vert foncé. Ce qu’on appelle l’ébène est le bois de cet arbre. Lorsqu’on
enlève l’écorce fraîche, on met à découvert un bois noirâtre dont la
teinte est peu foncée ; mais, par la dessiccation, ce bois acquiert une
nuance plus franche et plus noire. La plus belle ébène est celle qu’on
retire des racines de l’arbre. L’ébénier ne se trouve pas au Dârfour ;
les Fôriens reçoivent l’ébène du Dâr-Fertyt.
Le _gôkhân_, ou _gôghân_, est aussi un arbre du Fertyt ; il porte un
fruit du volume d’une grosse noisette, d’un goût assez agréable, mais
sec et un peu coriace.
Le _gàgà_ ne s’élève qu’à une hauteur moyenne. La couleur du tronc est
rougeâtre ; ses rameaux sont peu nombreux, et portent de longues
épines ; la feuille est arrondie, profondément dentelée ; elle est
sessile, et semble être collée aux branches par sa base, tant est court
le pétiole. Le fruit du gàgà a l’aspect de celui du sorbier, mais il est
dur, sec et coriace. Chaque fruit a, je crois, quatre locules séparés
par des cloisons.
Les Fertytes, qui habitent le vaste espace situé au sud du Dârfour, et
qui sont idolâtres, ont chez eux le _ganâ_ (kanâ). Cet arbre leur
fournit un très-joli bois dont ils font des hampes de lances qu’ils
expédient au Dârfour. Presque toutes les lances des Fôriens de
distinction sont en bois de ganâ.
Parmi les plantes douées de propriétés remarquables, il y a le _kyly_,
arbre de taille moyenne, sans épines, donnant un fruit ligneux qui a la
forme de celui du sorbier, et qui, pour la couleur, ressemble à la
grenade amère desséchée. C’est ce fruit qui, infusé ou macéré dans
l’eau, donne la _liqueur d’épreuve_, pour reconnaître la culpabilité ou
l’innocence d’un accusé : nous en avons déjà parlé.
Le _châlaub_, arbrisseau à bois flexible, a ses rameaux très-nombreux,
souples et déliés ; ils s’allongent considérablement, s’entrelacent, se
serrent entre eux de manière à former un massif qui semble comme feutré.
Le fruit ressemble à la datte encore verte, mais il est sans noyau et
sans pépin. Le châlaub a un suc laiteux, légèrement visqueux, d’un goût
qui est d’abord douceâtre, puis devient âcre : il est toujours vert,
même desséché. Si, après avoir bu du _vin_ (du Meryceh, etc.), on mâche
des feuilles ou des tiges tendres du châlaub, la bouche, comme nous
l’avons déjà dit ailleurs, perd son odeur vineuse.
Le _dagarah_ est une plante herbacée qui se plaît dans les terrains secs
et durs ; les feuilles en sont petites et légèrement arrondies. Dans les
ophthalmies aiguës avec gonflement des paupières, on emploie comme
médicament le suc frais des feuilles du dagarah. On pile ces feuilles
dans un mortier, on presse la masse pilée, et on en fait ainsi tomber le
suc dans l’œil malade. Par cette médication répétée matin et soir
pendant trois jours de suite, la guérison est certaine : j’en ai fait
l’expérience sur moi-même.
Une fois, non pas lorsque j’allai visiter les monts Marrah, j’étais au
marché de Noumleh, j’eus occasion de manier du poivre ; je le tenais à
la main depuis quelques instants, quand un coup d’air me le souffla à la
figure. Je me frottai les yeux avec la main, sans penser que j’avais du
poivre aux doigts. Je ressentis aussitôt une vive douleur aux yeux ; ils
s’enflammèrent subitement et se gonflèrent. J’enfourchai alors ma
monture, et je m’éloignai. Bientôt la douleur fut telle, qu’il me fut
impossible d’avancer. Je m’arrêtai au premier village, et m’abritai
jusqu’au lendemain chez une vieille femme de l’endroit. Je ne pus
dormir ; la nuit fut affreuse. Mes paupières se renversèrent,
s’enflèrent à un degré extrême ; je me crus en danger de perdre la vue.
