Au Kaire, on prépare une boisson assez épaisse et peu agréable, appelée

_soubiéh_, et qui se rapproche beaucoup du dinzâyé. Pour cela, on

concasse du blé ou du riz, et on le laisse pendant vingt-quatre heures

dans une médiocre quantité d’eau. Ensuite on y ajoute de la nouvelle

eau, qui alors blanchit. Quand le dépôt du marc est opéré, on décante la

liqueur, on l’édulcore avec du sucre ou avec du miel, et on la boit. Le

soubiéh n’enivre pas. Le _bouza_, au contraire, détermine facilement

l’ivresse[280].

(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE H, PAGE 232.

Le mot _bobei_ est fôrien et signifie _il s’en va_. — _Moutgâl_ est le

mot arabe _mitcâl_, prononcé à la manière fôrienne, qui, comme nous

l’avons déjà remarqué, change le _câf_ arabe en _gâf_. Mitcâl veut dire

_pièce d’or_ et aussi un poids, employé surtout pour peser l’or. Le

poids appelé mitcâl équivaut à une drachme ou _dirhem_ arabe, plus trois

septièmes de dirhem. Le dirhem vaut toujours, dans les poids arabes, six

_dâneq_ ; le dâneq vaut deux carats ou _kyrât_ ; le carat vaut deux

_toustoudj_ ; le _tousdoudj_, deux grains ; le grain, un quarante-

huitième de dirhem. (Voy. le Câmous arabe de Feyrouzâbâdy, à la racine

_makaka_.) — Aujourd’hui le mitcâl vaut vingt-quatre carats, et le carat

vaut quarante-neuf grains.

Le chant signifie : « La nuit se passe et s’en va ; ô mon amant, mon

trésor, toi qui m’es cher comme l’or, viens, la tête me tourne de

sommeil ; viens dormir avec moi. »

(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE I, PAGE 232.

Par le _Dârfour_, il faut entendre ici le _monde_. Pour les Fôriens, le

Dârfour est l’univers, et le monde est par conséquent un grand Dârfour.

— _Djéfeh_ signifie : Sans bonheur, sans amis. — Naouei : Qui a envie

(de dormir) ; c’est-à-dire : « Ma tête a besoin de dormir, viens avec

moi. »

(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE J, PAGE 233.

_Hâniyeh_, mot d’origine arabe, ainsi que ceux qui le suivent, excepté

_randal_, qui est d’origine fôrienne et signifie : Se pencher sur. —

_Gâm_, est pour _cama_. — Voici le commentaire de ces vers : « O toi que

j’aime, tu te penches vers nous comme la branche flexible, l’amour nous

entraîne et nous fait soupirer pour toi. Tu m’aimes, tu me préfères aux

filles de ton hameau, et par là tu exciteras leur jalousie contre moi,

et tu m’attireras leur vengeance ; car elles croiront que tu les auras

dépréciées à mes yeux. O toi dont l’amour rappelle le parfum du sandal,

tu t’es élevé comme ses branches odorantes et tu te penches sur nos

demeures pour les ombrager (c’est-à-dire, pour rester toujours avec

nous) ; avec toi le bonheur y restera aussi. » — Cette poésie n’est pas

sans quelque charme.

(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE K, PAGE 233.

_Déryz_ : mot d’origine arabe, détourné de son sens. Il signifie, pour

les Fôriens, le bruit et le fracas de chevaux qui courent. — Le Deldi_n_

ou Delde_n_, dont il est ici question, est le même que celui dont nous

avons parlé à l’histoire des sultans du Dârfour. Delde_n_ demanda au

sultan Mohammed-Fadhl d’aller faire une incursion chez les Fertytes pour

enlever des esclaves. Il partit — et fit un butin immense. C’est à la

suite de cette expédition que fut composé le chant dont il s’agit.

