I
Huit heures du matin: c'était bien tôt pour se présenter chez le jeune
comte René de Laverdie! Le valet de chambre fut tout surpris
d'entendre résonner la sonnette de l'appartement à une heure aussi
matinale. Lorsqu'il eut ouvert, son étonnement ne diminua point. Il
reconnut l'ami le plus intime de son maître, le vicomte Alphonse de
Linières, mais aussitôt il remarqua sur les traits du visiteur
l'expression d'une vive inquiétude.
--Le comte est chez lui? C'est bien. Est-il levé? L'avez-vous vu?
--Non, monsieur. Mais aujourd'hui je dois réveiller M. le comte. Il
est à peu près l'heure que M. le comte m'a indiquée, et si monsieur
désirait...
--Restez, restez, François. C'est moi qui le réveillerai.
Et, en homme qui connaissait bien la maison et s'y considérait comme
chez lui, Alphonse de Linières traversa vivement l'antichambre et le
salon, allant droit à la porte de la chambre à coucher. Mais, arrivé
là, il s'arrêta. Sa main toucha le bouton, puis s'abaissa, indécise et
tremblante.
Il songeait au dernier débris de la fortune de son ami, englouti cette
nuit même au jeu.
On lui avait raconté presque légèrement cette perte énorme de
soixante-dix mille francs. On n'avait vu là qu'une nouvelle folie du
comte René, une mésaventure à laquelle il ne penserait plus le
lendemain. Mais lui, Alphonse, il avait aussitôt deviné que c'était un
coup de désespoir, un appel suprême à la chance, à laquelle, sans
doute, s'était fié le malheureux qui voulait sauver son honneur,
toutes les joies de sa vie, sa vie même peut-être.
Aussi, tandis qu'il se tenait, indécis, devant la porte fermée, son
imagination lui peignait d'effrayantes images. Il voyait René en face
de ces cartes maudites, riant avec l'angoisse au cœur; mais surtout
il croyait l'apercevoir, là, derrière ce mur, à deux pas de lui,
étendu, livide, avec le trou noir d'une balle de pistolet dans la
tempe.
Il était glacé, il étouffait et restait là, n'osant ouvrir. Puis,
soudain, il tourna le bouton de cristal et poussa la porte en
frémissant. Son regard, qui parcourut la chambre, rendu plus rapide et
plus puissant par une indicible anxiété, en une seconde embrassa tout:
les moindres détails, si familiers, lui apparurent alors comme pour la
première fois, avec une netteté singulière.
C'était une scène bien différente du rêve affreux de tout à l'heure.
La chambre à coucher de René était charmante, de style gothique, un
coin du musée de Cluny transporté là, dans ce premier étage haut et
sombre du faubourg Saint-Honoré.
Le plafond était à caissons, bleu pâle, à fleur de lis d'or, avec de
grosses poutres brunes qui se croisaient. Il y avait des vitraux à la
fenêtre, et les murs étaient recouverts par des tapisseries de
Flandre, vieilles de plusieurs siècles, admirables dans leur usure. Au
fond se trouvait le lit, élevé sur deux marches: curieux meuble carré,
immense, de bois sculpté, fouillé, et qu'amollissaient par leur
lourdeur les plis des rideaux bleu pâle. Dispersés çà et là, quelques
sièges bas, sortes de banquettes ou coussins; et, cachant tout un pan
de muraille, un haut bahut, dont les formes massives étaient comme
atténuées par mille découpures d'une délicatesse infinie. La cheminée
de marbre, copiée sans doute de quelque ancien modèle, était grande et
assez belle, bien que ne rappelant précisément aucune époque. Mais les
chenets surtout étaient singuliers; on y voyait, sous une sorte de
toit pointu, élancé, un moine maigre et rigide, les mains croisées sur
la poitrine; ils étaient de fer forgé, fort anciens et d'un travail
remarquable. De tous côtés, contre les murs, étaient suspendues de
vieilles armes: épées longues de quatre pieds, lourds pistolets, ou
dagues à poignées ciselées.
C'était à ces splendides fantaisies que s'était ruiné le jeune comte.
Ce n'était pas tout, il est vrai.
