Plantes du Dârfour. — Culture ; saisons ; mois. — Pluies ; orages. —

Propriétés singulières de certaines plantes. — Raciniers ou botanistes.

— Le sorcier Bakourloukou ; du nârah pour les charmes ; racines pour les

maléfices ; magie ; métamorphoses. — Anecdotes merveilleuses. — les

sorciers du Témourkeh. — Métempsycose ; hommes à métamorphoses ;

translations instantanées à de grandes distances. — Divination par

figures tracées sur le sable ; devins au sable, ou sableurs. — On me

prédit ce qui m’arrivera au Ouadây. — Procédé pour la divination par le

sable ; sens des seize figures divinatoires.

Sachez que CELUI qui échappe à ces questions : « Quand a-t-il commencé ?

où est-il ? comment est-il ? » CELUI qui est toujours pur de méfaits,

d’injustice et de tyrannie, a distribué les êtres dans le monde, a tout

équilibré, a posé chaque chose à son rang d’ordre. C’est lui qui a

distribué les rigueurs des frimas aux régions du Nord, et les violentes

chaleurs aux régions du Midi. Mais, par sa bienveillante bonté pour les

hommes, il a fait don aux peuples du Nord, de vêtements chauds, de

demeures impénétrables au froid ; et portant son œil de clémence et de

douceur sur les peuples du Midi, il leur a donné les pluies au milieu

des ardeurs de l’été. Parmi ces derniers sont nécessairement les

habitants du Dârfour ; aux jours de l’été, quand la soif s’allume par la

chaleur, d’abondantes pluies, par la grâce de Dieu bon et compatissant,

viennent éteindre les feux brûlants de l’atmosphère.

Les Fôriens, pendant leur saison d’automne, qui répond à notre été,

profitent des pluies pour faire leurs semailles. C’est probablement à

cause de ces pluies, trop considérables, qu’ils ne sèment généralement

ni blé, ni orge, ni fèves, ni lentilles, ni pois chiches. On ne trouve

pas non plus au Dârfour ni l’abricot, ni la pêche, ni les pommes, ni les

grenades, ni les olives, ni les prunes, ni les poires, ni les cédrats,

ni le limon doux, ni l’orange, ni l’amande, ni la noisette, ni la

pistache, ni la noix, ni le fruit du sorbier, etc. On y cultive le

_doukhn_, dont les Fôriens font leur principale nourriture et dont ils

nourrissent aussi leur bétail, les chevaux, les ânes, etc.[227].

Ils cultivent également le _dourah_[228], dont ils ont plusieurs

variétés. Ils appellent le dourah ordinaire du nom de _mareig_[229]. Ils

en ont une variété qu’ils nomment _azyr_ et qui est un dourah rouge ;

une autre qu’ils appellent _abou-chalaulau_, et qui est un dourah

blanc ; une troisième qu’ils distinguent sous le nom de _abou-abât_, et

qui est le dourah connu en Egypte sous le nom de _dourah-châmy_ ou

dourah de Syrie.

L’abondance des pluies ne permet de cultiver le blé que sur les monts

Marrah. On en sème aussi dans les districts de Kôbeih et de Kebkâbyéh ;

mais, comme nous l’avons déjà dit, on est obligé, dans ces deux

dernières localités, d’arroser avec l’eau des puits jusqu’à l’époque de

la moisson.

Le _doukhn_, au Dârfour, est de deux sortes : le doukhn ordinaire et le

_denby_ ou _dinby_. Le dinby est cultivé principalement sur les monts

Marrah, et seulement par les Fôriens d’origine, c’est-à-dire les Fôriens

qui ne parlent pas l’arabe. Le dinby a le grain comme le doukhn commun,

mais il est blanc au lieu d’être jaune, son épi est plus gros, et il

mûrit environ vingt jours plus tôt. On en sème peu dans les plaines. Il

est bien moins recherché que le doukhn jaune.

