Le cheykh fakyh Mèdèny m’a certifié la véracité du fait que voici. « Le

sultan du Barnau avait pour kateb[243] un homme renommé pour sa piété et

sa crainte de Dieu. Le premier vizir vint un jour le trouver, et lui

ordonna, au nom du prince, d’écrire une lettre dont il lui indiqua le

contenu. L’écrivain refusa d’obéir : « Je n’écris, dit-il au vizir, que

sur l’ordre direct et immédiat du prince, ou sur une indication revêtue

de caractères et de signes qui me garantissent que l’ordre qui m’est

transmis est véritablement selon la volonté de mon maître. » Le vizir va

porter au sultan la réponse du kâteb. Celui-ci est appelé auprès du

prince, qui lui dit : « Je te permets, toutes les fois que mon vizir te

dira d’écrire quelque chose, de suivre exactement sa parole. » Le kâteb

était dépositaire du sceau impérial ; tout ce que demandait le vizir, il

s’empressait de l’écrire au nom du sultan. Un jour, le vizir lui dit

d’écrire à un _roi_ d’aller trouver certain gouverneur, de le mettre à

mort, de s’emparer ensuite de tout ce que ce gouverneur possédait de

biens, et de les envoyer au sultan avec la tête de la victime. Le kâteb

obéit ; voilà qu’un jour la grande place du palais est tout à coup

encombrée d’esclaves, de bœufs, de chameaux, de menu bétail ; au milieu

de la foule, un individu portait une tête d’homme sur la pointe de sa

lance. Le sultan étonné demande à qui appartiennent ces richesses, et de

qui est cette tête. — « C’est, lui dit-on, la tête de tel gouverneur, et

ce sont ses biens. On a exécuté vos ordres. » Le sultan déclare qu’il

n’a pas donné d’ordre, il appelle le kâteb. « Qui t’a commandé, lui dit-

il, de faire tuer ce gouverneur et confisquer ses biens ? — Prince,

c’est vous-même. — Moi ? et quel jour ? — Tel jour, votre vizir est venu

me dire d’écrire à tel _roi_, et de le charger d’aller chez ce

gouverneur, de le décapiter, de faire apporter ici sa tête au bout d’une

lance, et de vous envoyer tout ce qu’il possédait. — Je n’ai point donné

cet ordre. Comment, avec ton intelligence et ta connaissance des

affaires de mon gouvernement, as-tu pu écrire une pareille lettre sans

d’abord m’en parler ? — Prince, que Dieu agrandisse votre puissance !

vous m’avez fait appeler, il y a quelque temps, et vous m’avez dit :

« Tout ce que mon vizir te commandera d’écrire en mon nom, écris-le. Je

me suis depuis lors conformé à ces paroles, et j’ai écrit tout ce que

m’a ordonné votre vizir. — Mais, reprit le sultan irrité, je ne t’avais

pas dit d’écrire, sur la parole de mon vizir, pour des choses aussi

graves que celles-là. Je ne te mettais pas à sa discrétion pour des

ordres qui pussent me faire honte. Un ordre de mort peut-il être

signifié sans que je le prononce moi-même ? — Prince, vous n’avez fait

aucune exception, lorsque vous m’avez enjoint de me soumettre à la

parole de votre vizir. » Ces paroles augmentent la colère du sultan, il

ordonne à ceux qui l’entourent de se saisir du kâteb. Mais tous sont

arrêtés par un pouvoir invisible, personne ne peut seulement bouger,

tous ceux qui allongent la main pour le prendre voient leur main se

roidir subitement, et rester étendue, immobile, semblable à un morceau

de bois. Le sultan, ému, effrayé, dit au kâteb : « Pardonne à ces

malheureux, rends-leur l’usage de leurs mains. — Je ne leur pardonnerai,

reprend le kâteb, que si vous me dispensez désormais de rester à votre

service. » Le sultan y consent, et le kâteb rend à tous le mouvement et

l’usage de leurs mains.

