III

Un mois après cette visite, René parut tout à coup chez sa tante, à

l'heure où celle-ci sortait habituellement. La marquise fit atteler

son landau, y monta avec son neveu, et partit pour Montretout.

Bien que madame de Saint-Villiers ne se montrât pas souvent autour du

lac et choisît de préférence pour sa promenade quotidienne les allées

retirées du bois, son équipage de forme un peu antique et sa livrée

bleue lisérés jaunes étaient bien connus des Parisiens. Ce jour-là,

ils attirèrent l'attention d'une façon toute particulière, car, à la

gauche de la marquise, était assis le comte de Laverdie.

Le fait, il est vrai (et ceci n'est pas à la louange du jeune homme),

se produisait assez rarement pour qu'on le remarquât. Ceux qui aiment

à tout savoir, et encore mieux à tout deviner sur les affaires

d'autrui, observèrent que la vieille dame se tenait fort droite parmi

les coussins et portait sur son visage un petit air de triomphe qu'on

ne lui avait jamais vu; que René, au contraire, un peu enfoncé dans la

voiture, la tête légèrement inclinée en avant, paraissait presque

abattu; enfin, que les chevaux allaient bien vite pour une simple

promenade.

Madame de Saint-Villiers, cependant, ne jouissait pas d'un bonheur

sans nuages. Cette entrevue, qu'elle avait appelée de tous ses vœux,

commençait, à mesure que le moment s'en approchait, à lui sembler

passablement redoutable. Elle appréhendait fort l'effet que devait

produire sur son neveu le premier aspect du milieu où elle allait le

faire pénétrer. Elle songeait à une foule de petites choses qui

pourraient le rebuter, le blesser tout d'abord. Son inquiétude était

d'autant plus vive qu'elle n'avait pas la plus faible idée de ce qui

se passait dans l'esprit de René, ni de la nature des motifs qui

avaient inspiré la détermination soudaine de celui-ci. Elle tournait

de temps à autre vers le jeune homme un regard tendre et

interrogateur, mais ce regard restait sans réponse. René causait avec

le plus grand calme de choses indifférentes, et considérait les gazons

soigneusement entretenus et les massifs corrects du Bois avec toute

l'attention d'un voyageur explorant une terre inconnue, ou encore

celle d'un général qui pénétrerait à l'aventure au cœur d'un pays

ennemi.

--Bah! réfléchit la marquise, ne suis-je pas sûre de Gabrielle? Dès

que René l'apercevra, il deviendra incapable de rien voir d'autre;

tout ce qui ne sera pas elle lui semblera de peu d'importance: c'est

ainsi qu'il passera sur les petitesses et les ridicules de ceux qui

l'entourent. Est-ce que je ne connais pas mes deux enfants? Ne sais-je

pas bien que c'est le bonheur de toute leur vie auquel je travaille?

J'en ai la conviction si profonde, que je l'édifierais malgré eux, ce

bonheur, si cela était nécessaire et si j'en trouvais le moyen!

Toutefois, madame de Saint-Villiers crut utile de préparer son neveu

en lui faisant, au physique ainsi qu'au moral, le portrait de chacun

des membres de la famille Duriez, sa filleule exceptée, bien entendu.

René, qui devina son intention, essaya de la prévenir.

--Je vous assure, madame, dit-il, que tous ces gens-là me sont

parfaitement indifférents. Comme vous l'avez fort bien fait observer

vous-même, ce n'est pas eux que je compte épouser. Leurs qualités et

leurs défauts réunis n'auront pas le pouvoir de rien changer à mes

intentions ni aux sentiments qu'il m'arrivera d'éprouver à l'égard de

votre filleule. Si j'avais pu recevoir mademoiselle Duriez de votre

main, sans même que j'eusse à solliciter l'honneur d'être présenté à

ses parents, mon bonheur eût été parfait.

--Et le mien donc! soupira la marquise. Cependant, mon cher René, pas

d'exagération fâcheuse. Excusez-moi si j'avoue que vos paroles me

semblent un peu dures. Vous verrez vous-même que les Duriez ne

méritent pas cette indifférence dédaigneuse. J'en suis, du reste,

charmée pour vous: quoi que vous disiez, vous auriez souffert du

contraire. Vous ne pensez pas, j'espère, séparer absolument votre

femme de sa famille, ni de fait ni moralement. Ce serait une

impossibilité, et, de plus, une cruauté dont je ne vous crois pas

capable.