Voici le sens développé de ce chant : « Jeunes Fôriens, allez avec le

brave Delde_n_ chercher un riche butin pour avoir des fiancées ; courez,

atteignez-le ; ses cavaliers ne sont encore qu’à Kéryo. »

Delde_n_ est qualifié par le nom de sa mère Binnayyéh, parce qu’elle

était fille du sultan.

(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE L, PAGE 234.

Voici le mot à mot de la chanson : _Dogola_, enfants ; _bâcy Tahérin_,

de bâcy Tâher (le son _in_ qui termine le mot _Tâher_ est un

prolongement pour le vers). — _By_, vous (djy, toi). — _Labâ_, vous-

mêmes, vous autres. — _Oua_, et ; — _doouein_, votre ; — _aby_, père ; —

_fâa_, il a été fait (c’est-à-dire, ont fait) ; — _halfein_, serment

(mot d’origine arabe, au lieu _hhala_) ; — _Kitâb_, le livre (mot

arabe) ; — _la_n, particule de rapport (comme _de_ entre deux noms

français) ; — _Moushaf_ (mot arabe), nom du Coran ; — _trymodo_, vous

vous êtes trahis ; — _rayla_, vous avez enlevé, porté ; _tar_n_a_, le

pied ; — _modo_, trahison ; — _sayal_, de sorte que ; _djoa_, vous avez

franchi ; — _djéby_, ses murs.

Nous avons vu, dans la partie historique de ce voyage, que le mot _bâcy_

est une terme honorifique donné aux frères du sultan et à ses proches

parents ; ses fils portent la qualification de dittan, et ses filles,

celle de meyrem. Ce titre de meyrem est aussi donné, dans les noces, à

la _fille d’honneur_.

— Ce chant est peu en harmonie avec les circonstances d’une fête

nuptiale. Il arrive souvent qu’on y chante ainsi des paroles tout à fait

étrangères à la cérémonie d’un mariage ; ce qu’on chante dans ce cas n’a

pour but que de faire danser.

(_P., d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE M, PAGE 246.

Le zikr est une cérémonie religieuse musulmane, c’est une forme de

prière pour implorer les grâces de Dieu.

Plusieurs hommes, derviches ou autres personnes pieuses, se réunissent,

se placent en cercle ou sur deux lignes face à face ; tous ensemble,

d’une voix d’abord demi-sourde, puis plus rauque, puis exprimée par des

sons pectoraux et inarticulés en même temps que plus précipités, ils

prononcent certaines paroles sacrées, en premier lieu, à l’unisson et en

deux repos. (Voy. note R). Ce sont des formules très-courtes, chacune

est répétée coup sur coup, un nombre considérable de fois ; tous les

individus du zikr exécutent alors des mouvements en forme de saluts,

soit directs en avant, soit obliques et alternativement de chaque côté,

et toujours avec des balancements très-étendus de la tête, en avant, en

arrière et sur les épaules.

La cérémonie a un aspect émouvant et sauvage, elle jette souvent les

individus exécutant le zikr, dans un état d’exaltation extraordinaire.

J’ai vu des amateurs de zikr, dans leur enthousiasme, avoir des

convulsions, une espèce de congestion cérébrale, et tomber étourdis :

dans cet état, ils sont alors considérés comme remplis des effets d’une

influence sainte et favorisés de Dieu.

Pendant que les acteurs du zikr font ces espèces de hurlements, un ou

deux individus, placés au milieu du cercle, ou entre les deux lignes,

psalmodient des paroles sacrées qui animent encore l’agitation des

_zikreurs_. Ces boute-en-train se livrent parfois aussi à des

contorsions dont le spectacle porte au comble les transports religieux

des amateurs. J’ai vu de ces chefs de zikr qui ruisselaient de sueur et

avaient la face enluminée jusqu’au violet. J’en ai vu d’autres se rouler

par terre, ou tomber à plat ventre et se secouer alors avec

d’incroyables mouvements spasmodiques.

