une manière notable, nous les faisons passer de temps à autre
entre nos mandibules et nous les enduisons ainsi d'un liquide sucré
que nous dégorgeons et qui, absorbé par l'œuf, profite à l'embryon
que celui-ci renferme. Ces soins durent au moins quinze jours: les
œufs sont nombreux et nous avons beaucoup de mal! Mais la récompense
ne se fait pas attendre. La larve brise la coquille de son œuf et
sort, transparente comme un verre, mais incapable de se mouvoir. Elle
ressemble aux maillots que les hommes font avec leurs enfants et pour
lesquels ils ont certainement pris modèle sur les fourmis. Chez les uns
comme chez les autres, on distingue une tête et les segments du corps,
mais aucun vestige de pattes, de membres ou d'appendices articulés.
Mais le soleil vient de se lever sur notre vallée... Bonne chance pour
les fourmis!...
Les coteaux qui forment l'enceinte de cette vallée, dorés par la
lumière, resplendissent, montrant chaque détail des maisonnettes
disséminées à leur base, découpant chaque arbre, chaque haie qui en
couvre les hauteurs. Au fond s'étend, calme et profonde, une mer de
brume blanche et épaisse de laquelle surgit, de place en place, comme
un écueil isolé, la tête d'un grand arbre.
Brrr!... qu'il fait froid!... Mais, bien lentement, à mesure
qu'augmente la chaleur, la brume oscille et roule en longues vagues
moutonneuses; elle ressemble à une mer de laine blanche... peu à peu,
insensiblement, sans qu'on en ait conscience, elle s'évanouit, devient
transparente et disparaît, enlevée, invisible désormais, au plus haut
de l'air.
Ah! la belle chose qu'un matin! espérance et joie.
Peu à peu, le soleil monte dans le ciel, la chaleur croît, le sang
circule dans nos membres.
Allez, nuages sombres qui passez sur le soleil!... Remontez, ô
brouillard blanchâtre qui paralysez les fourmis!... Soyez maudits!...
Ne pourriez-vous arroser la terre sans suspendre partout ces énormes
gouttes, vraies embûches tendues devant chacun de nos pas?... Arrivez,
beau soleil, notre vie à tous; resplendissez et apportez-nous la
vigueur, la force et la gaieté!...
Toute frileuse, je m'étais posée sur une roche voisine de notre
fourmilière, et je me trouvais là bien en vue du soleil, qui me séchait
de ses rayons bienfaisants, lorsque les voix de la nature, comme disent
les poètes, se réveillèrent autour de moi... Oh! je les hais et je
les crains, ces voix de la nature!... Elles se présentent à nous sous
la forme d'oiseaux qui nous poursuivent presque tous et nous dévorent
en toute circonstance! Or, j'ai beaucoup réfléchi à cela, et je suis
convaincue que Dieu n'a certainement donné à ces oiseaux leur voix
perçante que pour nous avertir. Par exemple, le plus terrible ennemi de
notre race, le pic-vert, ne quitte jamais un arbre sans glapir d'une
voix qui s'entend à travers toute la campagne. C'est le signal!... Pour
nous cela signifie:
--Cachez-vous! C'est le pic-vert qui part en guerre! Il quitte un arbre
pour voler sur un autre!...
De même la mésange, aussi dangereuse, quoique plus petite. Voyez-la
avec ses compagnes dans un arbre, parmi les buissons, elle _pipite_
sans cesse, et comme elle ne marche jamais seule, nous sommes averties
à temps par le bon Dieu, qui veut que toutes ses créatures vivent et
prospèrent en ce monde! Ah! j'ai bien remarqué tout cela; et quand
j'entends les hommes dire que les oiseaux sont créés pour animer les
campagnes, je hausse les épaules. On n'est pas plus naïf que cela!...
Tout prouve que les oiseaux n'ont été créés que pour faire la guerre
aux fourmis!
Mon Dieu! que d'ennemis vous nous avez suscités!
[Illustration: LES INVALIDES.]