Le salon Louis XV, la chambre gothique, la salle à manger flamande,
tout ce merveilleux intérieur d'artiste et de poète avait été trop
souvent le théâtre des folies du libertin. Les chevaux de prix, les
femmes et le jeu avaient disputé aux ivoires prprécieuxieux, aux
inestimables émaux l'honneur de disperser, de dissoudre une fortune
princière...
Et leur tâche était achevée.
Alphonse de Linières s'était avancé jusqu'au milieu de la chambre, et,
les bras croisés, stupéfait d'un tel calme, regardait René qui
dormait.
Dans ce cadre étrange, obscur, de sévère poésie, se détachait vivement
la tête expressive, aux traits fiers et fins, mais privés d'énergie,
qui gardait dans le sommeil toute l'animation de la pensée vivante.
René de Laverdie avait vingt-huit ans. Seul héritier en même temps que
dernier représentant d'une famille fort riche et de haute noblesse,
doué d'un esprit aimable et d'une charmante figure, il avait, grâce à
tant d'avantages, passé ses premières années dans un long
enchantement... La lassitude qui naît d'une existence frivole était
bien venue quelquefois le surprendre; mais ses goûts délicats, en
l'éloignant des plaisirs grossiers, l'avaient également préservé des
écœurements dont ils sont suivis. La vie ne lui avait offert jusqu'à
ce moment que des jouissances, il était donc naturel qu'il l'aimât.
Aussi la perte même de sa fortune ne lui avait pas inspiré l'idée du
suicide. A vrai dire, il ne réalisait pas l'étendue de cette perte. Il
avait confiance dans l'avenir. Pour la première fois en présence du
malheur, bien que le voyant face à face, il ne pouvait encore y
croire.
Alphonse de Linières était d'un caractère tout opposé. Sa prudence, sa
tranquillité, ses principes étroits, mais inflexibles, contrastaient
avec l'esprit changeant, vif et léger de son ami. Sa vie aussi avait
été différente. Il appartenait à une famille que les orages
révolutionnaires avaient cruellement éprouvée. Des comtes et des
vicomtes de Linières étaient morts sur l'échafaud pendant la Terreur.
Ceux qui avaient survécu, ne voulant servir ni la Convention ni
l'étranger, s'étaient renfermés dans une indifférence hautaine et
avaient vu, sans essayer de le défendre, le patrimoine de leur maison
passer en de nouvelles mains. Alphonse se trouvait ainsi relativement
pauvre; mais il n'en portait qu'avec plus d'orgueil le nom de ses
ancêtres; il n'estimait que la noblesse et s'indignait contre ceux qui
prétendent aujourd'hui remplacer un écusson à plusieurs quartiers par
le pouvoir de l'argent, par le mérite personnel, par l'intelligence ou
par le talent.
Mais ce n'est pas à cela qu'il songeait en contemplant René endormi.
Il s'étonnait de la tranquillité du jeune homme.--Voilà, pensait-il,
un repos plus admirable que le fameux sommeil d'Alexandre ou du grand
Condé: ce n'est rien de dormir à la veille de la bataille, mais le
lendemain de la défaite!...
Sous le regard persistant de son ami, René finit cependant par ouvrir
les yeux.
--Tiens, Alphonse! dit-il d'un ton de joyeuse surprise.
Mais tout à coup ce sentiment vague et affreux qui saisit au réveil
lorsqu'on s'est endormi sous le poids d'un malheur vint changer
l'expression de son visage.
--Ah! malédiction! murmura-t-il.
--C'est donc vrai? dit Alphonse en s'approchant. Mon pauvre ami! En
voyant ton calme, j'espérais qu'on m'avait trompé.
--Comment! s'écria René en se soulevant sur son séant, tu sais déjà la
catastrophe! Et de qui l'as-tu apprise?
--De Jules que j'ai rencontré sortant du cercle. Moi, je venais du bal
de madame d'Arlac.
--C'est trop fort! Il n'y a pas de cela... quoi? six heures! et la
nouvelle se répand déjà. Combien dit-on que la Renommée a de bouches
et d'oreilles? Je parie qu'on est resté bien en deçà du nombre.
Il essayait de rire, mais il y parvenait d'autant moins que cette
gaieté forcée ne trouvait pas d'écho.