Les plus curieuses de ces singulières cérémonies, auxquelles j’aie

assisté, sont les zikr pratiqués par les derviches _hurleurs_ et

_tourneurs_ qui habitent tout près de l’École de médecine, au Kaire.

Tous les vendredis, vers midi, il y a des scènes de zikr accompagnés de

chants, au son des daraboukkah, des tambours de basque de différents

tons, mais sans grelots, et des flûtes à son de hautbois. Celle musique

a une merveilleuse puissance d’action sur les spectateurs : il m’est

arrivé à moi-même d’en être vivement ému. Plusieurs derviches exécutent

des contorsions en agitant la tête en avant et en arrière ; la longue

chevelure dont leur tête est comme hérissée se rejette alternativement

sur leur face et sur leur nuque ; on dirait des bacchantes échevelées,

se balançant avec une sorte de fureur divine. Un de ces derviches, entre

autres, se fait remarquer par la rapidité et la longue durée des

tournoiements qu’il exécute sur lui-même, les bras étendus

horizontalement, ainsi que par ses gambades et par ses cris aussi

violents qu’ils sont brusques et bizarres.

(_Note de M. Perron._)

NOTE N, PAGE 246.

Le mot de _sofi_ est dérivé du mot arabe _souf_, laine ; les sofis

étaient des _habillés de laine_ ; ils portaient, comme un grand nombre

de moines chrétiens, des vêtements de laine sur la peau.

Ils furent institués par Aly, l’un des quatre vicaires de Mahomet, et

qui fut le quatrième khalife. Mais celui qui répandit ensuite cette

espèce d’ordre de frères errants fut un appelé Haçan de Basrah. Haçan

reçut immédiatement d’Aly les règles qui devaient diriger cette

corporation religieuse.

Il y eut parmi les sofis un certain nombre d’hommes qui s’acquirent une

réputation par leurs écrits sur la religion, la langue arabe, la

théologie, etc., et par la sévérité austère de leur ascétisme.

(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE O, PAGE 247.

El-mâ, au commencement du premier vers, est pour les deux mots arabes

_ellézy ma_, celui qui ne... ; — Endoû, écrit ici par un _ouaou_ de

prolongation à la fin, est pour _inda-ho_, chez lui, pour lui ; —

Cheykhan, est à l’accusatif et devrait être au nominatif ; — farâgâbâ,

qui protége, est pour _farrâdj_ ; l’_a_ qui précède _bâ_ est, avec cette

dernière syllabe, pour la prolongation nécessaire et le complément du

vers ; ce n’est qu’un remplissage insignifiant ; — Mahyoubou est pour

Mouhâbou ; — ya’coubou, pour ya’coubi.

Ces vers sont en langage vulgaire arabe du Dârfour et pèchent dans

plusieurs endroits contre les règles grammaticales. En voici

l’explication :

« Que celui qui, comme vous, n’a pas pour patron un cheykh tel que le

nôtre, beaucoup plus grand en sainteté et en protection que votre cheykh

Def’Allah, n’aille pas s’exposer aux traits sans se couvrir d’un bon

_darégueh_ (bouclier) ; car il serait tué. Nous, si nous invoquions, en

pareil cas, notre Ya’coub, nous serions protégés contre la mort ; il

détournerait les traits ; mais votre Déf’Allah n’en serait pas capable.

Ne viens donc pas, toi, te mêler au zikr de ceux qui révèrent Ya’coub ;

tu en es indigne. Ya’coub est bien plus saint que Déf’Allah, et bien

plus puissant. »

(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE P, PAGE 247.

