Oh! bonnes nourrices! quelle inépuisable complaisance vous m

Au lecteur.

Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, et

l'orthographe d'origine a été conservée. Seules quelques erreurs

typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces corrections

se trouve à la fin du texte.

La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections

mineures.

LES AVENTURES

D'UNE FOURMI ROUGE

ET LES

MÉMOIRES D'UN PIERROT

BOURLOTON.--Imprimeries réunies, B.

[Illustration: L'attaque d'une fourmilière.]

LES AVENTURES

D'UNE

FOURMI ROUGE

ET

LES MÉMOIRES

D'UN PIERROT

PAR

H. DE LA BLANCHÈRE

ILLUSTRATIONS DE MESNEL ET DE GIACOMELLI

[Illustration]

PARIS

THÉODORE LEFÈVRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

RUE DES POITEVINS

[Illustration]

LES AVENTURES D'UNE FOURMI ROUGE

I

UNE RAZZIA D'ESCLAVES.

--Il est temps de partir! Taratantara!!...

--Alerte! Taratantara!!!

La fourmilière est couverte de soldats qui brandissent au soleil

leurs mandibules brillantes et acérées. C'est un va-et-vient

indescriptible... Quelle belle mêlée!... Quel beau départ! Vive la

guerre!...

Nous sommes au moins trois cents, tous animés du plus grand courage!

Hourra!! Vive la guerre! au carnage!... au butin!!...

Mais il est temps de nous mettre en marche. Amis, à nos rangs!

Taratantara!!...

Et l'armée se rassemble sur quinze, vingt de front; elle descend comme

un fleuve qui s'épanche, elle quitte le monticule qui forme notre

demeure et s'étend dans la plaine... La plaine, c'est un sentier formé

par les hommes et qui passe à côté, en dessous de notre nid. Mais

nous n'avons pas fait dix pas sur le chemin de la guerre, que nous

rencontrons des éclaireurs qui ont reconnu le chemin et nous guident

vers l'ennemi.

--Quel ennemi? me direz-vous.

--Quel ennemi? D'autres fourmis. Ne nous faut-il pas des esclaves?

Sommes-nous donc destinées à tailler le bois, la pierre, à gâcher

le mortier et donner à teter aux enfants? Nous, des guerriers de

naissance!... Dieu, vous dis-je, ne l'a pas voulu. Voyez, il nous

a gratifiées de mâchoires spéciales pour le combat. La longueur et

l'acuité de nos mandibules en font des armes et non des outils. Vive la

guerre!...

Il existe d'ailleurs de par le monde deux nations de fourmis qui sont

destinées à devenir nos esclaves, à élever nos larves, à bâtir nos

maisons; c'est pourquoi nous marchons à leur conquête. Il est temps que

la fourmilière songe à multiplier; tous ici nous sommes frères, tous

nous sommes fils de la même mère, de celle qui a fondé l'an dernier

notre colonie, avec quelques fugitives échappées aux poursuites d'un

faisandier, la colonie des Polyergues ou des Fourmis rouges. Mais,

hélas! nous ne sommes pas assez nombreux pour résister à l'hiver, aux

intempéries de l'automne; et puis il faut essaimer.

[Illustration: TARATANTARA!!!.....]

Cette belle armée de trois cents guerriers n'est pas suffisante: il

faut qu'elle se décuple. Remarquez comme nous nous ressemblons: on

dirait un uniforme brillant recouvrant tous nos corps; et moi seule

suis plus grande que les autres. C'est une exception; je passe pour un

Hercule, et je crois que j'en suis un en effet. Cependant vous devez

apercevoir quelques camarades noirs parmi nous, ce sont des mâles.

Pauvres êtres qui ne vivront pas aussi longtemps que nous! Mais, comme

ils sont armés comme les autres, ils viennent en expédition quand

même...

[Illustration: EN UN CLIN D'ŒIL LES POLYERGUES EURENT ENVAHI LES

AVANT-POSTES.]

Attention, nous approchons de l'ennemi. L'ennemi, ce sont les Fourmis

noires cendrées (_Formica fusca_). Nous les recherchons comme esclaves

et nous allons les vaincre tout à l'heure, elles sont hors d'état

de nous résister. Il en est de même des Fourmis mineuses (_Formica

cunicularia_). Malheureusement ces dernières sont encore plus faibles

que les premières.

Je sais bien que certains esprits atrabilaires trouveront--que ne

trouve-t-on pas?--que, pour des guerriers éprouvés, il n'est pas brave

d'attaquer des gens hors d'état de résister. Mais qu'y faire? Il faut,

avant tout, prendre son bien où on le trouve. Tel est mon avis.

Et la troupe toute entière redouble d'ardeur; elle semblait voler à la

surface des feuilles..., c'est qu'à ce moment apparaît la fourmilière

des Noires cendrées, au milieu d'un buisson d'épine blanche.

Cette fourmilière, beaucoup moins grande que celle des Polyergues

assaillantes, était composée de petites bûchettes artistement

entrelacées.

En un clin d'œil les Polyergues eurent envahi les avant-postes. Les

Cendrées, averties par leurs éclaireurs, étaient cependant sur la

défensive. Mais que faire? Chaque coup des terribles mandibules en

faux abattait un membre; c'était un carnage affreux, et cependant les

Cendrées se battaient bien. Elles assaillent à deux ou trois chacun

de leurs envahisseurs; elles s'attachent à sa ceinture et souvent la

coupent, laissant les deux tronçons du mutilé se tordre sur la terre...

Mais les Rouges pénètrent dans tous les recoins, en dépit de cette

énergique défense; elles cherchent les réduits propres au pillage,

c'est-à-dire les chambres d'élevage. Chaque assaillant emporte une

larve blanche entre ses mâchoires et s'efforce de fuir avec son butin

précieux. Les Noires cendrées ne peuvent résister; elles s'accrochent

aux fauves, celles-ci les entraînent. Lassées, elles lâchent prise, le

ravisseur fuit.

Taratantara!! Taratantara!!!

C'est le signal de la retraite! Vive le butin!!

Et me dressant sur mes pattes, je crie à mes camarades:

--En masse, serrez la colonne!... En retraite vers notre

fourmilière!... Attention aux larves conquises!...

Et je revenais allégrement, tenant deux larves dans mes mandibules et

marchant avec cela la tête haute, comme un cheval de carrosse, tandis

que mes compagnons pliaient sous le faix d'une seule larve conquise.