--Eh! certes non, madame, pas absolument, sans doute, mais le plus

possible, cela est certain. Si je vous ai bien comprise, et grâce

avant tout à votre influence, mademoiselle Duriez ne partage pas, à

beaucoup près, toutes les idées du milieu dans lequel elle a été

élevée?

--Ce milieu, René, n'est pas tel que vous semblez vous l'imaginer. Si

l'homme du peuple parvenu n'avait d'autre représentant que M. Duriez,

il faut avouer qu'on en aurait un peu exagéré le type dans ces mille

descriptions qui nous ont inspiré tant de dégoût. Ni vous ni moi

n'avons le moindre désir d'approfondir la question; ne parlons donc

que de la famille qui nous intéresse et qui bientôt nous touchera de

si près. Les Duriez sont partis de bas, c'est vrai... il paraît

qu'aujourd'hui c'est bien porté. Autrefois on s'enorgueillissait

d'avoir eu un aïeul au sacre de Charles VII... Aujourd'hui l'on est

fier si l'on peut dire: «Mon grand-père plantait des choux, il faisait

une croix pour signer son nom; tel que vous me voyez je suis venu à

Paris en sabots, avec quatre sous attachés dans le coin d'un

mouchoir!» Ainsi va le monde, mon cher neveu: aussi suis-je bien aise

de penser que j'en sortirai bientôt. J'ignore si le grand-père de M.

Duriez plantait des choux, mais certainement il devait planter quelque

chose. Il vivait je ne sais où, au fin fond de la Bourgogne, avec une

bonne douzaine d'enfants qui couraient pieds nus. L'un de ces gamins,

plus intelligent que les autres, arriva ici un beau jour, s'ingénia,

se démena, travailla et fit fortune. Il laissa, en mourant, au père de

Gabrielle, une maison de commission et d'exportation solidement

installée. Aujourd'hui, c'est un établissement colossal qui chiffre

par des millions le mouvement de ses affaires.

--Mais, fit René en souriant, j'avoue que ces petits va-nu-pieds

bourguignons m'inquiètent. Que sont-ils devenus? N'ont-ils pas eu

chacun douze enfants à leur tour, et ne voit-on pas tout cela

bourdonner autour d'une si grosse fortune comme des papillons de nuit

autour d'une chandelle?

--Non, dit la marquise. Le fondateur de la maison Duriez était le

dernier de la famille; il est mort vieux et quand tous les autres

étaient déjà sous terre depuis longtemps. Quant aux descendants de

ceux-ci, je n'en ai jamais entendu parler. S'il en existe, on doit

convenir qu'ils font preuve d'une discrétion bien intéressante.

--Savez-vous bien, madame, que cette histoire me paraît admirable. Je

me fais une idée charmante de ce gamin ébouriffé, arrivant dans notre

grande ville avec ses poches vides et des millions dans sa petite

tête. Certainement, la noblesse est une belle chose, mais la

résolution, le travail... Oui, il y a bien là aussi quelque chose de

grand.

La marquise regarda son neveu d'un air surpris et peiné.

--Ah! René, René, dit-elle, vous voilà bien toujours le même, avec vos

impulsions qui déconcertent. Vous ne parlerez, vous n'agirez donc

jamais que d'enthousiasme? Mon cher enfant, pardonnez à votre vieille

tante qui se croit permis de vous dire de telles choses, mais ne

songez-vous pas que vous passez votre vie à vous contredire sans

cesse?

--Chère tante, je sais que je suis le pire étourdi qui existe, mais,

au nom du ciel! qu'est-ce que j'ai dit qui puisse m'attirer tout à

coup un aussi sévère reproche?

Il avait l'air si sincèrement, mais si comiquement désolé que la

vieille dame ne put s'empêcher de sourire.

--Comment, répondit-elle gaiement, ce que vous avez dit? Mais c'est

trop fort! Je vous crois plein de préjugés contre la bourgeoisie, je

m'efforce de les détruire, je cache mes propres répugnances pour mieux

vaincre les vôtres... Bon! une nouvelle idée vous traverse la tête,

vous vous y lancez à corps perdu, et vous voilà embouchant la

trompette en l'honneur de ce qui tout à l'heure ne paraissait même pas

digne d'attirer votre attention.

Cette fois, René rit aux éclats.