Les vers de cette réplique sont moins incorrects de langage que les

précédents. Ouey : le _yâ_ qui prolonge ici le ouaou, est intercalé pour

la mesure du vers seulement ; — nomrog, vient de _marag_, qui lui-même

est pour _maraca_. Nous avons déjà vu plusieurs fois ce mot, d’origine

arabe, pris dans le sens de _sortir_. Il y a quelque chose de cette

signification dans le radical du verbe. (Voy. _Dict. de Golius._) —

Faoug, pour _faouc_ ; — niyéta, pour niyéti. « Déf’Allah voltige au-

dessus de moi et me protégera même contre les ya’coubites ; il ne vous

craint pas, même au milieu de vous tous... »

(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE Q, PAGE 247.

Le méryceh, ou mrycéh, est le même que le mizr. (Voy. note G.) — Fogara,

est le mot arabe _focarâou_ ; c’est le nom donné aux chefs instituteurs

des zikr et parfois aux _zikreurs_ en général. — Le sens plus explicite

de ces vers, dont d’ailleurs tous les mots sont arabes, est celui-ci :

« Si quelqu’un de vous consent à venir me trouver chez moi, je lui

décanterai et verserai une jarre de mizr (ou mérycéh.) Je suis seule,

célibataire, et je demeure à l’extrémité du village. Qui de vous viendra

me voir ?...

(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE R, PAGE 248.

Dans les zikr, on commence par répéter en commun, un grand nombre de

fois, les mots : _La Allah ill’ Allah_, Il n’y a de Dieu que Dieu ; puis

on passe à dire seulement : Allah ; puis Al, moitié du mot Allah, et cet

_Al_ est alors articulé avec un son de voix sourd et plus profondément

pectoral que tous les sons par lesquels on a articulé les mots

précédents.

A la reprise suivante, tous répètent ensemble : Allah hhay, ou seulement

_Hhay_, Dieu vivant ; puis enfin, _hou_, lui, c’est-à-dire (c’est) lui

(seul qui est Dieu).

Chaque reprise d’un nouveau mot ou d’une nouvelle formule constitue un

temps nouveau du zikr, et est l’occasion de rendre la voix plus rauque

et plus fortement poussée, ou bien de chanter sur un autre ton.

(_Note de M. Perron._)

NOTE S, PAGE 249.

Voici l’explication des trois psalmodies citées : kourrou ou kourou,

l’arbre ; — karrau ou kirrau, vert ; — yei, est une articulation pour

prolonger la voix, et sans signification. — Nima, ombre ; — âliman, mot

arabe, pour _a’lim_, savant ; — sih, pour _sahhyhh_, vrai, est d’origine

arabe ; — la_n_, particule explétive affirmative ; elle correspond au

mot _bien_, par lequel je l’ai traduite. — Koyei, nous irons ; —

guennéh, pour _djenneh_, mot arabe, _paradis_.

A la seconde psalmodie, régulièrement il faudrait dire : Djibrâïyl,

mikâïyl. — Koullou, arabe, _tout_ ; — sibâ, bonne œuvre ; — moulkâ, une

part ; — el-guennéh, du paradis.

A la troisième psalmodie : goyâ, signifie _filles_ ; — l-illâhé, au lieu

de _lillah_, _pour Dieu_ ; — ndaoué (est) le remède (par lequel Dieu

guérit les âmes de leurs fautes, ou corrige en l’homme ses défauts, en

le rappelant à l’humilité et aux œuvres de religion). — L’_n_ est pour

_en_, signe du rapport d’union de deux mots. — Ké-l-fârinbeih,

réjouissez-vous ; le _ké_ est une particule d’encouragement, de

commandement, comme _allons !_ çà ! réjouissez-vous.

(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE S’, PAGE 250.

