qui le regarde, et qu’il ne soit pas humilié et insulté. Mais non, par
Dieu, non ! Parlât-il juste et vrai, on le traite d’imposteur ; fût-il
innocent et sans reproche, on l’accable de dédains. Un poëte a dit :
« Pour celui qui possède des écus, ses deux lèvres savent parler tous
les langages.
« On le recherche, on l’écoute, on l’approuve ; dans sa marche, il se
balance d’un air heureux et coquet.
« N’étaient les écus qui remplissent sa bourse, il serait le plus
triste individu de la terre.
« Que le riche mente ou se trompe : Vous avez raison, lui dit-on ; il
n’y a pas l’ombre de doute.
« Que le pauvre parle, et que ses paroles soient justes et vraies,
tous lui diront : Tu es un imposteur ; tu n’articules que faussetés.
« Oui, dans tous les pays, les écus entourent les hommes de respect et
de considération.
« Les écus sont la langue de l’éloquence même, l’arme de la
victoire. »
Eh quoi ! dans un monde pareil, mourir vaut cent fois mieux pour l’homme
d’intelligence que d’y vivre les deux mains traînées dans la poussière.
Le poëte l’a dit :
« Mourir est mieux que vivre dans le besoin ;
« Oui, pour l’homme de cœur, mourir est mieux que de s’humilier et de
tendre la main. »
Le prophète de Dieu a vu le pauvre méprisé, après avoir brillé de
l’éclat des richesses ; humilié, après avoir été entouré de gloire et de
vénération, et il en a eu pitié : « Traitez, a-t-il dit, avec bonté et
déférence celui qui de la grandeur est tombé dans l’abandon de la
misère, le riche, qui de ses délices est tombé dans la pauvreté. » Car
tout arrive selon les arrêts du grand LIVRE, selon les volontés
éternelles du Dieu de majesté. Que de pauvres le destin élève ! que de
riches se trouvent un beau matin sans un quart de dinâr. Le fait suivant
en est un exemple :
Le vizir El-Mouhallaby vécut d’abord dans une pauvreté extrême, n’ayant
pas même, pour ainsi dire, le point circulaire empreint sur le noyau de
la datte. Parvenu à l’âge viril, il partit de Bagdad pour la Mecque avec
une caravane. La faim le tourmenta, le mit aux abois ; il n’avait plus
ni repos ni sommeil. C’est alors qu’il dit ces deux vers :
« Ah ! on ne vend donc pas la mort ! que je l’achète ! car la vie est
affreuse pour moi.
« Dieu ne serait-il pas miséricordieux pour celui de ses serviteurs
qui me ferait, à moi, son frère, l’aumône de la mort ! »
Un marchand de la caravane entend la plainte d’El-Mouhallaby et lui
donne un pain et une pièce d’argent.
Plus tard, la fortune d’El-Mouhallaby changea et le porta au vizirat ;
le marchand tomba dans la misère, et il en vint au point de n’avoir plus
même son pain d’un jour. Il apprit l’élévation d’El-Mouhallaby, alla le
trouver, et lui adressa ces deux vers :
« Allez porter au vizir (que ne puis-je donner mon sang pour lui !)
ces paroles qui lui rappellent un passé qu’il a peut-être oublié :
« Te souviens-tu que tu disais, dans les angoisses de la faim : Ah !
on ne vend donc pas la mort ! que je l’achète ! »
Un serviteur du palais remit ce billet à El-Mouhallaby. Le vizir le lut
et soupira ; des pleurs s’échappèrent de ses yeux ; il se rappela sa vie
passée. Il fit donner au marchand le gouvernement d’une province et lui
envoya une somme de sept cents drachmes, avec ces mots qu’il traça de sa
propre main : « Celui qui dépense ses biens dans la voie et l’amour de
Dieu est comme le grain qui fructifie jusqu’à sept épis, et dont chaque
épi porte cent grains. » (Coran.)