[Illustration: C'EST LE SIGNAL DE LA RETRAITE! VIVE LE BUTIN!!]

Cependant, j'avais une terrible estafilade à une jambe, une énorme

taillade dans le dos... Bah! je ne daignais pas y faire attention.

J'avais pris la tête de la colonne et marchais en avant. J'avais

remarqué que deux hommes nous observaient, arrêtés à quelques pas.

J'entendis l'un d'eux qui disait:

--Que vont-elles faire maintenant de ces larves qu'elles emportent? Un

repas de cannibales?

--Vous êtes trop homme, répondit le plus vieux, vous croyez que tous

les êtres vous ressemblent.

--Hé, hé!

--Point. Lorsqu'elles vont être revenues chez elles, leurs fourmis

de ménage vont soigneusement emporter dans leurs chambres ces larves

précieuses; bientôt celles-ci y naîtront en insectes parfaits de la

classe ouvrière et, immédiatement, elles se chargent de tous les

travaux de la maison... absolument comme elles l'eussent fait dans

leurs propres demeures.

--Alors ces abominables pillardes ne savent pas travailler?...

--Vive Dieu! leur criai-je en me retournant; sommes-nous donc faites

pour travailler, nous, des guerriers, comme de viles esclaves?

Mais ils ne m'entendirent pas; ils avaient les oreilles trop longues

pour cela!...

--Mon cher enfant, reprit le vieux, voici le moment de vous rappeler

l'expérience faite par un de mes amis. Un jour, il mit une certaine

quantité de ces beaux Polyergues rouges, agresseurs si déterminés,

dans une caisse de verre avec quelques larves; elles ne furent

seulement pas capables d'élever ces jeunes. Bien mieux, elles ne surent

même pas--cela me paraîtrait incroyable, si mon ami ne me l'avait

affirmé--se nourrir elles-mêmes. De sorte qu'un grand nombre moururent

de faim.

Pour continuer l'expérience, il introduisit dans la même caisse un seul

individu de la famille des esclaves (_F. fusca_), alors que l'état des

affamés n'était pas brillant. Tout allait de mal en pis; la mort était

imminente...

Cette petite créature se chargea du soin de la famille entière, donna à

manger aux grands dadais de fourmis amazones à demi mortes de faim, et

prit soin, tout cela en même temps, des larves qui restaient, jusqu'à

ce qu'elles fussent développées en insectes parfaits... Ainsi, une

seule intelligence avait suffi à sauver toute cette famille vouée à la

force brutale.

--Noble exemple!

--Ainsi donc les Polyergues sont incapables...

Tout le monde comprendra que je ne m'arrêtai pas à entendre des

anecdotes aussi ridicules. Je laissai là les deux hommes et rentrai

allégrement chez nous, contente de ma journée, et prête à recommencer

le lendemain, si le grand conseil le jugeait utile...

Vraiment ces hommes sont bien étranges, qui croient que la servitude

est odieuse à nos esclaves autant qu'aux leurs.

Rien n'est plus aisé, en les observant, que de se rendre compte qu'il

ne faut avoir aucune compassion de nos _ilotes_--si l'on peut, par

souvenir, les appeler ainsi;--leur sort est précisément celui pour

lequel ils sont faits.

Les travaux que ces petites créatures entreprennent et conduisent

chez nous ne sont point inspirés par l'arbitraire, par la crainte

d'un châtiment, mais bien par l'instinct qui réside en elles. Elles

travaillent précisément de la même manière et avec la même assiduité

dans leur propre maison que dans celle de leurs ravisseurs, et les

travaux dont elles sont chargées sont les mêmes dans un cas que dans

l'autre.

En fait, elles n'ont pas connaissance--puisqu'elles ont été enlevées

larves--de leur propre famille. Elles se trouvent parfaitement chez

nous, et sont, à tous égards, les égales de leurs soi-disant maîtres.

Bien mieux, si l'on y regarde attentivement, les réels maîtres du logis

sont les esclaves, dont les actions sont bel et bien dépendantes depuis

le premier jusqu'au dernier jour de leur vie. Que leur demandons-nous?

De nous faire vivre et de vivre en même temps. Elles savent que sans

elles la communauté aurait bientôt péri, et elles travaillent en

conséquence.

En vérité, il faut avoir l'esprit aussi mal fait que l'ont les hommes

pour y trouver à redire.

Ce qui doit frapper dans la manœuvre de nos compagnies conquérantes,

c'est qu'elles ne rapportent jamais que des larves propres à donner

des neutres. Quel besoin aurions-nous de mâles et de femelles? Aucun.

Aussi, nous avons un moyen de les reconnaître... Mais ceci est inconnu

des hommes et nous ne leur dirons jamais. Ce qui leur suffit, c'est de

voir que les Polyergues ne se trompent jamais dans leurs expéditions

successives, car une seule ne suffit pas; à mesure que la colonie

augmente, il faut plus de serviteurs; on est donc obligé d'en aller

conquérir à nouveau pour réparer les pertes faites par la mort et

les accidents journaliers; il faut pourvoir à ce recrutement. Nous y

pourvoyons.

II

ARCHITECTURE.--PLUIE CORROSIVE.

Mais il est temps, je crois, de parler un peu de moi.

Je suis grand, je suis fort, je suis courageux, je suis beau! Mes

membres, élégamment et solidement attachés, ont la fermeté de l'acier,

dont ils empruntent la couleur mordorée; ma taille est svelte, ma

poitrine large, mes yeux vifs et mes pinces formidables.

Tous ces avantages se résument dans le surnom d'Hercule que, d'une

commune voix, tout un clan m'a donné.

Les _Polyergues roussâtres_, les plus puissantes des fourmis de la

France par leur courage dans les combats, forment un peuple composé

de quatre ordres de citoyens: les mâles, les femelles, les neutres

ou guerriers... et les esclaves, ouvriers conquis sur des espèces

convenables.

Je suis neutre, moi, et m'en fais gloire.

Est-il une vie plus noble, plus chevaleresque que la mienne: combattre,

vaincre ou mourir!

Les mâles me font pitié, malgré leurs ailes gracieuses. Comment! ils

vivent plus de quatre mois pour s'envoler un beau soir et mourir au

point du jour! Fi!... nous, nous vivons des années, et, tout ce temps,

nous le passons à servir la patrie et la nation, à contribuer à sa

grandeur, à sa puissance; à nous faire servir comme des rois... et à

jouir du soleil!

[Illustration: Une reconnaissance malheureuse.]

