par la réunion de ce qui reste à la fin de chaque ligne, la figure qui
résulte de ces restes, on recommence sur quatre nouvelles lignes de
fossettes tracées comme les premières, au hasard et sans compter. On
extrait, par le même procédé, une seconde figure, qu’on pose, en
l’extrayant, à gauche de la première. D’une troisième collection de
quatre lignes de points ou fossettes tracées aussi au hasard sur le
sable, on retire encore une troisième figure qu’on pose aussi à gauche
de la seconde. Enfin, d’une quatrième série de quatre lignes de
fossettes, on obtient, toujours de la même manière, une quatrième
figure, qu’on place à son tour à gauche de la troisième. Mais dans tous
les comptes, mouvements et tracés, il faut toujours aller de droite à
gauche ; il n’y a que pour la pose des quatre lignes premières, qu’on
trace _au hasard_ pour chaque opération nouvelle, qu’on va de gauche à
droite.
En opérant successivement sur quatre collections de quatre lignes
primitives de fossettes, on obtient quatre figures dont chacune
représente nécessairement une des seize dont parle le cheykh. Ces quatre
figures, écrites, comme nous venons de le dire, à côté l’une de l’autre,
sont ensuite soumises à une nouvelle opération. Supposons que ces quatre
figures soient les suivantes : 1, 2, 3, 4.
[Illustration]
On en extrait d’abord deux autres figures, 5,6, de cette manière-ci : On
compare ces quatre premières figures, deux par deux, et ligne après
ligne ; puis on écrit au-dessous des deux figures qu’on compare, et vis-
à-vis de leur espace de séparation, le plus petit nombre de points que
présente l’une ou l’autre des deux que l’on compare. Ainsi, on prend le
point du sommet de nos deux premières, et comme elles n’ont chacune
qu’un point, on marque un point à la place qui est sous le 5. On prend
ensuite les sommets des figures 3 et 4, et on trace le plus petit nombre
de points de ces deux sommets, c’est-à-dire un point sous la place
indiquée par le 6. On passe à la seconde ligne de points des quatre
premières figures, et, comme les deux premières de ces figures ont
chacune deux points à leur seconde ligne, et que le moindre de ces deux
est deux, on trace horizontalement deux points sous le premier point qui
est déjà au-dessous du 5. Dans les deux figures 3 et 4, comme chacune
d’elles à un point seulement à sa seconde ligne, on en pose un sous
celui qui est déjà sous le 6. On passe à la troisième ligne des points
des quatre figures 1, 2, 3, 4, et comme la première et la deuxième ont
chacune deux points, et qu’on trace toujours le moindre nombre de ces
points, il faut alors poser sous les trois points premiers du 5, deux
autres points à côté l’un de l’autre. Par le même procédé, on a un point
à poser sous les deux qui sont déjà placés sous le 6. Enfin, on agit sur
la dernière ligne de points des quatre figures, et d’après la manière
que nous venons d’indiquer, nous avons pour extrait dernier des deux
premières figures, un seul point que nous posons sous les cinq qui sont
placés au-dessous du 5 ; et pour les deux figures 3 et 4, leur ligne
d’en bas donne à poser deux points que nous plaçons sous les trois
points déjà présents sous le 6.
Nous avons donc extrait deux nouvelles figures, 5 et 6. De ces deux
nouvelles figures on en extrait une dernière par le même procédé qu’on a
suivi pour obtenir les figures 5 et 6. Dans le cas supposé ici, la
figure dernière arrive à être la figure 7, c’est-à-dire la première des
seize, ou le _tarycah_. C’est cette figure finale sur laquelle se donne
l’interprétation divinatoire.
