Hamoudéh-Pacha entoura Tunis de belles murailles, flanquées de tours,

qu’il garnit de canons et qu’il entretint sur un pied de défense

respectable. Il fit enlever les montagnes de sable et de débris qui

étaient entre Tunis et le Béheyreh[264]. Ces énormes montagnes

nuisaient, par leur position, à la salubrité de la ville et pouvaient

fournir aux ennemis un point d’attaque en cas de guerre. Elles étaient

amassées depuis l’époque à laquelle finit le règne des Hafsides ou

descendants de Hafs[265]. Hamoudéh-Pacha fit tous les sacrifices

possibles pour les enlever, ce travail dura sept années consécutives.

Ensuite l’emplacement où étaient ces amas de débris fut cultivé. Dès

lors, la partie de la ville qui regarde de ce côté fut moins exposée à

un coup de main.

Hamoudéh fonda une fabrique de canons. Il fortifia Halq-el-Ouâd avec des

tours et des constructions solides ; il n’y laissa que deux passes en

forme d’écluses, praticables pour les barques, et il en borda les deux

côtés de batteries. Ce fut lui aussi qui fit bâtir la citadelle de Kâf.

En un mot, il retira Tunis et ses dépendances de la corde de servitude

que leur jetaient si souvent les Algériens, et il se rendit tout à fait

indépendant d’Alger. Il imposa silence à ses ennemis par le succès qui

couronna toutes ses entreprises ; nul ne se déclara contre lui, qui ne

fût abattu. Les Algériens eux-mêmes renoncèrent à toute tentative contre

lui.

Il eut le bonheur d’avoir, comme nous l’avons déjà dit, Yousouf pour

vizir. Il lui laissa la main libre dans le maniement des affaires, car

il reconnut en lui un homme d’intelligence, un administrateur habile, et

des sentiments élevés. Yousouf aimait les gens d’instruction et de

mérite, était enclin par nature à faire le bien, et imposait le respect

et l’admiration. Il fit bâtir la célèbre mosquée du marché des

Halfâouiyn à Tunis, et fonda près d’elle une superbe école pour

l’enseignement des sciences arabes (la langue arabe, le Coran et le

droit canon). Il y établit, ainsi qu’à la mosquée, un ordre admirable.

Il confia la suprématie de cette école à l’homme le plus instruit qu’il

y eût alors à Tunis, le plus religieux, le plus connu par son érudition

et ses études profondes, le cheykh Ibrahym-el-Ryâhhy, qui fut mon maître

et qui est encore à présent le plus vénérable des cheykhs à Tunis.

Le cheykh Ibrahym, à titre de fonction obligatoire, donnait deux leçons

par jour, une de fiqh ou droit-canon musulman, et une d’explication du

Coran. Il y ajouta, de lui-même, une leçon sur le Hadyth ou les

traditions du Prophète, et une sur les principes premiers de la

grammaire arabe. Yousouf dépensa des sommes immenses à la fondation de

la mosquée et de l’école. La mosquée est encore aujourd’hui la plus

belle et la mieux bâtie qu’il y ait à Tunis. Elle n’est pas, il est

vrai, très-grande ; mais je n’en ai vu nulle part, ni au Kaire, ni à

Tripoli de Barbarie, ni en Morée, ni au Hedjâz, de plus remarquable et

de mieux construite. Il n’y aurait guère à lui préférer que la mosquée

d’Amaouy à Damas, ou celle de Carouiyn à Fâs, ou celle d’Aya-Sofiya à

Constantinople. Il bâtit devant sa mosquée un beau bazar, au-dessus

duquel il se ménagea un palais pour son séjour ordinaire. Il établit

plusieurs écoles, plusieurs fontaines publiques. Une de ces fontaines

porte une épigraphe en vers, en forme de chronogramme et composée par le

cheykh Ibrâhym-el-Ryâhhy ; la voici :

« Cette fontaine est due à la libéralité du vizir bienfaisant Yousouf,

espérant en la bonté de Dieu ;

« Yousouf, le muhurdâr du glorieux et illustre Hamoudéh-Pacha,

« Dont il fut d’abôrd le simple mamelouk.