Les utiles femelles ont un sort terrible... terrible!... Combien je les

estime beaucoup plus malheureuses que nous, malgré les ailes dont leur

corps est muni dans leur jeune âge! Et cependant il est certain qu'au

moins une fois dans leur vie le chemin de l'air leur est ouvert, tandis

que nous, nous resterons toujours attachés au plancher des vaches!...

C'est au moment où elles deviennent adultes, ces utiles femelles,

qu'elles s'élancent dans les espaces; elles y rencontrent les mâles qui

tourbillonnent... et retombent sur la terre... à laquelle, désormais,

elles appartiendront toujours Plus de courses folles au milieu

des feuillages, plus de danse fantastique au bord de l'eau! Elles

tombent... et leurs ailes aussi! à moins que nous ou des ouvrières

attentives à leur recherche ne les débarrassions, en les coupant, de

ces organes dont elles n'ont plus besoin désormais.

Si, par bonheur, cette femelle a été trouvée par nous, elle est

emportée dans notre fourmilière et y demeure à jamais prisonnière,

occupée à pondre nuit et jour, du matin au soir, du soir au matin!...

Est-ce vivre, cela?... Non! mille fois non!... Vive le beau soleil, le

grand air, les batailles et la liberté!...

Si une pauvre femelle tombe seule, isolée, dans un coin, la tâche

immense de fonder une nouvelle colonie lui incombe. Alors, que de

peines! que de soins! C'est une œuvre de géant que, seule, cette

femelle va créer. Elle rencontrera une fissure en terre, une cavité

naturelle: elle s'y blottira, puis, isolée, livrée à son labeur

urgent--car il faut qu'elle soit, à elle-même, son esclave!--elle

creusera une cellule pour les premiers œufs qu'elle pondra. Puis, il

faut qu'elle soigne seule ces quelques larves et les amène à l'âge

adulte, les premiers soldats qui l'aideront ou l'accompagneront...

Si elle ne réussit pas, isolée qu'elle est, la mort vient la saisir,

sans secours!... Combien meurent ainsi! Sans cela, les Polyergues

envahiraient la terre!

Fi des mères! je suis neutre et j'en remercie chaque jour le ciel!

Parlerai-je, maintenant, de mon caractère? Pourquoi pas? Est-il

donc défendu de se montrer actif, alerte, d'aimer le nouveau, de ne

jamais tenir en repos, de rôder sans cesse?... Mais non, cela est le

propre des chercheurs et des grands observateurs. C'est comme cela

que j'ai appris à connaître les mœurs des tribus voisines de la

nôtre, à la lisière de la lande. Car il y a des fourmis de bien des

espèces, comme il y en a de beaucoup de couleurs. Il y en a même de

très intelligentes. Ainsi, il ne faudrait pas croire que ces pauvres

fourmis noires cendrées, que nous avons si bien pillées la dernière

fois, soient dénuées d'esprit. Non! elles ont beaucoup d'adresse et de

talent: je serais presque disposé à accorder qu'elles en ont plus que

nous... tout en constatant que c'est leur métier! Leur habitation est

fort bien faite; elles élèvent non seulement étage sur étage, mais en

creusent autant qu'il est besoin les uns au-dessous des autres. Je les

vois renouveler ce travail chez nous; une fois un étage creusé, elles

le couvrent d'une voûte d'argile molle et humide, qui, en durcissant,

devient le plancher de l'étage supérieur. La seule chose qu'il leur

faut, c'est de l'humidité pour pétrir leur terre: le temps sec empêche

absolument tout travail.

Moi, je suis fort, c'est vrai, ce n'est pas pour rien qu'on m'appelle

Hercule. Cependant, je m'étonne vraiment de la vigueur de ces petites

créatures. Lorsque j'entends les hommes se vanter de leur habileté, de

leur force, je ris... Si un être humain, même aidé de tous ses outils,

pouvait accomplir en un jour ce qu'une simple fourmi achève sans

outils, il serait l'étonnement du monde!

Voici ce que j'ai vu faire à une fourmi:

Elle commence par ouvrir et creuser un fossé dans le sol, sur environ

six à sept millimètres de profondeur, pétrissant la terre qu'elle en

retire en petites boulettes qu'elle place de chaque côté du fossé,

de manière à former une sorte de mur. L'intérieur du fossé est fait

parfaitement uni et poli, de sorte qu'une fois terminé il ressemble à

une vraie tranchée de chemin de fer. Mais ce n'est pas tout; la fourmi,

regardant autour d'elle, vit qu'il y avait encore tout à côté une autre

ouverture de la maison à laquelle il convenait de construire une route,

et immédiatement elle se mit à travailler à un second chemin semblable

au premier, parallèle à lui, et les sépara l'un de l'autre par un

simple mur qui avait huit à neuf millimètres de haut.

Telles étaient mes réflexions et mes études en parcourant les environs

de notre lande. J'arrivai ainsi à une colonie de Fourmis brunes

(_Formica brunea_) et, ma foi! je tombai dans une véritable admiration

en les regardant travailler. Nos esclaves ne sont pas encore de cette

force-là, et je compte proposer, à la prochaine assemblée générale de

la nation, de pousser une expédition vers ces travailleuses et de les

substituer à nos anciennes esclaves. Évidemment, nous y gagnerons, et

il n'est pas plus difficile--je le suppose--d'emporter les unes que les

autres.

Je n'avais jamais vu cette fourmi travailler, parce que je passais

toujours par là au milieu du jour; mais, cette fois, le soir venait,

j'avais perdu beaucoup de temps à examiner les brunes cendrées, une

légère brume tombait, je fus tout surpris de voir une telle animation

dans une fourmilière qui m'avait jusque-là semblé à peu près abandonnée.

C'est ainsi que j'ai appris que la lumière du soleil, que nous aimons

tant, nous autres, incommode ces hiboux-là. Trop de pluie ne leur plaît

pas non plus, parce qu'elle endommage leurs constructions savantes et

compliquées. Croirait-on que leur maison a souvent plus de quarante

étages? O homme! où en es-tu? toi qui avec les caves n'en peux élever

dix!... et qui encore ne sais les faire que horizontaux, tandis que

nos architectes les bâtissent inclinés. Et ils tiennent! et ils sont

solides, sains, secs!...