Apprenons de là à traiter avec égards celui qui de riche est devenu
pauvre, celui qui des hauteurs de la prospérité est précipité dans
l’humiliation et la misère.
Mais aussi, quand l’homme est dans le besoin, quand il est obligé de
demander secours, qu’il sache ne demander qu’à ceux qui ont quelque
vertu et quelque noblesse dans l’âme, et non à ces riches parvenus qui
ont vécu longtemps dans l’obscurité, l’abaissement et le mépris :
« Ne demande un bienfait qu’à celui qui sut toujours ce que c’est
qu’un bienfait, non au riche parvenu de l’avilissement à la
richesse. »
D’un autre côté, la fortune attire les cœurs à qui la possède ; vous
voudriez pouvoir enfermer sous les boutons de votre habit le riche avec
sa richesse, tant est grand votre amour pour lui ; car, dites-vous,
c’est par l’argent que s’accomplissent les projets, que réussissent les
entreprises. Et Haryry a bien dit, quand il a rimé cet éloge des dinârs
ou pièces d’or :
« Rends hommage à l’or d’un jaune limpide,
« Ce coureur des pays, ce grand cosmopolite.
« C’est tradition bien connue et répétée partout,
« Que dans les traits de son empreinte sont la sécurité et la joie.
« Avec lui marche le succès des projets de l’homme ;
« Car sa face est aimée de tous,
« Et la propre substance de nos cœurs semble être la mine qui l’a
fournie.
« Qui a sa sacoche bien garnie de dinârs va et passe partout.
« Ta famille a péri, tes parents t’abandonnent, qu’importe !
« Tout est compensé par l’or, par son riche éclat.
« Il est le grand appui, la force victorieuse du monde.
« Combien de rois dont il a fait respecter la volonté absolue !
« Combien de gens qui sans l’or passeraient leurs jours dans la
douleur !
« Combien de fois l’arrivée subite de l’or a mis en fuite la légion
des soucis !
« Combien de beautés le bédrah a fait descendre de leur fierté
sévère[262] !
« Combien de transports furieux l’or ne calme-t-il pas !
« Combien n’a-t-il pas éteint ou adouci de bouillants accès de
colère !
« Combien d’esclaves abandonnés à leurs ravisseurs par leur famille
sans argent,
« Que leur or a délivrés ensuite et rendus à une joie pure !
« Oui, je le jure par le Dieu qui a créé l’or,
« Si je ne craignais de blasphémer, je dirais : Gloire à l’or ! c’est
lui le tout-puissant ! »
Eh quoi ! n’a-t-on pas vu maintes fois l’homme au barbare langage, une
fois devenu riche, être cité pour son éloquence ; le chassieux, une fois
paré d’or, retrouver un œil superbe ? Ecoutez ceci :
J’ai rencontré, dans mes voyages, un homme appelé Mohammed-el-Moukkény,
au service particulier de Yousouf-Pacha, à Tripoli de Barbarie. Il avait
les yeux éraillés, les paupières dépouillées de cils, toujours
coulantes ; et il les essuyait sans cesse. Il resta dans cet état
dégoûtant jusqu’à ce qu’il devint gouverneur du Fezzan. Alors sa chassie
tomba, les cils lui repoussèrent, sa lippie disparut, la chute des
larmes s’arrêta, et il se trouva l’un des plus beaux individus de son
époque, avec la physionomie la plus distinguée du pays. Et je me dis :
« Apparemment, les maladies surviennent aux pauvres en raison directe de
ce qu’ils ont d’humiliations et de misère, de nudité et de faim. Les
soucis les assiégent au milieu de leurs besoins et de leur dénûment ; et
bientôt alors l’esprit devient malade et le corps tombe en langueur. Le
riche n’est pas ainsi !
Mais quoi ! Il a aussi ses peines et ses inquiétudes :
« Qui vante ce monde dans un moment de joie, aura bientôt de quoi le
maudire.