Alphonse en voulait un peu à son ami d'avoir été si imprudent, d'avoir
repoussé jusqu'au bout les conseils qu'il ne lui avait cependant pas
épargnés. Maintenant qu'il était trop tard pour les lui rappeler, il
se sentait comme gêné de sa propre sagesse; il craignait, s'il ouvrait
la bouche, que sa première parole de sympathie ne pût se traduire par
un de ces odieux: «Je vous l'avais bien dit!» qui sont l'aiguillon
inévitable et exaspérant de toute infortune.
Il rêvait donc à ce qu'il répondrait, et, ne trouvant rien, sentait
croître son embarras, lorsque René reprit:
--Et que disait Jules?
--Oh! il considérait toute l'affaire comme la meilleure plaisanterie
du monde. Il riait de tout son cœur en me rapportant les défis
insensés que tu as proposés, et comment tu doublais ta mise après
chaque nouvelle perte...
--Ce n'est pas ce que j'ai fait de plus mal. Si on avait eu le courage
de me tenir tête, j'aurais certainement fini par tout rattraper d'un
seul coup.
--Ou tu te serais enfoncé deux fois plus avant, dit vivement Alphonse;
mais, se mordant aussitôt la lèvre, il ajouta d'un ton qu'il
s'efforçait de rendre gai: Ce fou de Jules! Si tu savais avec quelle
admiration il parlait de ta hardiesse. «Je n'ai jamais vu un pareil
entrain», me disait-il. A l'entendre, on aurait cru que tu avais
perdu exprès, pour le plaisir de l'émotion.
--Oui, répliqua René avec amertume; tous ceux qui se trouvaient là
eussent été bien surpris d'apprendre que le comte de Laverdie jouait
ses derniers louis.
--Allons, dit Alphonse, voilà que tu exagères.
--Je n'exagère pas, je me trompe: ce que j'ai perdu cette nuit ne
m'appartenait même pas.
Alphonse tendit la main à son ami.
--Écoute, René, dit-il, ne cherchons pas à nous tromper l'un l'autre.
Quitte ce ton d'indifférence ironique, et permets-moi de laisser de
côté les paroles de consolation banale, qui me restent dans la gorge
et qui m'étranglent. Il n'y a jamais eu de secrets entre nous tant que
tu as été heureux. Il ne faut pas qu'un malheur nous sépare.
D'ailleurs, il n'y a rien d'irréparable dans ce monde, et, à nous
deux, nous trouverons bien quelque moyen de te faire sortir
d'embarras.
René serra avec émotion la main qui lui était tendue.
--Tu as raison, fit-il; merci, mon brave Alphonse. C'est vrai que je
suis ruiné, complètement ruiné!... Mais c'est ma faute. J'ai été
prodigue, imprudent, pire que cela: joueur! Et malgré tous tes
conseils! Tu vois que je suis franc avec toi, comme tu me le
demandes. Maintenant tu espères découvrir quelque remède pour un si
grand mal. Hélas! il n'y en a pas. Ce n'est pas quand les gens sont
morts que l'on doit songer à appeler le médecin. Et moi, je suis mort,
bien mort!... faute de t'avoir écouté à temps, mon cher docteur.
--Un instant! Je ne suis pas du tout disposé à t'ensevelir encore, et
je me refuse formellement à constater le décès.
--Ah! si tu savais le seul moyen qui s'offre à moi de revenir à
l'existence, je suis bien sûr que tu préférerais me laisser descendre
au tombeau, et littéralement encore, plutôt que de me donner le
conseil d'y recourir.
--Moi? Ah! par exemple! Il faudrait pour cela que ton moyen fût
contraire à l'honneur, ce qui n'est pas possible, puisque tu y as
songé.
René rougit.
--Tu sais, dit-il, nous différons totalement d'opinion à quelques
points de vue. L'honneur!... évidemment il n'est pas en jeu... cela
est hors de doute. Et cependant... tu as des idées si arrêtées à
certains égards!... Enfin, quoi qu'il en soit, j'aime la vie,
c'est-à-dire ma vie, celle que j'ai menée jusqu'à présent. Il m'est
impossible d'y renoncer. Il m'est impossible de me séparer de ce luxe
qui m'entoure, de mes chevaux, de mes objets d'art... Non, si je
devais tout vendre et vivre ensuite en pauvre hère, je me ferais
plutôt sauter la cervelle! Et j'avoue à ma grande honte que le second
de ces deux partis, bien qu'il me semble le meilleur, ne me sourit
encore que très médiocrement.
