C'était par une splendide journée de mai, vers une heure de
l'après-midi.
Peu de personnes étaient dehors, ou du moins les passants étaient
rares dans la rue de Grenelle-Saint-Germain. Dans cette rue, et du
côté de l'ombre, une jeune fille marchait lentement, escortée par sa
femme de chambre.
Personne n'eût passé auprès d'elle sans la remarquer; et cependant
l'on ne saurait dire qu'elle fût précisément jolie. Mais elle était
grande, d'une taille gracieuse; elle avait un teint admirable. Ses
traits, il est vrai, manquaient de régularité: sa bouche n'était pas
assez petite; mais, quand elle riait, ses lèvres fraîches laissaient
voir deux rangées de dents blanches et brillantes; et l'on oubliait
que son profil n'était pas classique lorsqu'on apercevait ses yeux:
ils avaient la nuance indécise et changeante des lacs abrités par des
montagnes, et, quand leurs longs cils s'abaissaient tout à coup en les
assombrissant, ils semblaient en avoir aussi la profondeur.
Ceux qui n'auraient pas eu le regard assez prompt pour découvrir le
charme réel du visage seraient du moins restés séduits par l'ensemble:
par les beaux cheveux blonds, peu abondants, mais d'une finesse
extraordinaire; par les petits pieds se posant sur le trottoir d'une
façon mutine et décidée; enfin par la toilette, une robe de batiste
bleu pâle, à volants étroits garnis de guipure, et un chapeau de
grosse paille blanche orné d'un bouquet de cerises.
Cette jeune fille était Gabrielle Duriez, la filleule de madame de
Saint-Villiers; elle allait voir sa marraine; la marquise, qui se
trouvait un peu souffrante, l'avait fait demander.
Madame de Saint-Villiers ne pouvait rester plusieurs jours sans voir
Gabrielle. Elle avait perdu ses propres enfants, un fils et une fille,
presque au berceau; son petit-neveu lui donnait plus de chagrin que de
satisfaction: l'amour maternel dont son cœur était plein s'était
donc reporté (chose singulière chez cette altière vieille femme) sur
la petite plébéienne qu'elle avait tenue dans ses bras à l'église et
présentée au baptême. Nul doute qu'en agissant ainsi, en prenant le
bébé des mains de sa nourrice, tandis que le prêtre étendait le bras
d'un air grave et que dans l'assemblée on chuchotait le nom de la
marquise, madame de Saint-Villiers ne pensât faire preuve d'une
condescendance exemplaire. Elle ne se doutait certainement pas que cet
acte si simple contenait la promesse des moments les plus doux de ses
dernières années.
Ne pouvant faire moins que de s'intéresser un peu à sa filleule, la
marquise avait tout d'abord pris soin qu'on la lui amenât quelquefois;
elle avait même poussé l'abnégation jusqu'à lui rendre visite dans cet
intérieur de bourgeois parvenus qui lui déplaisait si fort. Peu à peu
elle s'était attachée à l'enfant; elle avait fini par diriger tout à
fait son éducation, et les parents étaient trop fiers d'une si haute
amitié pour jamais trouver indiscrète l'intervention de la marquise.
Depuis sa sortie du couvent, Gabrielle était aussi souvent rue de
Grenelle-Saint-Germain que rue des Petites-Écuries où demeurait M.
Duriez. Madame de Saint-Villiers, dont le rêve le plus cher était
alors de marier sa filleule à son neveu René, cherchait à faire
rencontrer quelquefois les deux jeunes gens dans sa maison; mais le
comte de Laverdie ne venait pas trop souvent voir sa tante. Cependant,
durant l'hiver, un bal avait mis Gabrielle et René en présence. Le
résultat de cette soirée n'avait pas été celui que la vieille dame en
espérait, et elle commençait à se décourager un peu, quand tout à
coup, un beau matin de mai, le jeune homme tomba chez elle comme la
foudre.