Mais le temps a marché et, sur l'appel des surveillants en chefs, je
descends précipitamment de mon rocher et vais rejoindre mes camarades
sur la fourmilière.
En peu d'instants, toutes les issues sont encombrées de fourmis qui
se pressent vers le dehors; les larves sont apportées en même temps
par des ouvrières pour être placées au sommet de la fourmilière et y
ressentir la chaleur du soleil. Les larves des femelles, plus grosses
que celles des mâles et des neutres, sont transportées avec plus de
difficulté à travers les passages étroits de l'habitation. Mais on
redouble d'efforts, on s'y met à plusieurs, on parvient toujours à les
faire passer et à les déposer auprès des autres à l'endroit convenable.
Cette besogne faite, il ne nous est point interdit de demeurer quelques
instants réunies en groupe à la surface de la fourmilière, soit pour
causer avec les invalides et nous réchauffer comme eux au soleil, avant
qu'ils rentrent à l'infirmerie, soit pour nous reposer du rude labeur
que nous venons d'accomplir. Mais notre tâche n'est pas finie: nous ne
pouvons laisser longtemps les larves exposées à une chaleur directe
aussi forte. Il faut les retirer pour les rapporter dans des loges
peu profondes, où arrive jusqu'à elles une chaleur suffisante. On les
descend ainsi à mesure que le soleil monte. Si la pluie vient, on les
emporte au fin fond de la maison, dans des caves bien sèches, où la
température est constante.
Lorsque le moment de nourrir les larves écloses est venu, chaque fourmi
adulte s'approche de l'une des nouvelles et lui donne la nourriture
qui lui convient. Il ne m'est malheureusement pas permis de dévoiler
ici si chaque nourrice prépare une substance particulière, comme
savent le faire les guêpes et les abeilles; tout ce que je puis dire,
c'est que ces nourrices dégorgent des fluides qu'elles préparent dans
leur estomac et qu'elles déposent dans la bouche même des jeunes, en
écartant les mandibules de ceux-ci avec les leurs.
--Quels sont ces fluides? me demandera-t-on. Et encore: où les
ouvrières puisent-elles la matière de cette sécrétion?... et puis?...
Franchement, nous n'en savons rien nous-mêmes. Nous préparons, d'une
certaine façon, la nourriture pour chaque caste de larves, selon une
habitude tellement naturelle à notre organisation, que tout le monde,
chez nous, sait l'employer. Il me semble que les matériaux en sont
fournis à nos organes par les objets qui nous servent de nourriture.
Or, il y a peu d'animaux, à ce que je crois, plus franchement omnivores
que la fourmi.
Cette qualité rend impossible d'expliquer ce que mangent et ne mangent
pas mes pareilles, mais elle ne nous défend pas de dévoiler notre
préférence. Nous aimons le sucre et tout ce qui est sucré.
Pauvres fourmis que nous sommes! Ce goût si innocent est souvent cause
de notre perte! C'est un grand malheur que l'homme ait le même goût;
lui, prépare du sucre pour satisfaire sa passion; nous, nous sommes
attirées... invinciblement! et nous mourons sans murmurer, mais non
sans nous défendre.
IV
LES VACHES DE LA MÈRE ANILLE.
Nous aimons donc le sucre, l'aveu est fait! mais nos jeunes élèves
l'aiment autant et plus que nous! Il faut y pourvoir!
A défaut de sucre, ils ont besoin--ceci est plus respectable--d'une
nourriture douce et sucrée. Il faut y pourvoir!
Tel est le but atteint par nos troupeaux.
Telle est l'origine des _expéditions de vaches_.
En ce moment, l'automne, qui s'avance à grands pas, nous invite à nous
pourvoir pour l'hiver des bestiaux nécessaires: nous allons partir en
expédition, je le sens; mais, auparavant, il faut que je décrive le
pays où nous pouvions les trouver et celui où nous avions notre demeure.