« O toi qui te désaltères à cette fontaine, adresse des vœux à Dieu

pour lui ; et suppute la date de la construction par (la valeur

numérique de ces mots) (_boire de ses eaux_, _bi-chorbi-hi_). =

1209[266]. »

Le _târykh_ ou chronogramme précédent est selon l’_eykach_, le comput

barbaresque. Mais, à mon avis, la finale _bi-chorbi-hi_, dont les

lettres, en arabe, donnent le chiffre du chronogramme, est peu élégante,

et présente un sens froid et peu significatif. Il y a loin de ce târykh

à celui-ci, que composa le savant cheykh Mohammed-Chihâb-ed-Dyn, au

Kaire, pour la fontaine que construisit Mahmoud-Effendy, entre la

mosquée El-Ashar et l’emplacement de celle de Husseyn :

« O toi, qui viens à cette eau limpide, bois, et grand bien te fasse !

car c’est une eau pure et salutaire.

« Vois comme est gracieuse cette fontaine. Elle a été bâtie par la

générosité de Mahmoud, à la date fournie par ces mots : _Fontaine

vantée, tu animes les hommes au bien_ (_sébylou-hou âtifoun li-l-

khayri Mahmoudou_). = 1235. »

Il y a loin encore du premier târykh à celui-ci, que fit le savant de

notre siècle, le poëte cheykh Aly-el-Derouych. Ce târykh fut composé à

propos du kiçoueh (le grand voile) qui tous les ans part du Kaire pour

le revêtement de la Kaaba (temple de la Mecque) :

« O ! gloire à celui qui veilla à l’exécution du kiçoueh ; la soie et

le fin coton y brillent.

« Ce fut une bonne nouvelle que celle qui nous apprit que Khalyl était

chargé d’en ordonner la confection ; il lui arrivera bonheur.

« Grâce à sa générosité, Khalyl a fourni le motif de ce târykh :

_C’est là le voile de la maison du Dieu grand_ (_sitroun li-beyti

llâhi azz_). = 1245. »

Voici deux târykh que je rimai en l’honneur du seyd Mohammed-el-

Mahrouky, quand il construisit la petite mosquée en face de celle du

cheykh Afyfy, avec son petit cimetière et une _sébyl_ (fontaine

publique), au birket El-Rotly près du Kaire (hors de la porte appelée

Bâb-el-Châriyéh). Voici le premier de ces deux târykh :

« Vois cette petite mosquée si bien faite ; chacun désire ardemment la

connaître. »

« Elle est si gracieuse que la décrire est impossible, soit en traits

figurés, soit en simples paroles.

« Elle brille de l’éclat de son fondateur ; posez-lui ce târykh :

_Elle est toute pleine de la renommée du seyd El-Mahrouky_ (_mouliet

bi-nouri seiyd El-Mahrouky_). = 1238. »

Mon second târykh est :

« Examine cette œuvre de l’art sortie de la main de l’élégance et de

la beauté, cette sébyl charmante et si gracieuse,

« C’est l’œuvre d’un noble descendant du Prophète, d’un homme dont la

gloire s’élève par delà la petite étoile de la grande Ourse,

« De Mohammed-el-Mahrouky, dont l’ardente foi espère les récompenses

éternelles du ciel.

« Lorsque cette œuvre fut achevée par sa générosité, elle sembla dire

à la foule : Ecrivez ce târykh : _Eau pure, salutaire, excellente,

recherchée de tous_ (_zoulâloun, chéfâoun, djeiydoun, oua-houa

mountahâ_). = 1238. »

Le célèbre Yousouf, muhurdâr de Hamoudéh-Pacha, mourut au mois de séfer,

en 1230 (ère chrétienne, 1814). Il fut assassiné, et on traîna son

cadavre dans les marchés de Tunis, lui sur qui autrefois les yeux de la

multitude n’osaient se porter. Gloire à Dieu qui glorifie et humilie !

Le cheykh Ibrahym-el-Ryâhhy composa ces vers, qui furent écrits sur son

tombeau :

« A Dieu seul appartient l’éternelle durée ; excepté lui, le trépas

atteint tout.