Lorsque le cheykh m’expliquait le procédé d’extraction des figures du
_dharb el-raml_, le cheykh Aly-el-Adaouy, un des réviseurs des
traductions à l’École de médecine, entra chez moi. Ce cheykh, menacé
d’être dépouillé de son emploi, venait me prier d’intercéder pour lui
auprès du ministre de l’instruction publique. Il aperçut sur un papier
plusieurs _figures_ qu’avait extraites mon cheykh El-Tounsy. Aly-el-
Adaouy nous demanda ce que signifiaient ces divers groupes de points ;
nous lui dîmes : « Ce sont des figures de divination. — Eh bien ! reprit
le cheykh Aly-el-Adaouy, cherchez donc à me prédire ce qui va m’arriver,
faites-moi connaître si je garderai ou non ma fonction à l’École de
médecine. — Voilà plusieurs figures, dit le cheykh El-Tounsy ; prononce
le nom de Dieu ; récite le _Fathah_ (sourate d’introduction du Coran),
et pose ensuite le doigt sur une de ces figures. » Le cheykh Aly-el-
Adaouy suivit la prescription, et mit le doigt sur une des figures ;
c’était celle de l’_idjtimâ_, la cinquième. Et de suite le cheykh El-
Tounsy annonça à son confrère le succès de mes démarches. Le lendemain,
j’allai au ministère. Le cheykh Aly-el-Adaouy était déjà rayé du
personnel de l’École. Je parlai au ministre. Deux jours après, nous
sûmes que le cheykh était rendu à ses fonctions. — Nous avons beaucoup
ri de la puissance prophétique des devins. Mais mon cheykh, malgré toute
son intelligence, a grande foi dans les données de la science
divinatoire. Au reste, il n’y a pas bien longtemps que cette crédulité a
cessé en Europe, où l’on est plus avancé de deux siècles qu’en Orient ;
encore n’est-elle éteinte qu’en partie.
P.]
APPENDICE
PAR LE TRADUCTEUR DU VOYAGE.
* * * * *
Le sultan Abou-Madian ; son histoire ; son émigration du Dârfour au
Kordofâl ; les dangers qu’il courut. — Son arrivée au Kaire. — Promesses
de Mohammed-Aly-Pacha. — Abou-Madian retourne au Kordofâl, puis revient
au Kaire. — Son voyage à Alexandrie. — Expédition du Dârfour. — Portrait
d’Abou-Madian. — Aperçu statistique de la population du Darfoûr. —
Retards de l’expédition.
Les notions que je vais donner sont un complément que je crois devoir
ajouter au voyage du cheykh el-Tounsy. Elles ont trait aux préparatifs
de l’expédition égyptienne qui se prépare, et à l’histoire d’Abou-
Madian, que cette expédition a pour but de substituer au sultan fôrien
actuel.
Pour ce qui regarde l’histoire d’Abou-Madian, tout ce que je raconte, je
l’ai recueilli dans les nombreuses conversations que j’ai eues au Kaire
avec ce prince[249].
Je reçus plusieurs fois chez moi _Sa Majesté_ fôrienne, qui, dans toutes
ses relations et ses manières, était pleine d’affabilité, chose assez
ordinaire chez les rois déchus. Très-souvent aussi, je fus reçu chez
Abou-Madian, et, plus d’une fois, sans façon, le cheykh El-Tounsy et moi
nous nous assîmes à sa table, et nous partageâmes, de pair à compagnon,
son simple souper.
C’est alors que, dans nos causeries arabes, nous parlions du Dârfour,
des habitudes fôriennes, des divisions et des productions territoriales
du pays, des circonstances qui avaient décidé Abou-Madian à fuir, des
dangers qu’il avait courus, des avantages qu’il avait recueillis de ce
malheur providentiel ; c’est alors que je lui répétais, avec le cheykh,
que le Ciel l’avait conduit en Egypte pour l’instruire, pour l’éclairer,
pour lui présenter l’aspect d’une civilisation naissante, qu’il devait
travailler à introduire parmi les Fôriens. La dernière fois que je vis
Abou-Madian, quelques jours avant son départ du Kaire, je lui rappelais
encore cette pensée. « Il me semble certain, lui disais-je, que, grâce
au secours de Mohammed-Aly, tu reverras Tendelty, et que tu y seras
salué sultan. Mais rappelle-toi bien que ces graves événements
n’arrivent pas dans le monde pour l’avantage d’un seul ; que Dieu ne
permet pas le sacrifice de la vie des hommes qui vont périr en ton nom
et à cause de toi, pour que tu règnes ensuite occupé de toi seulement.