La lande est là, devant cette demeure, étendant au loin son manteau de
fougères brûlées et de bruyères dont les fleurs violettes et rosées
sont en partie passées. Maigre et inhospitalier tapis s'il en fut
jamais, car la trame en est faite d'ajoncs nains dont les tiges, drues
et couchées, tressent de rudes épines que ne leur font point pardonner
quelques bouquets épars de fleurettes d'or. Pour nous, ces épines sont
inoffensives; nous sommes si adroites et si sveltes, que nous passons
entre elles sans jamais nous heurter à leur pointe aiguë. Mais que de
malédictions j'ai entendues des hommes et des animaux qui passaient
parmi elles!
Au lieu de maudire nos ajoncs, nous les regardions comme une admirable
défense naturelle, véritables chevaux de frise gardant, au couchant,
notre fourmilière. Jamais je n'ai trouvé, d'ailleurs, dans mes courses
lointaines, logis mieux placé et mieux entendu!
Cette construction était le chef-d'œuvre d'une de nos grand'mères,
reine du plus haut mérite.
Assise sur la lisière extrême d'un taillis, en pente au soleil
couchant, notre fourmilière était défendue de ce côté par la lande
épineuse, à perte de vue, et derrière, au levant et au nord, par le
taillis aux épais fourrés d'épines et de ronces qui nous garantissaient
de la brise d'automne et des frimas d'hiver lorsque les feuilles
étaient tombées. Vrai paradis; pas un rayon de soleil n'adoucissait la
température sans venir caresser notre toit de chaume et de brindilles
hachées.
Non loin de la fourmilière s'étendait un champ de fèves et dans la
haie poussaient des rosiers sauvages aux longues branches courbées et
traînantes. Toutes ces plantes, rosiers ou fèves, étaient couvertes de
pucerons: les uns noirs, les autres verts, les autres jaunes. Oh la
bonne aubaine!
Et voilà nos fourmis qui montent et qui descendent le long des tiges,
elles harcèlent les pucerons attablés à sucer, avec leur trompe
recourbée, la sève de ces plantes; elles les excitent de leurs antennes
et de leurs palpes pour les forcer à dégorger, par les cornicules qui
terminent leur abdomen, les gouttelettes de liquide sucré. Peu à peu,
les gouttelettes apparaissent, les fourmis les boivent et passent à la
traite d'une autre vache.
Pas de crainte à avoir que le troupeau s'égare. Le puceron est immeuble
par état. Une fois né, il cherche le dessous des feuilles ou des
branches pour être à l'abri du soleil ou de la pluie, puis il enfonce
dans l'écorce, ou parenchyme, sa trompe longue et recourbée le long
de son corps; alors il reste immobile, pompant la sève. Ces sucs
s'assimilent très aisément, paraît-il, en passant dans un intestin de
la plus grande simplicité, si simple même qu'il offre cette anomalie,
chez ce seul insecte, de n'avoir aucun appareil biliaire. C'est
peut-être pour cela que le puceron rend une sécrétion sucrée par les
deux tubes qui se voient sur son abdomen.
[Illustration: OH LA BONNE AUBAINE!]
Quoi qu'il en soit, ces troupeaux ne fuient jamais; on voit, de temps
à autre, un puceron lever une jambe, puis celle d'à côté, puis les
autres; il remue de temps en temps une antenne, mais c'est tout. Il est
cloué par sa trompe!...
On parlait vaguement, dans la république polyergique, d'une grande
expédition à diriger, avant l'hiver, contre des fourmis voisines qui
savent emporter, élever et nourrir d'admirables insectes, vaches
excellentes, qu'elles conservent dans leur fourmilière, sans jamais
leur permettre d'en franchir le seuil. On disait qu'il y avait non
seulement des pucerons de race, mais d'autres insectes, tels que des
Coléoptères, des Hémiptères, que sais-je? Mais--il y a toujours un
mais entre nos désirs et le bien du voisin!--mais certaines de nos
compagnes, plus âgées et plus expérimentées, ne nous cachent pas que
l'expédition est lointaine, dangereuse et meurtrière, parce que ces
populations-là ont bec et ongles, même aiguillon empoisonné, et savent
s'en servir avec acharnement pour défendre leurs précieux troupeaux.