Cependant ces étages ne sont point divisés en cellules régulières

comme les gâteaux des abeilles, des guêpes et des frelons; ils sont

formés de chambres et de galeries de formes et de dimensions tout à

fait irrégulières, admirablement polies à l'intérieur, et d'environ

un demi-centimètre de haut. Les murs ont un peu plus d'un millimètre

d'épaisseur. Maintenant, quel est le but de ces subdivisions

nombreuses? C'est de régulariser la chaleur et l'humidité dans tout

le bâtiment, en vue de l'éclosion des larves. Si, par exemple, le

soleil, comme aujourd'hui, n'a pas été très ardent, et si l'instinct de

ces braves petites gens--car ils sont si petits auprès de nous!--les

avertit que les larves ont besoin de chaleur, eh bien! ils les

emportent dans les chambres de l'étage supérieur: la chaleur y est

plus forte qu'en bas. De même, s'il tombe une pluie épaisse qui coule

dans le sous-sol, rien n'est plus aisé que de se porter, ainsi que les

larves, dans la série des chambres supérieures, où tout le monde est à

l'abri de l'inondation.

[Illustration: ON LES EMPORTE A L'ÉTAGE SUPÉRIEUR.]

Dans les jours d'été où le soleil est particulièrement brûlant, les

Brunes s'assurent une température très convenable en rapportant leurs

jeunes couvées aux chambres centrales, tandis que si elles ont besoin

d'humidité, elles sont sûres d'en trouver autant qu'il en faut dans

les parties les plus basses, où la chaleur ne pénètre jamais. Cette

réserve d'humidité est des plus importantes; elles ne pourraient rien

construire pendant la sécheresse, qui dure quelquefois longtemps, si

elles n'avaient dans les caves cette réserve, où elles trouvent assez

d'argile pour leur travail moyen de chaque jour.

Quant au mode de construction de nos cousines, je ne fais aucun doute

que c'est sur lui que les hommes ont pris modèle pour apprendre à

bâtir en briques. Seulement, comme ils sont trop maladroits pour

savoir cimenter avec leur salive des boules comme celles qu'elles

emploient, ils ont imaginé de pétrir des briques carrées, afin qu'elles

s'empilent toutes seules, et de les coller avec un ciment ou un mortier

artificiel. Hélas! tout s'amoindrit et se rapetisse par l'imitation.

[Illustration: LES MYRMIQUES FAISANT DE GRANDS BRAS.]

Les fourmis brunes sont tellement habiles à confectionner ces boulettes

de glaise, qu'on pourrait regarder cette fabrication comme leur

occupation normale. Les briques servent non seulement à élever les

murs, en les plaquant avec les pieds de devant, mais encore à bâtir les

voûtes ou plafonds. Cela semble une œuvre difficile, presque impossible

sans échafaudages: les hommes ne le feraient pas! Or les Brunes

bâtissent des plafonds en voûte de _cinq centimètres_ de diamètre, avec

une certitude absolue.

Ce qui prouve bien que nous sommes bien les plus habiles constructeurs

du monde, c'est que nous savons tirer parti de tout. Lorsqu'un homme

veut bâtir une maison, il fait un trou et élève dedans sa fourmilière,

à matériaux neufs. Nous, nous employons tout ce qui se trouve sous la

main: une, deux, dix poutres sont mises à profit; la pente du terrain

est employée pour tirer les eaux, que sais-je? tout sert à nos habiles

architectes.

[Illustration: PESTE SOIT DE CES ARTILLEURS DU FEU GRÉGEOIS!.....]

En rentrant, sous les derniers rayons du soleil, je passais près

d'une colonie de fourmis dont la couleur se rapprochait de la nôtre.

C'étaient des fourmis jaunes (_Formica flava_), qui me parurent être

aussi d'excellentes mineuses. La fourmilière, peu apparente au dehors,

s'enfonçait sous une énorme pierre, et je ne fus pas peu surpris de

voir que cette espèce est sociable. Quelle singulière idée, comme si

on n'était pas bien mieux tout seul chez soi!

Pas du tout! à côté de la Jaune, je reconnus le nid de la _Myrmica

scabrinodis_, une belle fourmi qui ne m'était pas si familière que

l'autre.

Je voulus m'en approcher, d'autant plus que j'avais cru apercevoir,

dans une des chambres, par la porte d'une avenue, un animal brun

luisant, couvert d'une carapace, et que deux Myrmiques semblaient

soigner, comme nous nos larves en éducation...

Mais comme j'étais trop près, sans doute, des fortifications, une

dizaine de Myrmiques vinrent au-devant de moi, d'un air menaçant, et

ouvrirent les mandibules en faisant de grands bras... Comme je n'ai

pas peur, je m'acculai à un rocher et me mis sur la défensive; mais

ces enragées, arrivées à quelques pas, se tournèrent vers moi et par

leur abdomen m'envoyèrent une bordée d'acide, une pluie corrosive...

Quelques gouttes seules m'atteignirent, mais me brûlèrent tellement

que, sans essayer de riposter en les mettant à portée de mes

mandibules, qui les auraient coupées en deux, je pris mes jambes à mon

cou... et cours encore!

Peste soit de ces artilleurs du feu grégeois!...

III

DÉTAILS D'INTÉRIEUR.

Hélas! hélas! je m'aperçois que je roule d'inconnu en inconnu et que,

après avoir expliqué qui nous sommes, nous, une des grandes nations

parmi les fourmis, il me faut maintenant expliquer ce qu'est une

_expédition de vaches_. Cette explication est d'autant plus nécessaire,

qu'il y a vaches et vaches, et que nous savons varier nos ressources

en réduisant en domesticité un beaucoup plus grand nombre d'animaux

différents qu'on ne s'en est longtemps douté; par conséquent, chaque

clan formicien a ses raisons particulières pour rechercher telle vache

et négliger telle autre.

A quoi bon les intrus dans la fourmilière? dira-t-on. Ne pouvez-vous

pas trouver plus facilement au dehors, et en mille endroits différents,

le produit que vous demandez aux animaux confinés chez vous? Cela

semble évident, car les vaches que vous captivez naissent sauvages et

vivent sauvages avant de subir votre réclusion.

Pour comprendre tout cela, il est indispensable de descendre dans notre

fourmilière et d'assister aux scènes de notre vie de famille. Quant à

moi, elles me sont encore très familières, car il n'y a pas longtemps,

je puis l'avouer, que je suis sorti de page. Malgré ma taille et le

surnom que m'ont attiré mes exploits, il n'y a pas encore deux ans que

j'ai déchiré ma première enveloppe entre les bras des Polyergues qui me

soignaient.