Ton frère n’a pas succombé lors de ta fuite, pour qu’une fois rendu au
sultanat, tu restes indifférent à l’amélioration de ton peuple. Tout
paraît préparé providentiellement afin que tu ouvres au Soudan la porte
de la civilisation. Tu as une belle destinée, ne l’oublie jamais. »
Abou-Madian a une intelligence remarquable : il comprit mes paroles, et
c’est dans le courant de la conversation qu’il nous jura d’en occuper
sérieusement sa pensée. Et alors je lui dis, en riant, comme je le crus
nécessaire, dans ses idées de castes : « Dès que tu seras assis sur le
siége de ton père, le pieux Abd-el-Rahmân, aie recours encore à
Mohammed-Aly. Choisis, parmi les enfants des personnes de ta suite,
vingt à trente sujets des plus intelligents, qui parlent l’arabe, et
envoie-les en Égypte recevoir l’éducation qu’on y dispense dans les
écoles. Le vice-roi, j’en suis certain, les traitera avec générosité.
Content de te voir, en cela, prendre sa trace, il les élèvera, et en te
les rendant hommes instruits, il te fera le plus beau présent qu’un roi
puisse faire à un autre. »
Quand j’allai chez Abou-Madian pour ma visite d’adieu, quelques jours
avant son départ, il me rappela nos conversations et les idées que le
cheykh et moi lui avions communiquées.
Maintenant, avant de donner quelques indications sur l’expédition du
Dârfour, je vais raconter l’histoire d’Abou-Madian depuis sa fuite
jusqu’aujourd’hui. Les détails et toutes les circonstances de ce récit,
recueillis, comme je l’ai déjà dit tout à l’heure, de la bouche d’Abou-
Madian, nous ont été maintes fois confirmées, au cheykh et à moi, par
les marchands du Kordofâl et du Dârfour, qui viennent en assez grand
nombre au Kaire.
Abou-Madian, dont le nom entier est Mohammed-Abou-Madian, fils du sultan
Abd-el-Rahmân-el-Yétim, est frère du sultan Mohammed-Fadhl[250].
Laissé orphelin à l’âge de six mois, il fut élevé dans l’obscurité du
harem ; nul ne sut, pour ainsi dire, qu’il était au monde. Le cheykh,
pendant son séjour au Dârfour, n’entendit jamais parler de lui, ni de
son plus jeune frère ; outre Mohammed-Fadhl, Abou-Madian avait deux
autres frères ; le plus jeune, dont je ne me rappelle plus le nom, était
plus âgé que lui de deux ans et demi seulement.
Mohammed-Fadhl, pendant plusieurs années, parut prodiguer à ses trois
frères tous les soins d’une tutelle attentive. Mais lorsque ses fils
furent grands, il voulut leur assurer le sultanat, et couper court à
toute concurrence possible de la part de leurs oncles. Pour l’exécution
de son système de précaution, il commença par faire assassiner Mohammed-
Boukhâry, le plus âgé de ses trois frères. En même temps, il fit
entendre aux deux autres qu’ils eussent à prendre garde de s’exposer à
subir le même sort.
