CE QU'ÉTAIT DEVENUE Mme DAVENNE.
C'était bien la femme de son lieutenant, Geneviève Davenne, que le
matelot avait vue dans le pieux pèlerinage qu'elle faisait tous les
deux jours à la tombe de son mari... C'était bien la femme coupable
et repentie, la mère désespérée, la veuve immolée que Simon avait
suivie, la reconnaissant au milieu de tous à ses longs vêtements de
deuil jusqu'à la grande et vieille maison de la rue du Temple, où elle
résidait depuis presque une année.
Nous devons retourner en arrière pour expliquer la situation de la
jeune veuve.
On s'en souvient, le prologue de ce récit se terminait au moment
où Geneviève, éperdue, désespérée, ayant vainement cherché
son enfant, sa Jeanne, dans le petit pavillon de la rue Payenne,
épouvantée par le vide, par la pensée de la mort, s'était sauvée
affolée en criant qu'on lui rendît sa fille, et, succombant sous
l'émotion et sous la douleur, tombait inanimée au milieu de la rue.
Relevée par des voisins et portée chez elle, on lui prodigua tous les
soins qu'exigeait son état, sans lui faire recouvrer connaissance; au
matin seulement elle revint à elle, ou plutôt la vie revint en elle,
mais la raison était envolée... Le délire lui faisait crier des
phrases sans suite dans lesquelles revenaient sans cesse les noms de son
enfant et de son mari.
Il était impossible de la laisser là; on ne lui connaissait ni parents
ni amis; les domestiques, semblant chassés par la mort, n'étaient
point revenus; on résolut de la porter dans une maison de santé.
Elle eut une longue et douloureuse maladie; en revenant à elle, sa
première pensée fut pour son enfant... On juge de son désespoir,
lorsqu'elle apprit qu'on n'en avait jamais eu de nouvelles... Elle
pleura longuement, et reprit courage en se donnant pour mission, dès
qu'elle serait debout, de se mettre immédiatement à la recherche de sa
petite Jeanne...
Le père aimait trop son enfant pour qu'elle s'alarmât sur son sort...
Elle savait que c'était elle qui était châtiée et non l'enfant,
et elle pensa que Pierre avait placé sa fille en chargeant Simon de
veiller sur elle.
En approfondissant ce qui était arrivé, elle se persuada que le
châtiment était temporaire.
Pierre adorait sa Jeanne, et il savait que l'enfant a besoin de sa
mère... Un jour ou l'autre elle s'attendait à voir paraître Simon, et
c'est ce jour qu'elle voulait devancer en le recherchant.
Les premières recherches furent vaines en même temps que se
présentait la première et la plus grave des difficultés... Geneviève
n'avait pas d'argent. A aucun prix elle n'eût voulu remettre les pieds
dans le petit pavillon de la rue Payenne. Elle alla chez leur notaire,
et le pria de faire et l'inventaire et la vente du mobilier.
Le notaire lui dit que tout cela avait été fait à la requête du
propriétaire et de quelques créanciers, pendant sa maladie; comme
ils n'avaient comme créanciers que les fournisseurs journaliers, elle
espérait que la vente avait donné un chiffre respectable, sur lequel
elle devait, les créanciers payés, avoir une somme assez ronde à
toucher.
Le notaire lui dit alors que l'héritier de Pierre Davenne était sa
fille; qu'elle ne représentait même pas à cette heure la tutrice
naturelle, puisque l'enfant était disparue... et que le séquestre
intervenu sauvegardait ses droits.
C'était la misère! la misère absolue... sans gîte, presque sans
vêtements, sans rien... et ne sachant que faire...
La perte de son enfant, la mort de son mari avaient désespéré
Geneviève... L'épouvantable avenir qui se montrait devant elle: la
misère, sans soutien, sans conseil et sans métier, ne lui fit rien...
Elle se rappela les dernières lignes de la lettre de son époux
outragé..., et elle baissa la tête... C'était le châtiment.
Cependant il y a toujours une part pour la veuve; cette part, sauf un
millier de francs,--lui fut remise... C'était toujours l'abri et la
vie jusqu'au jour du travail... ou de la mort; car Geneviève, à
cette heure, pensa à mourir... Mais la pensée de Jeanne lui donna du
courage... Elle voulait vivre pour retrouver son enfant... Et pas une
minute elle ne maudit celui qui l'avait, en mourant, aussi cruellement
frappée. Pleine de regrets, de remords, elle acceptait le châtiment et
s'armait de courage pour le subir.
