s’attire un jeune idiot, placé constamment sur une pierre dressée à la
porte de la mosquée, appelée maintenant, du nom de l’idiot lui-même, la
mosquée d’Abd-el-Ouahâb ; elle est située dans les environs du quartier
de la mosquée de Seiydeh-Zeynab (ou Sitty-Zeyneb). Abd-el-Ouahâb, exposé
à la vue de tous les passants, est constamment assailli d’une clientèle
féminine qui se renouvelle sans interruption. Le saint a toujours l’air
souriant, et bien entendu, d’un sourire d’idiot ; il n’articule que de
rares paroles, il pousse quelques cris sourds et comme étouffés, une
face parfaitement niaise, la tête toujours nue, le crâne très-peu
développé, et toujours les yeux plus qu’à demi clos. Ses doigts sont
dans une sorte de demi-rétraction et de déviation latérale. Il se
balance perpétuellement d’avant en arrière, ou par côtés, avec des
mouvements de tête particuliers.
J’ai vu ce bienheureux idiot[281], accroupi comme d’habitude sur son
estrade de pierre, un peu moins sale que je ne l’avais jamais aperçu
précédemment, mais encore couvert de haillons dégoûtants et ayant la
tête encroûtée d’une teigne suante.
Les femmes accourent auprès d’Abd-el-Ouahâb, de tous les quartiers du
Kaire ; toutes, en l’entourant, lui baisent les mains, la figure, les
genoux, lui passent les mains sur tout le corps, et cela aux yeux des
passants, qui remplissent presque constamment la rue où le saint idiot
distribue ses bénédictions. Les femmes vont surtout à lui pour obtenir,
par le bienfait de l’esprit divin qui est censé habiter en lui, la grâce
de devenir enceintes, ou de voir guérir quelque malade de leurs parents,
etc. ; pour recevoir l’influence des grâces qu’elles désirent, elles se
laissent toucher par l’idiot, qui, en répétant à tout moment son niais
sourire, leur passe la main sur la figure ou la gorge, là où il veut, et
les femmes mêmes lui rendent ses baisers, lui prennent les mains et
l’embrassent.
Abd-el-Ouahâb, à la suite, reçoit des aumônes continuelles et de toute
espèce ; il en tire peu de profit, car il est sans parents, sans
famille ; c’est une certaine femme qui l’a comme pris sous sa
protection, qui profite (elle et son mari) de tous les dons par lesquels
on paie les barakéh délivrés par le _saint_.
D’autres individus exploitent encore la crédulité publique. A peu de
distance de la maison que j’habite, dans le quartier voisin (le quartier
de Hanafyéh), il y a un _saint_ appelé le cheykh Sâleh, qui fait le
marabout, et qui depuis douze ans n’est pas sorti de sa demeure. Quatre
fois par semaine il ouvre sa porte à qui veut de ses bénédictions. Ses
pratiques lui arrivent en foule ; il les reçoit couché sur un sale
matelas posé à terre ; il répond aux postulants par des paroles
éloignées les unes des autres, feignant d’être absorbé par l’esprit de
Dieu. Pour inspirer une plus grande vénération, il s’attache au pied, au
moment des visites, une chaîne fixée par un bout au mur le plus voisin.
Les clients, et surtout des femmes, et des femmes de toute condition et
de tout rang, affluent prés du saint et lui apportent, pour prix de ses
bénédictions, toutes sortes de présents et d’aumônes.
Cette profession de saint est ici une excellente industrie, un commerce
lucratif. Le cheykh Sâleh est sans famille, sans parents, comme Abd-el-
Ouahâb ; aussi certaines gens attachées à son service s’engraissent à
ses côtés. Sâleh ne s’étend sur son lit de bénédictions qu’aux jours des
visites ; le reste du temps il vit humainement et assez à l’aise ; mais
pour conserver sa clientèle, il ne sort jamais de chez lui ; personne du
moins ne le voit jamais sortir[282].
(_Note de M. Perron._)
NOTE AA, PAGE 294.
Le peu de notions littéraires mentionnées par le cheykh composent
aujourd’hui toutes les sciences, toute la haute éducation des Musulmans.
Même au Kaire, à la mosquée El-Ashar, qui est comme la _Sorbonne_
orientale (la seule qui existe en Orient), ces études ne sont pas toutes
approfondies. La misère intellectuelle chez les Musulmans est
incroyable ; la paresse et l’insouciance le sont plus encore. Dans les
seules écoles du pacha d’Egypte, on cultive l’esprit et le
_raisonnement_.