« Grand, petit, tout passe par les transes de la mort.

« Où sont les rois, où sont les hommes devant lesquels s’humilier

était une religion ?

« Il n’en reste que le souvenir du bien qu’ils ont fait ; cela seul

leur survit.

« C’est là la seule gloire qu’ambitionna le célèbre Yousouf dans ses

œuvres.

« Il s’illustra, lui aussi, par le bien qu’il fit ; il fut, pour son

pays, bienfaisant comme les pluies fécondantes des nues.

« Il dota sa patrie de mosquées, et d’écoles, et de sébyl pour les

hommes altérés par la soif.

« Que Dieu recueille au sein de sa grâce le généreux Yousouf ; car il

fut le héros de la libéralité.

« Ne vous étonnez donc pas du sens de ce târykh que je fais pour lui :

_Par sa mort, la générosité est devenue orpheline_ (_bi-mémâti-hi

yétoum el-kérâm_). = 1230.

Ces sortes de poésies appelées _târykh_ (ou _dates_) sont très en vogue

parmi les Arabes, surtout à présent. Tout le mérite en est dans

l’habileté de l’auteur à terminer le târykh par des mots qui, outre un

sens convenable pour la circonstance qui inspire les vers, doivent se

composer de lettres dont chacune a une valeur de chiffre ; les valeurs

additionnées entre elles doivent donner la date du fait auquel on fait

allusion. La valeur des lettres employées comme chiffres est fixée d’une

manière un peu différente en Barbarie et dans les autres pays musulmans

ou arabes.

Le premier des târykh qui précèdent est selon le comput barbaresque, dit

le comput de l’_eykach_, qui est le premier mot dont les lettres

représentent des valeurs numératives. Je ne donnerai pas de longs

détails à ce sujet ; cela m’entraînerait trop loin et ne serait que

fastidieux. Les deux tableaux suivants me paraissent suffisants, même

pour ceux qui s’occupent d’études arabes. J’indique le nom des lettres

employées comme chiffres, et au-dessous je place la valeur numérique de

la lettre.

En Barbarie :

elif yâ câf chyn

Vaut : 1 10 100 1000

bâ kâf râ

2 20 200

djym lâm syn

3 30 300

dâl mym tâ (simple)

4 40 400

hâ noun thâ (simple)

5 50 500

Ouâou ssâd khâ

6 60 600

zây a’yn zâl

7 70 700

hhâ fâ dhâd

8 80 800

tâ (emphatiq.) ghayn zhâ

9 90 900

Valeurs chez les autres Arabes, en Orient :

elif bâ djym dâl

Vaut : 1 2 3 4

hâ Ouâou zây

5 6 7

hhâ tâ (emphatiq.) yâ

8 9 10

kâf lâm mym noun

20 30 40 50

syn a’yn fâ ssâd

60 70 80 90

câf râ chyn tâ (simple)

100 200 300 400

thâ khâ zâl

500 600 700

dhâd zhâ ghayn

800 900 1000

Dans ces deux systèmes de comput, chaque série de lettres écrites sur la

même ligne forme un mot, mais ces mots sont entièrement dépourvus de

sens. Toutefois, appris de mémoire dans l’ordre où ils sont placés, ils

donnent facilement la suite des valeurs attachées à chacune des lettres

qui les composent, à cause de la progression croissante des nombres.

Il est à remarquer que dans les deux systèmes il n’y a de différence de

valeur numérale qu’entre quelques lettres : le _chyn_, en Barbarie, vaut

1000, et chez les autres Arabes, il vaut 300 ;

Le _ssâd_ en Barbarie, vaut 60 et chez les autres Arabes, 90.

Le _syn_ 300 60.

Le _ghayn_ 90 1000.

Pour les autres lettres, les valeurs sont identiques.

(_Note du cheykh._)

NOTE B, PAGE 27.

Lait de Dieu pour Togray qui a tracé ces vers :

« La gloire m’a dit, et en cela elle est véridique : On acquiert de la

renommée à voyager.