--Madame, s'écria-t-il, ma tante, je viens avant tout vous demander
pardon! J'ai perdu mes parents; vous n'avez pas de fils... C'était à
moi à faire le bonheur de votre vieillesse. Au lieu de cela, je n'ai
vécu que pour mes plaisirs, comme un misérable égoïste que j'étais.
J'ai laissé une étrangère remplir ma place auprès de vous. Eh bien, je
ne songe pas à l'en éloigner, mais je veux du moins partager cette
place avec elle... Unissez-nous, nous serons deux pour vous aimer!
La vieille marquise pleura d'émotion et serra son neveu sur son cœur.
Il est certain que si, dans cet instant, René avait une seule pensée
qui ne se rapportât pas à lui-même, cette pensée était pour sa tante
et non pas pour Gabrielle.
Ce fut là un jour bien heureux pour madame de Saint-Villiers. Son cher
enfant prodigue était enfin de retour! René se tenait auprès d'elle,
non plus railleur et impatient comme autrefois, mais affectueux et
grave. Elle croyait lire dans le regard sérieux du jeune homme une
foule de bonnes résolutions qui la remplissaient de joie. Elle se
disait qu'il était digne de Gabrielle. Elle voyait tout un avenir de
bonheur s'ouvrir pour ces deux êtres qu'elle aimait tant; et cet
avenir, elle l'avait préparé, c'était son ouvrage. Et puis, désormais,
sa filleule allait lui appartenir entièrement: elle n'aurait plus à
descendre pour la rencontrer puisqu'elle l'aurait élevée jusqu'à elle.
On éloignerait peu à peu la petite comtesse de ce milieu bourgeois où
elle se trouvait déplacée. Comme elle porterait bien son titre, elle
que la nature avait déjà faite noble par les qualités de son cœur et
toute la grâce de sa personne!
C'est ainsi que songeait la vieille dame, et elle ne se rappelait pas
avoir traversé dans sa longue vie un moment de félicité plus complète.
Elle promit à son neveu de le présenter bientôt chez les parents de
Gabrielle.--Surtout, lui dit-elle, faites connaître sans tarder
quelles sont vos intentions, et ne donnez à vos fiançailles que la
durée strictement nécessaire. Voyez-vous, mon cher René, je ne
voudrais pas blesser ces braves gens; mais enfin il faut leur faire
comprendre que l'on n'épouse pas la famille. Et puis, moi, je me sens
mal à l'aise dans cette maison-là; je périrais d'ennui s'il me fallait
la fréquenter longtemps d'une façon régulière... Et je ne veux pas
mourir, entendez-vous bien, avant de vous avoir vus mariés et heureux.
René promit avec empressement de suivre le conseil de sa tante et
partit en la laissant attendrie et enchantée.
Le lendemain, la marquise eut la migraine et fit prier sa filleule de
venir passer quelques heures auprès d'elle.
Ce n'était pas un hôtel particulier que madame de Saint-Villiers
habitait rue de Grenelle-Saint-Germain; elle occupait le second étage
d'une maison fort ancienne et fort belle. Quelque famille princière a
dû faire bâtir autrefois cette résidence; aujourd'hui que le luxe des
vastes habitations n'est plus, à Paris, que le privilège d'un bien
petit nombre, la maison est divisée en appartements.
Lorsque, en entrant, on a franchi la porte cochère et pénétré dans la
cour, qui est très grande, on voit à droite quelques marches de pierre
et une galerie élevée formée par des arcades; en face des marches,
sous cette galerie, s'ouvre une porte qui laisse apercevoir un immense
vestibule un peu sombre et les premiers degrés d'un escalier de
marbre. C'est par cet escalier que l'on monte aux appartements du
premier et du second étage. A gauche, la cour est fermée par un mur
très haut, couvert de lierre, que dominent les étages supérieurs des
maisons voisines. Au fond, deux lourdes arches donnent accès sur des
jardins: on entrevoit des allées sablées et la verdure claire des
pelouses.