En fait de connaissances positives, les ulémas ne possédent bien que la
grammaire et ce qui se rattache à la composition et à la rhétorique ;
ils déploient de la finesse dans l’emploi des mots, et excellent dans
les équivoques, dans les tournures à double et à tripla sens, données
aux termes et aux phrases. Aussi les Macamât de Haryry sont en
vénération parmi les ulémas ; ses jeux de mots perpétuels, ses
spirituelles malices, son pointillage _protéiforme_ enlèvent tous les
suffrages ; Haryry est le dieu de la littérature actuelle.
C’est lui qui a perdu le goût ; on ne peut lui pardonner, malgré ce
qu’il a de joli et de beau, la dépravation d’idées et de langage qu’il a
mise à la mode. La populace des ulémas, des _oudaba_ ou lettrés, qui
l’ont suivi ou le suivent encore, d’ailleurs bien inférieurs à lui,
admirent sur toute chose ses tours de force, et ne cherchent à imiter de
lui que ses subtils jeux de mots.
Croirait-on qu’aujourd’hui le premier poëte qui soit au Kaire, dominé
par l’empire qu’a pris Haryry sur les esprits, croit avoir un grand
mérite à faire des vers dont la contexture et la suite des mots sont
telles que, lus, soit selon l’ordre ordinaire, soit en commençant par le
dernier mot, et continuant à rebours, ces vers présentent toujours les
mêmes séries d’articulations et les mêmes sons, par conséquent les mêmes
paroles ? Ce poëte, le cheykh Aly-el-Derouych, est certainement l’homme
le plus spirituel que j’aie rencontré au Kaire, comme le plus piquant et
le plus fin en conversation. Il m’a récité quelques-uns des vers dont je
viens de signaler la facture. Un homme de son mérite perdre son temps à
de telles puérilités ! Au reste, ce cheykh, comme le petit nombre de
ceux qui ont quelque lecture, tels que le cheykh El-Tounsy, le cheykh
El-Tamymy-el-Maghraby, et le jeune cheykh aujourd’hui à Saint-
Pétersbourg, le savant Mohammed-Ayyâd, sont peu considérés des ulémas
leurs confrères : ils sont pour ces derniers comme un reproche toujours
vivant. Les ulémas, dans leur orgueil, condamnent comme irréligieux et
profane quiconque s’occupe d’autre chose que de la grammaire, de la
rhétorique, des tropes, de la prosodie, de la logique, et de tout ce qui
regarde la religion et la théologie. Bien plus, ils demandent ce que
savent, comparés à eux, les savants d’Europe. Si quelqu’un d’eux sait
peut-être deux mots de l’ancienne astronomie arabe, il croit connaître
toute l’astronomie ; ils se caractérisent par cette phrase, qui résume
leur opinion : « Les Européens, disent-ils, sont adroits dans les arts
et dans l’industrie, mais nous, nous avons les sciences en partage. » Et
si (comme cela m’est arrivé maintes fois) on leur montre quelque erreur
dans leurs données scientifiques, ils répondent : « Ce que nous vous
disons est écrit dans nos livres. » Ainsi, pour eux, leurs livres sont
le _nec plus ultra_ de la science humaine, et toute l’histoire de
l’esprit humain y est contenue.
Heureusement toutes les écoles fondées en Egypte par S. A. Mohammed-Aly,
tendent à rectifier, par des démentis continuels, les idées
scientifiques du pays ; fort heureusement, les résultats de ces écoles,
qui sont la plus belle gloire du vice-roi (car la gloire militaire,
aujourd’hui, est peu de chose), fructifient et s’élèvent, par la voix
même des disciples, contre les fauteurs des vieilles croyances. Nos
élèves arabes, surtout ceux des écoles de médecine et de l’école
polytechnique, font maintenant la leçon aux ulémas, leur expliquent les
expérimentations auxquelles ils se livrent, et dont ils voient la portée
et la vérité.
La génération actuelle, c’est-à-dire la jeunesse qui nous est confiée
pour être instruite, sera une puissance intellectuelle immense pour le
développement du pays, si les événements politiques ne viennent pas
entraver sa marche et absorber sa vie. Malheureusement les derniers maux
qui, grâce à l’Angleterre, sont tombés sur le gouvernement d’Egypte, ont
frappé jusqu’au cœur les établissements d’instruction ; les guinées et
les boulets qu’elle a jetés en Syrie ont blessé profondément l’Egypte
intellectuelle. La diminution des élèves des écoles en a été la
conséquence : en affaiblissant la puissance matérielle du vice-roi, on a
en même temps ralenti le développement de la civilisation. Je faisais un
jour ces réflexions devant un consul, anglais, pour ainsi dire, par le
caractère et les relations : « L’Angleterre, me dit-il, veut la perte du
pacha. — Mais, les moyens qu’on emploie ?... — Qu’importe le moyen ?