--C'est vrai, dit-il, je me reconnais, je suis ainsi... J'en demande

pardon à Dieu et aux hommes, à vous en particulier, ma bonne tante.

Cependant ne me condamnez pas sans m'entendre. J'admire l'énergie,

l'intelligence, la volonté; je déteste et je méprise la vanité,

l'avarice, la morgue insolente, qu'à tort ou à raison l'on attribue

aux parvenus. Je ne suis pas, comme vous voyez, si fort en

contradiction avec moi-même. Et puis, si celui qui a gagné la fortune

mérite quelque admiration, son fils généralement en mérite moins et

son petit-fils pas du tout. Le premier gravit la montagne, le second

reste au sommet, et il arrive souvent que le troisième dégringole de

l'autre côté.

--A propos, dit la marquise, il existe ce petit-fils; mais c'est un

bon jeune homme, très travailleur et qui ne manifeste jusqu'à présent

aucune intention de dégringoler comme vous dites.

--Mademoiselle Duriez a un frère?

--Mais oui: un frère plus âgé qu'elle de deux ou trois ans. Ne vous

l'avais-je pas dit?

--Jamais.

--Vous l'aurez oublié. Du reste, je crois que c'est ce que vous

risquez de faire après que vous l'aurez vu lui-même.

--Vraiment? fit René en riant. Il est intéressant à ce point?

--Mon Dieu, c'est un excellent garçon; mais je ne lui crois guère

d'esprit. Il vient de faire son volontariat dans la cavalerie, et se

figure monter comme Bellérophon: je n'ai cependant jamais vu personne

de plus disgracieux à cheval. C'est un gros blond, dont l'aspect fait

involontairement rêver de plum-pudding. Ce qui contribue à rendre ce

rapprochement naturel, c'est qu'il imite en tout les Anglais. Vous le

verrez vêtu d'un veston à carreaux et les cheveux partagés au milieu

de la tête. Il a un cab dont les roues sont à peine plus légères que

celles d'une charrette à foin. Tous les matins, il se rend de

Saint-Cloud à Paris dans cet horrible véhicule.

Il y eut un moment de silence. René ne paraissait que médiocrement

charmé du portrait qui venait de lui être fait de son futur

beau-frère.--Je ne le verrai pas souvent, pensait-il.

--Et madame Duriez? demanda-t-il tout haut.

--Elle? Oh! il est inutile que je vous en parle: vous l'aurez jugée

quand vous l'aurez saluée. Elle se croit une grande dame parce qu'elle

ne fait rien naturellement. Si elle vous dit: Comment vous

portez-vous? et vous offre un siège, vous savez à quoi vous en tenir

sur son compte. Vous n'acceptez pas sa chaise sans remords, en

songeant combien la pauvre dame a dû se donner de peine et d'étude

pour arriver à vous prier de vous asseoir de la façon dont elle le

fait. Son mari, lui, a l'air de vous dire: «J'ai des millions; ils

valent vos titres. S'il me plaît de mettre une couronne de duchesse

dans la corbeille de ma fille, je puis m'en passer la fantaisie, et

j'ai le moyen de la payer.» Ces prétentions sont grossières, j'en

conviens; elles sont absurdes, puisque, en somme, l'argent n'a d'autre

mérite que celui qu'on lui prête, et qu'on ne saurait à aucun prix

acquérir la noblesse du sang. Mais, avec cela, le bonhomme a une

franchise, un esprit simple et droit, qui fait qu'on lui pardonne.

Vous le verrez, il vous plaira. Vous aurez plus de peine à digérer

l'affectation de madame Duriez. J'aime mieux vous le dire à l'avance.

Ainsi prenez-en votre parti. Rien ne persuadera à cette femme qu'il y

ait la moindre différence entre elle et nous. N'essayez pas de le lui

faire sentir, mon neveu, car vous perdriez votre peine. Tels qu'ils

sont, ces braves gens ont trouvé moyen de découvrir une perle, de

décrocher une étoile qui est leur fille et qui est ma filleule: c'est

tout ce qu'il nous importe de savoir.