La puissance mystérieuse du kâteb atteste la vérité de ces paroles du

Prophète : « Tout craint celui qui craint Dieu ; tout effraye et

déconcerte celui qui n’a pas la crainte de Dieu. »

Il faut encore placer sur la ligne des miracles de la magie ce que l’on

raconte, par tout le Dârfour, de deux peuplades qui font partie de cet

État. Tous les Fôriens assurent que les Maçâlyt et les Témourkeh ont la

puissance de se métamorphoser en diverses espèces d’animaux ; que les

Maçâlyt peuvent se transformer en hyènes, en chats et en chiens ; et que

les Témourkeh peuvent se changer en lions. Une autre chose au moins

aussi extraordinaire que ces transfigurations, c’est que les Témourkeh

soutiennent que, trois jours après leur mort, ils ressuscitent, et

sortent de leurs tombeaux pour aller dans d’autres pays se marier de

nouveau et accomplir une seconde vie.

Au Dârfour, tout le monde reconnaît que le sultan a à ses ordres une

troupe d’hommes à métamorphoses, et qu’il les envoie, comme agents de sa

part, pour traiter les affaires importantes. Cette troupe a un _roi_ qui

les commande et les dirige. On attribue à ces magiciens une puissance

extraordinaire de transformation ; on va jusqu’à dire que, lorsque l’un

d’eux se trouve dans l’embarras et sous la menace pressante de quelque

danger, lorsqu’il se voit, par exemple, sur le point d’être pris par un

ennemi, il se transforme en air ou en vent[244]. J’ai connu un _roi_ de

ces magiciens ; il s’appelait Kartab. C’était un vieillard infirme et

presque impotent, ancien soldat dans la misère, ayant à peine de quoi

vivre ; après sa mort, il fut remplacé par son fils, jeune homme d’une

corpulence énorme, d’une laideur repoussante et vivant assez à l’aise.

Il ne montait que des chevaux de race et de prix, se faisait suivre par

de nombreux serviteurs et par un cortége considérable. Je me liai

d’amitié avec lui, et je le reçus nombre de fois chez moi. Il s’appelait

Abdallah Kartab.

Un jour, dans un de nos entretiens particuliers chez lui, je parlai de

ce qu’on disait, dans le public, de ses transformations, de sa faculté

de franchir en un moment des distances de dix jours de marche, etc. Il

détourna la conversation et évita de me donner une réponse directe et

satisfaisante. Je le questionnai encore une autre fois sur sa science

mystérieuse : il se mit à sourire et me dit : « Mon Dieu ! je ne pensais

pas que tu fusses assez simple pour croire tout ce qu’on raconte à ce

sujet. » Et aussitôt il parla d’autre chose, et je le quittai ; dès ce

jour-là, il fit semblant de ne pas me connaître. Quand il me

rencontrait, il passait sans me regarder, sans paraître m’apercevoir :

de mon côté, je cessai de le fréquenter. Je ne pus jamais découvrir

d’autre motif de son indifférence et de son éloignement, que les

questions que je lui avais adressées sur les arcanes de son art.

Je suivis une fois une _ghazouah_[245] dirigée contre les Fertytes, sous

la conduite d’un autre _roi_, appelé Abd-el-Kérym, fils de Khamys-Armân.

Il avait eu, je ne sais pourquoi, à se venger de son père, qui avait été

un des premiers vizirs du sultan. Abd-el-Kérym mit son père en prison et

l’y laissa mourir. Plus tard, étant arrivé à une dignité élevée dans

l’Etat, il entreprit la ghazouah dont je viens de parler. Comme il avait

une dette envers moi, je partis avec lui pour me payer sur la capture

qu’il ferait en esclaves. Nous nous enfonçâmes dans le Dâr-Fertyt, et

nous y restâmes trois mois. Nous étions dans des lieux sans fruits et

sans légumes. Un jour, Abd-el-Kérym m’envoie chercher. J’arrive près de

lui, et je le trouve entouré d’oignons verts et de faccous ou concombres

longs. Ces légumes étaient aussi frais que s’ils venaient d’être tirés

du jardin au moment même. Je demandai à Abd-el-Kérym qui les lui avait

donnés. « — Ils m’arrivent du Dârfour, me dit-il. — Qui donc te les a

apportés ? comment a-t-on pu, de si loin, les conserver dans toute leur

fraîcheur, surtout les faccous, qui semblent être cueillis d’à présent ?

