fit appeler Abou-Madian. Notre prince noir se rendit avec une véritable
joie à cette invitation. Pendant un mois qu’il passa à Alexandrie, on
lui fit visiter tout ce que cette ville pouvait lui présenter de curieux
et d’instructif. Abou-Madian vit avec admiration la grande place du
quartier Franc, le palais de Râs-el-Tyn, le mouvement du port et les
travaux des chantiers ; tout excitait sa stupéfaction, jusqu’au bruit,
au fracas d’Alexandrie. Il nous racontait ses surprises avec la naïveté
d’un néophyte qui entre sur la scène du monde, et en même temps avec le
ton vif et ému d’un adepte qui sent battre son cœur et qui craint que
l’avenir ne manque à ses espérances.
La première fois que je l’entendis parler de l’horizon de la mer, des
bâtiments de guerre, de leurs files de canons sur deux ou trois étages,
il ne savait comment raconter, dépeindre ; toutes les paroles qu’il
articulait lui semblaient imparfaites et trop faibles ; il ajouta : « Le
Pacha est un grand homme. Quand tu seras rentré au Dârfour, m’a-t-il
dit, quand tu seras roi, rappelle-toi ce que tu as vu en Egypte ; fais
chez toi ce que j’ai fait ici ; bâtis une Alexandrie comme la mienne. En
un mot, sois un homme. »
C’était alors l’époque du départ annuel des pèlerins pour la Mecque.
Abou-Madian témoigna au Pacha le désir d’aller visiter les lieux saints
et d’accomplir son pèlerinage. Le Pacha l’engagea à partir avec la
caravane et lui fit donner tout ce qui lui était nécessaire pour ce
pieux voyage.
Abou-Madian partit, et à son retour il se fixa au Kaire dans la demeure
qui lui avait été primitivement assignée.
Depuis ce temps, toutes les fois que le Pacha venait au Kaire et qu’il
voyait Abou-Madian, il l’engageait à prendre patience et à attendre que
le moment convenable pour l’expédition projetée fût arrivé.
Au mois de Moharrem[254] 1259, Mohammed-Aly vint au Kaire. Abou-Madian
lui rendit visite, et tout d’abord il fut accueilli par ce mot :
« Prépare-toi à partir dans quelques jours. L’expédition du Dârfour
s’apprête. » Abou-Madian témoigna sa reconnaissance au Pacha et sortit
tout rayonnant de joie. Il s’occupa immédiatement de son départ. Déjà il
se voyait souverain du Dârfour. Tous ceux qui le connaissaient venaient
lui apporter leurs félicitations et le saluer du nom de sultan.
Ce fut alors qu’il apprit, par les djellâb ou marchands d’esclaves, et
par des marchands qui arrivaient tout récemment du Dârfour, que
Mohammed-Fadhl était mort, et que son fils Hussein lui avait succédé,
âgé de dix-huit à vingt ans. Abou-Madian aperçut encore dans cet
événement un présage favorable ; car, selon lui, Hussein est un jeune
homme capricieux, sans capacité, sans courage, et dont la parole n’aura
aucun empire sur les Fôriens au moment du danger.
Abou-Madian fut tellement ému de tous ces incidents, tellement agité de
plaisir et d’espérances, tellement occupé de projets, de pensées et de
prévisions, qu’il en tomba malade. Une congestion cérébrale le mit en
délire. Il ne parlait que de guerre, et poussait des cris furieux. Ses
amis et les gens de sa modeste suite publièrent partout que des jaloux
ou des espions envoyés au Kaire par Hussein avaient jeté uu sort sur le
fils d’Abd-el-Rahmân et l’avaient ensorcelé. Cet ensorcellement n’eut de
puissance qu’une quinzaine de jours environ ; bientôt Abou-Madian,
revenu à la santé, s’occupa sérieusement de son départ.
Le Pacha était alors absent du Kaire. Le prince fôrien écrivit au
_Chôrah_ ou _Conseil supérieur_ de la citadelle, il demanda qu’on lui
fît livrer ce qu’on lui destinait pour son voyage, et réclama de plus
l’équipement militaire complet de vingt hommes et cinq chevaux. — On lui
donna cinquante bourses (environ 6000 francs), cinq tentes, dont deux
vertes pour lui et trois blanches pour sa suite, des provisions de
voyage, et l’on mit à sa disposition deux dahabyeh ou grandes canges.