Je ne savais à qui demander secours.
Le jour arrive ; la bonne vieille vient me trouver. Elle voit l’état de
mes yeux, elle compatit à ma souffrance ; puis elle me dit : « Ce ne
sera rien. » Elle appelle aussitôt son enfant, et lui dit : « Va au bas
de la montagne la plus voisine me chercher des feuilles de dagarah. » Sa
fille part, et reparaît quelques instants après avec une assez grande
quantité de feuilles de dagarah. La vieille prend une partie de ces
feuilles, les écrase entre deux pierres, et les réduit en une sorte de
pâte. On me tient les mains et on m’ouvre les yeux : alors, comprimant
entre ses doigts les feuilles pilées, la vieille fait tomber quelques
gouttes du suc entre mes paupières. Je me sens les yeux subitement
rafraîchis : à ce premier effet succède une vive démangeaison ; il me
semblait avoir de petits vers dans les yeux. J’avais un besoin extrême
de me frotter, mais on me tenait toujours les mains ; j’étais
impatienté, agité. Enfin la démangeaison se calma ; je m’endormis
bientôt d’un profond sommeil, et je ne me réveillai qu’à l’_asr_ (trois
heures environ après midi). Mes yeux étaient soulagés, et je ne sentais
plus aucune souffrance. Le soir, la vieille m’exprima encore dans les
yeux du suc de dagarah, et je dormis toute la nuit du plus parfait
sommeil.
Au jour, même application du dagarah ; puis mes yeux s’ouvrirent aussi
pleinement que si je n’eusse jamais eu d’ophthalmie.
Je tuai un mouton : nous fîmes le repas d’actions de grâces pour ma
guérison, et je donnai, en partant, un chevreau gras à la bonne vieille.
La plus grande partie des arbres et autres végétaux, au Dârfour, ont
leurs fruits mûrs à la fin de l’automne, ce qui correspond à la fin de
l’été en Egypte. Ainsi que je l’ai dit, notre été est l’automne pour les
peuples de ces contrées ; notre automne est leur printemps, et notre
printemps est leur été : ils ne sont d’accord avec nous que pour
l’hiver. Dès les premiers jours de l’été réel, c’est-à-dire de leur
automne, les pluies commencent, et aussitôt on fait les semailles.
Les premières pluies arrivent à l’époque des Gémeaux, que les indigènes
appellent _rouchâch_, l’aspersion. A l’époque du Cancer, les grandes
outres des nuages s’ouvrent, et les pluies tombent avec exubérance,
remplissent toutes les vallées, tous les lieux bas. Ce sont ces pluies
diluviales qui, inondant au loin les vastes espaces des régions
orientales du Soudan, produisent et propagent jusqu’en Egypte les crues
du Nil, le fleuve béni du ciel. J’en puis donner pour preuve le fait que
voici :
En 1253 de l’hégire (1837, ère chrétienne), les denrées s’élevèrent en
Egypte à un prix extraordinaire ; l’ardeb de blé (24 roub) se vendit
alors jusqu’à 150 piastres (37 francs 50 centimes), et au delà. Le Nil
était resté, cette année-là, à un niveau très-bas, et n’avait pu inonder
suffisamment les terres d’Egypte. J’aurais voulu savoir alors si quelque
chose d’analogue avait eu lieu au Soudan ; je n’eus pas moyen de m’en
assurer. Mais en 1257 (ère chrétienne, 1841, au mois d’octobre), le
grand câdy du Ouadây, le cheykh El-Délyl, arriva au Kaire[236], et il me
raconta qu’en 1253 il ne plut que très-peu au Ouadây, et que la
sécheresse et la stérilité s’ensuivirent et amenèrent la disette et la
famine, à tel point qu’on mangeait les cadavres et les chiens. Cette
concordance d’événements au Soudan et en Egypte est une preuve frappante
que les pluies du Dârfour et du Ouadây servent à alimenter
l’exhaussement du Nil. Disposition admirable, établie par l’infinie
sagesse de Dieu !