« Si l’homme trouvait, au milieu du repos du toit paternel, le moyen

de satisfaire tous ses désirs, le soleil ne sortirait jamais du signe

du bélier. »

Pour moi, si je fosse resté au Kaire, en l’état où j’étais, je n’y

aurais vu que le malheur. Je m’appliquai cet autre vers de Togray :

« Pourquoi rester à Zôrâ ? Je n’y ai pas d’asile à moi ; je n’y ai ni

chamelles ni chevaux. »

Et ces deux autres vers :

« Pars, fuis de ce pays d’humiliation ; va, ne t’afflige pas de

t’éloigner de tes proches.

« Ne sais-tu donc pas que l’or brut n’est qu’une poussière dans sa

mine, et que, transporté au loin, il va se jouer sur le cou des

belles ? »

(_Note du cheykh._)

NOTE C, PAGE 28.

Je me rappelai les vers d’un logogriphe que je proposai autrefois au

cheykh Moustapha-Kessâb, réviseur des traductions à l’Ecole

vétérinaire[267] :

« Dis-moi, mon cher Kessâb.......

« Voici un mot exprimé en trois lettres (arabes), _kalaf_, signifiant

le trouble de l’âme dans le malheureux fatigué de sa souffrance ; et

ce même mot renversé donne _Falak_.

« _Kalaf_ est dans le saint Coran ; le sens en est bien connu, et les

gens d’étude tels que toi le lisent et l’écrivent souvent.

« Il y a un synonyme de cinq lettres arabes, de forme féminine, et

désignant encore un objet qui charme tous les hommes ;

« Objet qui fait battre le cœur de l’amoureux passionné et couler ses

pleurs ; objet que même l’homme d’étude recherche souvent.

« Il y a encore un autre synonyme quadrilitère très-connu.

« Et bien entendu, tous ces mots sont pour une seule et même chose ;

toi, homme intelligent, tu sais certainement ce que je veux indiquer.

« La brune et sombre monture sur laquelle repose ce que je veux dire

ici, tu l’aperçois déjà, j’en suis sûr.......

« Mon explication est nette, simple, comme cette chose séduisante qui

attire tous les cœurs,

« Et qui, vêtue comme il le faut, se balance et marche d’un pas

rapide ; mais si dans sa course elle est obligée d’ôter ses vêtements,

tu frissonnes et tu trembles.

« Elle porte ce que des hommes ne pourraient porter : et chargée, mes

amis, vous la considérez d’un œil de satisfaction.

« Elle ne marche que sur sa longue échine, les pieds en l’air,

écartés, et ne touchant jamais le sol.

« Elle obéit au souffle des vents ; mais elle redoute les fureurs des

tempêtes ; et cependant c’est avec les vents qu’elle jouit, s’épanouit

et se joue.

« En voilà assez ; mon explication est claire. Maintenant donne-moi le

mot de l’énigme........ »

Le cheykh Moustafa-Kessâb me répondit :

« Tes vers me sont venus comme un doux zéphyr.....

« Tu m’as envoyé un logogriphe sur une chose dont l’utilité est

générale sur l’eau, et qui emporte des masses que ni fatigues, ni

efforts de l’homme ne pourraient transporter.

« Cette chose, Noé la fit le premier et en inventa la construction ;

par elle il se sauva du déluge et du caprice des flots.

« Il dit à sa famille : « Montez-y ; elle marche sous la protection de

Dieu qui la conduira, et l’empêchera d’échouer. »

« Voilà le mot de ton logogriphe[268]...... »

Voici d’autres exemples de logogriphe.

Le mot bahhr[269] m’a fourni le logogriphe suivant :

« Quel est le mot de trois lettres sur le sens duquel on peut dire :

« Ses flots se ruent sur les hommes pour les engloutir, »

« Et qui, retourné[270], a quelque chose de flatteur pour celui qui

arrive dans une maison ; c’est alors un verbe au passé, dont le sens

n’a rien que d’agréable.

« Enlève la première lettre du mot, il signifie l’opposé du froid, et

en est tout à fait le contraire[271].

« Par la transposition de ses lettres, tu peux composer trois mots ;

« Un qui a deux sens, celui de _savant_, et celui d’_encre_, et le

troisième signifie une chose qui n’amuse pas celui qu’elle frappe.