Quant aux armes, on lui remit cinq paires de pistolets, cinq fusils et
cinq sabres.
Enfin, l’on donna au prince fôrien des lettres pour Ahmed-Pacha,
gouverneur actuel du Sennâr, dans lesquelles il était recommandé à
Ahmed-Pacha de fournir au prince tout ce dont il aurait besoin en
provisions et en moyens de transport pour lui et pour ceux qui
l’accompagnent.
Abou-Madian quitta le Kaire et s’embarqua sur le Nil, le 5 séfer (6 mars
1843). Quelques jours auparavant étaient partis les huit cents hommes de
troupes mercenaires destinées à rejoindre, au Sennâr, les troupes
égyptiennes envoyées au Dârfour.
Le premier projet de Mohammed-Aly avait été d’expédier du Kaire un corps
d’armée de douze mille Égyptiens, avec dix pièces de canons.
L’expédition devait être conduite par Haçan-Pacha, qui déjà avait reçu
l’ordre de se tenir prêt à partir. Mais Son Altesse manda un exprès à
Ahmed-Pacha, gouverneur du Sennâr, pour l’avertir de prendre toutes les
mesures nécessaires au passage des troupes, et lui demander si l’état de
sa province lui permettait d’accompagner l’expédition comme sériasker ou
général en chef.
Ahmed-Pacha répondit que le transport d’une armée de douze mille hommes,
envoyée du Kaire, exigerait de trop grandes dépenses d’argent et de
temps ; qu’il ne pensait pas qu’il fallût des forces aussi considérables
pour assurer le succès de l’expédition ; que l’état du Sennâr, l’ordre
qu’il avait établi pour la direction de cette province, lui permettaient
de se charger de la guerre du Dârfour ; que, d’après la connaissance
qu’il avait de la nature du pays et des habitants, il aurait
certainement assez de six à sept mille hommes, c’est-à-dire deux des
quatre régiments qu’il a au Sennâr ; qu’enfin, étant près du Kordofâl,
il demandait à conduire cette guerre, promettant de la terminer
heureusement et en peu de temps.
D’après cela, il fut écrit à Ahmed-Pacha de se préparer à se mettre en
route, aussitôt que seraient arrivés au Sennâr les huit cents hommes qui
lui étaient envoyés du Kaire, savoir, quatre cents Arnaoutes à pied, et
quatre cents hommes de cavalerie irrégulière, la plupart Roméliotes.
Les troupes qui sont actuellement au Sennâr forment quatre régiments,
chacun de trois mille hommes, et composés de nègres pris dans les
_Ghazouah_ (ou chasses) faites du côté de Fâzoglou, du Noûbah, des
Choulouks, etc.
Un seul régiment d’Égyptiens proprement dits, le 8e, avait été depuis
longtemps expédié au Sennâr. L’inclémence du pays, c’est-à-dire
l’humidité, la chaleur, etc., firent développer dans ces troupes arabes
des maladies qui les décimèrent rapidement et les réduisirent presque à
rien. On remplaça d’abord ces pertes par les produits des Ghazouah ;
puis successivement, et avec les mêmes éléments, on forma quatre
régiments de nègres choisis, c’est-à-dire, d’hommes qui, acclimatés
qu’ils sont naturellement à ces contrées, constituent déjà un bon corps
d’armée à l’épreuve, en quelque sorte, des influences malfaisantes du
pays. Les Arabes restant du 8e régiment furent distribués dans ces
nouvelles troupes, comme sous-officiers, et furent chargés de
l’instruction militaire. Ces nègres devaient fournir deux régiments pour
l’expédition du Dârfour, conjointement avec les huit cents hommes partis
du Kaire.
* * * * *
Le prince fôrien régnant aujourd’hui est en possession légitime, comme
fils du dernier sultan défunt ; mais Abou-Madian fonde ses prétentions
sur le droit qu’a la Providence de choisir, parmi les membres d’une
famille, celui qu’à l’exclusion des autres elle destine au bien-être et
à l’amélioration d’un pays ; et ensuite sur le droit de la supériorité
intellectuelle et des qualités morales, avantage que son neveu ne
saurait avoir, lui qui ne s’est pas élevé au-dessus de l’état sauvage,
et que la vue d’autres pays plus avancés que le sien n’a pu porter à
concevoir des idées de réforme. Si l’époque du Dârfour est arrivée, le
moment n’est peut-être pas très-loin qui doit régénérer le Soudan, et où
cette partie du globe sera mise en communauté avec les peuples qui sont
ou qui entrent dans la voie de la civilisation. Mohammed-Aly aura
contribué à cette œuvre glorieuse. Considérée sous ce point de vue,
l’expédition du Dârfour est une entreprise qui semble promettre, pour le
Soudan, d’immenses résultats. Tout y est intéressé : la science,
l’industrie, le commerce, l’intelligence, la moralisation de l’espèce
humaine.
