Gabrielle ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait cru remarquer,
entre son frère et M. de Laverdie, un échange de regards presque
hostiles. Les deux jeunes gens s'étaient à peine vus qu'ils avaient
éprouvé l'un pour l'autre une égale antipathie. René était prévenu
contre Émile: il gardait dans sa pensée le portrait physique et moral
que sa tante lui avait fait du jeune Duriez, portrait assez sévère et
fort peu engageant, d'après lequel il s'était figuré qu'il allait
rencontrer un sot. Puis il craignait que la présence d'un jeune homme
ne l'entraînât plus loin qu'il ne voulait dans l'intimité de ce monde
plébéien, et il était disposé à se méfier du frère de Gabrielle.
Quant à celui-ci, c'était un caractère peu élevé: un sentiment de
jalousie vulgaire l'avait tout d'abord éloigné du comte de Laverdie.
Comme tous les jeunes gens de Paris, il connaissait bien la brillante
réputation d'élégance, de goût et d'esprit que l'on avait faite à
René; il ne se souciait pas d'approcher du héros. Il trouva sa visite
à Montretout fort extraordinaire, car il le savait exclusif et le
croyait orgueilleux. Il entendit sa mère inviter leurs visiteurs à
dîner; madame de Saint-Villiers refusa de fixer un jour, mais promit
de venir avec son neveu «à la fortune du pot».--Puisque vous voulez
être traités en campagnards, ajouta la vieille dame en souriant, nous
viendrons plutôt vous surprendre. J'espère que ce jour-là Gabrielle
aura obtenu qu'on mette une soupe aux choux en tête du menu.
Le fait est que la marquise ne voulait pas d'un dîner de cérémonie, où
les meilleurs amis de madame Duriez eussent été rassemblés pour voir
de près la grande dame et le jeune comte.
Émile ne crut pas que madame de Saint-Villiers songeât à tenir sa
promesse, du moins aussitôt qu'elle s'y était engagée; aussi fut-il
très étonné lorsque, peu de jours après, en rentrant à six heures, il
vit dans la cour la voiture de la marquise dont on était occupé à
dételer les chevaux. L'idée du mariage qu'on méditait se présenta tout
de suite à son esprit et le rendit furieux.
--Cette vieille fée, pensa-t-il, n'avait pas assez accaparé Gabrielle,
il faut maintenant qu'elle nous l'enlève tout à fait! Car je vois bien
où elle veut en venir... Toutes ses gentillesses n'ont d'autre but que
de nous apprivoiser. Une fois qu'elle aura mis en cage la petite
colombe, elle se souciera bien des vieux ramiers!
Il monta dans sa chambre, et, tout en s'habillant pour le dîner,
suivit le cours de ses réflexions, qui devinrent de plus en plus
sombres. Comment empêcher l'accomplissement d'un projet dont la seule
perspective devait tourner la tête de joie à ses parents et à sa
sœur?
--La petite est encore assez raisonnable, se disait-il, quoiqu'elle ne
soit guère pratique et qu'elle vive un peu dans les nuages; mais ma
mère se laissera certainement éblouir, et mon père ne voit rien que
par elle.
Cependant, même pour Émile, le dîner et la soirée se passèrent très
bien. La réserve, pleine de finesse et de goût, de la marquise et de
René le rassura, parce qu'il ne la comprit pas; le visage gracieux et
tranquille de Gabrielle ne lui dit rien non plus. Madame Duriez, au
contraire, étant femme et par conséquent plus perspicace, voyait
flotter devant ses yeux un rêve dont l'apparition la plongeait dans
l'extase.
Deux ou trois jours après cette visite, la famille Duriez, en sortant
de table vers huit heures, se rendit dans le jardin. Ce jardin
s'inclinait en pente du côté de Saint-Cloud. Dans la partie la plus
élevée, le long de la maison, s'étendait une terrasse d'où la vue,
sans être aussi vaste que depuis les étages supérieurs, était déjà
fort belle; au-dessus, un balcon, et de longs rameaux de glycine
grimpant et serpentant tout autour; au milieu, des sièges, et une
table rustique sur laquelle était servi le café.