Les deux jeunes princes habitaient Toun-Bâcy, séjour ordinaire des fils
des sultans ; Toun-Bâcy est une réunion de plusieurs souktâyeh
élégantes, à l’est de Tendelty, dont elles ne sont éloignées que de
quelques centaines de pas seulement[251]. Abou-Madian et son jeune frère
étaient soumis à une surveillance incessante. Ils ne pouvaient, sans
permission, s’écarter de leur demeure ; sinon, ils eussent été dénoncés
immédiatement au sultan ; et une fois pris en flagrant délit, leur
jugement et leur condamnation n’eussent pas entraîné une longue
procédure. Soumis évidemment à la même destinée que Boukhâry, ils se
concertèrent pour échapper au danger qui chaque jour les menaçait, et
ils mirent à profit la première chance de salut.
Une de leurs sœurs était fiancée à un fils d’un de ses oncles maternels.
Lorsque l’époque fixée pour le mariage approcha, Abou-Madian et son
frère demandèrent à Mohammed-Fadhl de leur permettre d’aller dans les
campagnes voisines de Tendelty, afin de faire rassembler les bœufs et
les moutons qu’on devait égorger pour les repas de noces, et de préparer
tout ce qu’exigeait la célébration des fêtes nuptiales. Le sultan,
préoccupé alors de ce mariage et de l’appareil qu’il voulait donner à
cette cérémonie, accorda aux deux princes la permission qu’ils lui
demandaient, et leur confia même le soin de tous les préparatifs
nécessaires.
Abou-Madian et son frère se chargèrent donc de cette commission ; le
jour même, vers trois heures après midi, ils montent à cheval, et,
accompagnés de quelques affidés et de quelques esclaves, ils sortent de
Tendelty ; ils s’acheminent du côté des villages, au sud de la ville, et
ils continuent dans cette direction jusqu’au coucher du soleil.
A la tombée de la nuit, ils tournèrent à l’est, et, pressant rapidement
leur course, ils prirent route du côté du Gauz. Ils voyagèrent toute la
nuit..... Au lever du jour, ils étaient arrivés chez des Arabes bédouins
campés dans les plaines : c’étaient des Bény-Djerrâr stationnés vers le
Toouycheh. Les principaux de la tribu se rassemblèrent en un instant
auprès des fugitifs, leur demandèrent quel était le but de leur voyage,
les traitèrent avec honneur, et leur offrirent leurs services. Les deux
princes déclarèrent aux Bény-Djerrâr qu’ils fuyaient la jalousie
ombrageuse et cruelle du sultan, et qu’ils se retiraient au Kordofâl. —
« Retournez sur vos pas, leur dirent les Arabes ; nous nous joindrons
tous à vous, et nous vous formerons une troupe nombreuse ; nous courrons
tomber à l’improviste sur Tendelty, sur le sultan, et nous vous rendrons
l’héritage de votre père. Comptez sur nous ; nous vous sommes dévoués
sans réserve. »
Nos deux fugitifs, se défiant de la sincérité de ces protestations,
remercièrent les Bény-Djerrâr de leurs offres généreuses. « Que Dieu
vous récompense de vos intentions bienveillantes ! dirent les princes.
Laissez-nous continuer notre route ; donnez-nous seulement quelques
cavaliers pour protéger notre fuite en cas d’accident, et nous servir de
guides jusqu’à ce que nous soyons en lieu de sûreté. » En quelques
instants cent cavaliers furent réunis, et partirent comme escorte avec
Abou-Madian et son frère.
La troupe voyagea deux jours sans rencontre. Le troisième, en traversant
quelques hameaux situés sur l’extrémité des frontières du Dârfour, les
princes furent reconnus ; un habitant d’un des hameaux se mit à dire, en
voyant le frère d’Abou-Madian : « Voilà le fils du sultan Abd-el-
Rahmân. » Le jeune prince entend ces paroles, se précipite sur l’homme,
et l’abat d’un coup de sabre. Soudain la foule s’ameute, on crie au
meurtre, on s’anime, on insulte, on repousse l’escorte du prince. Abou-
Madian était alors à distance avec quelques cavaliers ; il accourt,
pénètre à travers la foule, et s’efforce d’arrêter la lutte qui
s’engage. Il éloigne son frère, blâme son imprudence, l’accuse
d’injustice et de brutalité, et tout en paraissant approuver les
réclamations et le désir de vengeance des offensés, il entraîne peu à
peu sa troupe et l’écarte des habitations. Une fois en plaine, il fait
hâter le pas et gagne le large.