Les troupes doivent se mettre en marche après la saison des pluies, et
traverser en droite ligne le Kordofâl et le désert qui le sépare du
Dârfour. Si on accepte l’idée d’Abou-Madian, on ne marchera pas ensuite
directement sur Tendelty, capitale actuelle du sultan fôrien. Abou-
Madian, d’après ce qu’il m’a dit, a l’intention d’obliquer vers le sud,
de passer chez les Arabes Rézeygât, tribus inquiètes et jalouses de leur
indépendance, toujours prêtes, au moindre motif, à porter leurs
incursions avides et audacieuses sur les terres fôriennes. Il espère
recruter, en traversant les Arabes limitrophes du Dârfour, des secours
improvisés qui lui seront d’une immense utilité.
Abou-Madian sait que le sultan Hussein est informé des intentions du
vice-roi d’Egypte, et que les Fôriens peuvent, sous les ordres de leur
prince actuel, présenter une résistance appuyée sur cinquante mille
hommes ; mais Abou-Madian sait aussi qu’une armée disciplinée à la
manière égyptienne, munie d’armes à feu, peut en quelques heures mettre
en pièces les bataillons fôriens armés de lances et de flèches, et
soutenus par une lourde cavalerie : celle-ci est habillée, hommes et
chevaux, de couvertures piquées qui ne sauraient les protéger contre les
balles et les boulets, comme elles les protégent contre le sabre et les
flèches de leurs ennemis ordinaires. Du reste, une seule déroute des
Fôriens suffira pour décider la question, renverser sans retour le
sultan régnant, et substituer un nouvel ordre de choses au gouvernement
actuel. En général, au Soudan, le succès donne légitimement au vainqueur
(s’il est de la famille des sultans) le droit de souveraineté, et
ordinairement le gouvernement de la veille est oublié après une nuit de
sommeil.
Le père d’Abou-Madian, le sultan Abd-el-Rahmân, a aussi, comme nous
l’avons vu, conquis par la voie des armes le titre de souverain sur son
neveu le khalife Ishâc. Aujourd’hui un fait analogue se présente ; il
est probable que le résultat sera le même. Comme son père, Abou-Madian
compte sur la coopération d’un parti puissant qu’il croit avoir au
Dârfour.
L’avénement d’Abou-Madian au sultanat ne peut qu’être avantageux au
Dârfour : ce prince est dans la vigueur et la maturité de l’âge (il
paraît être dans sa quarantième année)[255]. Son exil lui a forcément
donné une certaine éducation, et son séjour en Egypte lui a fourni des
idées qu’il a le désir de réaliser. Il est admirateur passionné de
Mohammed-Aly, et s’il est convenablement secondé et inspiré, il
travaillera, je le crois, à introduire des réformes utiles dans son
pays. Dans ses conversations, il cherchait toujours à s’instruire ;
maintes fois il m’a questionné sur les différents modes des
gouvernements des Etats européens, sur les lois de distribution et de
perception des impôts en France, sur les levées de troupes, sur les
droits des citoyens, sur le commerce et l’industrie, sur l’éducation et
l’instruction, etc. Souvent il eut envie de prier Son Altesse de
l’envoyer un an ou deux à Paris, afin de voir par lui-même cette
civilisation dont il entendait parler sans cesse. Déjà il avait commencé
à apprendre la langue française. J’ai moi-même écrit l’alphabet pour
lui ; je le lui ai fait copier, et aussitôt il sut en composer sa
signature. C’est très-certainement le premier sultan noir qui ait écrit
et épelé du français, et je ne sais pas si l’envie ou l’idée d’en épeler
ou d’en écrire est jamais venue à des sultans, blancs, bronzés ou
jaunâtres.
Abou-Madian[256] est d’une physionomie franche ; sa conversation est
facile et abondante ; il a l’œil expressif, la bouche comme souriante,
l’ovale de la figure élargi par le front et s’amincissant par le menton.