— Ils ont été transportés ici dans un instant, dans un espace de temps à

peine appréciable. Tiens ; regarde de quelle date est cette lettre. » Je

prends la lettre ; je la parcours. Elle était d’un de ses amis qui était

au Dârfour, et la date était du matin même du jour. Je restai étonné,

stupéfait. — « Ne sois pas si surpris, me dit Abd-el-Kérym. Nous avons

des hommes du Témourkeh qui ont la faculté de se transformer comme il

leur plaît, et qui, en un temps très-court, se transportent aux

distances les plus grandes. — Je désirerais bien, dis-je aussitôt, que

tu me fisses voir quelqu’un de ces gens-là. — Très-volontiers. » Et, à

notre retour, lorsque nous fûmes dans le Témourkeh, nous nous arrêtâmes

près d’un village dont j’ai oublié le nom.

Nous y passâmes la nuit ; au matin, une foule d’individus vinrent saluer

le _roi_ Abd-el-Kérym. J’étais assis près de lui. Il fit à ses gens

l’accueil le plus gracieux, et donna aux principaux d’entre eux

différents vêtements assez beaux et qu’ils reçurent avec plaisir.

Lorsque nous fûmes sur le point de partir, le chef de ces Témourkeh nous

dit : « J’ai une recommandation à vous faire pour votre sûreté. Si vous

rencontrez des lions sur votre route, gardez-vous bien de chercher à

leur faire du mal, de penser à les attaquer ; car tous ceux que vous

verrez dans ces contrées sont de nos compagnons et amis métamorphosés. —

Mais, dit Abd-el-Kérym, je serais bien aise d’entendre rugir quelqu’un

d’eux. — La chose est facile, répond le Témourkeh. Et il appelle par

leur nom trois des hommes de sa suite, qui viennent aussitôt vers lui,

puis s’éloignent et disparaissent dans la plaine. Alors nous entendons

un rugissement à faire frémir, à faire bondir de peur les autres

animaux. « Ce rugissement-là, nous disent les Témourkeh, c’est celui

d’un tel ; » et ils le nomment par son nom. Un moment après, se fait

entendre un triple rugissement aussi effrayant que le premier ; et on

nous dit le nom de celui qui venait de pousser les trois rugissements.

Un autre, mais plus épouvantable que les précédents, retentit encore et

nous fait pâlir d’effroi. « Ah ! s’écrient alors les Témourkeh, c’est la

voix d’un tel ; c’est le plus terrible de nos lions. » Puis, nous vîmes

revenir nos trois prétendus lions, sous leur forme humaine. Ils

baisèrent les mains à Abd-el-Kérym, qui les félicita et leur donna

encore de nouveaux vêtements. « Eh bien ! me dit ensuite Abd-el-Kérym,

tu as vu ces Témourkeh ; ce sont ceux qui m’ont apporté les oignons et

les faccous, lorsque nous étions si loin dans l’intérieur du Dâr-

Fertyt. »

On peut ajouter à ces singularités ce qu’on raconte des diseurs de bonne

aventure, appelés _sableurs_, et de leur art divinatoire au moyen du

_plan de sable_. Ils découvrent les choses passées et inconnues à eux-

mêmes et aux autres, et ils annoncent l’avenir comme s’ils le voyaient

de leurs yeux. J’eus lieu une fois de croire aux prédictions des

sableurs ; ce fut à propos de mon voyage du Dârfour au Dâr-Ouadây.