A l'heure où Gabrielle arriva chez sa marraine, la cour était inondée
de soleil; mais déjà une bande étroite d'ombre s'étendait le long des
arcades; au delà, on pressentait la fraîcheur délicieuse du grand
vestibule.
--A présent, Mélanie, dit la jeune fille, vous pouvez retourner, je
monterai toute seule.
La femme de chambre parut hésiter.
--Madame n'aimerait pas... commença-t-elle.
--Allons donc! fit Gabrielle avec un petit mouvement d'impatience;
puis elle ajouta aussitôt d'un ton plus gracieux:--N'oubliez pas que
c'est à cinq heures qu'il faudra venir me chercher.
Mélanie s'éloigna, mais Gabrielle ne monta pas tout de suite.
C'était un plaisir qu'elle s'était promis, par un beau jour ensoleillé
comme celui-là, de rester un peu sous la galerie de cette vieille
maison superbe, à rêver. Elle vint s'accouder à la balustrade de
pierre et promena ses regards autour d'elle avec une joie naïve de se
sentir toute seule.
--Pourquoi ne fait-on plus les maisons comme cela? se dit-elle. Je
crois vraiment que les choses ont leur noblesse aussi. Comme c'est
singulier! Qu'est-ce qui nous manque donc, à nous autres bourgeois?
Est-ce le goût? Mais presque tous les hommes de talent ou de génie
étaient des enfants du peuple... Ah! bah! ce sont des préjugés... On
faisait des jolies maisons autrefois, aujourd'hui elles ressemblent
toutes à des casernes: c'est une affaire d'époque, la noblesse n'y est
pour rien.
L'imagination de Gabrielle donna pourtant le démenti à ce beau
raisonnement. Tout en considérant la courbe majestueuse de l'escalier
de marbre, la jeune fille s'amusa à y faire monter et descendre par la
pensée, non pas de bons bourgeois à redingote noire ou marron, mais
des marquis à talons rouges, l'épée au côté, des duchesses à paniers,
à mouches et à poudre, tels qu'il avait dû en passer par là, un siècle
auparavant. Un jour, non sans quelque hésitation, on avait permis à
Gabrielle de lire: «Sur les trois marches de marbre rose», et le
délicieux rêve de Musset passait de nouveau, rapide et vivant dans sa
petite tête.
Tout à coup la foule brillante, parée, bigarrée, disparut, et il ne
resta plus sur les degrés qui se perdaient dans l'ombre qu'un jeune
seigneur de haute mine; il descendait lentement et souriait à la jeune
fille. C'était toujours l'imagination de celle-ci, bien entendu, qui
évoquait une nouvelle apparition; mais ce qu'il y avait de
particulier, c'est que le jeune seigneur ressemblait trait pour trait
au comte de Laverdie.
La petite bande d'ombre s'élargissait peu à peu sur le sable de la
cour. Gabrielle la regardait machinalement s'étendre et ne songeait
pas encore à monter chez sa marraine. C'est qu'un souvenir lui était
revenu, et quand ce souvenir-là lui passait par la mémoire, il fallait
absolument qu'elle y pensât tout au long... Il fallait qu'elle revît
ce bal de madame de Saint-Villiers, depuis l'instant où elle y était
entrée, joyeuse et éblouie, jusqu'au moment où elle était remontée en
voiture, toute frémissante sous la fourrure blanche de sa pelisse. Il
fallait qu'elle dansât de nouveau cette valse charmante où René de
Laverdie avait été son cavalier, et qu'elle entendît encore une fois
les propos délicats et spirituels qu'il lui avait tenus. Il fallait
enfin, quoi qu'elle fît d'ailleurs pour s'en défendre, qu'elle
retrouvât le regard du jeune homme plein d'une respectueuse
admiration, et qu'elle se répétât les paroles qu'il lui avait dites
après le cotillon:
--Ma tante ne fera plus danser d'ici la mi-carême: six semaines!...
Combien ce temps va me paraître long!
Hélas! elle était arrivée, cette mi-carême si impatiemment attendue.