Quand l’Angleterre vient à ses fins, elle ne s’inquiète pas des
moyens. » Espérons que les autres puissances seront plus portées à
favoriser le développement intellectuel et social de l’Egypte, d’un
peuple dont le progrès doit amener un jour la civilisation de l’Afrique
et de tout l’islamisme. Le vice-roi n’a-t-il donc pas assez de la lutte
contre son propre pays, contre le fanatisme des ulémas, le plus grand
obstacle intérieur à la réforme de l’Orient ? Ce sont eux qui retiennent
l’esprit et la raison des musulmans dans la vieille ornière, surtout
depuis quatre siècles, c’est-à-dire depuis que le goût des études
historiques et scientifiques languit et s’éteint. Ce sont eux qui, sans
y rien comprendre, frappent de réprobation les travaux des écoles et les
études qu’on y cultive. Ils semblent ignorer la loi de Dieu, qui veut le
développement complet de toutes les facultés de l’homme, et ils jettent
le mépris sur tout ce qui contrarie leurs idées.
Si du moins ils étudiaient les livres arabes, s’ils les aimaient, s’ils
les recherchaient, s’ils s’efforçaient de les conserver ! mais ils n’en
savent seulement plus les titres et les auteurs ; ils ne savent plus
l’histoire de leur religion, la marche de l’islamisme. En revanche, ils
font des vers sur l’amour des garçons, et ils affectionnent le
sigisbéisme ! Qu’ils sont loin aujourd’hui de cette pensée d’un ancien
poëte arabe !
« Mes richesses, à moi, c’est mon intelligence ; ma noblesse, ce sont
mes pensées ; je ne suis ni affranchi ni arabe, je suis homme.
« Vous rattachez votre nom à un nom, à un ancêtre ; moi, je rattache
le mien à ma science. »
Je transcrirai ici quelques mots que j’écrivais il y a trois ans dans un
_Aperçu général sur l’histoire des Arabes_, joint à une traduction que
je fis des _Généalogies arabes_ d’Ibn-Abd-Rabboh, comme source et moyen
de détermination chronologique des faits consignés dans les légendes qui
restent des Arabes avant l’islamisme.
« Depuis la première moitié du quatrième siècle de l’hégire, ce qu’on
appelle les sciences arabes avait déjà incliné vers sa décadence. El-
Souyouty, qui vivait au neuvième siècle, c’est-à-dire il y a trois cents
ans, et qui fut comme le dernier reflet des mœurs et des vertus
littéraires dans l’islamisme, voulut rappeler le goût des études et
relever le temple ; mais il ne trouva pas un seul homme qui lui apportât
une pierre. Déjà, depuis longtemps, on n’était plus que dévot ; El-
Souyouty était religieux, parce qu’il était savant.
« Tout seul, il n’était pas assez puissant pour construire et cimenter
une digue robuste contre le torrent de l’ignorance ; ses efforts
tombèrent, et ensuite une sorte de déluge emporta presque tous les
monuments littéraires où s’étaient conservés quelques souvenirs du
passé. Aujourd’hui, il n’y a plus que des traces rares de ces
souvenirs ; nul musulman uléma n’est peut-être capable de recommencer un
siècle de travail, seulement un siècle comme celui d’El-Souyouty. Nos
puristes et dévots ulémas ne veulent plus que des études sur les livres
religieux, sur le droit canon et civil ; la haute science, la science
parfumée est, selon eux, celle des cheykhs qui approfondissent les
minuties des ablutions, du jeûne, des ventes, des mariages, des
quantités d’eau qu’il faut, à quelques gouttes près, pour qu’un chat
mort ne rende pas l’eau impure et inadmissible pour les ablutions. Ils
cherchent bien loin (et c’est là une grande œuvre) des raisons pour
prouver l’existence d’un _seul Dieu_, que personne ne leur conteste, et
détruire logiquement l’idée de la Trinité, qu’ils ne comprennent pas.