Oh! bonnes nourrices! quelle inépuisable complaisance vous m'avez

montrée! quelle patience vous avez prodiguée autour de mon enfance

souvent maussade et grincheuse! Combien je sens aujourd'hui ce que vous

avez fait pour votre jeune frère!

C'est maintenant que je sais ce que coûte de soins une fourmi

naissante! Et bientôt mon tour va venir de montrer aux larves nées

d'hier le même dévouement dont on a accompagné mes premiers pas. Tel

est le seul moyen que j'aie d'en témoigner ma reconnaissance.

Les soins que les ouvrières donnent aux larves ne consistent pas

seulement à leur procurer une température convenable et une nourriture

appropriée, mais différente, selon la classe à laquelle elles

appartiennent; bien d'autres soucis nous incombent. D'abord, il nous

faut les entretenir dans la plus extrême propreté. Les enfants sont

partout les mêmes!... Avec nos palpes, nous savons les nettoyer

parfaitement, et nos larves n'ont jamais le plus petit grain de

poussière sur le corps!

[Illustration: LES ENFANTS SONT PARTOUT LES MÊMES.]

Lorsque les larves naissent, il y a déjà un long travail de fait,

car les soins commencent à la naissance des œufs. Dès que la femelle

a pondu, nous autres ouvrières prenons ces œufs un à un et nous les

emportons dans des salles spacieuses qui leur sont réservées. Nous

n'avons pas à les couver, loin de là; mais nous avons à les maintenir

dans un état constant de chaleur et d'humidité; c'est bien plus

difficile: car nous devons tenir compte à chaque instant des variations

que le jour, la nuit, le soleil, la pluie, le vent produisent autour

de nous. On pourrait dire que nous leur faisons subir une véritable

incubation à l'air libre. Nous les transportons souvent, plusieurs

fois dans un même jour, d'un étage à l'autre de l'habitation.

[Illustration: LES ŒUFS AUGMENTENT DE VOLUME.]

Tandis que nous leur prodiguons nos soins, les œufs augmentent de

volume d'une manière notable, nous les faisons passer de temps à autre

entre nos mandibules et nous les enduisons ainsi d'un liquide sucré

que nous dégorgeons et qui, absorbé par l'œuf, profite à l'embryon

que celui-ci renferme. Ces soins durent au moins quinze jours: les

œufs sont nombreux et nous avons beaucoup de mal! Mais la récompense

ne se fait pas attendre. La larve brise la coquille de son œuf et

sort, transparente comme un verre, mais incapable de se mouvoir. Elle

ressemble aux maillots que les hommes font avec leurs enfants et pour

lesquels ils ont certainement pris modèle sur les fourmis. Chez les uns

comme chez les autres, on distingue une tête et les segments du corps,

mais aucun vestige de pattes, de membres ou d'appendices articulés.

Mais le soleil vient de se lever sur notre vallée... Bonne chance pour

les fourmis!...

Les coteaux qui forment l'enceinte de cette vallée, dorés par la

lumière, resplendissent, montrant chaque détail des maisonnettes

disséminées à leur base, découpant chaque arbre, chaque haie qui en

couvre les hauteurs. Au fond s'étend, calme et profonde, une mer de

brume blanche et épaisse de laquelle surgit, de place en place, comme

un écueil isolé, la tête d'un grand arbre.

Brrr!... qu'il fait froid!... Mais, bien lentement, à mesure

qu'augmente la chaleur, la brume oscille et roule en longues vagues

moutonneuses; elle ressemble à une mer de laine blanche... peu à peu,

insensiblement, sans qu'on en ait conscience, elle s'évanouit, devient

transparente et disparaît, enlevée, invisible désormais, au plus haut

de l'air.

Ah! la belle chose qu'un matin! espérance et joie.

Peu à peu, le soleil monte dans le ciel, la chaleur croît, le sang

circule dans nos membres.

Allez, nuages sombres qui passez sur le soleil!... Remontez, ô

brouillard blanchâtre qui paralysez les fourmis!... Soyez maudits!...

Ne pourriez-vous arroser la terre sans suspendre partout ces énormes

gouttes, vraies embûches tendues devant chacun de nos pas?... Arrivez,

beau soleil, notre vie à tous; resplendissez et apportez-nous la

vigueur, la force et la gaieté!...

Toute frileuse, je m'étais posée sur une roche voisine de notre

fourmilière, et je me trouvais là bien en vue du soleil, qui me séchait

de ses rayons bienfaisants, lorsque les voix de la nature, comme disent

les poètes, se réveillèrent autour de moi... Oh! je les hais et je

les crains, ces voix de la nature!... Elles se présentent à nous sous

la forme d'oiseaux qui nous poursuivent presque tous et nous dévorent

en toute circonstance! Or, j'ai beaucoup réfléchi à cela, et je suis

convaincue que Dieu n'a certainement donné à ces oiseaux leur voix

perçante que pour nous avertir. Par exemple, le plus terrible ennemi de

notre race, le pic-vert, ne quitte jamais un arbre sans glapir d'une

voix qui s'entend à travers toute la campagne. C'est le signal!... Pour

nous cela signifie:

--Cachez-vous! C'est le pic-vert qui part en guerre! Il quitte un arbre

pour voler sur un autre!...

De même la mésange, aussi dangereuse, quoique plus petite. Voyez-la

avec ses compagnes dans un arbre, parmi les buissons, elle _pipite_

sans cesse, et comme elle ne marche jamais seule, nous sommes averties

à temps par le bon Dieu, qui veut que toutes ses créatures vivent et

prospèrent en ce monde! Ah! j'ai bien remarqué tout cela; et quand

j'entends les hommes dire que les oiseaux sont créés pour animer les

campagnes, je hausse les épaules. On n'est pas plus naïf que cela!...

Tout prouve que les oiseaux n'ont été créés que pour faire la guerre

aux fourmis!

Mon Dieu! que d'ennemis vous nous avez suscités!

[Illustration: LES INVALIDES.]

Mais le temps a marché et, sur l'appel des surveillants en chefs, je

descends précipitamment de mon rocher et vais rejoindre mes camarades

sur la fourmilière.

En peu d'instants, toutes les issues sont encombrées de fourmis qui

se pressent vers le dehors; les larves sont apportées en même temps

par des ouvrières pour être placées au sommet de la fourmilière et y

ressentir la chaleur du soleil. Les larves des femelles, plus grosses

que celles des mâles et des neutres, sont transportées avec plus de

difficulté à travers les passages étroits de l'habitation. Mais on

redouble d'efforts, on s'y met à plusieurs, on parvient toujours à les

faire passer et à les déposer auprès des autres à l'endroit convenable.