Nous venons de voir, dans les deux chapitres précédents, quelles sont

les relations entre les sexes avant le mariage. Ces habitudes permettent

aux jeunes garçons la cohabitation avec les jeunes filles, et cela sans

que la pudeur s’en offense. Il semblerait, d’après cela, qu’aucune fille

ne puisse être à l’état de virginité lors du mariage ; mais, comme me

l’a fait remarquer le cheykh, la manière dont se pratique généralement

l’excision, surtout chez les filles des classes inférieure et moyenne,

les met à l’abri d’une défloraison facile. En effet, la cicatrisation

qui succède à l’ablation d’une quantité assez considérable de chair

prise sur les parties génitales, produit une occlusion complète et

solide de la vulve ; et, par là, les approches de l’homme ne peuvent

ordinairement qu’aboutir à d’inutiles efforts. Aussi, lors du mariage,

il est souvent nécessaire de pratiquer une nouvelle opération pour

permettre l’accomplissement de l’acte matrimonial. Cette opération

s’exécute également en Egypte et ailleurs sur les esclaves abyssines ou

autres, qu’on achète comme concubines ; cependant, malgré le préservatif

de l’excision, il arrive encore que plusieurs filles se trouvent

enceintes. Le cheykh m’a assuré que parfois, entre les jeunes Fôriens,

il s’établit des gageures dont le gain appartient à ceux qui réussissent

à vaincre les obstacles de l’occlusion des parties naturelles, et qui le

prouvent par l’apparition du sang, ou par l’aveu de la jeune fille, ou

bien par la grossesse.

Quant aux Fôriens des monts Marrah, nous avons vu qu’ils ne tiennent pas

à la virginité de celles qu’ils prennent pour femmes, puisqu’ils ne se

marient que quand ils ont par eux-mêmes acquis la certitude de la

fécondité de celles qu’ils veulent s’attacher par mariage. Comme ils ne

pratiquent pas l’excision, les vierges, parmi eux, sont introuvables.

Nous remarquerons aussi que, dans leurs noces et dans leurs repas de

fêtes, les Fôriens font une consommation considérable de ce qu’ils

appellent leurs _vins_ ; pour eux, comme pour tous les peuples encore

enfants ou peu moralisés, l’ivresse est une passion impérieuse, un

plaisir avidement recherché. Les Fôriens ne sauraient faire un repas de

fête sans s’enivrer ; ils n’aiment pas plus que les anciens Romains un

_prandium caninum_, c’est-à-dire un repas sans boisson.

(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE T, PAGE 256.

Na-to, répété trois fois ; c’est une expression fôrienne : Na, ce,

celui-ci, ceci ; to, le jour, c’est-à-dire, c’est le jour, ceci est le

jour. — Les trois autres mots sont arabes, et forment la fin de la

dernière phrase d’un verset de la LXXVIe surate (chapitre du Coran)

intitulée : _l’Homme._ — Par, _c’est le jour_, Our-dikka veut dire :

c’est aujourd’hui le jour du jugement dernier.

(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE U, PAGE 256.

Quand on veut lever des troupes et faire des hommes soldats

immédiatement, on emploie un moyen analogue à ce qu’on appelle la presse

en Europe.

(_Note de M. Perron._)

NOTE V, PAGE 256.

Le mot _kau_, qui signifie en fôrien _sec, dur, sévère_, rappela au

cheykh El-Tounsy, quand nous lûmes l’anecdote d’Our-Dikka, l’histoire

suivante : Il y a cent à cent dix ans environ, il y eut au Kaire un

nègre dont personne ne sut jamais l’origine. Il parut tout à coup dans

la ville et y jeta la terreur et la désolation. On raconte que toutes

les fois qu’il parcourait les rues et qu’il s’avisait de porter les

regards sur un ou deux passants ou plus ; et d’articuler le mot _kau_,

en s’adressant à eux et le prolongeant, ils tombaient morts

immédiatement. L’épouvante se répandit au Kaire. On chercha tous les

moyens de se débarrasser de ce nègre de malheur, jamais on ne put y

réussir. On n’osait plus sortir, chacun redoutait la rencontre du kau.

Bien plus, au milieu du grand nombre d’esclaves noirs qui vont et

viennent sans cesse dans tous les quartiers de la ville, on n’avait pas

pu saisir son signalement exact. Sa demeure, personne ne la connaissait.