« De philosophie, aucune ; ils n’en conçoivent ni le nom, ni le but ;
et, pour eux, _philosophe_ est un nom d’anathème, un terme de
répudiation et de mépris.
« Les travaux historiques sont également délaissés ; les livres se
perdent tous les jours. Le passé est mort ; ce passé était infidèle,
païen ; il y a donc péché à l’étudier, à l’évoquer, à le faire
connaître. A quoi sert d’étudier les légendes, les vers des temps
antéislamiques ? Il y a quatre ans, on trouva étonnant, inouï, que le
cheykh Mohammed-Ayyâd, le seul qui sache les récits des époques païennes
de l’Arabie, et qui fut notre maître à M. F. Fresnel et à moi, se
proposât d’expliquer le recueil de poésies intitulé le Hamâçah, à la
mosquée El-Azhar. L’indifférence des _amateurs_ qui suivent les leçons
de cette mosquée le força de renoncer à son projet. On ne se rappelle
plus à quelle époque pareil livre a paru sur les nattes de ce pauvre
lycée, au milieu d’un cercle d’auditeurs attentifs.
« Faut il s’étonner qu’avec tant de froideur et de dédain pour les
études, les livres soient aujourd’hui si rares, et que personne ne songe
à en chercher ou à en reproduire les textes ?
« Par une conséquence nécessaire, la langue arabe, excepté à peu près
celle du Coran, et celle du _Hadyth_, ou recueil des traditions et
légendes relatives à Mahomet (et que peu d’ulémas comprennent bien), la
langue arabe, dis-je, languit et se meurt ; l’arabe ancien, l’arabe des
poëtes antérieurs à l’islamisme, est complétement perdu. Si l’amour des
lettres ne se réveille pas d’ici à quelque temps, il n’y aura plus dans
cinquante ans de véritable langue arabe en Orient ; on n’aura que
l’arabe de Haryry. Le goût littéraire ne s’exerce plus que sur des
frivolités ; la passion de la science est éteinte. De tous les prétendus
savants qui sont ici, pas un n’a et n’est capable d’avoir une idée pour
le bien intellectuel de l’Egypte. Pendant que le pacha s’épuise en
efforts pour faire entrer de la science européenne dans son pays, les
cheykhs, en face de cette œuvre, semblent la désavouer ; selon eux,
l’irréligion est le seul fruit des actes de leur souverain. Ils ne
voient pas ce qu’ils pourraient tirer de ces tentatives pour le bien-
être de leurs frères, pour les études arabes et pour le réveil de leur
antique gloire. »
Aujourd’hui, malgré cette opposition, on cherche, dans chaque école en
Egypte, à multiplier les traductions des livres français relatifs aux
travaux spéciaux de chacune de ces écoles. Par exemple, pour l’école de
médecine dont j’ai la direction, les traductions se multiplient tous les
jours, et déjà, dans toutes les branches scientifiques, directes ou
accessoires, qui constituent la science du médecin, nous possédons de
bonnes traductions. Ces productions me semblent devoir être d’une
immense utilité pour l’amélioration intellectuelle du pays, et j’ai cru
devoir en provoquer l’extension avec toute l’activité qui m’a été
possible.
(_Note de M. Perron._)
NOTE BB, PAGE 295.
Je lus un jour ce passage en arabe au sultan Abou-Madian ; il m’arrêta
au nom de Kôbeih, et me dit : « Il est vrai que le séjour de Kôbeih est
assez malsain, mais ce qui est pire, c’est le nombre des ivrognes qu’il
y a dans cette ville. Une fois que la nuit est arrivée, il est
impossible de traverser une petite étendue de Kôbeih, dans quelque
partie que ce soit, sans risquer d’être assassiné. Vers le soir, les
Kobéyens se mettent à boire le méryceh ; bientôt quantité d’individus
ivres errent de tous côtés pour le plaisir de tuer ceux qu’ils
rencontrent. Il n’est pas de jour, pour ainsi dire, qu’on n’entende
dire : « Un tel a été tué hier soir ; tant d’individus ont été
assassinés. »
(_Note de M. Perron._)
NOTE CC, PAGE 296.
Il faut beaucoup rabattre, je crois, des indications données par le
cheykh sur la longévité des nègres ; en général, ils vieillissent et
s’usent avec une étonnante rapidité, même lorsqu’ils sont robustes et
vigoureux ; c’est au moins ce que nous voyons ici en Egypte. J’ignore
s’ils se conservent mieux dans leur pays natal.