Il serait difficile de se figurer dans quel misérable état d'esprit se

trouvait René de Laverdie au moment où la marquise et lui arrivèrent

au terme de leur voyage. Il sentait que c'était un marché qu'il

allait faire, et cela lui répugnait profondément. On avait eu beau lui

démontrer qu'il donnerait, en somme, plus qu'il ne recevrait: ce

raisonnement seul aurait prouvé qu'il ne s'agissait pas ici d'autre

chose que d'une affaire; or le comte de Laverdie, en véritable comte

du reste, avait les affaires en horreur; en faire une de son mariage

semblait très dur à sa délicatesse. Comme il connaissait sa propre

valeur et qu'il avait un cœur excellent, il ne pouvait douter que la

future comtesse ne coulât des jours dignes d'envie; mais il commençait

à se demander si lui-même serait heureux... Ces pensées et bien

d'autres encore communiquaient à son visage une expression assez

triste, et la marquise lui en fit malicieusement la remarque tandis

que la voiture franchissait la grille du parc de Montretout.

René s'efforça de sourire et regarda sa tante. La vue du bonheur

évident qui rayonnait sur tous les traits de la vieille dame le

consola en partie de ses chagrins et de ses scrupules.

Quand on est entré dans le parc de Montretout par la grille qui se

trouve à côté de la station du chemin de fer de Saint-Cloud, la

première avenue qui se présente à gauche est une superbe allée plantée

de hauts arbres. Des deux côtés, on aperçoit des habitations

élégantes, très rapprochées les unes des autres. Malgré la verdure

qui les enveloppe, on sent que c'est encore la ville: les grilles

imposantes dont les dorures étincellent, les cours où le râteau n'a

pas laissé un caillou hors de sa place, font qu'en traversant ce beau

boulevard on hésite à se croire à la campagne. La campagne! Non, ce

mot riant et doux, qui fait penser à la grande prairie trempée de

rosée et au gai tapage de la basse-cour, ne convient pas à Montretout.

Les maisons qui se trouvent du côté gauche de cette première avenue

offrent pourtant à leurs habitants un avantage qui en vaut bien

d'autres réunis, soit de la ville, soit de la campagne: c'est le

spectacle de l'admirable panorama qui se déroule au-dessous d'elles.

Spectacle vraiment incomparable! Saint-Cloud, son parc royal, où se

dressent les débris de son palais consumé; la Seine, coupée de ponts

nombreux et couverte d'îles verdoyantes; le vaste massif du bois de

Boulogne, sur la teinte sombre duquel se détache, d'un vert plus vif,

le champ de courses de Longchamp, puis, au delà, Paris, infini et

changeant comme la mer, bleuâtre dans la brume du matin, rose et doré

au soleil couchant, quelquefois menaçant et noir comme les flots que

soulève la tempête.

Cette vue était pour Gabrielle Duriez une source de perpétuel

ravissement. La jeune fille y trouvait un dédommagement au séjour de

Montretout, qu'elle détestait: elle avait choisi sa chambre au second

étage de la maison, du côté opposé à la façade qui donnait sur le

parc. Son bonheur était d'en ouvrir toutes grandes les deux larges

fenêtres et de s'enivrer d'air, de lumière et de la contemplation d'un

pareil tableau, d'aspect toujours divers et toujours merveilleux.

Les appréhensions de René se trouvèrent justifiées lorsqu'il pénétra

dans le salon de madame Duriez. Il trouva la maîtresse de la maison

telle que sa tante la lui avait dépeinte, c'est-à-dire remplie, dans

sa conversation et ses manières, d'une affectation insupportable. Des

yeux moins prévenus eussent peut-être été moins sévères; cependant il

est certain que madame Duriez cessait d'être naturelle à l'instant où

son valet de chambre annonçait une personne titrée. C'était un effet

malheureux que produisait la petite particule _de_; elle rendait

ridicule une personne qui, autrement, eût été fort sympathique par son

esprit agréable et son affabilité sincère.

Madame Duriez fit seule d'abord les honneurs de chez elle, puis

Gabrielle descendit; René la vit entrer sans émotion.

--Je n'ai pas besoin de vous présenter mon neveu, dit la marquise à sa

filleule, puisque vous avez dansé ensemble cet hiver, si je ne me

trompe pas.

Le comte se garda bien d'avouer que sa mémoire était moins fidèle que

celle de madame de Saint-Villiers. Il ne se rappelait pas avoir fort

admiré Gabrielle au bal de la marquise. Il la regarda et ne la trouva

pas jolie; il causa avec elle et pensa qu'elle était insignifiante.