L’époque du rouchâch est aussi l’époque des vents et des orages. C’est
surtout depuis la troisième ou quatrième heure avant la nuit qu’arrivent
les grands orages ; ils sont annoncés par des vents violents et par
l’apparition, au loin, de gros nuages enveloppant tout l’horizon, qui
paraît alors d’un rouge plus ou moins ardent du côté par où menace la
pluie. C’est ordinairement de l’est, rarement du midi, que viennent ces
tempêtes ; lorsqu’elles s’avancent de l’est, elles sont précédées de
nuées de sables que le vent soulève et emporte des plaines du Gauz, sur
lequel il passe. Les orages amènent toujours de la pluie, et ne
finissent jamais sans tonnerre.
Après le rouchâch, les pluies, qui étaient modérées, deviennent
abondantes, et versent des torrents d’eau accompagnés de violents éclats
de tonnerre. Assez souvent la foudre tombe, et elle abîme tout ce
qu’elle touche. Je l’ai vue, une fois, descendre sur un héglyg, dont
elle abattit une branche énorme, s’enfoncer ensuite dans le sol et
disparaître. Une autre fois, j’ai vu la foudre frapper une hutte dont
les roseaux prirent feu à l’instant même ; un homme frappé du même coup
eut le bras brûlé, et la foudre aussitôt disparut sous terre. J’ai
entendu dire aux Fôriens que ceux qui ont sur eux du fer ne sont jamais
atteints de la foudre : ce dire est en contradiction absolue avec
l’opinion des Européens.
Pendant l’été des Fôriens, c’est-à-dire pendant notre printemps, les
trombes poudreuses et les vents, entraînant des tourbillons immenses de
poussière, troublent fréquemment l’atmosphère ; des mirages d’une
étendue incroyable se remarquent dans les plaines. Il n’est peut-être
pas de pays où les mirages soient aussi nombreux et aussi vastes que
dans ces régions du Soudan.
Les pluies les plus paisibles et les plus innocentes sont celles qui
tombent pendant la nuit, lorsque tout repose ; lors même qu’elles sont
accompagnées du bruit du tonnerre, la foudre éclate bien moins souvent
que pendant le jour.
Des arcs-en-ciel accompagnent presque toutes les averses et toutes les
pluies ; on en aperçoit parfois quatre ou cinq en même temps.
Généralement ces météores sont en forme d’arcs ; quelquefois on en voit
qui sont étendus en ligne droite.
La durée du rouchâch, ou des pluies modérées, est d’une quinzaine de
jours ; pendant ce temps on sème le doukhn et le dourah. Les plus longs
automnes, c’est-à-dire les plus longues pluies, sont de soixante jours,
sans compter les jours du rouchâch ; le terme moyen, y compris ces
derniers, est de soixante jours. Les durées moindres n’ont rien de
régulier, et varient en toute proportion ; mais quand les pluies tombent
moins de quarante-cinq à cinquante jours, il y a stérilité et disette.
Le terme au-dessous de quarante-cinq jours ne produit en réalité nul
effet, à moins que quelques averses prolongées et surabondantes ne
suppléent au nombre des jours de pluie et n’abreuvent à fond les terres,
surtout vers la fin de la saison et des semailles. L’automne qui a vu
les pluies se prolonger longtemps et abondamment, est appelé par les
Fôriens _kharyf-el-tymân_, automne jumeau, automne double, c’est-à-dire
doublement favorable aux productions de la terre.