Quant au _dourah_, les Fôriens n’aiment que celui qui est blanc, et

encore ils n’en mangent pas beaucoup. Ils sèment peu d’_abou-abât_ ;

c’est en quelque sorte pour le seul plaisir d’en avoir au cas qu’il leur

prenne envie d’en manger ; mais ils n’en font jamais de grandes

provisions : ils le mangent fricassé.

L’_azyr_ a peu d’attrait pour les Fôriens ; il n’y a que les malheureux

qui en usent, et encore seulement lorsqu’ils n’ont rien autre chose à

manger.

Dans les étangs, et dans les endroits où l’eau séjourne quelque temps,

le _riz_ croît sans culture. Au printemps, les habitants des pays

circonvoisins vont le récolter et en font leurs provisions. Le riz cuit

au lait est pour eux un mets de régal.

Le _défreh_, ou _défrey_, a une grande ressemblance avec le riz, mais il

a le grain plus petit, un peu plus aplati, et est d’un beau blanc. Il

est préféré au riz.

Les Fôriens cultivent beaucoup de _semsem_ (sésame). Ce qu’il y a de

singulier, c’est qu’ils n’en retirent pas d’huile ; ils le mangent en

grain, et l’incorporent à un grand nombre de mets.

Le miel d’abeilles est très-abondant au Dârfour ; mais on ne retire que

peu d’avantage des rayons ; on en extrait le miel et on jette la cire.

Cependant, plus que partout ailleurs, on a besoin au Dârfour de ce moyen

d’éclairage, parce qu’ils n’ont pas l’huile de sésame, et qu’on ne

s’éclaire dans les maisons qu’avec une sorte de bois gras. Le bois est

en quantité considérable, mais on n’en prépare jamais de charbon ; on

ignore même ce que c’est que du charbon.

On sème souvent à la fois, dans les mêmes champs, des haricots, des

pastèques, du dourah. Les haricots ressemblent à ceux d’Egypte,

seulement ils sont plus gros, et approchent du volume de la fève

d’Egypte. Les pastèques sont généralement petites, et à peu près comme

celles qu’on trouve dans les plants de pastèques au bord du Nil, sur

l’arrière-saison, et qui, n’ayant pu mûrir à point, ont la chair

incolore. Celles du Dârfour, même au degré de parfaite maturité, sont

toujours petites : on en fait une très-grande consommation.

1o On les mange fraîches, comme en Egypte ; après avoir mangé la chair,

on boit l’eau qui reste dans l’écorce. On ne coupe pas la pastèque par

tranches, mais simplement en deux parties ; avec les doigts on en sépare

le cœur par morceaux.

2o On enlève l’écorce de la pastèque avec un couteau, puis on coupe la

pastèque en quatre, et on la met à sécher. On en conserve à cet état de

dessiccation une très-grande quantité ; lorsqu’on veut s’en servir, on

en pile les fragments dans un mortier de bois, et on en fait une farine

dont on prépare les _haçou_, sorte de sorbet un peu épais que l’on

appelle au Dârfour _médydéh_[230]. Parfois on mange aussi les pastèques

sèches, sans les piler ni les faire cuire.

3o On recueille des provisions considérables de graines de pastèques ;

quand on veut en préparer une nourriture, on les concasse et on en

sépare les parcelles d’écorce en soufflant dessus, à mesure qu’on agite

le tout sur une sorte de van ou de plateau. La graine, ainsi mondée, se

mêle à différents mets, ou bien sert à préparer des _médydéh_.

On sème beaucoup d’oignon, d’ail, de poivre à petit grain, diverses

variétés de concombres, et deux espèces de _couthâ_. Le _kousbarah_ ou

la coriandre, le _habb-rechâd_, sont en culture dans les terres des

environs de Kôbeih, de Kebkâbyéh, et dans les vallées de la chaîne des

Marrah. A Kôbeih et à Kebkâbyéh, on récolte aussi le _khyâr_ ordinaire,

le _faccous_ long ou concombre long, les _bâdindjân_ ou pommes d’amour,

les _melokhyéh_ et les _bâmyéh_. On trouve rarement ailleurs ces

légumes. Voici toutefois une exception pour les bâmyéh.