Le second bal de la marquise avait été plus brillant encore que le
premier, et jamais Gabrielle n'avait porté une plus jolie toilette...
Mais René n'avait point paru: il était alors à Nice pour les courses.
La petite filleule de madame de Saint-Villiers avait eu beaucoup de
succès, même parmi les aristocratiques beautés qui se trouvaient chez
sa marraine; elle avait paru s'amuser de bon cœur, et chacun avait
souri à son gracieux visage tout animé par le plaisir... L'adresse
instinctive de la femme était pourtant déjà dans cette gaieté
d'enfant: Gabrielle avait ri pour ne pas fondre en larmes. Puis,
rentrée dans sa chambre, elle avait essayé de se tromper elle-même, et
s'accoudant devant sa glace, elle avait adressé à son image une
gentille grimace mutine; mais comme elle continuait à se regarder,
elle avait vu soudain ses grands yeux devenir tout humides.
Si charmant et spirituel que fût René de Laverdie, ce n'était pas
pendant un tour de valse, ni même à travers les figures multipliées
d'un cotillon, qu'il eût pu faire sur un jeune cœur une impression
aussi profonde. Comme il n'allait pas chez sa tante plus souvent qu'il
ne le croyait rigoureusement nécessaire, Gabrielle ne l'avait jamais
rencontré avant le soir du bal; mais en réalité elle le connaissait
depuis bien longtemps. Que de fois madame de Saint-Villiers
n'avait-elle pas parlé de son neveu à sa filleule! Et, comme on peut
le penser, ce n'était pas des fredaines de celui-ci qu'elle
entretenait la jeune fille. Trop heureuse était-elle que l'innocence
de Gabrielle lui imposât cette discrétion! Elle oubliait elle-même
alors ce que la conduite de René pouvait avoir d'irrégulier; elle ne
se souvenait et ne parlait que de son bon cœur, de son esprit, de ses
talents; elle s'étendait même volontiers sur ses qualités extérieures,
sur la noblesse et la fierté de ses traits, sur sa grâce à manier un
cheval... Il y avait, dans le petit salon de la marquise, un excellent
portrait de son neveu, et Gabrielle l'avait si souvent regardé qu'elle
eût pu le refaire de mémoire si elle avait su peindre. Elle eût
également bien tracé le plan de l'appartement du comte et fait
l'inventaire de ses richesses artistiques, tant elle les avait entendu
souvent décrire. Madame de Saint-Villiers ne tarissait pas sur ce
dernier chapitre, car elle trouvait dans le goût passionné, mais
éclairé de René pour ces choses l'excuse, ou du moins le contrepoids,
de toutes les fautes du jeune homme.
Songeait-elle, pendant le cours de ces longues causeries, à leur effet
probable sur l'imagination vive et le cœur ardent de Gabrielle? Non,
sans doute. Il y avait si longtemps que la marquise avait eu seize
ans! Elle se laissait aller à toute la faiblesse de son affection
maternelle, et se consolait ainsi du peu de retour que rencontrait
cette affection et des autres sujets de chagrin que la légèreté de son
neveu lui fournissait perpétuellement.
Voilà pourquoi Gabrielle Duriez, en regardant l'escalier de marbre,
pensait à une foule de choses qui n'y avait aucun rapport, tandis
qu'il eût été si simple de monter bien vite pour retrouver en haut
madame de Saint-Villiers qui l'attendait.
La jeune fille était encore au plus profond de sa rêverie, lorsqu'elle
en fut tirée par le bruit d'une porte que l'on fermait avec fracas;
aussitôt des pas se firent entendre au-dessus d'elle: quelqu'un
descendait de chez sa marraine.