J’étais dans un endroit qu’habitait un certain Sâlem, dont le gendre,

appelé Ishâc, était très-habile dans la _science du sable_ ; je ne

savais comment pourvoir à toutes les dépenses de mon voyage, et je me

trouvais dans le plus grand embarras. « Veux-tu, me dit Sâlem, venir

avec moi consulter mon gendre Ishâc ? nous lui ferons _frapper_ le

sable, et il nous dira ce qu’il découvrira. — Volontiers, » répondis-

je ; et nous partîmes. Nous arrivâmes chez Ishâc dans la matinée ; il

était à travailler dans ses champs. A son retour, il nous accueillit

avec bienveillance et nous fit servir à dîner. Après le repas, Sâlem dit

à son gendre : « Mon cher Ishâc, ce chérif vient tout exprès pour que tu

lui _frappes_ le sable. — Je suis tout à son service, » reprit Ishâc, et

il se mit à opérer ; ensuite il fit ses prédictions. Je n’y crus pas

d’abord ; mais, je le jure par Dieu, tout ce qu’il me prédit se réalisa

à la lettre, et comme s’il eût lu l’avenir sur les tables du destin : il

n’y eut pas un mot qui ne s’accomplît. Voici ce qu’il m’annonça : « Tu

partiras bientôt, me dit-il, pour le Ouadây, avec tous ceux qui

composent ta maison, excepté la femme de ton père : cette femme restera

au Dârfour. — Et comment veux-tu qu’elle ne me suive pas ? elle est la

plus intéressée à partir. Ce que tu me dis là est impossible. »

Mais Dieu voulut que la parole d’Ishâc fût vraie. La femme de mon père

refusa d’être du voyage ; elle réussit à nous tromper, et le soir de la

veille du départ, elle disparut, nous laissant sa fille âgée d’environ

sept ans. Au matin, nous cherchâmes cette femme ; personne ne put nous

indiquer où elle était. Nous partîmes sans elle, et nous ne sûmes jamais

ce qu’elle était devenue.

Ishâc me dit encore : « Le jour même que tu arriveras à la demeure de

ton père, au Ouadây, tu recevras une jeune esclave de telle et telle

manière. Tu ne trouveras pas ton père au Ouadây ; tu ne le reverras qu’à

Tunis. La maison de ton père a des murs rouges, car elle est badigeonnée

avec du moughrah[246]. Au Ouadây, tu auras pour monture un cheval de

prix et excellent marcheur. Le sultan du Ouadây te comblera de présents

et de bienfaits. » Tout cela se vérifia mot pour mot.

Pendant que nous étions chez Ishâc, plusieurs femmes qui paraissaient se

quereller vinrent le prier de leur _frapper_ le sable, et de leur dire

où étaient des objets qu’on leur avait volés, et qui les avait volés.

Ishâc _frappa_ le sable. « Les objets perdus, dit-il aux femmes, sont

des kharâz rouges enfilés dans un fil ; ils sont cachés sur le _rilâdj_

(traverse en bois) qui est au-dessus de la porte de telle maison. » Mais

Ishâc ne voulut pas dire quelle était celle d’entre ces femmes qui avait

détourné les kharâz et les avait cachés. On alla à la porte indiquée, et

on trouva les kharâz rouges sur la traverse.

Ishâc était vraiment extraordinaire dans ses divinations.

Voici un fait que m’a raconté mon oncle Ahmed-Zarrouc. — Pendant que mon

père (sur lui soit l’ombre des nuages de la miséricorde et de la bonté

divine !) était avec les troupes du sultan ouadâyen Mohammed-Sâboun,

dans l’expédition contre le Dâr-Tâmah, il perdit un chameau d’environ

huit ans, et qui avait toutes ses dents : ce chameau s’était égaré. Mon

père envoya à la recherche ses esclaves et ses serviteurs ; on courut

partout et longtemps, mais sans succès. Mon père n’espérait plus

retrouver son chameau.