« Que le bonheur s’évanouisse, les tourments et les chagrins restent ;
qu’il arrive, il amène à sa suite les soucis. »
Toutefois, le riche qui ne craint pas de dépenser son or vient à bout de
ce qu’il veut : j’en citerai quelques exemples.
Aly-Pacha premier, gouverneur de Tunis, fut obligé, avant son avénement
au pouvoir, de s’enfuir à Alger ; il alla trouver le dey de cette
régence et lui demanda des troupes pour chasser de Tunis son cousin
Husseyn-Pacha. Le dey d’Alger promit son secours au fugitif. La nouvelle
en parvint à Husseyn-Pacha, qui dès lors commença à s’inquiéter et crut
voir en cela le présage de sa chute prochaine et du renversement de sa
puissance. Lorsqu’il reçut la nouvelle positive de ce qui se tramait
contre lui, agité, tourmenté, bouleversé, il monta à cheval ; et, le
cœur serré d’inquiétude et de tristesse, il parcourut Tunis accompagné
de ses courtisans. Un de ses vizirs était à son côté et lui parlait. Le
voyant ainsi préoccupé et soucieux, le vizir lui demanda quelle pensée
l’obsédait. Le pacha lui conta le sujet de ses inquiétudes. — « Dieu
donne à mon maître force et victoire ! dit le vizir. Quoi ! tu te
tourmentes ainsi au récit d’un mensonge ! Moi, je suis convaincu que
tant que tu existeras, jamais Aly-Pacha ne se relèvera. » Ils étaient en
ce moment sur le marché appelé _Souq-el-Balât_ (marché des dattes). Le
vizir tourne la tête à droite, et, apercevant un tronc d’arbre désséché
et renversé par terre, se met à dire aussitôt : « Quand ce tronc-là
redeviendra un arbre vert, Aly-Pacha sera maître de Tunis et la
gouvernera. » Il voulait par là tranquilliser Husseyn-Pacha.
Mais quelques jours après, Aly-Pacha arriva à la tête d’une armée
nombreuse d’Algériens et tua Husseyn-Pacha.
Aly-Pacha conserva en place notre vizir, jusqu’à ce que les affaires
furent pacifiées et régularisées..... Un jour il monta à cheval au
milieu de ses troupes et parcourut Tunis, ayant auprès de lui le vizir,
qui l’accompagnait, comme autrefois il accompagnait Husseyn-Pacha le
jour dont nous avons parlé tout à l’heure. Ils marchèrent ainsi jusqu’à
ce qu’ils débouchèrent sur le Souq-el-Balât. Aly-Pacha regarda et vit le
tronc d’arbre desséché : « Quand ce tronc, dit-il, redeviendra vert,
Aly-Pacha commandera dans Tunis, » — Des ennemis du vizir avaient porté
cette parole à Aly-Pacha, qui l’avait gardée secrète jusqu’à ce moment.
Puis le pacha se détourna du vizir et ne lui parla plus.
Le vizir comprit alors que sa perte était résolue. Car il connaissait le
caractère sanguinaire d’Aly-Pacha, sa tendance cruelle à punir de mort
même les plus légères fautes ; et ici la faute était grave. Cette sorte
de promenade militaire finie, l’on retourna à la demeure du pacha, et
son divan s’ouvrit.