Les paupières, bien fendues, découvrent l’œil assez largement, et
laissent à la figure sa rondeur régulière. Comme chez tous les
nègres[257], la moustache est petite et crépue ; la barbe, claire et
courte, est presque ramassée en bouquet à l’extrémité du menton, et ne
se continue de chaque côté que jusque vers la perpendiculaire de l’angle
de l’œil ; le reste est glabre.
Abou-Madian a une certaine dignité dans le maintien et les manières.
Lorsque, dans les jours de fête, il avait endossé son grand _jubé_ de
drap rouge, à boutons en plaques de cuivre jaune, larges comme des
soucoupes, à manches fendues et flottantes doublées de soie jaune-
orangé, à miroitage rougeâtre, alors il avait un air imposant et un
extérieur grave, mais jamais de fierté ou de morgue, bien que chacun ne
lui adressât la parole qu’après l’avoir salué du titre de sultan.
Très-souvent il me demanda si je n’irais pas un jour visiter le Dârfour.
Si Dieu, me dit-il une fois, me ramène à Tendelty, s’il me rend le
sultanat de mon père, viens au Dârfour, viens voir ce que j’essayerai de
faire ; tu m’aideras de tes conseils ; et puis, il faut que tu voies le
Dârfour d’un bout à l’autre. Des hommes de toutes les religions y
voyagent aujourd’hui, des chrétiens, des musulmans, même des Indiens de
je ne sais quelle doctrine religieuse. — Cela est possible, lui dis-je,
jusqu’à Kôbeih, jusqu’à Tendelty ; mais au delà ? — S’il plaît à Dieu,
je tâcherai de rendre tout le pays praticable ; je disciplinerai des
troupes, j’en distribuerai dans toutes les principales localités... — Il
est vrai, tu peux faire escorter des voyageurs étrangers, mais seront-
ils respectés ? ne risqueront-ils pas vingt fois d’être tués ?
J’ajoutai : Quelle armée pourras-tu réunir, même en supposant une levée
générale, une levée en masse, comme celle que fera, par exemple, le
sultan Hussein, lorsque Mohammed-Aly te reconduira au Dârfour ? — Il est
impossible, me répondit Abou-Madian en souriant, de rassembler sur un
seul point et en un seul corps tout ce que le Dârfour renferme d’hommes
en état de porter les armes. Sans dispositions préliminaires
convenables, qui pourrait entretenir, seulement pendant un mois, cent
mille hommes dans quelque province que ce soit ? où trouverait-on des
vivres, de l’eau ? Les localités, les habitudes du peuple, les formes de
l’administration, empêchent d’effectuer une entre prise aussi
considérable. — Combien donc de milliers d’hommes penses-tu que
rassemblera le sultan Hussein ? — Cinquante à soixante mille. — Et si
cette première armée est battue ? — Alors tout est fini pour Hussein ;
il ne lui sera plus possible de réunir deux cents Fôriens. Le canon fera
un effet terrible. — Mais, enfin, combien le Dârfour entier fournirait-
il de soldats ? Un sultan doit nécessairement savoir ce qu’il a de
ressources ; il peut toujours faire un calcul, au moins approximatif, de
ses forces. Abou-Madian semblait ne pas vouloir répondre
catégoriquement ; mais j’avais piqué son amour-propre, et il me dit :
Lorsque j’étais à Tendelty, Mohammed-Fadhl[258] ordonna de faire une
sorte de dénombrement de la population capable, dans un moment de
nécessité, de prendre les armes. Tous les _rois_ du Dârfour, grands et
petits, les sultans secondaires, tous les chartây, relevèrent le nombre
des hommes de leurs provinces, districts, arrondissements, avec le
nombre présumé des Arabes limitrophes de l’est et du nord ; le nombre
d’hommes valides, jeunes ou de l’âge viril, et même de l’âge mûr avancé,
monta à environ cinq cent mille. — Quelles étaient les limites extrêmes
d’âge ? — Depuis l’âge de douze ans jusqu’à cinquante ans, Fôriens et
esclaves, présents sur le territoire du Dârfour et parmi les Arabes,
tous sont forcément soldats du jour que la guerre se déclare[259]. — Le
nombre de cinq cent mille, lui dis-je, me semble exagéré. — Je ne sais
pas, répliqua vivement Abou-Madian ; je n’ai pas d’autres données. Je
vis bien, au ton et à la vivacité de la réponse, que je n’aurais pas
d’autres renseignements, et je changeai de conversation. Les nègres
consentent difficilement à donner des détails sur leur pays.