--Où diable veux-tu en venir? demanda Alphonse avec quelque
inquiétude. Quelle résolution as-tu donc prise? Si elle doit te faire
vivre heureux, n'est-il pas certain que j'y applaudirai de grand
cœur?
--Ah! voici ce dont je ne suis pas aussi sûr que tu parais l'être,
reprit René. Mais nous ne pouvons continuer à causer ici. J'étouffe,
moi; j'ai besoin d'air après la nuit que j'ai passée dans ce maudit
cercle. Tiens, tu vas entendre un serment qui te fera plaisir: Je te
jure que, quoi qu'il arrive, je ne jouerai plus de ma vie! Je hais le
jeu! Je l'ai toujours eu en horreur; ce qui fait que je me méprise
d'autant plus pour la lâcheté avec laquelle j'y ai eu dernièrement
recours.
--Bien, dit Alphonse. Dans ce cas, réjouissons-nous de la mauvaise
chance qui t'a poursuivi. Les sommes que les cartes t'ont fait perdre
n'auraient pas été suffisantes pour relever ta fortune, quand même tu
les aurais doublées, et le serment que tu viens de prononcer là te
rapportera davantage.
--Sortons, dit René. Allons faire un tour de Bois, veux-tu? Je serai
habillé dans un quart d'heure.
--Je suis venu à pied, observa Alphonse.
--Tu prendras un de mes chevaux. Hélas! pauvres bêtes! pourrai-je
encore les prêter souvent?
--Courage, voyons. Et ton beau projet de tout à l'heure!
--Ah! oui, je t'en parlerai dehors. Va dans le fumoir, tu y seras
mieux pour m'attendre et tu y trouveras les journaux du matin. Je
serai prêt dans le temps qu'il faudra pour seller les chevaux.
Tout en parlant, René tirait le cordon de la sonnette.
Alphonse se rendit au fumoir. C'était la seule pièce de l'appartement
qui ne fût d'aucun style. Elle aurait plutôt mérité le nom de
bibliothèque par la profusion des livres qu'on y apercevait. Ils
étaient rangés dans d'immenses armoires de chêne vitrées qui cachaient
entièrement une des murailles. Sur les trois autres, revêtues d'une
tenture sombre, étaient suspendus quelques tableaux d'une grande
beauté; c'étaient des chefs-d'œuvre de l'école hollandaise ou des
romantiques français: un clair de lune de Van der Neer et un torrent
de Ruysdaël, un Diaz, un Decamps, des paysans de Léopold Robert.
Alphonse s'assit dans un fauteuil, alluma un cigare et prit
machinalement quelques-uns des journaux qui se trouvaient à portée de
sa main sur la table du milieu. Il en brisa les bandes et les
parcourut d'un air distrait. Mais le mot de République, qui revenait
très fréquemment dans leurs colonnes, les lui fit poser avec
dégoût.--Pauvre France! murmura-t-il, toi si spirituelle et si fine
autrefois, quel grossier jargon as-tu donc appris à parler?
Mais, comme il repoussait l'idée du bourgeois qui pense et travaille,
celle du jeune noble ruiné par les plaisirs et le jeu lui revint à la
mémoire, et ne lui parut guère plus agréable.--Peut-on avoir été fou
comme ce garçon! se disait-il. Toutes les merveilles de cet
appartement, une fois vendues, suffiraient à peine à payer ses dettes.
Il éprouvait un vif chagrin, car il portait à René une amitié sincère.
Son angoisse avait été profonde lorsqu'il avait appris ce qui s'était
passé dans la nuit, et il était accouru, tremblant de ne plus trouver
que le cadavre du malheureux jeune comte; maintenant qu'il l'avait vu
si tranquille, presque gai, il oubliait un peu le coup qui frappait
son ami, pour songer à la longue série d'imprudences qui en avait été
la cause. Alphonse était de ces gens raisonnables qui ne comprennent
pas les fautes d'entraînement, et que l'absence de calcul chez les
autres confond. Ils abondent en: «Comment avez-vous pu?... A quoi
avez-vous songé?» tant il leur semble impossible de croire que l'on
n'ait pas songé du tout. C'était tout ce que le vicomte de Linières
avait pu faire que de retenir en présence de René ces édifiantes
exclamations.