Or, il y avait parmi ceux qui avaient suivi l’expédition un _devin au

sable_. Quelqu’un s’avisa de dire à ce devin : « Toi qui sais _frapper_

le sable, ne pourrais-tu pas deviner si le chameau d’Omar se retrouvera

ou non ? » Notre sorcier _frappa_ le sable, puis il se mit à dire : « Le

chameau est ici tout près ; allez, vous le rencontrerez dans les

troupeaux voisins. » Les esclaves de mon père se remettent en quête, et

ils trouvent le chameau agenouillé dans un troupeau peu éloigné ; ils le

firent lever et l’amenèrent à mon père.

Un chérif du Ouadây m’a raconté qu’un uléma très-versé aussi dans la

science du sable, discutait un jour avec un prétendu _sableur_ qui se

donnait pour être des plus habiles devins. « Moi, disait celui-ci, j’ai

tiré au sable la bonne fortune de tels _rois_, de tels gouverneurs de

province, et je leur ai fait telles et telles prédictions. — Eh bien ! »

dit tout à coup un des assistants, « frappe le sable, et voyons ce que

tu vas m’annoncer. » Le devin ne se fit pas prier ; il traça ses figures

sur le sable, mais il donna des présages insignifiants. L’uléma, surpris

du vague des prédictions de son confrère, examina les figures encore

visibles sur le sable, et dit à celui qui avait provoqué l’épreuve :

« Je t’annonce que demain la sultane te fera don de soixante esclaves. »

Et la prédiction se réalisa.

Je terminerai ce chapitre par quelques renseignements généraux sur la

manière de procéder aux divinations par le sable ; j’indiquerai

rapidement quels sont les tracés des figures, leurs noms, leurs sens

favorables, ou sinistres, ou variables. Les espèces des figures sont au

nombre de seize :

La première est le _taryq_, ou la _voie_, et se trace ainsi [Symbole].

Elle annonce le succès des voyages et le retour heureux des absents

attendus ; elle annonce aussi la mort de celui qui est malade, car elle

signifie qu’il prend la _voie_ du tombeau.

La deuxième figure est appelée _el-djémâàh_, _la réunion_ ; on la figure

ainsi [Symbole]. Elle est d’un présage favorable, excepté pour les

malades ; car elle annonce, dans ce cas, que les amis vont se _réunir_

pour assister au convoi.

La troisième est le _lahhyân_, le _barbu_, la _mâchoire_ ; en voici la

figure [Symbole]. Elle est toujours d’un présage favorable.

La quatrième est le _nékys_, ou le _renversé_, le _sens-dessus-dessous_,

et se trace ainsi [Symbole]. Elle est toujours de sinistre augure,

excepté pour les femmes enceintes ; elle annonce à celle-ci et leur

assure l’arrivée d’un fils.

La cinquième, l’_idjtimâ_, l’_union_, la _rencontre_, se trace ainsi

[Symbole]. Elle est d’un présage heureux pour toutes les entreprises,

excepté pour les rentrées d’argent.

La sixième, l’_ocleh_, le _croc-en-jambe_, se représente par [Symbole].

Elle annonce malheur, excepté pour les femmes qui veulent savoir si

elles sont enceintes ; elle certifie leur grossesse.

La septième est _el-atabah el-dâkhilah_, _le seuil intérieur_, et elle a

ce tracé [Symbole]. Cette figure est de présage favorable. Celui pour

qui on l’obtient du premier ou du second _khatt_ (_tracé_) voit tous ses

soucis s’évanouir instantanément ; s’il attend avec impatience et

inquiétude l’arrivée d’un absent, cet absent ne tardera pas long-temps à

venir ; s’il est dans la gêne, il se trouvera bientôt à l’aise.

La huitième, _el-atabah el-khâridjah_, le _seuil en dehors_, a le tracé

[Symbole]. Elle est signe de calamité ; elle prédit la mort d’un malade,

l’embarras et le retard dans les affaires, les contrariétés, le divorce.