Cette besogne faite, il ne nous est point interdit de demeurer quelques

instants réunies en groupe à la surface de la fourmilière, soit pour

causer avec les invalides et nous réchauffer comme eux au soleil, avant

qu'ils rentrent à l'infirmerie, soit pour nous reposer du rude labeur

que nous venons d'accomplir. Mais notre tâche n'est pas finie: nous ne

pouvons laisser longtemps les larves exposées à une chaleur directe

aussi forte. Il faut les retirer pour les rapporter dans des loges

peu profondes, où arrive jusqu'à elles une chaleur suffisante. On les

descend ainsi à mesure que le soleil monte. Si la pluie vient, on les

emporte au fin fond de la maison, dans des caves bien sèches, où la

température est constante.

Lorsque le moment de nourrir les larves écloses est venu, chaque fourmi

adulte s'approche de l'une des nouvelles et lui donne la nourriture

qui lui convient. Il ne m'est malheureusement pas permis de dévoiler

ici si chaque nourrice prépare une substance particulière, comme

savent le faire les guêpes et les abeilles; tout ce que je puis dire,

c'est que ces nourrices dégorgent des fluides qu'elles préparent dans

leur estomac et qu'elles déposent dans la bouche même des jeunes, en

écartant les mandibules de ceux-ci avec les leurs.

--Quels sont ces fluides? me demandera-t-on. Et encore: où les

ouvrières puisent-elles la matière de cette sécrétion?... et puis?...

Franchement, nous n'en savons rien nous-mêmes. Nous préparons, d'une

certaine façon, la nourriture pour chaque caste de larves, selon une

habitude tellement naturelle à notre organisation, que tout le monde,

chez nous, sait l'employer. Il me semble que les matériaux en sont

fournis à nos organes par les objets qui nous servent de nourriture.

Or, il y a peu d'animaux, à ce que je crois, plus franchement omnivores

que la fourmi.

Cette qualité rend impossible d'expliquer ce que mangent et ne mangent

pas mes pareilles, mais elle ne nous défend pas de dévoiler notre

préférence. Nous aimons le sucre et tout ce qui est sucré.

Pauvres fourmis que nous sommes! Ce goût si innocent est souvent cause

de notre perte! C'est un grand malheur que l'homme ait le même goût;

lui, prépare du sucre pour satisfaire sa passion; nous, nous sommes

attirées... invinciblement! et nous mourons sans murmurer, mais non

sans nous défendre.

IV

LES VACHES DE LA MÈRE ANILLE.

Nous aimons donc le sucre, l'aveu est fait! mais nos jeunes élèves

l'aiment autant et plus que nous! Il faut y pourvoir!

A défaut de sucre, ils ont besoin--ceci est plus respectable--d'une

nourriture douce et sucrée. Il faut y pourvoir!

Tel est le but atteint par nos troupeaux.

Telle est l'origine des _expéditions de vaches_.

En ce moment, l'automne, qui s'avance à grands pas, nous invite à nous

pourvoir pour l'hiver des bestiaux nécessaires: nous allons partir en

expédition, je le sens; mais, auparavant, il faut que je décrive le

pays où nous pouvions les trouver et celui où nous avions notre demeure.

La lande est là, devant cette demeure, étendant au loin son manteau de

fougères brûlées et de bruyères dont les fleurs violettes et rosées

sont en partie passées. Maigre et inhospitalier tapis s'il en fut

jamais, car la trame en est faite d'ajoncs nains dont les tiges, drues

et couchées, tressent de rudes épines que ne leur font point pardonner

quelques bouquets épars de fleurettes d'or. Pour nous, ces épines sont

inoffensives; nous sommes si adroites et si sveltes, que nous passons

entre elles sans jamais nous heurter à leur pointe aiguë. Mais que de

malédictions j'ai entendues des hommes et des animaux qui passaient

parmi elles!

Au lieu de maudire nos ajoncs, nous les regardions comme une admirable

défense naturelle, véritables chevaux de frise gardant, au couchant,

notre fourmilière. Jamais je n'ai trouvé, d'ailleurs, dans mes courses

lointaines, logis mieux placé et mieux entendu!

Cette construction était le chef-d'œuvre d'une de nos grand'mères,

reine du plus haut mérite.

Assise sur la lisière extrême d'un taillis, en pente au soleil

couchant, notre fourmilière était défendue de ce côté par la lande

épineuse, à perte de vue, et derrière, au levant et au nord, par le

taillis aux épais fourrés d'épines et de ronces qui nous garantissaient

de la brise d'automne et des frimas d'hiver lorsque les feuilles

étaient tombées. Vrai paradis; pas un rayon de soleil n'adoucissait la

température sans venir caresser notre toit de chaume et de brindilles

hachées.

Non loin de la fourmilière s'étendait un champ de fèves et dans la

haie poussaient des rosiers sauvages aux longues branches courbées et

traînantes. Toutes ces plantes, rosiers ou fèves, étaient couvertes de

pucerons: les uns noirs, les autres verts, les autres jaunes. Oh la

bonne aubaine!

Et voilà nos fourmis qui montent et qui descendent le long des tiges,

elles harcèlent les pucerons attablés à sucer, avec leur trompe

recourbée, la sève de ces plantes; elles les excitent de leurs antennes

et de leurs palpes pour les forcer à dégorger, par les cornicules qui

terminent leur abdomen, les gouttelettes de liquide sucré. Peu à peu,

les gouttelettes apparaissent, les fourmis les boivent et passent à la

traite d'une autre vache.

Pas de crainte à avoir que le troupeau s'égare. Le puceron est immeuble

par état. Une fois né, il cherche le dessous des feuilles ou des

branches pour être à l'abri du soleil ou de la pluie, puis il enfonce

dans l'écorce, ou parenchyme, sa trompe longue et recourbée le long

de son corps; alors il reste immobile, pompant la sève. Ces sucs

s'assimilent très aisément, paraît-il, en passant dans un intestin de

la plus grande simplicité, si simple même qu'il offre cette anomalie,

chez ce seul insecte, de n'avoir aucun appareil biliaire. C'est

peut-être pour cela que le puceron rend une sécrétion sucrée par les

deux tubes qui se voient sur son abdomen.

[Illustration: OH LA BONNE AUBAINE!]

Quoi qu'il en soit, ces troupeaux ne fuient jamais; on voit, de temps

à autre, un puceron lever une jambe, puis celle d'à côté, puis les

autres; il remue de temps en temps une antenne, mais c'est tout. Il est

cloué par sa trompe!...