Le vizir se présente aussitôt au pacha, et, sans attendre
d’interpellation : « Que Dieu, dit-il, donne force et puissance à mon
maître ! Ton cousin, Husseyn-Pacha, à la nouvelle de ton arrivée, me
laissa en dépôt une somme considérable. Je la cachai en un lieu que nul
ne connaît que moi. Je suis persuadé que tu me feras périr ; et je
crains qu’après ma mort cet argent ne soit perdu pour toi. Si tu crois à
propos de m’envoyer pour le chercher, cela te regarde. » Le pacha,
surpris et prenant ces paroles pour vraies, ordonne au vizir d’aller lui
chercher le trésor dont il lui parlait ; mais il le fit accompagner de
dix hauneb[263], auxquels il dit : « S’il vous échappe, vous mourrez
tous. »
Ils partent avec le vizir et arrivent bientôt à sa demeure. Le vizir
fait rester les hauneb en bas, et il monte, pour faire, dit-il, éloigner
les femmes de leur passage. Les hauneb attendent ; le vizir va droit à
son trésor. Il remplit d’or ses poches, prend une sorte de petit coffre
appelé, en dialecte tunisien, _féniq_, l’emplit aussi d’or, monte
ensuite sur la terrasse de la maison, passe de là sur une maison
voisine, descend dans la rue et se rend à la hâte au consulat
britannique. Là il annonce de suite qu’il vient se mettre sous la
protection anglaise ; il raconte rapidement son histoire au consul, et
lui donne le _féniq_ d’or. — « La grâce que je te demande, ajoute-t-il,
c’est de me faire embarquer tout de suite sur un bâtiment anglais pour
être transporté immédiatement en Angleterre. » Le consul écrit sur-le-
champ au capitaine d’un navire en rade : « Au reçu de cette lettre,
mettez de suite à la voile, ne perdez pas une minute. » Il donne la
lettre au vizir et le fait accompagner d’un drogman. Ils descendent en
rade, arrivent au bâtiment ; le capitaine lit la lettre, lève l’ancre,
et tire un coup de canon pour annoncer son départ au consul.
Les hauneb attendaient depuis longtemps le retour du vizir. Enfin,
impatientés, ils s’écrient : « Allons ! descends, descends donc. » Les
femmes répondent : « Il est descendu presque aussitôt après qu’il est
monté ici. » Les hauneb traitent les femmes du vizir de menteuses, et
s’élancent dans la maison. Mais ils ne trouvent plus leur homme. — Aly-
Pacha apprend la fuite du vizir ; il entre dans une fureur extrême,
reconnaissant qu’il a été dupé.
Vous, enfants de Dieu, réfléchissez ; si ce vizir eût craint de perdre
son féniq d’or, serait-il parvenu à accomplir son projet ? Non, par
Dieu ! Il aurait été tué et ses richesses eussent été prises, sans qu’il
en eût pu retirer le moindre avantage. L’argent, l’or qu’on ne dépense
pas ne servant à rien, qui le garde en avare n’arrive à rien de bien :
prince, il est renversé ; commerçant, il est méprisé. C’est en ce sens
que notre illustre cheykh, le savant Mohammed, le chef de la religion au
Kaire, lors de la chute de Kourchid-Pacha, gouverneur de l’Egypte, et de
l’avénement du prince glorieux qui nous gouverne, a dit, en voyant
tomber Khourchid, qui refusait de payer la solde aux troupes :
« On t’a renversé quand tu as dit : Je ne veux pas les payer. Et on a
pris pour chef un homme à la main généreuse.
« Ne sais-tu donc pas que ce — Je ne veux pas — est un mot qui peut
tout bouleverser ? »
En Egypte, on dit : « _Habyb mâloh, habyb mâloh_, « ami de sa richesse
n’a pas d’ami ; » c’est-à-dire, qui aime trop ses biens et et son trésor
ne se fait pas d’amis.
Je raconterai encore, à ce propos, une aventure arrivée à Tunis.
Feu le glorieux Abou-Mohammed Hamoudéh-Pacha, que Dieu rafraîchisse la
terre de sa tombe ! avait le vizir Yousouf pour _muhurdâr_ (porte-
cachet). Yousouf était chargé d’apposer le sceau du pacha sur les ordres
émanés du gouvernement. Il avait été primitivement mamelouk d’un chef de
la province de Safâkès, appelé Mohammed-el-Djellouly. Yousouf était
remarquable par la régularité de sa physionomie, par ses lumières et son
instruction. Le pacha entendit parler favorablement de lui ; et il fit
écrire à El-Djellouly : « J’ai appris que tu as un mamelouk appelé
Yousouf. Mande-le-moi avec celui qui te remet cette lettre. Salut. » El-
Djellouly lut le billet et se vit obligé de condescendre à la demande
qui lui était faite. Le mamelouk, à son nouveau poste, charma le pacha
par les agréments de sa physionomie, par sa sagacité, son esprit
naturel, son jugement, sa franchise et sa probité.