La neuvième, _el-cabdh el-dâkhil_, _la poignée rentrante_, a le tracé

[Symbole], et annonce tantôt le bonheur et tantôt le malheur. Ainsi elle

promet les recouvrements d’argent, la défaite d’un ennemi ; mais elle

annonce aussi la mort d’un malade, et prononce la prison pour celui qui

est cité devant un chef.

La dixième, _el-cabdh el-khâridj_, _la poignée en dehors_, a ce tracé

[Symbole]. Elle indique l’impossibilité de reprendre ce qui vous est

échappé, la fuite des esclaves, la perte des esclaves évadés ; mais elle

annonce aussi la délivrance de ceux qui sont en prison, un départ

prochain pour un voyage, une translation en autre lieu.

La onzième est appelée _el-bayâdh_, la _blancheur_, et a ce tracé

[Symbole]. Cette figure est d’heureux augure, excepté pour les malades,

car il leur annonce le suaire.

La douzième, _el-homrah_, la _rougeur_, le _rouge_, a ce tracé

[Symbole], et signifie effusion de sang, descente d’un malade au

tombeau ; mais, à une femme enceinte, elle assure l’arrivée d’un

garçon ; elle annonce aussi qu’il vous arrivera des habits rouges, tout

comme le _bayâdh_ vous promet des habits blancs.

La treizième, ou le _gaudéleh_, le _solide_, présente ce tracé

[Symbole]. Elle est d’heureux auspice ; elle promet joie et

contentement ; elle annonce à une femme enceinte la naissance d’une

fille, et lui assure que tout lui réussira à son gré.

La quatorzième, _naky el-khadd_, _la joue nette et sans poils_, ou _le

net de joue_, est de sinistre présage. En voici le tracé [Symbole]. Elle

annonce un jeune homme, un ennemi inconnu, un prolongement de prison, la

mort prochaine d’un malade.

La quinzième, _el-nousrah el-dâkhilah_, la _victoire entrante_, a ce

tracé [Symbole]. Elle présage victoire, succès, réussite dans une

entreprise, rétablissement d’un malade, délivrance d’un prisonnier et

d’une femme enceinte.

La seizième, enfin, _el-nousrah el-khâridjah_, la _victoire sortante_, a

le tracé suivant [Symbole]. Elle promet succès et avantages, excepté en

guerre ; dans ce dernier cas, elle annonce déroute et défaite complète.

Maintenant voyons comment on procède aux opérations du _khatt_ (tracé

sur le sable) ou du _dharb el-raml_ (coup du sable[247]). On commence

par étaler à terre une couche de sable bien propre et bien net, puis on

marque dessus, avec le doigt médius, quatre lignes de points ou

fossettes, telles que celles-ci, par exemple : [Symbole] ; mais il faut

les marquer en allant de gauche à droite, au hasard et sans compter.

Ensuite on fait passer le doigt alternativement sur chaque ligne, en

sautant de deux en deux fossettes, c’est-à-dire sur la deuxième, la

quatrième, la sixième fossette, etc., de droite à gauche, et effaçant

alors la fossette touchée, excepté la dernière, qui ne doit jamais

s’effacer, même si le doigt arrive sur elle. Dans ce cas, il reste _à la

fin_ de la ligne deux fossettes à côté l’une de l’autre ; dans le cas

opposé, il n’en reste qu’une. Après qu’on a procédé ainsi sur les quatre

lignes primitives, on marque à part, et toujours à gauche des quatre

lignes, ce qui reste non touché _à la fin_ de la première ligne ; au-

dessous, ce qui reste à la fin de la seconde ; au-dessous, ce qui reste

à la fin de la troisième ; et en bas, ce qui reste de la dernière ligne.

On obtient par là une des seize figures que nous avons indiquées[248].