Était-ce l'absence des lumières et de l'étourdissante atmosphère du

bal, était-ce la fraîche petite robe de toile remplaçant la toilette

de faille et de gaze qui transformaient ainsi Gabrielle? Était-ce

plutôt l'idée de ce mariage nécessaire et forcé, ou le sentiment, à

grand'peine étouffé, qu'il allait tromper une enfant, qui agissait sur

l'esprit de René pour troubler son jugement? Le jeune homme ne s'en

demanda pas si long. Il se sentait monter peu à peu sur son piédestal

intérieur, tandis que la famille Duriez descendait dans sa pensée à

une distance incalculable. Il s'admira sincèrement pour la grandeur

d'âme qu'il allait déployer en franchissant un tel abîme. La

conversation se ressentit des dispositions où il se trouvait; il y

apporta une grâce nonchalante qui fit l'admiration de madame Duriez:

elle y vit la marque suprême de l'élégance et du bon ton.

Gabrielle se sentait mal à l'aise et ne savait pas trop pourquoi. Elle

cherchait en vain en face d'elle, dans ce comte de Laverdie, au

sourire aimable et si légèrement dédaigneux, le jeune homme dont elle

avait remarqué chez sa marraine la belle physionomie, ouverte et

spirituelle, la gaieté mêlée d'une certaine profondeur et

l'empressement délicat vis-à-vis d'elle-même. Elle ne le retrouvait

pas. Mais qu'importe! Une fois avait suffi, et Gabrielle, au fond du

cœur, gardait une image que la réalité même ne devait ni remplacer ni

détruire.

Madame Duriez voulait retenir ses visiteurs à dîner: on ne devait pas

songer, en venant à la campagne, à s'en retourner aussitôt. Cependant

la marquise ne consentit pas à rester.

--La campagne, dit-elle en souriant, y pensez-vous? En vingt minutes

nous sommes à Paris.

--Hélas! oui, fit Gabrielle avec un gros soupir comique.

--Ah! voilà, dit la marquise, un des chagrins de notre petite fille:

elle n'aime pas Montretout; elle s'y trouve en prison.

--Pourquoi donc, mademoiselle? demanda René.

--Parce qu'il faut ici s'habiller comme à Paris, recevoir comme à

Paris; quand nous sortons, c'est encore pour aller à Paris. Savez-vous

ce que j'aime quand je suis à la campagne? C'est me trouver dans un

endroit où je puisse rencontrer des paysans qui me demandent: Comment

est-ce Paris? et qui, vraiment, n'en ont pas la moindre idée.

--Voilà un rêve que vous ne devez pas avoir vu se réaliser bien

souvent.

--Non, c'est vrai: une fois seulement, dans le Dauphiné. Nous y étions

tout à fait par hasard et nous n'y sommes pas restés.

--Je crois bien, dit madame Duriez, c'était un vrai trou. Gabrielle en

a conservé un charmant souvenir parce qu'elle était tout enfant; mais

je suis sûre qu'aujourd'hui elle ne voudrait pas plus que moi passer

huit jours dans un pays où trois personnes au plus parlent autre chose

que le patois.

--Ah! maman, s'écria la jeune fille.

--Eh bien, Gabrielle, nous irons toutes les deux, dit la marquise.

Mais il faut nous dépêcher, car les toits de chaume disparaissent.

C'est nous qui habiterons sous le dernier; nous parlerons patois et

nous mettrons des sabots.

--Je n'en demanderais pas tant, madame, répondit Gabrielle en riant,

si vous vouliez seulement persuader à maman qu'une jeune fille peut

sortir à cheval le matin à huit heures avec son frère dans le parc,

sans manquer à toutes les lois des convenances et du comme il faut!

--Ma chère petite, fit madame de Saint-Villiers un peu sèchement,

voilà un code que je n'ai jamais pris la peine d'étudier, et madame

votre mère en sait probablement bien plus long que moi sur ce sujet.

Ne m'avez-vous pas parlé de vos roses? Vous serez charmante de nous

les montrer tout de suite, car nous allons bientôt vous quitter.

On descendit dans le jardin.

Gabrielle soignait elle-même une corbeille de roses dont elle était

très fière: toutes les variétés, toutes les nuances s'y trouvaient

réunies; comme elles étaient alors en pleine floraison, elles

formaient un bouquet merveilleux que les yeux ne pouvaient se lasser

d'admirer.

La jeune fille détacha trois ou quatre des plus belles fleurs pour les

offrir à sa marraine.