Conservant leur pensée de vengeance, les habitants du hameau dépêchent
de suite à Tendelty un homme d’entre eux, qui court en toute hâte
annoncer à Mohammed-Fadhl que les deux princes se sont enfuis du Dârfour
et se dirigent du côté du Kordofâl.
Le sultan, à cette nouvelle, envoya de suite à la poursuite des fuyards
un corps de troupes à cheval sous les ordres d’un de ses affidés, appelé
Torfiggéh. Les troupes partirent, marchèrent jour et nuit à marches
forcées, et dépistèrent les deux princes et leur escorte dans le désert,
à quelque distance au delà des frontières du Dârfour. Torfiggéh se
dirige droit sur eux, les atteint et les attaque avec fureur. La lutte
s’engage ; le frère d’Abou-Madian s’élance sur Torfiggéh, et d’un coup
de sabre lui crève un œil : Abou-Madian, d’un autre coup, le renverse
mort.
Les Fôriens virent tomber leur chef sans oser le défendre ; car c’est
une loi que nul ne peut s’armer pour combattre qui que ce soit de la
famille du sultan. Tout Fôrien qui tue un individu du sang royal, soit
contre sa volonté et par hasard, soit pour sa propre défense, ou même
par ordre, doit être mis à mort. Ainsi le fellâh égyptien qui, par
permission d’Abd-el-Rahmân, frappa d’un coup de fusil le khalife Ishâc,
après la journée de Guerkau, reçut la récompense que lui avait promise
le sultan ; mais plus tard il fut tué par ordre d’Abd-el-Rahmân, pour
satisfaire au principe qui consacre l’inviolabilité absolue du souverain
et de tout membre de sa famille.
Ainsi verser le sang royal est toujours, et dans toute circonstance, un
crime que rien ne peut atténuer ni racheter. Bien plus, s’il arrive,
avec ou sans intention, qu’un des proches parents ou enfants d’un sultan
soit tué dans un bourg ou village, ou au milieu des campagnes, et que le
meurtrier reste inconnu, ou qu’il échappe aux efforts et aux poursuites
des habitants ou des voisins du lieu où le crime s’est accompli, la
vengeance est encore plus terrible ; elle veut atteindre là, et à tout
prix, le coupable, et chercher le sang de l’assassin dans le sang de
tous ceux qu’elle peut rencontrer sous ses coups. On met à feu et à sang
tous les hameaux, bourgs et villages environnants ; car il n’y a alors
qu’un grand massacre, une grande désolation qui puisse compenser le
meurtre commis et suppléer la peine encourue par l’assassin en fuite.
C’est en conséquence de ces principes que la troupe de Torfiggéh le
laissa sous les coups des deux princes sans que nul osât lever le bras
ou faire un pas pour le défendre.
Les Fôriens, se voyant sans chef, se dispersèrent et prirent la fuite.
Mohammed-Fadhl avait fait suivre presque immédiatement cette première
troupe par une autre troupe plus nombreuse. Il avait prévu les chances
d’une résistance vigoureuse dans une première rencontre, où l’escorte
des deux fugitifs, encore entière et décidée à se bien défendre,
pourrait d’abord avoir raison des agresseurs ; il avait pensé aussi que,
prenant la piste des fuyards sur plusieurs points, ses troupes seraient
plus sûres de lui apporter sa proie. Toutefois, il n’avait dévoilé qu’au
chef de chacune de ces deux troupes quel était le but de leur départ
précipité ; il craignait que quelque ami dévoué d’Abou-Madian et de son
frère ne se hâtât d’aller les prévenir du danger qui les menaçait, et ne
fit ainsi échouer toute poursuite.