Ce soir-là, Gabrielle avait apporté un livre broché, et, à peine
eut-elle reposé sa tasse vide, qu'elle se réfugia dans le coin où il
faisait encore le plus clair et se mit à lire. Elle avait appuyé ses
deux petits pieds dans les découpures de la balustrade, et, sur ses
genoux ainsi élevés, elle avait posé son volume ouvert et ses deux
coudes, soutenant de ses mains sa jolie tête et le flot de ses cheveux
blonds; elle paraissait complètement absorbée.
M. Duriez et son fils avaient allumé leurs cigares. Un journal était
sur la table, et ces messieurs causèrent un instant politique. Madame
Duriez, après s'être plainte de la chaleur, s'était renversée dans son
fauteuil, et, les paupières à demi closes, songeait mollement en
regardant Paris. De ce côté, la nuit montait, et les fumées de la
grande ville se distinguaient, blanchâtres et lourdes, sur le fond
gris du ciel. Ce tableau brumeux et uniforme inspirait à madame Duriez
des réflexions qui, si elles n'étaient pas plus variées, étaient
beaucoup plus riantes; on aurait pu les résumer dans ces deux mots,
que la bonne dame se répétait tour à tour avec béatitude:--Comtesse de
Laverdie... Gabrielle de Laverdie...
Cependant, Émile parut tout à coup frappé d'une idée extraordinaire;
il fit le mouvement de quelqu'un qui attraperait quelque chose au vol
et laissa tomber son cigare; puis il décroisa si brusquement les
jambes qu'il faillit renverser la table, et que les quatre tasses en
frémirent dans leurs soucoupes.
--Mon Dieu! qu'y a-t-il? cria madame Duriez, arrachée soudainement
ainsi à sa contemplation de châteaux en Espagne.
Son fils ouvrit la bouche comme pour parler, regarda du côté de
Gabrielle qui était trop loin pour entendre, et, se ravisant, ne dit
rien. Bientôt après il se leva, alluma un autre cigare, et se mit à
marcher de long en large sur la terrasse. Au moment où sa promenade
l'amena aussi loin que possible du reste de la famille, on l'eût
entendu murmurer:--Un uniforme, deux ou trois blessures, des actes
d'héroïsme, cela fait bien autant d'effet qu'un titre... Puisqu'elles
veulent être éblouies, on les éblouira, on les aveuglera, mais, pour
Dieu, pas ce Laverdie!
Il revint sur ses pas et passa près de sa sœur.
--Tu t'abîmes les yeux, lui dit-il.
Gabrielle ne répondit pas.
Alors il se dit que le meilleur moyen de forcer la jeune fille à
fermer son livre était d'exciter sa curiosité; il retourna donc à sa
place et se rassit, en ayant soin de placer sa chaise de façon que
Gabrielle ne pût perdre un mot de ce qu'il dirait. Avant de commencer,
il fit intérieurement appel à toute la diplomatie qu'il possédait, ou
du moins à celle qu'il se flattait de posséder.
--Mère, dit-il d'une voix très haute qui réveilla madame Duriez
(littéralement, cette fois, car, après l'aventure de la table, elle
s'était tout à fait endormie), tu ne sais pas qui je vais t'amener
demain à dîner, si toutefois tu le permets?
Madame Duriez bâilla jusqu'à ce que les larmes lui en vinssent aux
yeux.
--Mon cher enfant, répondit-elle, toutes les personnes que tu pourras
nous présenter seront les bienvenues, tu le sais.
--Ah! par exemple, j'en suis bien certain pour celle-là. Vous verrez
demain l'un des plus charmants garçons qui existent: c'est ce jeune
capitaine du 8e chasseurs à cheval, Ernest Arnaud, grâce à qui tous
les ennuis du volontariat m'ont paru presque supportables.
Émile avait déjà parlé à sa mère d'Ernest Arnaud, et celle-ci s'était
mis dans la tête, sans qu'il fût possible de l'en dissuader, que ce
jeune officier avait, d'une façon ou d'une autre, sauvé la vie à son
enfant; que, sans lui, ce gros Émile blond et rose, qui semblait
éclater de force et de santé, n'eût certainement jamais atteint le
dernier jour de la terrible année d'épreuve.