Il faudra livrer de terribles combats, et beaucoup déjà, dans
semblables rencontres, sont restés sur le champ de bataille. Hum!...
mes récents exploits à la conquête des esclaves me désignent
certainement à faire partie de cette expédition. Ne vaudrait-il pas
mieux devancer l'appel?
Si nous essayions de nous renseigner?... Personne ne peut trouver
mauvais que je m'informe où il faut aller pour le bien général de la
chose publique.
Je me dirigeai immédiatement vers les gardiennes de la mère pondeuse,
les plus vieilles fourmis de la fourmilière et les plus expérimentées.
--Mère Anille, dites-moi? on veut donc aller _chasser aux vaches_?
--Oui, mon enfant.
--Ah!... eh bien!... vieille mère, qu'est-ce que c'est que cela? Est-ce
qu'il y en a beaucoup?
--Jour de Dieu, mon enfant! s'il y en a... Les hommes prétendent qu'ils
connaissent plus de trois cents espèces, rien que de Coléoptères qui
vivent chez nous ou chez nos cousins!... On en connaît aussi parmi les
Orthoptères, parmi les Homoptères...
--Tu peux te taire, ça m'est égal! On m'a dit que les staphylins
formaient un excellent bétail, donnant un sucre exquis par une saillie
à poils soyeux qu'ils ont sur l'abdomen.
--On a eu raison de te dire cela, mon fils. On appelle ces insectes-là
des Myrmédonies, et ils ont des cousins appelés Loméchuses, qui
fournissent une délicieuse liqueur. Ce sont les Myrmiques à aiguillons
qui conservent ces précieux bestiaux qu'elles savent capturer. Aussi
vivent-elles dans l'abondance et les festins continuels. Mais il y aura
un rude combat à livrer!
--Ah!...
--Certes, mon fils. Il vaut mieux nous procurer des Loméchuses, ce sont
là de vrais animaux domestiques, à la bonne heure!
--Et pourquoi cela, mère Anille?
--Mon enfant, c'est que ces animaux-là ne savent pas manger seuls; par
conséquent, ne se sauveront guère de chez nous. Si cette fantaisie leur
prenait un jour, grâce à leurs ailes, eh bien, nous les laisserions
aller. L'impossibilité où ils sont de manger nous les ramènerait
forcément...
--Bravo!... et comment sont-elles?
--Noires, larges, épaisses; un peu plus longues que nous. Elles ont
de gros yeux saillants, l'abdomen grand et lourd, cependant très
mobile, qu'elles portent dressé en marchant. Lorsque vous en aurez
récolté, elles viendront vous palper la tête avec leurs antennes et
la frapper de petits coups. Cela voudra dire qu'elles ont faim. Vous
leur dégorgerez de la nourriture comme vous le faites pour nos jeunes.
Alors, vous les verrez étendre leur large abdomen qu'elles portent
habituellement, même à l'intérieur de la fourmilière, relevé sur leur
dos, et vous pourrez lécher et presser entre vos mandibules leurs poils
mis ainsi à découvert. Vous y trouverez une succulente sécrétion.
--Et comment, mère Anille, prend-on ces bonnes bêtes-là?
--Mon ami, on les pousse, on les porte à cinq ou six, on les fait
entrer ainsi dans la fourmilière, sans leur faire de mal.
--Convenu!... Et où les trouve-t-on?
--Ah! c'est le plus difficile. Cependant, cherchez bien, j'en ai
entendu voler ces jours-ci, vers le soir, aux environs de notre
maison. Elles aiment, d'ailleurs, notre nation et aussi celle des
Fourmis Rouge et Jaune (_Formica rubra_ et _Formica rufa_). Vous en
trouverez peut-être dans le taillis, aux environs des champignons en
décomposition, près des vieux bois pourris, sous les mousses: c'est là
qu'elles se métamorphosent et arrivent à l'état parfait. Cherchez!
--Mère Anille! vous m'ouvrez les yeux!
--Pourquoi, mon ami?
--C'était donc cela!... maladroit que je suis! voici ce que j'ai vu...