Le lendemain, je repris la même question avec le cheykh El-Tounsy, et il
me donna toutes les informations qu’il lui fut possible de me donner :
j’en ai consigné plus haut le détail. Bien entendu, ces informations
sont approximatives ; elles n’embrassent d’ailleurs qu’un petit nombre
de localités. De plus, elles n’indiquent que ce que chaque ville, bourg,
village, etc., serait en état de fournir en hommes armés ; car il n’est
pas possible d’avoir le chiffre juste de la population entière. Il
résulte de ce tableau, par estimation et par aperçu général, qu’on
pourrait tirer des différents endroits cinquante-trois mille hommes
armés environ[260].
Ce chiffre, même en le considérant comme exagéré, annonce une population
de quatre à cinq millions d’habitants, sans parler des _provinces
adjointes_. D’ailleurs, ce que dit le cheykh de la grande population des
monts Marrah, de l’ouest et du nord du Dârfour, je l’ai entendu répéter
aux marchands fôriens qui viennent au Kaire, ainsi qu’à Abou-
Madian[261].
Quant aux esclaves compris dans la masse de la population, je n’ai
compté que ceux qui restent au service des familles, et qui font
réellement partie de ces familles ; qui, après une certaine durée de
séjour, ont été mariés entre eux par leurs maîtres, et forment des
familles surnuméraires ; mais j’ai exclu la masse flottante des esclaves
destinés à être vendus, et qui, chaque année, sont exportés au Hedjâz,
en Egypte et au Maghreb, comme marchandise : la quantité en est assez
considérable.
On verra, dans le voyage au Ouadây, comment s’exécutent les chasses aux
esclaves, et d’après quels usages les Fôriens et les Ouadâyens vont tous
les ans décimer les tribus idolâtres du Fertyt et des Djénâkhérah.
* * * * *
_P.-S._ Les quatre cents Arnaoutes dont nous avons parlé, arrivés à
Syout, se conduisirent là comme partout ailleurs. Dans leurs orgies, ils
se querellèrent entre eux et s’insultèrent ; il en résulta des voies de
fait ; deux partis se prononcèrent, et le désordre en vint au point
qu’ils se séparèrent en deux camps, se battirent et s’entretuèrent. Cent
soixante d’entre eux restèrent morts sur la place.
Toutes les fois qu’il passe des Arnaoutes au Kaire, ils parcourent la
ville dans tous les sens, et il n’est pas de violences et de brutalités
auxquelles ils ne se livrent. Rarement ils quittent la ville sans y
avoir tué quelques habitants à coups de pistolet ou de poignard, et cela
en plein jour. Jamais on n’en voit un sans une ceinture chargée de
pistolets et d’un énorme poignard, qui saillent en avant, pour ainsi
dire, comme des chevaux de frise, pour les défendre de toute approche.
Menacer un passant sans motif, et le tuer au milieu de la rue, est pour
eux une bagatelle sans importance ; après quoi l’assassin, un pistolet
ou un poignard à la main, s’en va tranquillement. Malheur à qui
l’approcherait ! Aussi personne ne songe à l’arrêter.
Son Altesse, informée de l’événement arrivé à Syout, a ordonné de
rappeler au Kaire la troupe d’Arnaoutes et son chef Demoûz-Agha. On
assure que ce chef ne ramène que cent trente hommes ; soixante ont
déserté dans le trajet du Kaire à Syout, et cinquante, soit malades,
soit retardataires, manquaient lors de l’entrée à Syout.
L’expédition du Dârfour est retardée jusqu’après la saison des pluies au
Soudan.
On prétend que le motif de l’ajournement de l’expédition est le peu
d’expérience des troupes du Sennâr dans les manœuvres militaires, et
que, pour plus de promptitude dans la conduite de la guerre, il est
nécessaire de les exercer encore quelque temps.
Haçan-Pacha, qui devait d’abord être chargé de l’expédition fôrienne,
est élevé par le sultan Abd-el-Medjid, au grade de mirmirân, ou général
de division, pour cette expédition même. Il s’entendra avec Ahmed-Pacha
du Sennâr : l’un d’eux, d’après ce qu’ils croiront le plus utile au
succès de l’entreprise, restera au Sennâr ; l’autre accompagnera les
troupes au Dârfour, et se chargera de la restauration d’Abou-Madian.