Au Dârfour et au Ouadây, les noms des mois sont d’origine arabe, sans
aucun rapport avec les dénominations employées par les Grecs, ou par les
Coptes, ou par les peuples d’Europe ; dénominations tout à fait
inconnues au Soudan. Les Fôriens et les Ouadâyens qui ont quelque peu
d’instruction, donnent aux mois les noms arabes actuels, employés depuis
une haute antiquité : moharrem, séfer, raby-el-aouel, raby-el-thâny,
djoumâdà-el-aouel, djoumâdà-el-thâny, redjeb, cha’bân, ramadhân,
chaouâl, zou-l-câdeh, zou-l-hagueh. Mais la généralité des habitants
donne aux mois des noms qui, bien que tirés de l’arabe, sont loin du
sens primitif qu’on leur applique, et sont, pour ainsi dire, des noms
bâtards. De plus, au Dârfour et au Ouadây, on commence l’année par le
mois correspondant à chaouâl, le dixième de l’année musulmane, au lieu
de commencer par moharrem. Le mois de chaouâl est appelé _fatour_ ;
celui de zou-l-câdeh, _fatreyn_ ; celui de zou-l-hagueh, _dhahiyeh_ ;
celui de moharrem, _dhahiyéteyn_ ; celui de séfer, _ouahyd_ ; celui de
raby-el-aouel, _kérâmeh_ ; celui de raby-el-thâny, _taum_ ; celui de
djoumâda-el-aouel, _taumeyn_ ; celui de djoumâda-el-thâny, _sâyeg-el-
teymân_ ; celui de redjeb, _redjeb_ ; celui de châbân, _gossayer_, et
celui de ramadhân, _ramadhân_. Il n’y a donc que les deux mois de redjeb
et de ramadhân qui aient conservé leur nom primitif[237].
Parlons maintenant des qualités merveilleuses des plantes.
Les vertus de certaines plantes du Dârfour ont quelque chose de vraiment
extraordinaire. J’éprouve quelque hésitation à en rapporter les
exemples : j’hésiterais moins à les citer, si je pouvais directement
apporter d’autre témoignage que le mien ; car je crains, en vérité,
d’être accusé de mensonge.
Les principales propriétés de ces plantes sont dans les racines. Il y a
au Dârfour des maîtres botanistes[238], ayant même des élèves. Ils se
réunissent de temps en temps pour faire des herborisations. Ils
gravissent les montagnes, parcourent les flancs des vallées, et
arrachent des plantes afin d’apprendre à leurs élèves à les distinguer.
Ces espèces de botanistes sont appelés _morâkyn_ (_raciniers_), et
jouissent d’une certaine considération au Dârfour. Ils sont tous en
rivalité ; chacun d’eux, par jalousie de métier, veut élever sa
réputation aux dépens de celle des autres. Lorsque ces hommes ont
recueilli et ramassé leurs racines, ils les conservent dans des cornes
de bouc, de mouton, ou de bœuf.
Ils appliquent ces racines à différents emplois. Il y en a, par exemple,
pour faire réussir en affaires d’amour, d’autres pour s’attirer les
bonnes grâces de ceux dont on a besoin. Ces racines servent aussi à
composer ce qu’on appelle le _nârah_.
Quand j’étais au Dârfour, il y avait à Djédyd-el-Seyl un certain
Bakourloukou, qui s’acquit une étonnante réputation par la puissance
magique de son nârah. Quelqu’un aimait-il une jeune fille trop rebelle
et trop sévère, il allait trouver Bakourloukou, lui achetait de son
nârah, et s’en frottait la face et les mains. Puis, lorsqu’il
rencontrait sa belle, il lui passait la main sur les épaules ou sur
toute autre partie du corps ; l’amour la prenait subitement au cœur ;
elle ne pouvait plus vivre sans l’amant, et celui-ci obtenait d’elle
tout ce qu’il voulait. Et si, lors de la demande en mariage, les parents
la refusaient, elle fuyait avec l’amant, qui alors l’épousait en dépit
de toute opposition.