à notre dernière expédition chez les Noires cendrées pour l'enlèvement
des esclaves: j'ai aperçu des ouvrières qui, averties de notre approche
par leurs sentinelles, fuyaient, emportant des paquets noirs dans leurs
mandibules...
--C'étaient leurs Clavigères qu'elles mettaient en lieu sûr, mon
enfant! Ce sont les meilleurs bestiaux que puisse trouver une fourmi.
Ah! lorsque vous en aurez récolté une quantité suffisante, notre
dessert sera assuré pour tout l'hiver.
--Ainsi, j'ai bien pu manquer une telle occasion! Malheur, trois fois
malheur!... Mais nous recommencerons!
--Recommencez, mes enfants, je ne demande pas mieux. Vous trouverez
les Clavigères chez la fourmi Noire, la Jaune, la Rouge et chez les
Myrmiques des souches (_Myrmica cespitum_). Dame! ils ne sont pas gros!
à peu près, vis-à-vis des fourmis, ce que sont les moutons vis-à-vis
des hommes. Ils sont roux-bruns ou noirs, marchent lentement et font le
mort si on les tourmente, ce qui vous permettra de les saisir et de les
enlever facilement. Quoique dépourvus d'yeux...
--Ils sont aveugles?...
--Je n'ose l'affirmer, car ils savent fort bien se diriger et éviter
les obstacles, à la façon des chauves-souris, volant sans jamais se
heurter, dans les grottes les plus obscures, soit par un tact exquis,
soit par une impression lumineuse perçue à travers un mince tégument.
La petite bouche des Clavigères ne peut prendre qu'une nourriture
liquide: ils ne savent pas manger seuls et se promènent dans la
fourmilière sans pouvoir goûter aux provisions. Ils te rencontreront,
toi et tes camarades, lorsque tu seras repu, et ils sauront se servir,
aussi bien que toi, de leurs antennes en massue pour te demander à
manger. Tu n'auras qu'à ouvrir la bouche et le Clavigère humera une
goutte liquide que tu lui amèneras entre tes mandibules.
--Et puis?...
--Service pour service, mon enfant. Tu lècheras aussitôt les poils des
élytres du Clavigère, tu les presseras légèrement entre tes grandes
mandibules, et tu aspireras une liqueur délicieuse.
--Tous sont bons à prendre?
--Tous! Tu trouveras le Longicorne chez la fourmi Noire, et le
_Faveolatus_ chez la Rouge. Tous deux s'apprivoisent également bien
chez nous.
--En voilà assez, mère Anille; j'ai mon projet! merci.
Je retournai en toute hâte vers mes compagnons et leur expliquai ce que
nous devions faire. Il nous fallait, à tout prix, des Clavigères, des
Myrmédonies et des Loméchuses.
--Sus!... aux autres fourmis!... Sus!... avant tout, aux Noires
cendrées, qui nous ont volé nos Clavigères!
Ce fut une fête dans la république que l'annonce d'une expédition
semblable. On allait donc posséder un troupeau de friandises pour
passer gaiement l'hiver, car nul ne doutait du succès.
Je réunis mes compagnons en un conciliabule secret:
--Que personne ne sorte! qu'aucune démonstration intempestive ne
donne l'éveil aux espions que les Noires cendrées et les Rougeâtres
peuvent avoir envoyé rôder aux environs! Nous n'avons qu'une très
médiocre réputation comme bons voisins; montrons que, malgré leur
lâche espionnage, nous savons nous dérober à leurs yeux lorsqu'il le
faut. A la dernière razzia des esclaves, nous avons été vendus: les
Noires-cendrées ont emporté les Clavigères qui nous appartenaient!...
Cela crie vengeance!...
--Oui! oui! à mort les Noires cendrées!
--Bien, mes amis! j'aime à vous voir animés de ces sentiments de
justice... Un procédé semblable au leur ne mérite point de ménagements.
--Marchons! marchons!
[Illustration: L'ÉTABLE AUX VACHES.]