Il arriva que quelques mamelouks du pacha complotèrent contre leur
maître, et entrèrent chez lui pendant qu’il dormait ; ils allaient le
poignarder ; le pacha cria au secours ; et grâce à Yousouf, il fut sauvé
de la main de ses assassins. De ce moment, Yousouf eut toute la
confiance et l’amitié de Hamoudéh, qui le traita comme un fils et
l’éleva au plus haut degré de puissance et d’honneur. Quand Yousouf
sortait, les drapeaux flottaient autour de lui, et chacun, le montrant
du doigt, disait : C’est lui !
Le nouveau favori avait une étoile prospère ; il fut habile en affaires,
heureux dans les combats, heureux dans ses entreprises, généreux,
bienfaisant ; sa bienveillance lui gagna tous les cœurs.
Le pacha lui confia le commandement des troupes de terre dans
l’expédition de Sarrât (lieu entre Tunis et Constantine), dans une
guerre qui eut lieu entre le gouverneur de Tunis et celui d’Alger. La
fortune de Yousouf décida la victoire en sa faveur ; les Tunisiens
pillèrent le camp des ennemis, prirent leurs chevaux, leurs chameaux,
leurs armes, et firent un grand nombre de prisonniers. Yousouf, à la
suite de cette expédition, reçut le commandement des forces de terre et
de mer qui étaient à Halq-el-Ouâd, port de Tunis, lorsque la flotte
algérienne vint pour attaquer les Tunisiens. Yousouf était retranché
dans la citadelle ; de là il dirigeait les opérations des troupes, des
bâtiments de guerre, des brûlots, des gardes-côtes, etc.
Les grands de Tunis venaient à Halq-el-Ouâd traiter les affaires ; tout
se conduisait par la parole de Yousouf. Au nombre de ceux qui se
présentaient à son divan, était Mohammed-el-Djellouly, fils de son
premier maître. Ce Mohammed ne se montrait jamais qu’avec des airs de
vanité et de hauteur, dédaignant tous les procédés de convenance que
devait avoir un homme de son rang. Yousouf l’avait remarqué, mais ne
s’en était point formalisé. Les principaux de son divan s’en plaignirent
à lui, et après un assez long exposé de griefs, ils vinrent lui dire :
« Cet homme ne t’a jamais considéré que comme un mamelouk ordinaire de
son père ; il se plaît à le répéter partout et sans cesse. » Yousouf,
mécontent, chercha dès lors un moyen de se venger.
L’occasion s’en présenta bientôt.
On vint un jour dire à Yousouf : « Mohammed-el-Djellouly entre dans la
cour de ta maison avec sa monture ; jamais il ne met pied à terre
dehors, comme les autres personnages qui se présentent chez toi. Son
sâïs va sans gêne attacher la mule dans ton écurie avec tes chevaux et
tes mules. » Yousouf appelle son sâïs en chef : « J’apprends, lui dit-
il, que le sâïs de Mohammed-el-Djellouly attache la mule de son maître
avec mes chevaux ; si, à dater d’à présent, tu le laisses faire encore,
tu t’en repentiras. »
El-Djellouly arrive ; il descend comme d’habitude ; son sâïs prend la
mule et va l’attacher à l’écurie. Le sâïs en chef de Yousouf était
absent. El-Djellouly monte au conseil et s’assied... Tout à coup il
entend du bruit, des cris ; il regarde par une fenêtre, il voit sa mule
échappée et courant de tous côtés, et son sâïs avec une blessure
sanglante à la tête. El-Djellouly descend, tressaillant de colère. Son
sâïs lui dit : « Le sâïs en chef, à son retour, trouvant la mule
attachée auprès des chevaux, l’a lâchée, l’a battue, et elle s’est
emportée. Je demande à cet homme pourquoi il a fait partir la mule de
mon maître ; il me répond par des injures, et invective aussi contre
toi. Je réplique, il m’assaille, me frappe et me met en l’état où me
voilà. » El-Djellouly, furieux, retourne auprès de Yousouf : « Comment !