Quoique guérie, elle demeurait toujours dans la maison de santé où
elle avait été soignée. Le lendemain de sa visite chez le notaire,
ayant passé la nuit entière à chercher comment elle pourrait gagner
sa vie, elle s'était résolue à redevenir ce qu'elle était lorsque
son mari l'avait connue. «Geneviève était orpheline d'un officier qui
avait été l'ami de Pierre Davenne; c'était une petite ouvrière bien
modeste, bien sage...»
Geneviève se rendit au Temple; elle voulait acheter ses vêtements de
deuil, et c'est en parlant avec la femme qui lui vendait sa coiffure,
qu'elle eut l'idée de lui demander si elle ne connaissait pas une place
dans le deuil.
La femme lui demanda si elle savait le métier, Geneviève lui
répondit,--c'était la vérité,--qu'au Havre où elle habitait avec
son père, elle était employée dans un magasin, où elle faisait plus
spécialement les deuils, la marchande lui dit alors:
--Mon enfant, si vous avez du goût, si vous savez, si vous voulez faire
l'article bon marché..., n'allez donc chez personne; achetez un peu
de marchandise, mettez-vous à travailler chez vous, apportez-moi votre
ouvrage, et si vous êtes une travailleuse; si, faisant tout de vos
mains, vous pouvez me donner meilleur marché que d'autres..., ne
fût-ce que d'un sou par coiffure..., vous m'en vendrez tant que vous
voudrez... Et, ajouta-t-elle, le deuil c'est bon, voyez-vous...; pas de
morte-saison... Ça va toujours...
Geneviève soupira sans se plaindre de la cruauté commerciale de la
remarque, et elle sortit. Elle avait trouvé. Le lendemain elle se mit
à l'oeuvre, et, huit jours après, elle louait en face du Temple un
petit logement de trois pièces, sa chambre, son atelier, une salle à
manger et une cuisine... Le métier dans le noir seyait à l'état de
son âme.
Six mois après, elle occupait des ouvrières et avait placé aux
côtés de la grande porte de la rue du Temple des écussons que Simon
n'avait pas remarqués, sur lesquels on lisait: _Au troisième, Modes
et coiffures pour deuil_. C'était l'enseigne de la petite maison de la
veuve Davenne.
Geneviève, en peu de temps, s'était fait une maison qui lui permettait
de vivre bien indépendante. Chacun s'étonnait autour d'elle de sa
vie absolument retirée; mais on l'attribuait à la perte récente
d'un époux adoré, et, dans ses façons, dans ses manières, dans son
langage, on devinait que la jeune femme était, à cause de ce malheur,
tombée dans la situation difficile qui l'obligeait à un travail
journalier. Geneviève, plus tranquille sur son existence, consacrait
tous les jours quelques heures à la recherche de son enfant.
Ses seules sorties en dehors de son travail étaient consacrées à ce
but et à sa visite au cimetière. Absolument douce, résignée, bonne
avec celles qu'elle occupait, elle était toujours réservée; jamais
un mot n'était sorti de sa bouche sur le passé; jamais elle n'avait
parlé de son enfant perdu, et si ce n'est le grand portrait en pied de
Pierre qu'elle avait fait racheter après la vente, pour le placer en
face de son lit, et les longs habits de deuil qu'elle portait, elle
n'aurait jamais parlé de son mari...
En somme, comme une femme courageuse qu'elle était, Mme Davenne ne
s'était pas laissé abattre par le triple malheur qui l'avait punie: la
perte de sa fille, la mort de son mari et la misère. Toute sa vigueur,
toute sa force, toute sa volonté étaient revenues avec le châtiment;
elle avait fauté, elle acceptait le châtiment; elle le subissait et
voulait, par sa conduite, racheter le passé. Toute son honnêteté
native revivait enfin! Avant l'aube elle était levée et travaillait
sans arrêter une minute, ne parlant jamais, vivant tout entière dans
ses pensées, dans l'espoir de retrouver son enfant...
Les premières démarches qu'elle avait faites avaient été au
ministère de la marine, car elle était convaincue que sa fille avait
été recommandée à Simon Rivet, ce qui la rassurait; elle savait
quelle adoration le matelot avait pour celle qu'il appelait «sa petite
lieutenante.» Au ministère, on lui avait répondu que le marin Simon
Rivet, libéré depuis longtemps du service, ne s'était pas rengagé.