Gabrielle, ennuyée d'être aperçue toute seule, mais ne voyant pas de
retraite possible, s'avança bravement vers l'escalier; elle en gravit
les premières marches, levant la tête pour voir la personne qui
descendait. Elle ne l'eut pas plus tôt reconnue qu'elle se sentit
devenir toute pâle; les marches lui semblèrent tout à coup si hautes
qu'elle dut faire un grand effort pour continuer à monter. C'était
René de Laverdie qui venait au-devant d'elle. Il paraissait préoccupé,
jeta de son côté un regard distrait, et, voyant une femme, leva son
chapeau.
--Eh bien, mignonne, pourquoi donc vient-on si tard aujourd'hui? dit
la marquise en embrassant sa filleule. Il y avait ici quelqu'un à qui
je voulais donner la surprise de vous voir; mais vous avez trop tardé,
et comme il ne me convenait pas de lui dire... Mais qu'a donc ce
chapeau, fillette? ne pouvez-vous le retirer toute seule?
--Il y a un nœud au ruban, dit la petite; et elle resta un temps
infini les bras en l'air, pour cacher qu'elle avait rougi.
--Oui, poursuivit madame de Saint-Villiers, il s'en est fallu de cinq
minutes. Mais ce mauvais sujet de René est toujours si pressé quand il
vient voir sa vieille tante!
Cependant la marquise avait en parlant une expression triomphante qui
n'échappa pas à Gabrielle. Cette expression reparut pendant
l'après-midi sur le visage de la vieille dame toutes les fois qu'elle
nomma son neveu; elle avait en même temps dans les yeux une sorte de
malice joyeuse et attendrie, et fixait sur Gabrielle de longs regards
affectueux, qui, à plusieurs reprises, se voilèrent de larmes.
Tout cela mit la jeune fille mal à l'aise.
En voyant le comte de Laverdie passer à côté d'elle sans la
reconnaître, Gabrielle avait éprouvé une douleur aiguë. Surprise de sa
propre émotion, elle avait senti du même coup sa fierté se révolter,
et elle s'était juré qu'elle oublierait le jeune homme. C'était encore
facile: elle ne s'était jamais avoué qu'elle l'aimait. D'ailleurs
était-ce bien de l'amour? Ce petit cœur de dix-huit ans, rêveur,
enthousiaste et tendre, portait avec soi son idéal, comme tant
d'autres. Les paroles un peu indiscrètes de la marquise, un portrait
aux grands yeux mélancoliques et fiers, avaient commencé de donner à
cet idéal une physionomie distincte; la vue de René, l'empressement du
jeune homme auprès de Gabrielle, au bal, avaient fait le reste.
Mais la rencontre de l'escalier avait éclairé la jeune fille.--Que je
suis folle! s'était-elle dit. Je pensais à lui, et, après tout, je ne
le connais pas. Il me connaît encore bien moins. Il m'a adressé
quelques mots aimables, mais il en a dit sans doute autant à chacune
de ses danseuses. Allons, n'y pensons plus, et soyons bien gaie pour
distraire cette pauvre marraine qui est souffrante.
Il arriva que cette pauvre marraine était elle-même si gaie que les
bonnes résolutions de Gabrielle se trouvèrent toutes déconcertées. La
marquise, à cent lieues de se figurer l'état d'esprit de sa filleule,
alla, dans sa joie, jusqu'à laisser échapper quelques petites
allusions qui troublèrent fort la pauvre enfant.
Celle-ci, heureusement, avait une contenance. Elle tenait entre ses
mains un grand ouvrage de tapisserie qu'avait entrepris madame de
Saint-Villiers, mais dont il était convenu que Gabrielle ferait le
travail au petit point.--Mes pauvres yeux, disait la marquise, ne sont
plus assez jeunes pour cela; je broderai le fond et la guirlande, et
je vous laisserai, mignonne, le berger et ses moutons, qui sont plutôt
votre affaire que la mienne.