(_hhabr_ et _hharb_.)

« Ote la seconde lettre tu auras (_barr_, terre) l’opposé du sens du

premier mot (_bahhr_). Maintenant la réponse n’est pas difficile. »

Le mot _missbâhh_, flambeau, m’a donné le logogriphe que voici :

« Quel est, je le prie,..... un nom de cinq lettres désignant une

chose d’une utilité générale et dont voici les caractères :

« Chose petite comme l’extrémité du doigt, si tu la mesures ; et

cependant elle remplit un appartement sans qu’elle change de volume.

« Lorsque souffle un léger zéphyr, elle se balance mollement ; si le

vent s’accroît, elle meurt comme dans un excès d’extase amoureuse.

« Ses merveilleuses qualités la rendent inappréciable. Le plus beau de

ses avantages est de pouvoir guider les pas de l’homme.

« Elle devient malade à mesure que son nez s’allonge ; mais si on le

lui coupe, elle se réveille, revient à elle-même, et ne pense plus à

sa peine.

« Elle brille quand la nuit descend sur nous ; mais quand elle voit la

gazelle (la face) du soleil paraître, elle a honte de sa faiblesse.

« Avec les deux premières lettres de son nom (_m, ss_), tu fais chose

délicieuse[272], surtout sur de douces lèvres, ou des lèvres

brunes[273].

« Le reste du mot est un verbe au passé[274] dont tu connais le sens ;

celui qui fait ce que ce verbe indique, s’attire le mépris.

« Ote la première lettre du mot, il te reste un synonyme de

_ghadâ_[275].

« ........ J’attends ta réponse. Du reste, le mot est dans le Coran.

Réfléchis »

A propos de logogriphes, je me souviens de celui que fit sur le mot

_moudâm_ (le vin) le coryphée des savants, l’imam Ibn-Hadjor, de la

secte des châféytes : que Dieu répande sur lui les bienfaits de sa

miséricorde !

« Quelle est la _chose_ qui a dans son _cœur_ la _maladie_[276], et

dont le commencement et la fin se ressemblent ?

« Ote la fin, tu as le mot d’où dérive le nom d’un instrument

tranchant[277].

« Ote le commencement, et tu as un verbe conjugable dans tous les

temps[278]. »

Mais serrons la bride à notre plume trop coureuse : si nous tracions ici

tout ce que nous avons fait de vers, de logogriphes... nous attirerions

l’ennui.

(_Note du cheykh._)

(Je voulais d’abord passer ces logogriphes sous silence ; mais il m’a

semblé ensuite qu’il pourrait être bon de donner un échantillon de ce

genre de poésie usité chez les Arabes, surtout pour ceux qui s’occupent

de littérature arabe).

P.

NOTE D, PAGE 103.

Il semblerait presque qu’Aboul-Tâyb-el-Mouténebby ait voulu parler

d’Abd-el-Rahmân après sa victoire, dans ces vers :

« Va, prince, va partout où tu voudras, partout une auréole de lumière

te suivra, et toujours les faveurs du Destin s’attacheront à tes pas.

« De quelque côté que tu te diriges, le bonheur t’accompagne, partout

les nuées du ciel t’arroseront de leur fraîche rosée.

« Tu reviens avec un riche butin, plus rassasié que celui qui revient

d’une source d’eau vive ; tous les regards sont fixés sur ta route ;

tous attendent ton retour triomphant.

« Ton nom sera à jamais révéré, ta renommée charmera et embellira les

causeries des veillées.

« Si une juste colère anime et agite ce prince, soudain arrive la mort

du coupable, et s’il fait grâce, son pardon vaut une seconde vie.

« Il répand ses royales largesses comme les grands rois ; mais les

perles de ces rois, auprès des siennes, ne sont que des grains de

poussière.

« Oui, ton cœur est noble et fort ; il ne redoute point le trépas ; il

ne craint que les atteintes du déshonneur.

« Tu es en dehors de la nature de tous les hommes, les escadrons des

cavaliers aux longues lances s’enfuient à ta vue.