s’écrie-t-il, on lâche ma mule, on frappe mon domestique, et cela
presque sous vos yeux, chez vous ! » Yousouf le regarde à peine et ne
daigne pas lui répondre. El-Djellouly ne se sent plus de colère ; il
comprend que tout cela n’a été fait que du consentement de Yousouf. Il
part, monte sa mule, et se rend de suite au palais du pacha... Il se
plaint de la conduite outrageante du muhurdâr. Le pacha écoute
froidement sa plainte et tourne à peine sur lui un regard
d’indifférence. El-Djellouly, interdit, confondu, retourne chez lui ;
dévorant son dépit, il ne sait à quel parti s’arrêter. Un de ses amis,
frappé de son air sombre et soucieux, demande ce qui lui est arrivé. El-
Djellouly lui conte l’aventure, son ami le blâme de sa conduite et
surtout de sa démarche auprès du pacha : « Ne sais-tu donc pas, lui dit-
il, que le muhurdâr est le favori par excellence, et qu’on n’écoute que
ses paroles ? Veux-tu donc allumer son inimitié contre toi en allant
l’accuser ? T’imagines-tu vraiment qu’on tiendra le moindre compte de
tes plaintes ? Tu as commis une grande sottise en cédant à un mouvement
de colère irréfléchie. Répare ta maladresse, répare le mal que tu t’es
fait toi-même ; sinon, ta perte est certaine. Tu dois savoir ces mots
d’un poëte :
« Une fois que l’esclave, même acheté au bazar, vient en faveur, il
gouverne comme il veut son maître. »
— Alors, dit El-Djellouly, que faut-il faire pour sortir de ce mauvais
pas ?
— Mon cher, c’est de l’or qu’il faut. En pareille circonstance, craindre
de répandre de l’or, c’est craindre de perdre une pierre de ta maison.
Si tu veux revenir en faveur, fais des présents et de riches présents,
même au muhurdâr. Prépare-toi aussi les voies de la réconciliation par
ses plus intimes amis, tels que Hadhrah fils d’Abou-l-Dhyâf, Câcem-el-
Beouâb, Saleh Abou-Ghadyr, etc. Gagne-toi leur bienveillance par tes
dons, et décide-les à intercéder pour toi. C’est surtout dans ces sortes
d’affaires que l’argent est tout-puissant. »
El-Djellouly sentit la vérité de ces paroles. Il prépara de riches
présents, un sabre le plus précieux qu’il put trouver pour la qualité de
la lame, une bague en diamants, un yatagan garni de diamants et d’autres
pierres précieuses, une tabatière et une montre enrichies de même, dix
mille sequins-mahboub, et beaucoup d’autres objets de prix.
Il employa tous les moyens possibles pour se ménager la bienveillance
des amis de Yousouf, et leur fit entendre qu’il comptait sur leur
médiation pour rentrer en grâce avec le muhurdâr. Quand il se vit assez
bien dans leur esprit, il leur envoya des présents. Ils les reçurent et
allèrent exposer à Yousouf qu’El-Djellouly reconnaissait ses torts et
désirait recouvrer son amitié. Pour preuve, ils lui montrèrent les
présents qu’El-Djellouly les avait priés de lui offrir : et ils
plaidèrent pour la réconciliation, le pardon et l’oubli du passé.