Gabrielle n'aimait pas beaucoup le travail à l'aiguille; elle lui
préférait la musique ou les livres, et, à la campagne, les exercices
en plein air, le soin de ses fleurs, les longues courses à travers
champs. Sa marraine, du reste, ne l'ignorait pas. Mais madame de
Saint-Villiers était de la vieille école: elle trouvait ridicule
qu'une femme étudiât beaucoup, et encore plus qu'elle restât longtemps
hors de la maison; elle serait revenue avec plaisir au temps où les
grandes dames filaient de leurs belles mains. Aussi ne perdait-elle
pas l'occasion de donner à ce sujet quelque leçon à sa filleule. Elle
avait toujours l'air cependant de lui demander un service, sachant
bien que de cette façon le travail semblerait facile à la jeune fille.
L'après-midi dont il s'agit, Gabrielle avança énormément le pouf de sa
marraine; ce fut la marquise qui, surprise de son ardeur, dut enfin
lui enlever l'ouvrage des mains.
--Je n'oserai plus vous demander de travailler pour moi, dit la
vieille dame en la grondant doucement. Si vous gâtiez vos beaux yeux,
je ne me le pardonnerais jamais. Voyez un peu, ils sont déjà tout
rouges! Où avais-je donc la tête pour vous laisser vous acharner ainsi
après cette tapisserie.
--Bon! répondit Gabrielle en riant, ils sont verts, ce sont des yeux
de chat. Et puis, ils ne sont pas fatigués du tout, c'est parce que je
les ai frottés.
Le fait est que les yeux de Gabrielle étaient très rouges.
--Laissez donc, dit sa marraine en l'embrassant, ces grands yeux-là
feront bien des choses pour lesquelles ils ne demanderont même pas
votre permission... Et ce sera bien fait, puisque vous les traitez si
mal.
Gabrielle courut au piano et joua pendant un moment. Puis elle revint
s'asseoir sur un tabouret auprès de la chaise longue de sa marraine.
On causa, et la jeune fille oublia pour de bon ses petits chagrins en
écoutant la marquise. Celle-ci avait beaucoup d'esprit, beaucoup de
cœur, elle avait vécu très longtemps: sa conversation ne pouvait
manquer d'être charmante. Mais elle avait aussi une foule de préjugés
et des vues étroites, qui tenaient à l'éducation exclusive qu'elle
avait reçue. Gabrielle, qui était née avec un esprit juste et large,
éprouvait parfois des étonnements profonds en entendant la vieille
marquise prononcer sans appel, sur les hommes comme sur les choses,
des jugements pleins de partialité. Elle ne protestait que par son
silence, car elle se défiait de sa propre jeunesse et de son
inexpérience; de plus, elle aimait tendrement sa marraine et elle eût
craint de la blesser. Mais, après une heure passée ainsi, elle restait
rêveuse pour des jours. Le double milieu si contradictoire dans lequel
elle avait été élevée devait donner beaucoup à réfléchir à cette
enfant intelligente. Ce qu'il y a de particulier, c'est que des deux
côtés elle ne voyait que des extrêmes; pas de terrain neutre sur
lequel elle pût s'arrêter, se reposer un moment. Au faubourg
Saint-Germain, elle trouvait chez madame de Saint-Villiers les défauts
comme les qualités de l'ancienne noblesse poussés à l'exagération:
orgueil de la race et du nom, mépris du travail, prétentions à tous
les privilèges, mais aussi honneur, délicatesse, générosité: ceci
surtout dominant jusqu'à être mis à la place même de la justice.
Retournant dans sa famille, elle y rencontrait le règne de l'argent,
mais aussi le culte du travail; plus de logique et moins d'orgueil,
mais une immense vanité.
Et Gabrielle elle-même, qu'était-elle, au milieu de tout cela? Que
serait-elle, plutôt? Elle commençait seulement à penser à ces choses.
Quelle influence prévaudrait sur elle, et quelle voie devait-elle
choisir?