Celui qui avait à la Porte du sultan une affaire dont l’issue était
douteuse, allait encore à Bakourloukou, achetait de lui un morceau de
nârah, s’en frottait la paume des mains qu’il se passait ensuite sur la
face ; le sultan l’accueillait avec bienveillance et l’affaire
réussissait, quelle qu’eût été d’abord l’animadversion du prince contre
lui.
Bakourloukou obtint ainsi une renommée extraordinaire, et son nom devint
un sujet de chanson parmi les femmes. Dans une de ces chansons, se
trouvaient ces mots :
Bakourloukou ébâ
Benteyn bé-sédâ.
« Bakourloukou ferait donner — Deux filles pour un sédâ. »
C’est-à-dire : « par sa puissance magique, il pourrait faire mettre au
rabais les douaires à donner aux filles, tellement qu’un homme en
trouverait deux à épouser en ne leur donnant qu’un séda. » (Le _sédâ_
consiste simplement en dix pyks (cinq aunes à peu près) de fil de coton
pour la chaîne des tissus.)
Un jour, un individu qui avait du nârah vint me voir. Il se mit à me
vanter ce nârah comme ayant un charme irrésistible. C’était, me disait-
il, du pur Bakourloukou. Il voulait à toute force que je lui en
achetasse. « Mais, lui dis-je, le nârah est pour ceux qui trouvent des
femmes difficiles ; moi, comme tu le vois, je suis dans la fleur de la
jeunesse ; je suis dans l’aisance, et je voudrais avoir même une fille
du sultan, qu’elle ne ferait pas la rebelle ; à plus forte raison les
autres. Le nârah est encore pour ceux qui redoutent l’animadversion du
prince ; moi, je suis sans crainte de ce côté-là ; car je suis étranger,
et de plus, chérif, et je suis on ne peut mieux à la cour. Va, porte ton
nârah à qui en a plus besoin que moi. A quoi me servirait-il ? »
Les Fôriens ont aussi des racines pour les maléfices. Il y en a pour
donner la mort à un ennemi ; dans ce cas-là, on prend une racine qui ait
la propriété de faire cesser la vie ; on l’enfonce en terre, dans
l’ombre de la tête celui qu’on veut tuer, et aussitôt l’individu ressent
l’influence du charme, son cerveau s’enflamme ; il est frappé de
vertiges et n’a plus conscience de soi-même. Si on ne lui administre pas
de suite les antidotes nécessaires, il périt.
Lorsqu’on veut rendre quelqu’un impotent d’un membre, on fiche en terre
la racine convenable, dans l’ombre même du membre qu’on veut paralyser,
par exemple, dans l’ombre de la main, de la jambe ; tout à coup le
membre est pris de douleur, s’enflamme, se gonfle, et parfois même est
atteint d’un engorgement glandulaire qui ressemble au bubon
pestilentiel. Sans une prompte médication qui annule l’influence du
charme, la sensibilité nerveuse du membre s’éteint et ses fonctions
s’arrêtent.
Pour étourdir, ou pour faire vomir, on met certaines racines sur des
charbons ardents, et on reçoit la fumée de la combustion de ces racines
dans un vêtement, ou seulement dans la manche du vêtement. On plie
ensuite exactement le bout de la manche, ou le vêtement, pour y enfermer
et garder la fumée. Puis on se hâte d’aller auprès de celui à qui on
veut adresser le maléfice ; on ouvre la manche, ou toute pièce dans
laquelle on a recueilli la fumée, assez près de la figure de l’individu
pour que l’odeur et la fumée lui montent dans le nez ; et à l’instant
même il tombe à la renverse, les jambes en l’air. S’il n’est pas secouru
de suite, il reste plusieurs jours dans cette singulière position.