Jusqu’à l’époque du départ des troupes, Abou-Madian restera au Kordofâl,
et s’occupera de préparer ses partisans à le seconder au moment
convenable.
Abou-Madian restera maître absolu de constituer et d’affermir son
autorité comme il le jugera à propos, et nul ne cherchera à s’immiscer
dans son gouvernement ; enfin, aussitôt qu’il le désirera, les troupes
égyptiennes se retireront et rentreront au Kordofâl.
Le Kaire, avril 1843.
Dr PERRON.
[Décoration]
[Note 249 : Voyez ci-dessus, note des pages 154 et suiv., où se trouve
un court aperçu de l’histoire d’Abou-Madian.]
[Note 250 : Le prince régnant aujourd’hui au Dârfour est fils de
Mohammed-Fadhl. Cette notice plus étendue sur le sultan Abou-Madian est
donnée ici pour compléter et rectifier ce qui en a été dit ci-dessus,
pages 154 et suivantes. Il en est de même pour ce qui regarde la
population du Dârfour.]
[Note 251 : Le mot fôrien _tou_n signifie _maison, demeure_ ; _bâcy_
signifie _frère_, et est aussi un terme honorifique ; _tou_n-_bâcy_ est
équivalent à _demeure des princes frères, demeure des jeunes princes_.]
[Note 252 : Les _Mahas_, ou mieux _Mahhas_, car le nom est écrit avec un
_hhâ_ en arabe, sont une tribu des Barâbras, à l’est du désert de
Sélymeh et en deçà de Dongolah.]
[Note 253 : Obéid des cartes. Il faut prononcer Ibéiid, en faisant bien
sentir les deux _i_.]
[Note 254 : Le mois de moharrem, premier mois de l’année musulmane,
correspondit cette année au mois de janvier 1843.]
[Note 255 : Ces mots servent de rectification à la conjecture émise
précédemment sur l’âge d’Abou-Madian. Quant à la mort de son père, le
sultan Abd-el-Rahmân, elle est postérieure à l’époque indiquée plus
haut : le général en chef de l’armée d’Orient correspondait encore avec
lui le 24 messidor an VII (12 juillet 1799).
J.—D.]
[Note 256 : Voy. ce qui a été dit ci-dessus, p. 155.]
[Note 257 : M. P. semble ici ne pas faire de distinction entre les
_noirs_ du Dârfour et les _nègres_ : cette distinction doit être
observée, d’autant qu’il y a, dans l’Afrique orientale, de vrais nègres,
les Chankalas.
J.—D.]
[Note 258 : Abou-Madian prononce tantôt _Fadhl_, et tantôt _Fodhel_.]
[Note 259 : Nous exposerons, dans le voyage au Dâr-Ouadây, la manière de
lever les troupes, le genre de tactique suivi, et nous indiquerons les
espèces d’armes en usage.]
[Note 260 : Voy. ci-dessus ce tableau, p. 154. Il y a à modifier le
chiffre d’Oum-Baaoudhah, de 50 en 30.]
[Note 261 : Cette opinion semble confirmée par la population si dense et
si compacte que M. d’Arnaud a rencontrée sur les rives du Nil-Blanc.
J.—D.]
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
* * * * *
J’ai rassemblé ici les digressions et observations qui ralentissaient le
récit du voyageur, et qui pouvaient être considérées comme des hors
d’œuvre, bien qu’elles ne soient pas dépourvues de quelque intérêt, et
qu’elles retracent un des caractères des livres arabes.
Je place encore dans ces notes les remarques nécessaires pour éclaircir
certaines habitudes et certaines croyances qui nous sont étrangères et
qui pourraient ne pas être comprises par tous les lecteurs.
Enfin, on trouvera ici les explications littérales de plusieurs
citations arabes et fôriennes dont l’objet peut être curieux pour ceux
qui auraient l’intention de voyager dans le Soudan oriental.
PERRON.
NOTE A, PAGE 12.
L’imâm Aly a dit : « La pauvreté est un mal des plus terribles ; si je
la découvre, elle m’expose au mépris ; si je la cache, elle me tue. » On
a dit encore : « L’homme une fois devenu pauvre est regardé comme
suspect par celui qui se fiait à lui. Il est homme de mal pour qui il
était homme de bien. Qui l’accueillait, le rebute ; qui l’aimait, le
prend en aversion. » De là ce vers :
« Que ma fortune s’éclipse, plus d’amis à mon secours. Que je sois
riche, tous me reviennent amis. »