Pour le moment, toujours assise sur son petit tabouret, elle prêtait
l'oreille d'un air grave à une histoire du temps de Charles X, que lui
racontait sa marraine. Le récit de cette histoire devait avoir une
conséquence fâcheuse, et voici comment:
Aussi longtemps que Gabrielle avait brodé, fait de la musique ou
causé, il lui avait été relativement facile de tenir certaine promesse
qu'elle s'était faite en entrant, à savoir qu'elle ne lèverait pas
les yeux sur un portrait suspendu en face de la cheminée, et qu'elle
se reprochait d'avoir déjà regardé trop souvent. Tout avait bien été
jusqu'au moment où madame de Saint-Villiers commença cette
malencontreuse histoire du temps de Charles X. Elle était si longue,
cette histoire! Gabrielle croyait même ne pas l'entendre pour la
première fois. Oui, à la description de certain cavalier, elle se
rappelait fort bien l'avoir écoutée auparavant.
--C'était le plus bel homme de la cour, disait la marquise, grand,
bien fait, un visage noble et plein d'expression, des yeux...
Gabrielle leva les siens vers le portrait.
Vraiment, il aurait mieux valu qu'elle le regardât au commencement de
l'après-midi, lorsqu'il était en pleine lumière; maintenant, à travers
ce demi-jour qui tombait des lourds rideaux et qui l'idéalisait, il
était cent fois plus dangereux. Gabrielle le sentit à l'émotion qui la
troubla tout à coup. Mais au même instant, un domestique entra,
apportant des lettres, et elle se hâta de détourner les yeux du
tableau.
--Tenez, dit sa marraine, voilà un joli monogramme pour votre
collection. Découpez-le, vous pourrez l'emporter.
Et elle lui montrait sur un des billets qu'elle venait de décacheter
un écusson surmonté d'une couronne de comte et entouré d'une devise;
le papier venait de chez Stern: c'était une petite merveille de
gravure.
--Oh! je vous remercie, il est admirable. Voulez-vous m'expliquer les
armes?
--Volontiers, répondit la marquise.
Et lorsqu'elle eut fini:
--Que diriez-vous, petite, d'une couronne comme celle-là?
--A moi? fit Gabrielle dont les joues s'empourprèrent. Puis elle
ajouta vivement avec un éclat de rire:
--Vous savez bien, madame, que je suis républicaine.
--Chut! s'écria la marquise. Oh! la vilaine enfant! Est-ce qu'on dit
de gros mots comme cela dans ma maison?
Gabrielle riait toujours. Elle n'avait pas d'autre phrase lorsqu'elle
voulait taquiner la marquise. Celle-ci ne s'en fâchait pas, le prenant
comme une plaisanterie, mais elle feignait une indignation terrible;
on riait et l'on s'embrassait.
Cependant la pendule avait sonné cinq heures. On vint avertir
mademoiselle que sa femme de chambre était là. Comme la jeune fille
mettait ses gants, madame de Saint-Villiers lui dit:
--A propos, quand partez-vous pour la campagne?
--Dans quinze jours ou trois semaines.
--Et vous allez toujours à Montretout?
--Toujours; mais nous passerons le mois d'août à Trouville.
--Encore à Trouville cette année! Cet endroit devient bien vulgaire.
--Je ne sais pas. C'est près de Paris, et, de cette façon, papa n'a
pas besoin d'abandonner complètement ses affaires.
--Ah! oui, ses affaires, dit la marquise avec une emphase un peu
dédaigneuse; j'oubliais...
--Nous vous verrons à Montretout, n'est-ce pas, chère marraine?
--Certainement... Et même... écoutez: voilà pourquoi je vous en
parlais. J'y mènerai mon neveu René... après en avoir toutefois
demandé la permission à vos parents. Il désire vivement leur être
présenté. Il serait singulier, avec l'amitié qui nous unit, que mon
fils, pour ainsi dire, ne connût pas votre famille, et vous-même,
toute belle. Je ne sais comment ceci ne s'est pas fait depuis
longtemps. Enfin, l'hiver est fini, vous ne recevez plus; nous
attendrons que vous soyez à la campagne. C'est une promenade
délicieuse, d'ici à Montretout, par le bois.
Gabrielle tendit son front à la marquise, qui l'embrassa avec
tendresse; puis elle partit.