Enfin les Fôriens ont des racines pour frapper les individus d’une sorte
de léthargie singulière. Ces racines servent surtout aux voleurs qui en
font un fréquent usage. Ils les mettent dans des cornes ; lorsque l’un
d’eux pénètre, de nuit, dans une maison et qu’il en trouve les habitants
éveillés, il prend sa corne à racines, dans la main, en fait trois
signes du côté des gens de la maison ; alors Dieu leur ferme les
oreilles et ils n’entendent et ne comprennent rien à ce qui se passe
autour d’eux. Le voleur alors va et vient sans crainte, et fait profit
de tout ce qu’il trouve. Parfois même, il prend un mouton dans le
zarybéh, le tue, l’écorche, le rôtit, en mange, met un morceau du foie
dans la main de chacun des gens de la maison, puis vole tout, et s’en va
sans encombre. Peu à peu, les individus étourdis sortent de leur espèce
de sommeil, et se demandent l’un à l’autre quel était l’homme qu’ils
voyaient. Et chacun de répondre : « J’ai vu cet homme, mais je ne sais
pas ce qu’il faisait[239]. » On se lève, on examine, et on aperçoit que
le larron a fait butin de tout et qu’il a tout emporté. On se désole, on
pousse de grands hélas ! mais le voleur est bien loin ; il a disparu
sain et sauf. Cet emploi des puissances mystérieuses des plantes est
chose connue au Dârfour, nul Fôrien n’en révoque les effets en doute.
Une fois, je demandai au savant fakyh Mèdèny, de Fouta, frère du fakyh
Mâlik dont nous avons souvent parlé, ce qu’il pensait et croyait de ces
propriétés singulières de certaines racines. Voici ce qu’il me
répondit : « Les Livres envoyés de Dieu aux prophètes Adam, Chyth[240],
Abraham, etc., ont été enfouis dans la terre ; et Dieu a fait pousser
ces plantes aux lieux où ces Livres saints gisaient. Puis le souffle des
vents a répandu au loin les semences de ces plantes, qui plus tard se
trouvèrent ainsi disséminées en plusieurs contrées ; par la suite,
l’expérience a fait découvrir les vertus étranges qui leur avaient été
communiquées par l’Esprit divin que renfermaient ces antiques écrits. »
Pour moi, je vois, dans ces effets incompréhensibles, une œuvre
d’enchantement et de sorcellerie. Ces espèces de charmes et sortiléges
s’obtiennent encore par la force magique de certaines figures tracées de
certaines manières, et par les évocations des anges supérieurs et des
anges inférieurs ; car, parmi les faits de magie, combien n’en est-il
pas qui brisent et confondent toutes les lois ordinaires de ce monde ?
J’en rapporterai quelques exemples.
Des personnes d’une bonne foi et d’une véracité reconnues m’ont certifié
que, dans la guerre qui eut lieu entre le khalife, fils de Tyrâb, et le
sultan Abd-el-Rahmân, quelques partisans du khalife, qui étaient armés
de fusils, furent tellement ensorcelés par des gens de la suite d’Abd-
el-Rahmân, que les coups de fusil partis du côté du khalife restaient
sans force et sans effet ; que la poudre brûlait comme si elle eût été
mouillée ; que les détonations s’entendaient à peine, et que les balles,
arrivant comme mortes, ne blessaient et ne tuaient personne ; tandis que
les balles tirées par quelques individus armés de fusils, du côté du
sultan, étaient accompagnées de violentes détonations, frappaient ou
abattaient toujours quelque ennemi[241].
Lorsque le sultan Abd-el-Rahmân fut mort, et qu’on proclama l’avénement
de Mohammed-Fadhl au trône, les enfants des sultans Tyrâb, Aboul-Kâcim
et Omar, et les enfants du khalife, protestèrent contre l’investiture de
Fadhl, se mirent en état de révolte, montèrent à cheval et se
répandirent dans les provinces. Ils amassèrent une armée assez
considérable. L’abou-cheykh Mohammed-Kourrâ craignit que cette
insurrection n’amenât des conséquences désastreuses pour le pays. Il
appela le fakyh Mâlik-el-Foutâouy, et lui fit part de ses craintes.