« Celui qu’il protége est plus respecté que les plus grands rois ;

devant lui, quand il veut frapper, tout homme redoutable s’humilie et

s’abaisse.

« Va où il te plaira, nul désert n’empêchera les hommes d’aller à toi

et d’aspirer au plaisir de te voir. »

(_Note du cheykh._)

NOTE E, PAGE 107.

Mon père écrivit encore sur la grammaire un long commentaire, dans

lequel il fit entrer environ deux cents vers de l’Elfyéh (grammaire en

mille vers, d’Ibn-Mâlek). Le tout forma un gros volume qu’il abrégea

ensuite et réduisit à quelques cahiers[279]. Il écrivit aussi un

commentaire intéressant sur le _Soullam-el-Mouraounaq_ (livre des

_escaliers_ ou _degrés brillants_, livre sur la logique comprenant les

moyens d’apprendre à _monter_, par le raisonnement, aux causes des

choses, etc.).

Il composa un petit livre sur la _science des omoplates_, ou divination

par l’inspection des omoplates. (On dépose pendant la nuit une épaule de

mouton sur un toit ; par l’influence des étoiles, disent les Arabes,

l’os prend des marques ou taches qui prédisent l’avenir. Le matin, on

enlève la chair, et on aperçoit sur l’os certaines taches qui sont des

signes sur lesquels les devins prétendent savoir lire tels ou tels

événements publics ou particuliers.)

(_Note du cheykh._)

NOTE F, PAGE 120.

Au mois de ramadhân, à l’asr (vers trois ou quatre heures après midi),

le fakyh Mâlik-el-Foutâouy lisait une fois, dans le livre de Kourtouby,

l’article qui a trait aux méchants qu’au jour du jugement dernier Dieu

condamnera au feu de l’enfer. Mâlik arriva à ces mots : « Le feu alors

dira sans cesse : « Donne, Seigneur, donne-moi encore de la pâture, » et

cela jusqu’à ce que Dieu y mette le _rigl_, c’est-à-dire la _foule_ des

méchants. » En effet, le mot _rigl_ ou _ridjl_, signifie une quantité

d’individus, une multitude. Un poëte a dit : « Près de nous passa un

_ridjl_ de gens de la tribu, et ils prirent leur route obliquement ».

Mâlik lisait donc le passage dont il est question, et à chaque mot, ou à

chaque deux mots, il ajoutait : « Oui, le livre le dit. » Puis il

reprenait : « Le feu dira sans cesse : Seigneur, donne-moi encore. »

Puis : « Oui, le livre le dit. » Ensuite : « Le feu dira sans cesse :

« Seigneur, donne encore. » Puis : « Oui, le livre le dit. » Ensuite :

« Jusqu’à ce que Dieu y mette la foule. — Oui, le livre le dit. » Le

poëte a dit : « Oui, le livre le dit. » Mais au lieu de lire la citation

du poëte : _Famarra bi-nâ ridjloun min el-hhayy_, il répéta plusieurs

fois : _Farra binâ radjoloun_, a fui près de nous un homme ; son fils

Sénousy l’arrêta, et lui dit, en faisant une autre faute : « Mon cher

père, il faut lire _Firr bi-nâ radjoloun_, _fuis_ de nous un homme, »

manière de lire la phrase qui n’a absolument aucun sens ; Mâlik

continua : « Oui, _Firr bi-nâ radjoloun_. » Et il répéta ces mots

plusieurs fois.

J’étais assis près d’eux. Je ne pus m’empêcher de le reprendre. Je

saisis le livre des mains d’un de mes voisins, et je vis qu’il y avait :

_Fa-marra bi-nâ_, etc. « Mon cher Mâlik, dis-je aussitôt, le texte

porte : _Fa-marra bi-nâ ridjloun min el-hhayy_. — Tais-toi, me dit-il

vivement ; tu es encore trop jeune pour comprendre ces sortes de choses-

là. » J’avais raison ; car la preuve de la rectification que j’indiquais

était écrite dans la page même ; mais je gardai le silence.

(_Note du cheykh._)

NOTE G, PAGE 215.