On parlait vaguement, dans la république polyergique, d'une grande

expédition à diriger, avant l'hiver, contre des fourmis voisines qui

savent emporter, élever et nourrir d'admirables insectes, vaches

excellentes, qu'elles conservent dans leur fourmilière, sans jamais

leur permettre d'en franchir le seuil. On disait qu'il y avait non

seulement des pucerons de race, mais d'autres insectes, tels que des

Coléoptères, des Hémiptères, que sais-je? Mais--il y a toujours un

mais entre nos désirs et le bien du voisin!--mais certaines de nos

compagnes, plus âgées et plus expérimentées, ne nous cachent pas que

l'expédition est lointaine, dangereuse et meurtrière, parce que ces

populations-là ont bec et ongles, même aiguillon empoisonné, et savent

s'en servir avec acharnement pour défendre leurs précieux troupeaux.

Il faudra livrer de terribles combats, et beaucoup déjà, dans

semblables rencontres, sont restés sur le champ de bataille. Hum!...

mes récents exploits à la conquête des esclaves me désignent

certainement à faire partie de cette expédition. Ne vaudrait-il pas

mieux devancer l'appel?

Si nous essayions de nous renseigner?... Personne ne peut trouver

mauvais que je m'informe où il faut aller pour le bien général de la

chose publique.

Je me dirigeai immédiatement vers les gardiennes de la mère pondeuse,

les plus vieilles fourmis de la fourmilière et les plus expérimentées.

--Mère Anille, dites-moi? on veut donc aller _chasser aux vaches_?

--Oui, mon enfant.

--Ah!... eh bien!... vieille mère, qu'est-ce que c'est que cela? Est-ce

qu'il y en a beaucoup?

--Jour de Dieu, mon enfant! s'il y en a... Les hommes prétendent qu'ils

connaissent plus de trois cents espèces, rien que de Coléoptères qui

vivent chez nous ou chez nos cousins!... On en connaît aussi parmi les

Orthoptères, parmi les Homoptères...

--Tu peux te taire, ça m'est égal! On m'a dit que les staphylins

formaient un excellent bétail, donnant un sucre exquis par une saillie

à poils soyeux qu'ils ont sur l'abdomen.

--On a eu raison de te dire cela, mon fils. On appelle ces insectes-là

des Myrmédonies, et ils ont des cousins appelés Loméchuses, qui

fournissent une délicieuse liqueur. Ce sont les Myrmiques à aiguillons

qui conservent ces précieux bestiaux qu'elles savent capturer. Aussi

vivent-elles dans l'abondance et les festins continuels. Mais il y aura

un rude combat à livrer!

--Ah!...

--Certes, mon fils. Il vaut mieux nous procurer des Loméchuses, ce sont

là de vrais animaux domestiques, à la bonne heure!

--Et pourquoi cela, mère Anille?

--Mon enfant, c'est que ces animaux-là ne savent pas manger seuls; par

conséquent, ne se sauveront guère de chez nous. Si cette fantaisie leur

prenait un jour, grâce à leurs ailes, eh bien, nous les laisserions

aller. L'impossibilité où ils sont de manger nous les ramènerait

forcément...

--Bravo!... et comment sont-elles?

--Noires, larges, épaisses; un peu plus longues que nous. Elles ont

de gros yeux saillants, l'abdomen grand et lourd, cependant très

mobile, qu'elles portent dressé en marchant. Lorsque vous en aurez

récolté, elles viendront vous palper la tête avec leurs antennes et

la frapper de petits coups. Cela voudra dire qu'elles ont faim. Vous

leur dégorgerez de la nourriture comme vous le faites pour nos jeunes.

Alors, vous les verrez étendre leur large abdomen qu'elles portent

habituellement, même à l'intérieur de la fourmilière, relevé sur leur

dos, et vous pourrez lécher et presser entre vos mandibules leurs poils

mis ainsi à découvert. Vous y trouverez une succulente sécrétion.

--Et comment, mère Anille, prend-on ces bonnes bêtes-là?

--Mon ami, on les pousse, on les porte à cinq ou six, on les fait

entrer ainsi dans la fourmilière, sans leur faire de mal.

--Convenu!... Et où les trouve-t-on?

--Ah! c'est le plus difficile. Cependant, cherchez bien, j'en ai

entendu voler ces jours-ci, vers le soir, aux environs de notre

maison. Elles aiment, d'ailleurs, notre nation et aussi celle des

Fourmis Rouge et Jaune (_Formica rubra_ et _Formica rufa_). Vous en

trouverez peut-être dans le taillis, aux environs des champignons en

décomposition, près des vieux bois pourris, sous les mousses: c'est là

qu'elles se métamorphosent et arrivent à l'état parfait. Cherchez!

--Mère Anille! vous m'ouvrez les yeux!

--Pourquoi, mon ami?

--C'était donc cela!... maladroit que je suis! voici ce que j'ai vu...

à notre dernière expédition chez les Noires cendrées pour l'enlèvement

des esclaves: j'ai aperçu des ouvrières qui, averties de notre approche

par leurs sentinelles, fuyaient, emportant des paquets noirs dans leurs

mandibules...

--C'étaient leurs Clavigères qu'elles mettaient en lieu sûr, mon

enfant! Ce sont les meilleurs bestiaux que puisse trouver une fourmi.

Ah! lorsque vous en aurez récolté une quantité suffisante, notre

dessert sera assuré pour tout l'hiver.

--Ainsi, j'ai bien pu manquer une telle occasion! Malheur, trois fois

malheur!... Mais nous recommencerons!

--Recommencez, mes enfants, je ne demande pas mieux. Vous trouverez

les Clavigères chez la fourmi Noire, la Jaune, la Rouge et chez les

Myrmiques des souches (_Myrmica cespitum_). Dame! ils ne sont pas gros!

à peu près, vis-à-vis des fourmis, ce que sont les moutons vis-à-vis

des hommes. Ils sont roux-bruns ou noirs, marchent lentement et font le

mort si on les tourmente, ce qui vous permettra de les saisir et de les

enlever facilement. Quoique dépourvus d'yeux...

--Ils sont aveugles?...

--Je n'ose l'affirmer, car ils savent fort bien se diriger et éviter

les obstacles, à la façon des chauves-souris, volant sans jamais se

heurter, dans les grottes les plus obscures, soit par un tact exquis,

soit par une impression lumineuse perçue à travers un mince tégument.