De plus, nous remarquons encore dans nos hôpitaux que les nègres, de
quelque contrée qu’ils soient originaires, ont une résistance vitale
bien inférieure à celle de tous les autres malades. Nous sommes toujours
obliges de leur appliquer avec modération les traitements actifs, même
dans les maladies les plus franches, pour ne pas risquer leur vie ou
amener d’interminables convalescences. D’autre part, les moyens
d’apprécier la longévité sont nuls parmi les Arabes ; personne ici, ou à
peu près, ne sait exactement l’âge qu’il a. Quand on voit un vieillard à
barbe blanche, on lui accorde libéralement, et lui-même aussi se donne
sans difficulté quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans. Notre cheykh
voyageur n’a pas eu d’autre moyen d’estimation qu’une approximation
faite à vue d’œil, et il a pu aisément se tromper. Néanmoins il résulte
de ces données qu’il y a au Dârfour et au Ouadây beaucoup d’individus
qui portent le caractère d’une vieillesse très-avancée.
(_Note de M. Perron._)
NOTE DD, PAGE 297.
Les Yâgog et les Mâgog sont, selon la croyance des musulmans, de petits
êtres merveilleux et malfaisants que l’_Alexandre aux deux cornes_ (le
Prophète parmi les milliers de prophètes acceptés par le mahométisme) a
enfermés au delà d’une énorme digue, qu’il bâtit à l’orient de
l’univers. Les hideux Yâgog et Mâgog doivent, vers la fin du monde, se
répandre sur la terre et l’infecter, mettre à l’épreuve la vertu des
hommes et les pousser au mal. L’endroit où ils sont actuellement ici-
bas, et l’endroit où ils étaient lors de leur emprisonnement par
l’_Alexandre aux deux cornes_, nul ne le connaît ; Alexandre ne l’a pas
dit, et les historiens ont oublié de l’écrire et de le préciser. Tant
pis pour ceux qui se trouveront les derniers sur terre lors de
l’approche du jugement final, lequel, selon les calculs des livres
arabes, n’est réellement pas fort éloigné.
Le prophète aux deux cornes vivait, disent les écrivains musulmans, en
même temps qu’Abraham, qui le rencontra près de la Mecque. La
construction de la digue attribuée par les chefs de la foi islamique à
cet Alexandre, rappelle la _grande muraille_ élevée par les Chinois pour
se mettre à l’abri des incursions des Tatârs, _muraille_ qui fut bâtie
vers 320 avant J.-C., presque au temps de l’Alexandre macédonien, fils
de Philippe. Il y a donc, d’une part, dans les données des musulmans,
discordance entre l’époque de leur grand Alexandre et celle de la
muraille de la Chine ; et, d’autre part, il y a à peu près concordance
pour l’âge de cette muraille et l’époque de l’Alexandre grec, qui, comme
on le sait, mourut l’an 324 avant J.-C. Ces anachronismes sont très-
communs chez les Arabes ; ils semblent avoir pris à tâche de bouleverser
l’histoire ancienne des peuples étrangers, de fausser et transposer
presque toutes les dates, d’attribuer les faits à ceux à qui ils
n’appartiennent pas, etc.
Je trouve de singulières légendes dans leurs chroniques, au sujet de
leur Alexandre prophète et de leurs Yâgog et Mâgog[283].
« Quand Abraham était encore à la Mecque (après qu’il eut rebâti le
temple de la Kaaba avec son fils Ismaël), il eut une singulière
rencontre. Il vit un jour un étranger qui faisait le tour du temple de
la Kaaba. « Qui es-tu, lui dit Abraham. — Je suis, répondit l’étranger,
de la suite d’Alexandre aux deux cornes. — Où est-il ? — Dans la vallée
ici près. » Abraham alla trouver Alexandre, et l’embrassa. Alexandre est
du nombre des quatre rois conquérants qui envahirent le monde entier.
Ces quatre rois sont : deux croyants, Alexandre aux deux cornes, et
Salomon ; deux infidèles, Nemrod et Bokhta-Nassar, ou Nabuchodonosor.
« Alexandre avait à ses ordres la lumière et les ténèbres, pour le
protéger et l’aider dans ses expéditions ; il avait deux drapeaux, l’un
blanc, l’autre noir : selon qu’il déployait l’un ou l’autre, il faisait
à son gré paraître ou le jour ou la nuit à l’endroit où il était. Par
là, il épouvantait ses ennemis, et les mettait sans peine en déroute.
Deux générations d’hommes s’éteignirent pendant la longue durée de sa
vie.