Mais, une fois seul, il se rattrapait; et son irritation ne lui
permettant pas de conserver longtemps la position assise, qu'il avait
d'abord adoptée, il se mit à marcher dans la chambre en monologuant
furieusement.
--Il parle d'un projet... Quel projet peut-il avoir? Dès qu'on le
saura ruiné, ses créanciers vont fondre sur lui. S'il ne vend pas ses
bibelots de bonne grâce, on l'y forcera... Un comte de Laverdie...
c'est épouvantable! Mais il devait bien voir où tout ceci le
conduisait, songer à son nom surtout... quel scandale! Et maintenant
comment va-t-il sortir de là? Une issue... il a bien de la chance s'il
a pu en découvrir une! pour ma part, je n'en vois pas. Ce qui me
passe, c'est qu'il ne se soit pas tué. J'en suis très content, mais
enfin cela m'étonne. C'est un garçon trop mou pour supporter une
telle catastrophe, et, ma foi! autant mourir d'une balle de revolver
que de honte et de chagrin. Et il en mourra, c'est certain. Il a bien
raison de dire qu'il ne peut renoncer à cette vie. Je le connais;
toutes ces élégances lui sont plus nécessaires que l'air qu'il
respire.
En allant et venant ainsi qu'un lion en cage, Alphonse aperçut tout à
coup un petit tableau qu'il ne connaissait pas; il s'en approcha
aussitôt. C'était un coin de forêt traversé par un puissant rayon de
soleil. Il reconnut tout d'abord la manière hollandaise du XVIIe
siècle, chercha la signature et fut un moment avant de la trouver.
--C'est encore un Ruysdaël, se dit-il. Et cependant, non: il n'y a pas
assez d'imagination, et d'autre part trop de perfection dans le jeu de
la lumière et dans les demi-teintes des ombres. Ah! mais, c'est une
petite toile admirable! Serait-ce un Hobbema? Je sais qu'il en
désirait un et courait toutes les ventes pour en trouver... Oui, ma
parole! c'en est un. Voilà la signature: quatre ou cinq longs traits
informes dans ce coin, sur ces grosses racines qui soulèvent le sol.
Mais c'est de la démence! Acheter un tableau de cette valeur et jouer
ses derniers louis au jeu: c'est être fou à lier!... Et moi qui avais
la naïveté de lui donner des conseils!
--Ah! je savais bien que tu le découvrirais! s'écria tout à coup
derrière lui la voix triomphante de René. C'est pour cela que je t'ai
envoyé au fumoir. Je l'ai depuis trois jours, et ne t'en ai rien dit
pour te réserver la surprise. Oui, regarde-le bien, mon cher! c'est le
seul Hobbema qui ait été mis en vente à Paris depuis des mois... Et
c'est moi qui l'ai eu! Ah! par exemple, cela n'a pas été sans peine.
Le vicomte stupéfait regardait tantôt René et tantôt le tableau, sans
trouver un mot à répondre.
--Mais regarde donc! continuait René en s'approchant. Je suis sûr que
tu n'as pas tout vu. Tiens, ce groupe d'arbres ici à droite... Ah! le
génie!... Il y a deux siècles que ceci a été peint, et ces feuilles
frémissent encore comme elles ont frémi devant les yeux de l'artiste,
dans son âme, sous son pinceau!...
Pour toute réponse, Alphonse saisit vigoureusement le bras de son ami,
et le forçant à se retourner:
--Mais fou que tu es! lui cria-t-il, as-tu donc juré de me faire
perdre aussi la raison! Comment! tu veux que je m'extasie devant des
feuilles, et ce matin, en arrivant ici, je n'étais pas sûr de te
trouver vivant!
--Tiens! fit René, tu avais l'idée que j'aurais pu me tuer? Au fait,
oui, c'était vraisemblable. Mais c'est égal, tu l'as admiré, tu le
regardais quand je suis entré.
--Incorrigible étourdi! Oui, je le regardais et je maudissais tes
folies. Je puis bien te le dire, puisque je suis plus triste que toi
de ce qui t'arrive.
Cette fois René prit un air sérieux.