Et cela lui fit penser que Simon habitait le pays où sa fille était
placée.
Elle avait alors été elle-même au pays natal de Simon.
Là, on lui apprit que, depuis la mort de la mère Rivet, jamais le
matelot n'avait remis les pieds au pays... et toujours elle espérait
qu'un hasard heureux la mettrait en présence du matelot... Le hasard
avait été cruel: une fois il l'avait placée en face de Fernand; il
était en voiture découverte, ayant Iza à ses côtés.
Alors, en le voyant, elle avait senti en elle une haine qui lui était
inconnue; elle s'était surprise à désirer pour cet homme les plus
grands supplices; il lui avait semblé qu'il était son mauvais génie
et que la mort de Fernand la délivrerait de ses angoisses... Elle ne
pouvait comprendre le sentiment indigne qui l'avait avilie jusqu'à
lui...; non seulement elle avait du remords..., elle avait honte...
et elle avait de la haine. Ses baisers l'avaient souillée, et sa mort
seule en atténuerait la flétrissure.
Et ce jour elle était rentrée chez elle, sombre, désespérée; elle
avait pleuré, gémi; elle avait prié..., elle s'était traînée à
genoux devant le portrait de son mari en lui demandant pardon, grâce!
Le jour où Simon avait vu Geneviève au cimetière et l'avait suivie,
celle-ci, en rentrant chez elle, s'occupa aussitôt des petites
commandes survenues en son absence; elle s'apprêtait pour descendre au
Temple, faire la petite tournée qu'elle faisait chaque jour chez ses
clientes, prenant les commissions pour le lendemain... On frappa à la
porte. Une ouvrière alla ouvrir. Un commissionnaire entra, tenant une
lettre à la main.
--Mme veuve Davenne?
--C'est ici, dit l'ouvrière, voulant lui prendre la lettre.
Mais le commissionnaire recula aussitôt sa main en disant:
--Je dois la remettre à Mme Davenne en personne.
Geneviève était dans sa chambre, se coiffant; on alla lui répéter
ce que le Savoyard avait dit; elle vint aussitôt et, gênée de
la curiosité maligne qu'attachaient les ouvrières à la lettre
recommandée, elle dit haut:
-C'est moi qui suis Mme veuve Davenne... Que voulez-vous?
--Madame, c'est une lettre.
--Je ne connais personne, en dehors de mes clients, qui puisse
m'adresser des lettres.
Les ouvrières paraissaient travailler avec ardeur, la tête baissée;
elles échangeaient des regards en souriant.
Geneviève l'avait vu; elle reprit calme:
--Qui vous envoie?...
--Madame, je ne connais pas la personne; mais je ne puis vous la
remettre qu'après vous avoir fait une question.
--Une question? fit Geneviève étonnée.
--Je dois vous demander si vous êtes bien madame Davenne, Geneviève,
veuve du lieutenant Pierre Davenne?
Cette fois Geneviève ne s'occupa plus de ses ouvrières; tout à
fait intriguée et espérant toujours un renseignement sur ce qu'elle
cherchait, elle dit:
--Oui, monsieur, oui! c'est moi!
--Je dois vous demander, madame..., avant de vous remettre la lettre,
où vous demeuriez avec votre mari.
--Rue Payenne!...
--C'est cela, madame! Alors voici la lettre; il y a une réponse, et
il présenta la lettre; il lui en resta encore une autre dans la main.
Geneviève le remarqua,--le commissionnaire dit:
--Madame, il y a une réponse.
Geneviève ouvrit la lettre; elle tenait à ce que ses ouvrières en
vissent autant qu'elle, ne voulant pas prêter à la médisance... A
peine eut-elle jeté les yeux sur les quelques lignes qu'elle
contenait qu'elle devint d'une pâleur livide. Toutes les ouvrières
la regardaient; mais, en voyant le changement de son visage, elles ne
riaient plus: elles se regardaient avec inquiétude.
Et Geneviève se soutenait à l'établi, tant ce qu'elle avait lu
l'avait frappée... La lettre disait:
«Si vous êtes la veuve de Pierre Davenne, un ami vous demande de fixer
un jour et une heure pour vous voir..., où vous voudrez... Il vous dira
où est votre enfant... Il veut vous voir seule.
Donnez une réponse écrite au porteur, qui devra devant vous la mettre
sous enveloppe.