Être de calamité, instrument certain de mort, il restait mystérieux dans

ses moyens et sa manière de subsister. Au moment où on l’attendait le

moins, il apparaissait dans une rue comme la foudre, et il frappait de

mort tous ceux à qui il lui plaisait de lancer son terrible mot de

_kau_. Il n’exerça cette puissance énigmatique que pendant un espace de

dix à quinze jours, et des milliers d’individus succombèrent. Il

disparut comme il était apparu, tout à coup ; et nul ne put savoir ce

qu’il était devenu.

Cette bizarre tradition est encore conservée dans la mémoire d’un

certain nombre d’habitants du Kaire, qui désignent allégoriquement cette

époque, par l’_époque de la peste de kau_. Il y a une quarantaine

d’années, l’époque du _kau_ était encore une date par laquelle on

déterminait, dans la conversation, l’âge de certains événements et l’âge

des personnes. Ainsi, mon cheykh Mohammed-el-Tounsy se rappelle fort

bien avoir entendu des individus indiquer leur naissance par ces mots :

« Je suis de l’époque de la _mortalité de kau_ (ana min zémân fassl

kau). » L’expression _fassl kau_, calamité de kau, fléau de kau, grande

mortalité de _kau_, est restée jusqu’à présent encore dans le langage

vulgaire ; et on dit, en parlant d’une époque de mortalité, comme dans

une année de peste violente : C’est un _fassl kau_ ; cette année nous

avons un _fassl kau_, une mortalité comme celle de kau. (Le mot _fassl_,

séparation, signifie, dans le langage courant, mortalité, désolation

publique.)

(_P. d’après l’explication verbale du cheykh._)

NOTE X, PAGE 264.

J’ai assisté plusieurs fois, au Kaire, à des _noces_. — Environ vers le

milieu de la nuit, le mari se rend à la chambre où sa nouvelle épouse a

été amenée par ses parents dans la journée. Une fois introduit dans

cette chambre, on l’y enferme seul avec sa femme. C’est alors qu’après

quelques préliminaires, elle se découvre le visage et le laisse voir à

son mari pour la première fois, car jusqu’alors le mari ne connaît pas

sa femme.

Pendant que les invités à la fête, réunis dans une partie de la maison

ou dans une cour, sont à rire, causer, se divertir, surtout à fumer,

pendant que les femmes causent entre elles, retirées et cachées dans

l’intérieur de la maison, du côté où est la mariée, pendant que les

chanteurs et les musiciens psalmodient _leur musique_, le mari accomplit

le premier acte marital, et souvent, de la cour ou de l’endroit où sont

réunis les convives, on entend les cris de la mariée. La mère, les sœurs

et d’autres parentes de l’épouse, sont derrière la porte de la chambre

nuptiale, et même à haute voix engagent la patiente à prendre courage.

Lorsque le mari a terminé, et qu’il a recueilli le témoignage sanglant

de la virginité sur un mouchoir blanc, la mère et les parentes

s’emparent du mouchoir et le montrent aux autres femmes, qui alors, avec

des cris particuliers, applaudissent le mari ; puis celui-ci retourne

près des hommes recueillir leurs félicitations. Cette singulière

cérémonie serait, pour les mœurs européennes, d’une indécence

impardonnable ; ici, tout cela se fait _salvo pudore_, et sans offenser

personne.

(_Note de M. Perron._)

NOTE Y, PAGE 273.

« On me reproche d’aimer une _sauda_ (noire), » etc.