« On ne sait pas précisément pourquoi Alexandre reçut le surnom de _Zou-
l-carnayn_ (_à deux cornes_). Les uns prétendent que c’est parce qu’il
avait deux éminences sur la tête, d’autres parce qu’il avait deux
cornettes à sa couronne, d’autres parce qu’il avait deux longues tresses
de cheveux pendantes, d’autres parce qu’il subjugua l’univers, de
l’Orient réel à l’Occident réel, etc.
« Zou-l-carnayn eut pour mère une vieille femme, et naquit dans une
condition obscure. On pense que son premier nom fut Marzabân, fils de
Marzabah ; il descendait de Younân, le père des Grecs, et fils de
Yâfith, fils de Nouhh (Noé).
« Dieu dit à Zou-l-carnayn : « Je t’envoie contre toutes les nations
jusqu’aux quatre extrémités du monde. » Alexandre partit, et ceux qui
crurent à sa parole prophétique furent traités avec douceur ; les autres
furent égorgés... Des extrémités de la terre il passa aux régions
centrales, au delà des pays des Persans. Là, on lui montra de loin deux
immenses montagnes placées sur la même ligne, et derrière lesquelles on
lui dit qu’habitait une multitude innombrable d’êtres malfaisants,
détruisant tout ce qu’ils pouvaient saisir d’hommes et d’animaux,
mangeant épines sèches, serpents et scorpions, criant comme hurlent les
loups, et se multipliant à l’infini.
« On proposa ensuite à Alexandre de lui fournir tout ce qu’il voudrait
pour fermer la gorge de séparation des deux montagnes, et barricader
ainsi ces petits êtres dévorants derrière une barrière infranchissable
pour eux. Alexandre accepte le projet. Il marche vers les deux monts ;
il aperçoit comme une fourmilière de petits hommes nains, longs
d’environ deux empans, aux yeux rouges et pleins de sang, à prunelle
ardente, à bouche large, à griffes et dents comme celles des lions, aux
fesses fourrées de poil qui se ramène sur leur corps écailleux pour les
préserver du froid aux époques hivernales, et les tenir frais aux jours
de chaleur. Deux grandes oreilles pendantes leur flottent contre la tête
et le long du corps ; l’une leur sert de matelas, et l’autre de
couverture ; l’une est pour se couvrir en été, l’autre en hiver. Ils
s’accouplent sans honte et sans pudeur partout où ils se trouvent...
C’étaient les Yâgog et les Mâgog, deux tribus issues de la postérité de
Japhet ou Yâfith, fils de Noé.
« Alexandre mesura l’intervalle des deux monts, et aussitôt fit élever
la grande digue qui tient encore enfermés à présent, et jusqu’à la fin
du monde, les nains mangeurs et orduriers des Yâgog et Mâgog. Il fit une
haute muraille avec des pierres qu’il lia et consolida entre elles, en
faisant couler du fer et du cuivre fondu et bouillant dans les
interstices, et en les enchaînant l’une à l’autre par d’énormes crampons
de fer.
« Zou-l-carnayn fut roi pendant quatorze ans, et bâtit douze villes
qu’il appela toutes du nom d’Alexandrie. Il mourut à Chahrazour, en
Chaldée ; il fut déposé dans un coffre d’or, et porté à sa mère, à
Alexandrie d’Egypte, où il fut enterré. »
Il faut conclure de la légende précédente que le Zou-l-carnayn des
musulmans est un être tout fabuleux, composé en partie d’un contemporain
mystérieux d’Abraham et de l’Alexandre de Macédoine, _Younânide_
d’origine, c’est-à-dire _Grec_. Les Arabes appellent les Grecs anciens
_Younâniyoun_, pluriel de _Younâniy_. Des auteurs parlent d’un autre
_Alexandre le Petit_, qu’ils distinguent du Zou-l-carnayn, par
l’adjonction des mots : fils de Philippe. Celui-là est le véritable
Alexandre, vainqueur des Perses.
La dénomination d’_Alexandre aux deux cornes_ est l’analogue de celle de
Jupiter Ammon.
(_Note de M. Perron._)
NOTE EE, PAGE 300.
La passoire est simplement la portion inférieure d’un vase de terre,
divisé à peu près par le milieu de sa hauteur, et dont on a troué le
fond. On remplit le trou avec un bouchon fait d’herbes longues, serré
seulement de manière à laisser passer et filtrer un liquide.
(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)
NOTE FF, PAGE 300.