--Eh bien, oui, mon ami, tu as raison, mille fois raison. Du reste,
cela a toujours été le cas depuis que je te connais, c'est-à-dire
depuis que l'un et l'autre nous sommes au monde. Si je t'avais écouté
plus souvent, je m'en serais mieux trouvé. Mais je venais te chercher;
les chevaux sont prêts et la matinée est superbe. Est-il assez joli
pourtant, mon Hobbema! Jettes-y donc un dernier coup d'œil! De ma
place, tiens, c'est ici qu'on a le meilleur jour.
René avait eu raison d'annoncer à son ami une belle matinée et
une agréable promenade. Quand les deux jeunes gens, l'un et
l'autre admirablement montés, tournèrent le coin de la rue
d'Anjou-Saint-Honoré et pénétrèrent dans le faubourg, si blasés qu'ils
fussent sur toutes les jouissances, ils ne purent retenir une
exclamation de plaisir.
C'était le commencement d'une ravissante journée d'avril. Les rues,
où circulait un air vif et pur, étaient baignées d'une lumière rose;
propres et coquettes, elles semblaient s'être faites si belles pour
mieux recevoir le printemps. Les devantures des boutiques s'étalaient
gaiement au soleil. Du côté opposé, les hôtels somptueux laissaient
leurs portes s'ouvrir toutes grandes sur la chaussée dans la
familiarité de cette heure charmante. Au fond des cours, on voyait
aller et venir des palefreniers, conduisant des chevaux en main.
Devant l'Élysée s'arrêtaient déjà des voitures de maître, d'où
sortaient des messieurs décorés, à l'air grave et le portefeuille sous
le bras. Puis, passant au galop de leurs lourdes bêtes, les dragons du
ministère de l'intérieur mettaient dans la tranquillité lumineuse de
toute cette scène le joyeux cliquetis de leur sabre sonnant contre
leurs éperons.
Dans l'avenue Marigny, du haut en bas des Champs-Élysées, plus loin
encore, le long des quais, c'était un débordement de fraîche verdure
sous lequel Paris semblait comme rajeuni. De tous côtés l'on arrosait;
l'eau s'éparpillait dans le soleil en gerbes étincelantes. C'était une
fête, un baptême. Il était impossible de ne pas ressentir l'influence
de joie et d'énergie qui sortait de toutes ces belles choses.
René et son ami ne songeaient point à s'y soustraire. Ils avaient pour
un moment oublié leurs préoccupations et causaient avec animation et
insouciance, comme ils l'avaient fait tant de fois en remontant cette
même avenue. Lorsqu'ils furent arrivés au rond-point de l'Étoile, la
conversation s'étant un peu ralentie, le comte se tourna sur sa selle
et jeta un coup d'œil en arrière.
--Ah! Paris, murmura-t-il, que je renonce à ta vie et à tes plaisirs,
non, non, jamais, jamais!
--Eh bien, dit Alphonse, vais-je enfin savoir quelle résolution tu as
prise?
Il fallait que la confidence fût bien embarrassante, car René ne
pouvait encore se décider à la faire. Il proposa un temps de galop
jusqu'au bois de Boulogne. Arrivé là cependant, il se trouva forcé de
s'exécuter; mais il crut nécessaire de préparer son ami.
--Tiens-toi bien en selle, lui dit-il; ne t'évanouis pas et ne tombe
pas de cheval. Tu vas entendre quelque chose d'inouï... Je vais me
marier.
--Te marier?
--Oui, je suis déjà presque fiancé.
--Et tu prétends me faire croire à la possibilité d'un pareil miracle:
l'existence d'une jeune fille assez riche pour payer tes dettes, d'un
assez grand nom pour qu'il s'allie au tien, et assez folle pour
t'épouser?
--Deux de ces conditions se sont rencontrées, répondit René avec
quelque hauteur: quant à la troisième, je compte m'en passer.
Alphonse réfléchit un instant, puis d'un ton plus grave:
--Est-ce que tu n'épouserais pas une jeune fille de notre monde?
--Elle n'est pas noble: c'est la fille d'un marchand.
Alphonse jura: c'était plus fort que lui. Il fit en même temps un
mouvement si violent que son cheval se cabra.