Les soldats fôriens en fuite rencontrèrent bientôt les cavaliers qui
venaient derrière eux ; ils se réunirent tous ; quelques heures après,
les princes et leur escorte virent tout à coup déboucher à distance une
nuée de Fôriens qui se dirigeaient sur eux. Après la victoire, les Bény-
Djerrâr et leurs protégés s’étaient éparpillés sur un espace assez
étendu ; ils cherchaient de l’eau et ils s’étaient égarés sans pouvoir
en trouver. Toutefois, ils s’étaient rapprochés du Kordofâl, et ils n’en
étaient qu’à deux jours et demi de chemin, lorsqu’ils découvrirent les
Fôriens. Ils étaient encore alors dispersés çà et là par groupes,
toujours occupés à chercher de l’eau.
Les Bény-Djerrâr, considérant le nombre de leurs ennemis, ne jugèrent
pas à propos d’attendre la chance d’une lutte trop périlleuse ; et ne
voulant pas que leurs fatigues demeurassent sans profit, ils se payèrent
aux dépens de leurs protégés ! ils s’emparèrent des chameaux qui
portaient les hardes et les provisions, et prirent le large. Après cette
trahison, les deux princes, se voyant seuls avec les quelques hommes qui
les avaient accompagnés à leur sortie de Tendelty, et avec quelques
chameaux de course que montaient deux ou trois de ces hommes, songèrent
à se dérober aux recherches de la cavalerie fôrienne. D’abord, les Bény-
Djerrâr, sans le vouloir, lui donnèrent le change, en faveur de la
petite troupe abandonnée. Les deux princes et leurs compagnons gagnèrent
alors de l’espace, et, se glissant entre les monticules et les
ondulations des sables, ils échappèrent aux regards de l’ennemi.
Ils pressaient leur fuite... mais ils étaient épuisés de fatigue et de
soif ; leurs chevaux étaient harassés. Après plusieurs heures de course,
ils s’arrêtèrent... Soudain, la cavalerie fôrienne paraît et se
précipite sur eux avec une telle impétuosité, que le frère d’Abou-Madian
est fait prisonnier et enlevé en un clin d’œil. Heureusement, Abou-
Madian, cette fois encore, était éloigné de sa petite troupe ; tourmenté
par la soif, et cependant toujours attentif, toujours sur le qui-vive,
il ne s’était pas arrêté un seul moment. Il revenait près de ses
compagnons, lorsqu’il aperçut les cavaliers fôriens emmenant son frère
prisonnier et emportant le peu de bagage qu’ils lui avaient trouvé, à
lui et à sa suite. Abou-Madian se cacha d’abord ; ensuite, tournant à
l’opposé des Fôriens, il plongea dans le désert aussi rapidement qu’il
lui fut possible.
Les cavaliers fôriens, tout occupés du prince qui leur tombait sous la
main, avaient fait peu d’attention à ceux qui étaient avec lui, et en
avaient laissé échapper plusieurs ; parmi eux était le fakyh Mohammed-
el-Mahacy, ou le Mahacide[252].
J’ai vu souvent au Kaire, chez Abou-Madian, le fakyh Mohammed. Uni au
prince par une amitié sincère, et qui date presque de leur enfance, il
ne l’a jamais quitté. Sa physionomie, d’un noir un peu moins foncé que
celle d’Abou-Madian, est pleine d’animation et d’énergie ; son œil vif
et pétillant annonce une intelligence rapide, une activité infatigable,
un caractère fier et sévère, une nature pleine de feu et d’audace. C’est
la plus expressive figure noire que j’aie jamais vue.
Abou-Madian, seul au milieu du désert, fut bientôt obligé de s’arrêter.
Son cheval haletant, brisé de fatigue et de soif, n’avait plus la force
d’avancer. Abou-Madian descendit, le laissa, et continua sa marche à
pied. Il alla ainsi, sous l’œil de Dieu, jusque vers la chute du jour.