La petite bouche des Clavigères ne peut prendre qu'une nourriture

liquide: ils ne savent pas manger seuls et se promènent dans la

fourmilière sans pouvoir goûter aux provisions. Ils te rencontreront,

toi et tes camarades, lorsque tu seras repu, et ils sauront se servir,

aussi bien que toi, de leurs antennes en massue pour te demander à

manger. Tu n'auras qu'à ouvrir la bouche et le Clavigère humera une

goutte liquide que tu lui amèneras entre tes mandibules.

--Et puis?...

--Service pour service, mon enfant. Tu lècheras aussitôt les poils des

élytres du Clavigère, tu les presseras légèrement entre tes grandes

mandibules, et tu aspireras une liqueur délicieuse.

--Tous sont bons à prendre?

--Tous! Tu trouveras le Longicorne chez la fourmi Noire, et le

_Faveolatus_ chez la Rouge. Tous deux s'apprivoisent également bien

chez nous.

--En voilà assez, mère Anille; j'ai mon projet! merci.

Je retournai en toute hâte vers mes compagnons et leur expliquai ce que

nous devions faire. Il nous fallait, à tout prix, des Clavigères, des

Myrmédonies et des Loméchuses.

--Sus!... aux autres fourmis!... Sus!... avant tout, aux Noires

cendrées, qui nous ont volé nos Clavigères!

Ce fut une fête dans la république que l'annonce d'une expédition

semblable. On allait donc posséder un troupeau de friandises pour

passer gaiement l'hiver, car nul ne doutait du succès.

Je réunis mes compagnons en un conciliabule secret:

--Que personne ne sorte! qu'aucune démonstration intempestive ne

donne l'éveil aux espions que les Noires cendrées et les Rougeâtres

peuvent avoir envoyé rôder aux environs! Nous n'avons qu'une très

médiocre réputation comme bons voisins; montrons que, malgré leur

lâche espionnage, nous savons nous dérober à leurs yeux lorsqu'il le

faut. A la dernière razzia des esclaves, nous avons été vendus: les

Noires-cendrées ont emporté les Clavigères qui nous appartenaient!...

Cela crie vengeance!...

--Oui! oui! à mort les Noires cendrées!

--Bien, mes amis! j'aime à vous voir animés de ces sentiments de

justice... Un procédé semblable au leur ne mérite point de ménagements.

--Marchons! marchons!

[Illustration: L'ÉTABLE AUX VACHES.]

--Un instant! marchons... En colonne, c'est le moyen d'être découverts,

vendus, trahis encore! et de ne point avoir de Clavigères. Voici mon

plan d'attaque. Nous allons sortir un à un, nous séparer immédiatement.

Chacun décrira un circuit aussi long qu'il sera nécessaire pour

arriver, avec un compagnon tout au plus, près des éclaireurs ou des

sentinelles. Chacun de ceux-là sera mis à mort, silencieusement et sans

merci! Cela est nécessaire, songez-y bien! Si un seul échappe, adieu

les bonnes vaches à sucre! Et maintenant, prudence et décision!... La

colonne vous suivra, lentement, à deux heures de distance.

Nous partîmes en silence, un à un.

Toutes les sentinelles furent tuées! Une heure après, la cité des

Noires cendrées était en notre pouvoir. Tout fut pillé, tout fut

enlevé: quarante Clavigères tombèrent entre nos mains, j'en rapportai

deux pour ma part! Plus de deux cents esclaves vinrent remplir nos

magasins.

Ce fut une magnifique razzia: nous rachetâmes cependant par

cinquante-deux camarades morts et autant de blessés. Mais qu'y faire?

on ne peut pas faire d'omelette sans casser des œufs!

La mère Anille fut enchantée. Désormais elle avait, comme autrefois, au

bon temps, des vaches à soigner.

V

MORT DE MON FRÈRE.--JE ME SAUVE.

Depuis quelques jours nos esclaves, en creusant au fond des caves de

notre fourmilière pour les agrandir, avaient rencontré un amas de

matières bizarres. C'était comme un amas de tissus épais; s'il eût été

fait en soie, en laine ou en lin, nous en eussions tiré parti en le

déchiquetant et en le mangeant; mais il était composé évidemment d'une

fibre étrangère à nos pays, fort dure, et présentant un goût diabolique.

En présence de cet amas, toutes les esclaves tinrent conseil. Personne

ne savait ce que ce pouvait être. Il est vrai que toutes étaient fort

jeunes et manquaient d'expérience; aussi, quand une des plus fortes

têtes des Polyergues demanda si cette couche particulière de matière

ne se trouvait pas dans toutes les fourmilières, personne ne put lui

répondre avec certitude, et il fut décidé, séance tenante, qu'on

détacherait une fourmi sûre et de grande intelligence pour aller

s'informer de cela.

Je fus choisie, et je crois que l'on ne pouvait mieux choisir. On

m'adjoignit un de mes frères comme aide de camp, et voilà comment, à

peine rentrée d'une expédition, il me fallut en recommencer une autre.

En attendant, il fut décidé que les morceaux de tissus gênant les

travaux souterrains seraient découpés, portés au dehors et jetés aux

résidus sans emploi.

Ainsi fut fait, malgré la répugnance que les esclaves éprouvaient

à couper cette matière qui possédait un goût horrible. Mais que ne

peuvent le courage, la patience et l'abnégation des bons citoyens!

Nous cheminions donc de compagnie, mon frère et moi, passant avec

précaution, aussi près que possible, des fourmilières du canton; mais

pas assez près cependant pour motiver des attaques et des assauts des

colonies, qui ne sont pas toujours de bonne humeur.

Tout en causant, nous traversions une grande plaine sablonneuse,

absolument nue. Au-dessus de nos têtes, à d'énormes hauteurs,

s'étendaient les branches épaisses de plusieurs arbres qui empêchaient

depuis bien des années l'eau du ciel de tomber sur le sol et de le

raffermir. Aussi, enfoncions-nous jusqu'au genou dans cette terre

semblable à de la cendre, et étions-nous exténués de fatigue.

Nous avancions cependant avec courage, car il fallait sortir de ce

mauvais pas, et nous nous dirigions vers un endroit qui semblait libre

et dont les alentours étaient comme barrés par des collines abruptes,

des racines colossales et des herbes entrelacées.

--Vois, dis-je à mon frère, cela ressemble à un défilé dans les

montagnes Noires!

--C'est vrai! Heureusement, le sol est uni à perte de vue.

Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot · 第 1 / 19 段