--Un instant! marchons... En colonne, c'est le moyen d'être découverts,
vendus, trahis encore! et de ne point avoir de Clavigères. Voici mon
plan d'attaque. Nous allons sortir un à un, nous séparer immédiatement.
Chacun décrira un circuit aussi long qu'il sera nécessaire pour
arriver, avec un compagnon tout au plus, près des éclaireurs ou des
sentinelles. Chacun de ceux-là sera mis à mort, silencieusement et sans
merci! Cela est nécessaire, songez-y bien! Si un seul échappe, adieu
les bonnes vaches à sucre! Et maintenant, prudence et décision!... La
colonne vous suivra, lentement, à deux heures de distance.
Nous partîmes en silence, un à un.
Toutes les sentinelles furent tuées! Une heure après, la cité des
Noires cendrées était en notre pouvoir. Tout fut pillé, tout fut
enlevé: quarante Clavigères tombèrent entre nos mains, j'en rapportai
deux pour ma part! Plus de deux cents esclaves vinrent remplir nos
magasins.
Ce fut une magnifique razzia: nous rachetâmes cependant par
cinquante-deux camarades morts et autant de blessés. Mais qu'y faire?
on ne peut pas faire d'omelette sans casser des œufs!
La mère Anille fut enchantée. Désormais elle avait, comme autrefois, au
bon temps, des vaches à soigner.
V
MORT DE MON FRÈRE.--JE ME SAUVE.
Depuis quelques jours nos esclaves, en creusant au fond des caves de
notre fourmilière pour les agrandir, avaient rencontré un amas de
matières bizarres. C'était comme un amas de tissus épais; s'il eût été
fait en soie, en laine ou en lin, nous en eussions tiré parti en le
déchiquetant et en le mangeant; mais il était composé évidemment d'une
fibre étrangère à nos pays, fort dure, et présentant un goût diabolique.
En présence de cet amas, toutes les esclaves tinrent conseil. Personne
ne savait ce que ce pouvait être. Il est vrai que toutes étaient fort
jeunes et manquaient d'expérience; aussi, quand une des plus fortes
têtes des Polyergues demanda si cette couche particulière de matière
ne se trouvait pas dans toutes les fourmilières, personne ne put lui
répondre avec certitude, et il fut décidé, séance tenante, qu'on
détacherait une fourmi sûre et de grande intelligence pour aller
s'informer de cela.
Je fus choisie, et je crois que l'on ne pouvait mieux choisir. On
m'adjoignit un de mes frères comme aide de camp, et voilà comment, à
peine rentrée d'une expédition, il me fallut en recommencer une autre.
En attendant, il fut décidé que les morceaux de tissus gênant les
travaux souterrains seraient découpés, portés au dehors et jetés aux
résidus sans emploi.
Ainsi fut fait, malgré la répugnance que les esclaves éprouvaient
à couper cette matière qui possédait un goût horrible. Mais que ne
peuvent le courage, la patience et l'abnégation des bons citoyens!
Nous cheminions donc de compagnie, mon frère et moi, passant avec
précaution, aussi près que possible, des fourmilières du canton; mais
pas assez près cependant pour motiver des attaques et des assauts des
colonies, qui ne sont pas toujours de bonne humeur.
Tout en causant, nous traversions une grande plaine sablonneuse,
absolument nue. Au-dessus de nos têtes, à d'énormes hauteurs,
s'étendaient les branches épaisses de plusieurs arbres qui empêchaient
depuis bien des années l'eau du ciel de tomber sur le sol et de le
raffermir. Aussi, enfoncions-nous jusqu'au genou dans cette terre
semblable à de la cendre, et étions-nous exténués de fatigue.
Nous avancions cependant avec courage, car il fallait sortir de ce
mauvais pas, et nous nous dirigions vers un endroit qui semblait libre
et dont les alentours étaient comme barrés par des collines abruptes,
des racines colossales et des herbes entrelacées.
--Vois, dis-je à mon frère, cela ressemble à un défilé dans les
montagnes Noires!
--C'est vrai! Heureusement, le sol est uni à perte de vue.