Dans ces vers, le cheykh El-Tounsy s’est étudié à répéter plusieurs mots

dérivés de la racine arabe _Sâda_, qui est l’origine du mot _Soudân_ (le

Soudan). Ces répétitions ont pour but d’exprimer tout l’amour du cheykh

pour les négresses et les femmes de couleurs bronzées. Il semble dire

que tout ce qu’il y a de _saouâd_, c’est-à-dire tout ce qui vient de

_saouâd_ (dont le premier sens veut dire _noir_) est bon, et qu’il

suffit qu’une chose s’appelle d’un nom dérivé de la même racine que

_saouâd_, pour qu’elle représente à sa pensée la couleur des beautés

qu’il préfère, pour qu’il la trouve digne de ses éloges et de ses

affections. Il m’est impossible de rendre en français le jeu de mots ;

je me bornerai à dire que ces quatre vers riment exactement par le même

son saouâdi, et qu’à chacune des rimes, ce mot a un sens différent.

_Saouâd_, au premier vers signifie _gloire, renommée_ ; au second il

signifie _richesse_, au troisième, _noir_, et au quatrième, _la foule_.

(_Note de M. Perron._)

NOTE Z, PAGE 280.

L’exorciseur ou évocateur écrit quelques lignes du Coran, le livre sacré

des Musulmans, sur un papier ou sur un vase. Dans le premier cas, on

suspend ce papier au cou, ou au dos, ou à la tête, etc., du malade ;

dans le second cas, on met un peu d’eau dans le vase où l’on a écrit ;

les paroles saintes se délaient et disparaissent dans cette eau, et on a

ainsi comme une tisane sacrée, une eau bénie, qu’on fait boire au

malade. C’est par ce moyen que l’influence des paroles divines doit

agir, et si le patient guérit, c’est toujours à cette seule influence

qu’on attribue la guérison.

Il y a diverses formes d’exorcismes, extrêmement révérés ici ; une foule

de maladies, selon la foi de la majorité des Musulmans, est due aux

malins esprits qui s’impatronisent dans le corps humain, qui nous

jettent des sorts, etc. Les croyances à cet égard, ainsi que les

pratiques, sont infinies. Il n’est pas de jour au Kaire où des centaines

d’individus ne se présentent ou n’aillent présenter leurs enfants ou

leurs parents à quelque cheykh renommé, qui alors prononce des prières,

combine des gestes, évoque et invoque, donne des papiers-amulettes,

place des écritures dans les assiettes ou autres vases, etc. C’est là en

quelque sorte la communion des Musulmans ; ils avalent à tout moment

leur Coran sous les espèces ou apparences de l’eau, soit comme drogue

médicale, soit plutôt comme médecine médico-spirituelle.

Il y a de plus les influences des individus réputés comme saints, et qui

généralement sont des idiots. La croyance en une protection et

prédilection spèciale de Dieu pour les idiots, est, chez des peuples

encore ignorants, une sauvegarde heureusement imaginée pour faire

respecter les malheureux à qui Dieu a refusé une heureuse organisation

et de l’intelligence. Baiser la main d’un idiot ou d’un saint non idiot

(et les saints non idiots sont ordinairement des charlatans qui ont

besoin de leur sainteté pour s’attirer des aumônes), suffit, aux yeux

des Arabes, pour recevoir un _barakéh_, c’est-à-dire une bénédiction,

une influence sacrée qui doit être salutaire et, par exemple, être

favorable à un malade, au succès d’un projet, etc. Pour obtenir les

barakéh, les prières, les écritures de versets du Coran, données par

certains cheykhs, il suffit d’une demi-piastre ou d’une piastre. (La

piastre vaut vingt-cinq centimes.)

Il y a encore un moyen d’obtenir une bénédiction, une faveur du ciel,

c’est la foi à l’influence d’un clou planté dans certains arbres

révérés, ou même dans certaines parties de leur tronc, ou dans les murs

de certaines mosquées. On voit là plusieurs pierres, usées par le

contact des milliers de doigts qui les ont touchés pour en extraire des

barakéh, etc. On disserterait sans fin sur les barakéh, s’il fallait en

parler avec quelque détail.

Voyage au Darfour · 第 33 / 37 段