Il était presque nuit close lorsqu’il fut rencontré par le fakyh
Mohammed, monté sur un chameau de course. Le fakyh, ayant reconnu Abou-
Madian, s’approcha de lui, descendit de son chameau, et le fit monter au
prince.
Quelques instants après, ils avisèrent un Arabe bédouin : ils allèrent à
lui, et lui promirent de le récompenser, s’il voulait leur servir de
guide, et les conduire en un lieu où ils pourraient boire. L’Arabe
accepta ; ils marchèrent une grande partie de la nuit. Ce ne fut que le
lendemain matin, à l’aube du jour, qu’ils arrivèrent à un endroit où ils
trouvèrent de l’eau et se désaltérèrent. Ils se reposèrent quelque
temps, puis se remirent en route.... Le troisième jour ils étaient sur
les terres du Kordofâl.
Abou-Madian expédia de suite un envoyé au gouverneur égyptien qui était
à _Ibéiid_[253], pour lui annoncer qu’un fils d’un sultan du Dârfour
venait se réfugier au Kordofâl, et lui demandait asile et protection. Le
gouverneur envoya de suite un certain nombre de soldats pour escorter le
prince, et l’accompagner jusqu’à Ibéiid, avec les honneurs dus à son
rang ; à son entrée dans la capitale du Kordofâl, le gouverneur le fit
saluer de plusieurs coups de canon.
Peu de temps après son arrivée à Ibéiid, Abou-Madian apprit que son
jeune frère avait été conduit à Mohammed-Fadhl, qui lui avait fait
crever les yeux.
Abou-Madian reçut ensuite de Fadhl une lettre dans laquelle il
l’engageait à rentrer au Dârfour, et lui promettait, après les plus
belles protestations d’amitié, de le traiter avec toute la bienveillance
d’un frère. Abou-Madian refusa de retourner au Dârfour ; il savait ce
qu’il avait à craindre de la perfidie et de la cruauté de Mohammed-
Fadhl. L’émigration d’Abou-Madian eut lieu en 1249 de l’hégire (ère
chrétienne, 1833).
Immédiatement après l’arrivée de ce prince à Ibéiid, le gouverneur du
Kordofâl écrivit à Mohammed-Aly et lui demanda ce qu’il devait faire du
sultan réfugié. Mohammed-Aly donna ordre de l’envoyer en Égypte.
Abou-Madian partit dans le mois de redjeb 1250, il arriva au Kaire. Il y
était depuis quelques mois seulement, lorsque le pacha lui fit dire de
retourner au Kordofâl, lui promettant qu’il lui enverrait bientôt des
troupes, le vengerait de Mohammed-Fadhl, et le ferait rentrer en
possession du sultanat du Dârfour. Abou-Madian, plein de confiance dans
ces paroles, se rendit au Kordofâl.
Les relations diplomatiques de l’Égypte avec les puissances européennes
occupèrent alors toutes les pensées du pacha, et lui firent, pour un
moment, suspendre l’exécution de ses promesses.
En 1254 (1838), le pacha fit un voyage au Fâzoglou. Abou-Madian en fut
informé, et alla à la rencontre de Mohammed-Aly. Il se présenta à lui,
et lui parla de l’expédition du Dârfour. — « Ce que je t’ai promis, lui
dit Mohammed-Aly, je le ferai. Trouve-toi au Kaire à mon retour du
Fâzoglou ; il te sera utile de voir l’Égypte mieux que tu ne l’as vue. »
Le pacha continua son voyage, visita les mines du Fâzoglou ; il était
déjà de retour au Kaire depuis près de deux mois, lorsque Abou-Madian y
arriva. Le prince fôrien se présenta, et Mohammed-Aly, qui l’accueillit
avec bienveillance, lui fit assigner une maison pour demeure ; il
ordonna qu’on eût soin de lui fournir tout ce qui lui était nécessaire,
et lui alloua une pension mensuelle.