--Tiens, s'écria-t-il, vois l'effet de tes paroles sur ce cheval. Ah!
c'est que c'est un animal de race, lui, il a horreur des mésalliances.
--Quelle folie! dit René.
--Voyons, René, ce n'est pas sérieux? Tu ne ferais pas un marché du
nom de Laverdie?
--Alphonse!
--Eh, morbleu! mon cher, il n'y a pas à mâcher les mots. Tu n'espères
pas me faire croire, je suppose, à un mariage d'inclination?
--Je te l'ai dit, Alphonse, je ne veux pas mourir. Eh bien, oui, tu as
raison, c'est un échange... il n'est même pas très loyal, car toi
seul sais au juste l'état de mes affaires; mais j'estime que mon
titre...
--Loyal, allons donc! Crois-tu que je m'embarrasse de cela? Ce
bourgeois dont tu prends la fille donnerait jusqu'à son dernier écu
pour être le père d'une comtesse. Il t'accepte ruiné, joueur et le
reste, que lui importe! C'est là ce qui m'exaspère. Ah! ils se
prétendent nos égaux par leur travail, leur intelligence, que sais-je?
On pourrait les croire, s'ils étaient logiques. Mais non, on les voit
baiser la trace de nos pas! Ils se battent pour un de nos sourires
autour du lac, pour une heure que nous passons le soir dans leurs
salons. Il n'y a pas un d'entre eux qui ne soit prêt à donner son or,
son sang, son repos, pour le moindre de nos blasons. Voilà pourquoi je
les méprise, oui, du fond de mon cœur! Et tu vas descendre jusque-là,
toi, un Laverdie?
--Je m'attendais à une tirade de ce genre, répondit René. Tu es
intraitable sur la question de race et de nom. Eh, mon Dieu! tu sais
bien que j'ai toujours été de ton avis. Je le suis encore. Mais je
n'ai plus un louis. Veux-tu donc que je me brûle la cervelle? Les
bourgeois sont vaniteux et illogiques, j'en conviens: profitons-en.
Nous ne faisons pas de mal, puisque cela les rend heureux.
--Mais nous nous abaissons! Ils ont soif de nos titres, faut-il
montrer que nous avons soif de leur or?
--Sais-tu, Alphonse, de qui je ferai le bonheur par le mariage dont il
s'agit? de ma grand'tante de Saint-Villiers.
--De la marquise! de cette vieille grande dame «haute comme les
monts», ainsi que dirait madame de Tencin! C'est impossible!
--C'est cependant ce qui me décide à une chose qui autrement me
répugnerait un peu, je l'avoue. Bref, que ce soit ma tante, ou les
millions, ou tous les deux, tu décideras pour toi-même la question si
tu t'en crois capable. Tu dis souvent que je ne sais pas réfléchir: eh
bien, c'est vrai. Une idée me plaît ou me déplaît tout d'abord; je
l'accepte ou je la repousse, et c'est pour toujours; il m'est
impossible de la discuter. Ces jours-ci, je me sentais pris dans un
cercle de fer qui allait se resserrant de plus en plus autour de moi;
tout à coup j'ai découvert une issue, et je me suis précipité vers
elle. Ma résolution était prise... Tous tes raisonnements n'y feront
rien.
--Mais t'es-tu assuré du moins que cette issue était la seule qui pût
s'offrir?
--En connais-tu d'autres?
--Dans ta position, je vendrais tout, je payerais mes dettes, et
j'entrerais dans l'armée.
--Ah! oui, l'armée... voilà un conseil qui eût été bon il y a cent ou
cent cinquante ans, mais aujourd'hui! Tu te figures donc être toujours
au temps de Louis le Bien-Aimé? Alors, en effet, la carrière des armes
était belle et glorieuse pour un comte de Laverdie. Mais nous sommes
en République, Alphonse, et pour quelque temps encore! car les
symptômes sont graves, l'accès de folie pourrait cette fois se
prolonger. Je suis sorti lieutenant après la guerre... Jolie position
pour un Laverdie! avec la perspective d'un exil en province et le
grade de capitaine à l'ancienneté dans une dizaine d'années d'ici.
Cela vaut bien le sacrifice de tous mes trésors, la perte de ces
merveilles qui feraient l'orgueil d'un musée royal, et que j'ai
rassemblées avec tant d'amour et de peine!