--Et mon neveu? dit madame de Saint-Villiers avec malice.

Gabrielle sourit, se pencha, cueillit un bouton et le tendit à René.

Elle le fit avec tant de simplicité, de grâce et si peu de

coquetterie, que le jeune homme en fut frappé. Il remercia vivement,

prit la fleur et la mit à sa boutonnière. Madame Duriez le regarda

faire avec stupéfaction.--Un comte! soupira-t-elle intérieurement. On

va le prendre pour son valet de pied.

A ce moment, M. Duriez et son fils arrivaient de Paris. Ils

s'empressèrent de se rendre au jardin dès qu'ils eurent appris qui s'y

trouvait. M. Duriez vint sans façon tendre la main à la marquise, et

il serra vigoureusement celle de René aussitôt que celui-ci lui fut

présenté; puis il embrassa sa fille sur les deux joues.

Tandis qu'une pareille scène faisait pâlir madame Duriez, René se

sentait tout réchauffé par cette bonhomie franche et cordiale. Les

derniers moments de la visite lui semblèrent plus agréables que les

premiers et il redevint presque lui-même.

Appuyée sur le bras de son père, Gabrielle regardait la voiture de la

marquise descendre l'avenue. Son cœur battait bien légèrement dans sa

poitrine. Elle se mit à rire parce que madame Duriez trouva très

inconvenant qu'on restât ainsi à la grille.

--Cela m'est égal d'être grondée, puisque tu l'es aussi, papa,

fit-elle en jetant les bras autour du cou de celui-ci.

Mais en se retournant, elle aperçut son frère qui l'observait d'un

air presque sombre.--C'est singulier, pensa-t-elle, comme M. de

Laverdie et Émile se sont regardés et salués avec froideur! On aurait

cru qu'ils avaient quelque chose l'un contre l'autre, et cependant ils

ne se connaissent pas. Mais non, c'est une idée que je me fais,

j'aurai mal vu. Qu'y aurait-il entre eux, puisqu'ils se sont

rencontrés aujourd'hui pour la première fois?

Elle s'élança dans la maison, et, vive comme un oiseau, grimpa au

second étage.

Arrivée dans sa chambre, elle se mit à la croisée selon son habitude;

mais, contre son habitude, elle ne regarda pas au loin, les bois, le

ciel et la grande ville qui, dans ce moment, s'enflammait de tous les

rayons du soleil du soir... Elle baissa les yeux vers la Seine, vers

le pont de Boulogne, où, de cette hauteur, les passants paraissaient

tout petits, allant, venant, se croisant, comme autant de fourmis

actives aux abords de la fourmilière. On les apercevait tout noirs sur

les trottoirs blancs de poussière. Au milieu de la chaussée, des

équipages microscopiques passaient rapidement, avec des étincelles à

leurs roues; et, plus lente, une charrette de pierres qui semblait

traîner un caillou s'avançait au pas tranquille de ses quatre ou cinq

chevaux; ceux-ci, avec leurs gros colliers de laine bleue,

ressemblaient à de bizarres insectes.

Tout à coup Gabrielle inclina sa tête blonde avec plus d'attention: le

landau de la marquise traversait le pont; et, bien qu'il parût mignon

comme un jouet d'enfant, les bons yeux de la jeune fille distinguèrent

très bien les deux personnes qui s'y trouvaient. Il passa comme un

éclair et disparut dans la verdure profonde du bois de Boulogne. Alors

seulement Gabrielle éleva ses regards vers les autres parties de

l'immense tableau déroulé devant elle. Jamais elle ne l'avait vu si

radieux ni si brillant. Non, jamais les grands arbres de Saint-Cloud

n'avaient allongé sur le gazon des ombres si mystérieuses et si

douces. Elle ne se rappelait pas non plus avoir auparavant aperçu une

telle flamme au dôme des Invalides, ni de petits nuages aussi roses

dans le ciel bleu; et il est certain qu'elle n'avait jamais remarqué

là-bas, tout au loin, entre le pli de deux collines, cet espace

lumineux et clair qui semblait une échappée sur l'infini et qui

attirait et charmait ses regards comme l'entrée d'une terre nouvelle.

Elle resta là, pensive et souriante, jusqu'à ce qu'on vînt l'avertir

que la cloche du dîner avait sonné deux fois et que ses parents

étaient à table.

Le mariage de Gabrielle · 第 7 / 22 题