Le fait est qu'Émile et Arnaud, tous deux gais, bons enfants, étaient
vite devenus d'excellents amis, et avaient trouvé moyen de s'amuser
beaucoup ensemble, même en dépit de la distance qu'établissait entre
eux la discipline. Cette intimité, du reste, s'était vue cimentée par
des services mutuels: le capitaine faisant passer au volontaire une
douzaine de mois assez agréables, et celui-ci laissant la main de son
supérieur puiser à l'aise dans sa bourse bien garnie d'enfant riche
et d'enfant gâté. Tout ceci, pour madame Duriez, restait un peu vague;
elle avait envoyé de grosses sommes en cachette de son mari, et se
souciait fort peu de ce qu'elles étaient devenues. Le mot de
volontariat lui donnait le frisson, et le nom d'Ernest Arnaud lui
faisait verser des pleurs de reconnaissance et d'attendrissement.
L'idée qu'elle allait voir cet être généreux, cet ange gardien de son
Émile, la remplit d'une joyeuse émotion.
--Ah! voilà une bonne nouvelle, vraiment! s'écria-t-elle. Qu'il
vienne, ce cher jeune homme. Que je serai donc heureuse de le voir, de
le remercier!... Comment se fait-il que tu n'aies pas songé à nous
l'amener plus tôt?
--C'eût été difficile, de Besançon où il se trouvait... Mais sa
division vient d'être transférée à Versailles.
--Mais c'est tout près! Nous le verrons souvent, j'espère. Pourvu
qu'il vienne en uniforme! celui des chasseurs est si joli! Mon Dieu,
quand je pense à ce fripon d'Émile... Il était adorable là dedans.
--Je me faisais l'idée, dit à son tour M. Duriez, que ce M. Arnaud
était un tout jeune homme... pas beaucoup plus âgé que toi.
--Certainement, reprit Émile, en cherchant à deviner si sa sœur
écoutait; mais Gabrielle paraissait plus que jamais absorbée dans sa
lecture.--Il a vingt-six ou vingt-sept ans au plus.
--Diable! et déjà capitaine? C'est très beau. Comment cela se fait-il?
--Ah! voilà, dit Émile triomphant; il s'est tellement distingué
pendant la guerre!... C'est toute une histoire... Il faut que je vous
raconte cela. D'abord, Arnaud est le fils d'un militaire, du
lieutenant-colonel Arnaud, qui aurait atteint aux plus hauts grades de
l'armée s'il n'était pas mort en Italie.
Le jeune homme commençait son récit lentement, et tâchant de donner à
chaque mot le plus de force et d'intérêt possible; il espérait
toujours que Gabrielle s'approcherait pour écouter. Mais celle-ci ne
sortait de son immobilité que pour tourner, avec une régularité
désespérante, les pages de son livre; après chaque feuillet, elle
retombait dans la même position, la tête sur ses mains; et un
observateur attentif eût même remarqué que ses petits doigts s'étaient
élevés à la hauteur de ses oreilles, sur lesquelles ils tenaient
appuyées comme des tampons deux grosses mèches de ses cheveux.
C'en était trop pour Émile, qui suivait tout cela du coin de l'œil.
Il s'interrompit au moment de faire expirer à Magenta le
lieutenant-colonel Arnaud, et dit à sa mère, qui cherchait vainement
sa poche dans les plis compliqués de sa robe afin d'en tirer un
mouchoir:
--Je ne comprends pas, ma mère, que vous laissiez Gabrielle s'abîmer
les yeux comme cela.
--Comment, cette petite lit encore? s'écria M. Duriez. Mais elle va se
perdre la vue!... Gabrielle!... Gabrielle!...
--Oui, papa, dit-elle, en tournant vers lui de grands yeux effarés
comme au sortir d'un songe.
--Ferme donc ce livre, fillette, il n'est pas possible que tu y voies
encore.
--Je t'assure que si: tu ne te doutes pas comme il fait clair dans ce
coin. Laisse-moi finir le chapitre, je t'en prie.
--Quel est le livre qui t'intéresse si fort, Gabrielle? demanda madame
Duriez.