Alphonse ne répondit rien, et pendant un instant les deux amis
poursuivirent leur promenade en silence. Le vicomte était révolté de
la faiblesse de René. Il faisait aussi un orgueilleux retour sur
lui-même: ce n'est jamais par une lâche concession aux tendances
égalitaires de notre époque que lui eût atteint la richesse! Donner
son nom à la fille d'un roturier, ou l'inscrire en lettres d'or
au-dessus des vitrines d'un comptoir, n'était-ce pas un déshonneur
pour un gentilhomme? Il relevait la tête en songeant à sa propre vie,
simple et fière; puis, au nom de toute sa caste, il s'indignait contre
son ami.
Tout à coup il se rappela ce que le comte lui avait dit de la marquise
de Saint-Villiers.--Il est impossible, pensa-t-il, que la marquise
approuve la mésalliance de son neveu. Elle est d'une rigidité absolue
à cet égard, et je ne connais pas de femme plus fidèle à toutes nos
grandes traditions. Quelle royaliste enthousiaste!
Et le vicomte ne put s'empêcher de sourire en pensant à un mot que
l'on attribuait à la spirituelle vieille dame. Un jour que quelqu'un
se disait devant elle partisan de l'ancien régime, moins les
abus.--Les abus! s'était écriée madame de Saint-Villiers, mais c'est
ce qu'il y avait de mieux.
Alphonse interrompit donc René qui rêvait de son côté.
--Explique-moi, lui dit-il, comment la marquise a jamais pu te
conseiller ce mariage.
--Voilà. Ma tante n'a plus dans ce monde que deux grandes affections:
l'une pour moi, qui la désespère et qu'elle idolâtre; l'autre pour une
petite filleule qui a su s'emparer de son cœur par je ne sais
quelles perfections ou quels sortilèges; le fait est que la marquise
en est folle. Tu jugeras de ce qui en est quand tu sauras que pour
cette enfant ma tante met de côté ses principes les plus enracinés.
Bref, cette petite, qui n'est pas noble, est la femme qu'elle me
destine.
--La marquise? Voilà qui est inouï.
--Non, pas autant que cela paraît au premier abord. Ma tante croit que
je suis en train de me ruiner, car elle s'imagine que c'est encore à
faire. Elle sait bien que ma réputation n'est pas tout à fait celle
d'un saint. Elle rêve pour moi le mariage comme «port de salut contre
les orages des passions»; pourtant elle est persuadée que, dans notre
monde, pas une mère ne me donnerait sa fille. D'autre part, elle a une
filleule qu'elle aime extrêmement; elle la trouve si charmante qu'à
ses yeux le ciel a commis une erreur grossière en la faisant venir au
monde ailleurs que dans l'alcôve d'une duchesse. Eh bien, ma bonne
tante veut réparer l'erreur du ciel et sauver du même coup son neveu
de la perdition dans ce monde et dans l'autre. Voilà comment il se
fait que je vais la ravir de joie en lui apprenant ma conversion. Par
exemple, il est probable que je n'entrerai pas dans le détail des
moyens spéciaux par lesquels la grâce d'en haut a su toucher mon
cœur.
René affectait un ton léger, quoique au fond il souffrît beaucoup. La
froide désapprobation d'Alphonse lui pesait excessivement. Sa
résolution était prise et il ne la changea point; mais, son caractère
faible le forçant à subir en quelque mesure l'influence de son ami,
cette influence eut pour effet de l'aigrir contre la famille de
bourgeois vers laquelle son intérêt l'entraînait. Il les méprisait,
les détestait d'avance; et, honteux au fond d'accepter leur argent,
cherchait à e persuader, à force d'orgueil, que c'étaient eux qui
seraient redevables envers lui lorsqu'il les aurait honorés de son
alliance.
Ces sentiments se firent jour lorsque, sur le point de le quitter,
Alphonse eut enfin l'idée d'apprendre quelque chose sur la jeune fille
elle-même.
--Je crois l'avoir vue une fois, en soirée, chez ma tante, répondit
René d'un ton indifférent. Il me semble même avoir remarqué qu'elle
est assez gentille et n'a pas de mauvaises manières. C'est, comme tu
le vois, plus que je n'aurais pu raisonnablement espérer.