Si, pour opérer les manœuvres de divination que nous venons de décrire,

on n’a pas de sable, on emploie des fèves, des pois chiches, etc. On

prend une poignée de ces graines, au hasard, on les range sur quatre

lignes, à la manière des quatre lignes primitives de points _frappés_ ou

tracés sur le sable, et de deux en deux grains on enlève un grain, selon

le même procédé que celui par lequel on efface les secondes, quatrièmes

fossettes, etc. On tient compte de ceux qui restent à la fin de chaque

rang, soit qu’il y reste un seul grain ou deux grains. En un mot,

l’opération est la même que pour les points imprimés sur le sable.

Du reste, la génération des diverses figures, leurs décompositions et

compositions secondaires, leurs divers modes de production soit par le

sable, soit encore par l’emploi des lettres de l’alphabet, les relations

que ces jeux de magie ont avec les influences des astres, leurs

résultats et les conséquences qui suivent les inductions divinatoires,

tout cela est détaillé dans les traités de la _science du sable_. Je ne

m’étendrai pas davantage sur ce sujet ; ce que je viens d’exposer suffit

pour faire apercevoir, en général, les données et le degré de certitude

de cette science, et pour présenter une idée de ce que peut avoir de

curieux ce genre de consultation du sort. Et Dieu sait ce qu’il y a de

vrai.

[Note 227 : Voyez, pour les plantes indiquées dans ce chapitre, la note

II.]

[Note 228 : _Holcus sorghum_.]

[Note 229 : _Sorghum cornuum_. Ce mot, en arabe régulier, doit se

prononcer _zourah_ ; il s’écrit par un _zâl_.]

[Note 230 : En Europe, cela s’appellerait une crème.]

[Note 231 : _Mimosa nilotica_.]

[Note 232 : Canal qui traverse le Caire. Ce canal n’a au plus qu’une

vingtaine de pieds de large.]

[Note 233 : Baobab. Voyez note JJ.]

[Note 234 : Noix d’Inde, coco.]

[Note 235 : Guemmeiz.]

[Note 236 : Voyez la note KK.]

[Note 237 : Voyez note LL.]

[Note 238 : Le nom d’herboristes conviendrait mieux.]

[Note 239 : La crédulité du cheykh, au sujet des magiciens fôriens, a

besoin d’être expliquée. (Voyez, ci-dessus, la _Préface, contenant des

remarques sur la région du Nil supérieur._)]

[Note 240 : Seth.]

[Note 241 : Dans les deux partis, il n’y avait que quelques partisans

étrangers qui eussent des fusils. Les Fôriens ne se servent pas de ces

armes à la guerre.]

[Note 242 : Grand vêtement en forme de manteau.]

[Note 243 : Secrétaire écrivain.]

[Note 244 : Tous ces récits rappellent les facultés du Protée de la

Fable :

Tum variæ illudent species, atque ora ferarum,

Fiel enim subitò sus horridus, atraque tigris,

Squamosusque draco, et fulvâ cervice leæna,

Aut acrem flammæ sonitum dabit, atque ita vinclis

Excidet, aut in aquas tenues dilapsus abibit.

..... Ille suæ contra non immemor artis,

Omnia transformat sese in miracula rerum,

Ignemque, horribilemque feram, fluviumque liquentem.

(VIRGIL, _Georg._, IV, 406, 440.)

P.]

[Note 245 : _Ghazouah_, incursion dans une contrée pour faire la chasse

aux esclaves. Voy. le chapitre de la _Description de Ouârah_, etc., dans

le voyage au Ouadây.]

[Note 246 : Moughrah, sorte de pierre rouge, friable, qu’on réduit en

poudre très-fine, et dont on fait du badigeon, et même de l’encre, en la

mêlant de gomme.]

[Note 247 : L’art de frapper le sable.]

[Note 248 : Cette explication, beaucoup trop abrégée, a été complétée de

vive voix, par le cheykh, de la manière suivante.

Voyage au Darfour · 第 28 / 37 段