Mâlik se chargea de lui livrer les révoltés. Kourrâ mit alors sous les
ordres de Mohammed-Delde_n_, fils d’une tante de Fadhl, une armée
imposante, et le fit accompagner par Mâlik-el-Foutâouy. Les révoltés
étaient à deux journées du Fâcher. Mâlik mit en œuvre ses moyens de
magie ; le soir, les enfants des sultans montèrent à cheval dans
l’intention d’éviter la rencontre de Delde_n_ et de ses troupes, et de
fuir plus loin de Tendelty. Mais tout d’un coup ils sont comme frappés
d’aveuglement ; ils marchent toute la nuit ; au lieu de s’éloigner du
Fâcher, ils se dirigent droit de ce côté. Delde_n_ les suivait de près ;
au jour, les révoltés se trouvent sous Tendelty. Surpris de se voir si
près de la ville, ils se troublent, s’inquiètent. Kourrâ expédie de
suite contre eux de nouvelles troupes. Serrée de près par ces troupes,
et menacée par celles de Delde_n_ qui les suivaient, l’armée des
insurgés prend la fuite et laisse presque seuls les enfants des sultans.
Ces enfants sont pris par Delde_n_ et livrés à Kourrâ, qui les fait
jeter en prison. Kourrâ se mit ainsi à l’abri de toute nouvelle
tentative de révolte, et le mal fut arrêté dans son principe ; c’est
ainsi une puissance de magie qui préserva le pays des malheurs et des
déchirements dont il était menacé par l’insurrection.
Les individus les plus renommés au Dârfour, pour les charmes et les
œuvres de magie, sont les Foullân ou Fellâta. J’en ai connu un, le fakyh
Tamourrou, auquel on attribuait, en ce genre, les faits les plus
miraculeux et les plus exagérés ; tout le monde, au reste, y croyait de
la foi la plus entière, nul n’élevait le moindre doute sur leur
authenticité, pas plus que sur la puissance extraordinaire du magicien.
Voici ce que m’a raconté à ce sujet un fakyh tout à fait digne de
croyance.
« Je fis avec Tamourrou, me dit-il, le trajet de Djédyd-Kério au Fâcher,
et ensuite je retournai, encore avec lui, à Djédyd-Kério. Le soleil
était brûlant. Tamourrou montait un chameau. Il prend son malhaf[242],
l’étale devant lui, puis le replie, et le plaçant sur ses genoux, se
met à prononcer quelque mots dessus. Ensuite il le lance en l’air, et
voilà que le malchaf se déploie, et reste étendu au-dessus de la tête de
Tamourrou, comme un parasol qui l’ombrage lui et moi, et qui semble tenu
par des mains invisibles, attentives à suivre Tamourrou dans tous les
mouvements de son chameau. C’est là un fait de magie des plus inouïs et
des plus extraordinaires. — Nous marchions donc tranquillement à
l’ombre ; tout à coup, la pluie arrive. Tamourrou dit alors au
domestique qui le suivait à pied : « Donne-moi une poignée de sable. »
Le domestique obéit ; Tamourrou prend le sable, prononce dessus quelques
paroles, puis le jette en l’air, en figurant avec la main un cercle
autour de sa tête. A l’instant même le nuage se sépare en deux, une
partie à droite, une partie à gauche ; et la pluie tombe de chaque côté
de nous, sans nous mouiller d’une seule goutte d’eau. Nous continuons
notre route, et nous arrivons à sec. »
On m’a raconté que, plusieurs fois, les Maçâlyt, dans leurs incursions
contre les Foullân leurs voisins, les avaient mis en déroute et
poursuivis longtemps dans l’intention de les exterminer ; les Foullân, à
l’aide de leurs enchantements magiques, éblouirent et troublèrent les
yeux des Maçâlyt, qui alors aperçurent à l’envers les pas de leurs
ennemis, et crurent que les Foullân venaient à leur rencontre.