Le mizr est une boisson fermentée et enivrante, tout à fait analogue au

_bouza_ qu’on prépare en Egypte avec de l’orge ou de blé concassé ou du

pain grillé et broyé. Le mizr se fait avec du doukhn, espèce de mil,

qu’on laisse d’abord germer dans l’eau. Après cela, on le fait sécher et

on le broie pour en faire une pâte, qu’on agite ensuite avec une autre

pâte faite de farine simple de doukhn non germé. Ce mélange opéré, on le

met dans des vases et on l’y laisse pendant deux jours. Il s’aigrit ; on

y verse alors un peu d’eau, on pétrit à consistance de pâte molle et

presque liquide ; puis on y ajoute un peu de levain, et enfin on verse

le tout dans des spathes de doum trouées en forme d’écumoire. On reçoit

à part le premier liquide qui sort de ces sortes de vases, et ensuite on

presse entre les mains la spathe pour exprimer le reste du liquide. — On

jette le marc aux volailles qui le mangent.

Le oum-bulbul (la mère-rossignol) est véritablement le vin du Soudan ;

toutefois on y donne aussi le nom de _vin_ à toutes les préparations

indiquées ici. Voici comment on obtient le oum-bulbul :

On prend du _zourrâ_, c’est-à-dire de l’orge qu’on a fait germer dans

l’eau et qu’ensuite on a fait sécher ; on le met dans un vase avec de

l’eau. Les proportions du mélange sont d’environ une partie de zourrâ

pour huit à dix parties d’eau. On chauffe doucement pendant six à sept

heures, c’est-à-dire jusqu’à consistance filante. Alors la matière est

très-sucrée. On la retire du feu et on la verse dans des vases de terre

appelés doulla_n_, et qui ont la forme d’une burette.

Ces vases, d’environ un litre et plus de capacité, sont vernissés avec

un joli vernis rouge, et sont faits d’une terre rouge, et cuite comme

notre poterie.

Quand on a presque rempli les doulla_n_ du _décoctum_, on y met un

morceau de levain ; les gens plus aisés substituent le miel au levain.

Ensuite on les ferme très-exactement avec un bouchon de même matière que

le vase lui-même, et on les laisse en repos pendant au moins deux jours.

En ouvrant les doulla_n_, le troisième ou le quatrième jour, on remarque

sur la liqueur, qui est alors limpide, un pétillement qui fait jaillir

une pluie très-fine au-dessus du vase. C’est donc une espèce de vin

mousseux, presque comme le vin de Champagne, et très-enivrant.

Le oum-bulbul préparé avec le miel est très-agréable à boire ; préparé

avec le levain, il laisse un arrière-goût assez déplaisant.

Quand on garde l’oum-bulbul dans les doulla_n_, fermés exactement,

jusqu’à quinze et vingt jours (et l’on n’en prépare ordinairement que

pour cette durée de temps), il s’améliore et acquiert une qualité de

beaucoup supérieure à celle qu’il a lorsqu’on le boit après trois ou

quatre jours, c’est-à-dire immédiatement après la fermentation. — Au

fond de chaque doulla_n_, il reste un léger dépôt que l’on jette.

Le dinzâyé est presque identique au mizr. Il n’en diffère que parce

qu’on ne laisse fermenter la pâte où on a mis le levain, que durant une

journée ou une nuit. Pour préparer le dinzâyé, les personnes qui ont

quelque aisance prennent très-souvent du blé, ou du doukhn mondé, au

lieu de doukhn à l’état ordinaire.

Quant au goût, le mizr est légèrement amer et aigre, et le dinzâyé est

aigre seulement. Le dinzâyé a une consistance assez épaisse. Pour

l’usage, on en prend un morceau après une nuit ou une journée ; on

l’agite et on le pétrit dans l’eau jusqu’à ce qu’il s’y soit bien

répandu. Souvent on mêle du miel au morceau de pâte avant de le pétrir

comme je viens de l’indiquer. L’eau une fois chargée de cette pâte qui

s’y est disséminée, on la boit comme boisson rafraîchissante.

Voyage au Darfour · 第 32 / 37 段