Les présents excitèrent le désir de Yousouf, il les accepta, pardonna à
El-Djellouly et lui fit dire de venir le voir, mais à condition qu’il se
tiendrait dans les limites des convenances, et se dépouillerait de ses
manières orgueilleuses : « Qu’il apprenne, dit Yousouf, qu’il n’a rien
de supérieur aux autres ; qu’il se renferme dans les attributions de son
service, et qu’il sache que tous les employés du gouvernement ont à nos
yeux le même degré d’importance. Du reste, s’il revient jamais à sa
conduite passée, il s’en repentira. »
Les paroles de Yousouf furent transmises à El-Djellouly, qui fut ensuite
présenté au divan. Yousouf le reçut avec bonté et déférence, le fit
asseoir, lui témoigna de l’amitié, s’informa de sa santé, et ne lui
parla de rien de ce qui avait eu lieu entre eux. Ensuite Yousouf écrivit
au pacha, l’informa de sa réconciliation, des démarches et des procédés
généreux d’El-Djellouly, auquel il avait rendu ses bonnes grâces. La
lettre fut envoyée avec les présents d’El-Djellouly. Le pacha demanda à
voir les présents, les examina, puis les réexpédia à Yousouf, avec ce
billet : « Nous avons reçu ta lettre et nous en avons pris connaissance.
Les présents nous ont paru très-bien choisis, mais nous pensons qu’ils
sont plus convenables pour toi que pour nous. Nous te les faisons
remettre et te permettons de les accepter. Tu es jeune, et ces objets de
parure et d’ornement doivent te plaire et te convenir. Nous, à notre
âge, nous n’avons plus les goûts de la jeunesse. Quant aux dix mille
sequins-mahboub, emploie-les aux besoins de l’armée. Nous pardonnons à
El-Djellouly, puisque tu lui as pardonné. Salut. »
Le lendemain, El-Djellouly alla voir le pacha, qui le reçut du meilleur
accueil et ajouta un nouveau district aux pays qu’il administrait.
Ainsi, El-Djellouly regagna toute la considération dont il jouissait
auparavant.
Réfléchis, lecteur, sur cette aventure, et vois quelle fut la
conclusion. Crois-tu que si El-Djellouly eût craint de dépenser son
argent en présents, il fût revenu en faveur ? Certes, je ne le pense
pas. On lui eût enlevé l’administration des pays qu’il avait sous ses
ordres, et peut être l’eût-on mis à mort.
Mais puisque nous sommes amenés à parler de feu Hamoudéh-Pacha et de son
vizir Yousouf, nous en dirons encore quelques mots ; car mon intention
est que ce livre ne soit pas dépourvu de récits moraux et utiles, et
certes, les plus beaux récits sont ceux où est racontée la conduite des
gouvernants qui aimèrent la justice, dont la vie fut honorable, et qui
rendirent leurs sujets heureux.
Abou-Mohammed Hamoudéh-Pacha s’acquit un nom glorieux par ses vertus,
son équité, sa pénétration, sa prudence. Il était fils d’Aly-Pacha, fils
de Husseyn-Pacha fils d’Aly. Il naquit la nuit du vendredi au samedi, le
18 reby-second, l’an 1173 de l’hégire. Elevé au pachalik le jour même de
la mort de son père, en 1191, il mourut la nuit de la fête du premier
repas après le jeûne du Ramadhân (la dernière nuit du mois de ramadhân),
en 1229. Sa sagacité, sa sagesse, sa justice, son courage, la pureté de
sa vie, l’élévation de ses sentiments, lui méritèrent le respect et
l’admiration de tous.
Ce fut lui qui embellit le jardin de Mannoubah, encore célèbre
aujourd’hui. Par lui, ce jardin devint supérieur en beauté à celui
d’Abou-Fihr, qu’Abou-Abd-Allah Mohammed-el-Ouarghy avait vanté dans ces
vers :
« Arrête-toi ici, au superbe Abou-Fihr ! Il a vu passer le règne et la
puissance de hauts personnages au front noble et fier.
« Vois ces aqueducs aux arceaux élégants ; ne dirais-tu pas une ligne
de palmiers qui étendent l’un vers l’autre les régimes penchés de
leurs dattes,
« Ou une chaîne dansante de jeunes filles, dont les bras sont
mollement passés sur le cou l’une de l’autre, afin de mieux garder le
rhythme de leur danse ? »