Lorsque la veuve de Pierre Davenne, après avoir remplacé par des
fleurs nouvelles les fleurs fanées dans les vases qui ornaient le petit
autel du monument consacré à son époux, sortit calme et recueillie,
Simon, pour n'être pas vu et reconnu dans l'allée directe du
cimetière, se dirigea à travers les tombes. Il était furieux contre
lui, le matelot; il s'était vêtu le matin du costume dont il était
si fier, et il comprenait à cette heure combien il était absolument
gênant pour n'être pas remarqué dans la mission qu'il s'était
imposée.
Lorsque Geneviève eut passé la porte du cimetière, le matelot la
suivit en longeant les murs, et il était le plus malheureux du monde,
car son désir de n'être pas vu l'obligeait à se dissimuler à
chaque minute dans les portes, en même temps que son costume singulier
attirait l'attention. Mais Geneviève ne voyait pas autour d'elle; tout
entière à sa pensée, elle marchait droite et calme dans ses habits de
deuil, sous son voile de veuve, indifférente et inconsciente de ce qui
l'entourait.
--Bon Dieu de sang! s'écriait Simon, c'est la coquetterie qui me
perdra! Est-ce que j'avais besoin de me gréer comme ça?... Il ne me
manque qu'un pavillon... A mon âge!... Vieux serin, va, tu ne peux donc
pas te déguiser comme tout le monde...;--car c'était le fond de la
pensée de Simon, il était habillé, et, autour de lui, le monde était
déguisé.--Faut que tu aies toujours l'air distingué: tu ne pouvais
pas pour une fois retirer tes bijoux... Ous qu'elle est? bon Dieu!
exclamait-il.
Geneviève, qui avait suivi la rue de la Roquette, puis le boulevard
Voltaire, tournait sur la place du Château-d'Eau.
C'était jour de marché aux fleurs et elle s'était perdue. Simon
s'élança aussitôt, il aperçut sa silhouette qui tournait au coin de
la rue du Temple; bousculant tout, il courut, et il la vit entrer dans
une maison d'assez pauvre apparence, presque en face du Temple; le
Temple, ce marché qui fut autorisé pour y faire le commerce des
vieilleries, et qui, maintenant, n'a plus guère que des boutiques qui
peuvent rivaliser avec toutes celles où s'étalent les nouveautés et
les dernières modes sur nos boulevards.
Presque vis-à-vis du nouveau marché, disons-nous, se trouvait la
maison dans laquelle entra Geneviève, une haute bâtisse portant
presque sous chacune de ses fenêtres l'enseigne d'une industrie
différente. C'était comme la fabrique de tous les produits
dissemblables qui se vendaient dans le marché qui était en face. Sur
la façade jaunie de la vieille maison, on lisait le travail qu'elle
recélait; la plupart des fenêtres étaient sans rideaux, ce qui
indiquait les ateliers avides de jour.
Sur l'appui des autres séchait le linge ou s'aérait la literie; en se
levant, on s'était mis à l'établi, jetant les draps, les oreillers
près de la fenêtre en disant:
--Il ne faut pas perdre de temps: on fera la chambre ce soir à la
brune, le lit prendra l'air...
Dans la cour on était moins réservé; le linge séchait aux
fenêtres,--et il y en avait presque cent, qui donnaient sur la cour
avec cinq escaliers.--Aux étages plus haut, les coudières étant trop
étroites pour porter toute la lessive, de longues perches sortaient
des croisées toutes chargées de loques multicolores...; si bien que
lorsque Simon se glissa sous le porche, qu'il entra dans la cour et
qu'il leva les yeux en l'air, il exclama...
--C'est une fête...; ils ont hissé les pavillons!...
Il resta assis sur la borne, regardant la vieille maison... De tout le
rez-de-chaussée s'exhalaient des odeurs qui le bouleversaient. C'était
un vernisseur sur métaux qui passait le cuivre à l'eau-forte et il
toussait à en perdre la respiration; puis c'était l'odeur, presque le
parfum des pièces vernies qui, sur le feu, à la porte, prenaient des
tons d'or, qui lui montait au cerveau..., et ses oreilles se
secouaient sous le vacarme, et les ferblantiers, et les ciseleurs, et
l'estampeur..., et les cris et les chants... Il restait abruti.
Et pensant que celle qu'il avait suivie et qui demeurait là avait été
autrefois si choyée dans le calme petit pavillon de la rue Payenne,
qu'elle n'ouvrait ses fenêtres que pour respirer l'odeur des fleurs,
qu'elle n'ouvrait les yeux que pour voir le sourire de son enfant et
l'amour de son mari, il dit malgré lui:
--Ah! bon Dieu de Dieu! la pauvre femme!
Et comme à ce moment le vernisseur jetait dans le ruisseau l'eau qui
lui avait servi à dérocher, l'eau dans laquelle il avait lavé ses
pièces de cuivre en les sortant de l'acide, il n'avait pas vu Simon
accoté sous le porche, les pieds dans le ruisseau...; l'eau jetée à
la volée lui arriva jusqu'au genou. En se sentant mouillé, en
voyant qui l'inondait, le matelot sursauta, et prêt à s'élancer sur
l'ouvrier, qui tenait déjà un second seau, il exclama:
--Ah! çà, tu veux donc me _neyer_, eh! marsouin? Espère! espère! Et
il retroussait ses manches.
L'ouvrier éclata de rire, et, menaçant de son autre seau, il s'écria:
--T'as donc peur de l'eau?.. Pourquoi que tu te déguises en marin
alors?