Entre Marboutah et le Fâcher, s’étend la grande vallée de _Kou_. Elle

est inondée en automne, par suite des pluies abondantes, lesquelles y

amènent des torrents d’eau de tous côtés ; on ne peut la traverser, à

moins de savoir parfaitement nager, car le courant y est alors

extrêmement rapide et fort. Quand cette vallée a été couverte, pendant

un certain temps, par les eaux qui ont débordé du bas-fond et ont ainsi

arrosé les plaines adjacentes aux deux rives, ces eaux opèrent leur

retraite, et peu après on voit pousser sur tout le terrain découvert une

quantité extraordinaire de bâmyéh. De tous les pays voisins, on vient

les cueillir. Chacun fait ensuite sécher sa récolte, et la met en

réserve pour s’en nourrir toute l’année.

Cette vallée de Kou s’étend à l’est, presque jusqu’aux limites du

Dârfour, à partir des monts Marrah près desquels elle commence. Les deux

rives du torrent sont bordées d’une haie de _sant_[231]. Au temps du

débordement, les eaux inondent les environs à plus de deux lieues de

chaque côté. Toutefois, çà et là, des saillies ou bancs de sable

rétrécissent plus ou moins cette étendue ; et même, en quelques

endroits, la surface est comme étranglée au point de ne pas dépasser de

beaucoup une ou deux fois la largeur du _Khalyg_[232]. Il faut environ

une quinzaine de jours pour parcourir les sinuosités de la vallée de

Kou, lorsqu’elle est inondée. J’ai plusieurs fois traversé cette vallée,

entre le Fâcher et le Marboutah ; là, elle a une assez grande largeur.

On cultive au Dârfour une sorte de fève dont la silicule se développe et

mûrit sous terre. Elle diffère totalement de la fève connue aujourd’hui

en Égypte sous le nom de fève du Sennâr. Celle-ci est grise, et celle du

Dârfour est ou rouge-clair, ou jaunâtre, ou blanche, ou couleur

chocolat.

En fait d’arbres, les Fôriens n’ont de commun avec l’Égypte que le

dattier, et encore ne le trouve-t-on guère que dans les territoires de

Kôbeih et de Kebkâbyéh, au Sarf-el-Deggâg, et aussi à Noumléh, comme je

l’ai déjà indiqué en parlant de mon excursion au petit Mont-Marrah. A

Noumléh, on rencontre des bananiers, et à Guerly, des limons acides. Les

autres arbres du Dârfour croissent naturellement sans culture.

Un des arbres les plus utiles dans les contrées du Soudan oriental est

l’_heglyg_, appelé plus régulièrement _thlyleg_. Il y en a deux

variétés, l’_heglyg jaune_ et l’_heglyg rouge_, ainsi nommée de la

couleur du fruit, qui est du volume des _bousr_ ou dattes de grosse

espèce. L’heglyg est de la taille et de la force du sycomore d’Égypte.

Ses feuilles sont légèrement ovales, son fruit a une saveur douce mêlée

d’un peu d’amertume, et une odeur qui lui est particulière. Il a une

enveloppe blanche, sorte d’écorce assez mince, et qu’on enlève pour le

sucer. Cette écorce est séparée, d’un assez gros noyau, par un

parenchyme tendre qui se détache aisément par la succion ou par le

lavage à l’eau. Le noyau est de couleur blanche, et sert de réceptacle à

une amande semblable à celle du pin, dont elle a la forme et la

blancheur ; la graine de l’heglyg est plus grosse et elle est amère. En

la laissant macérer dans l’eau deux ou trois jours, et changeant l’eau

chaque jour, on enlève à cette amande son amertume. Ainsi préparée, on

la sale, ou on la grille, ou on la fait cuire avec du miel. Quant au

fruit de l’heglyg rouge, en particulier, on en retire le parenchyme

frais et bien mûr, on le mêle avec de la gomme, et on en pétrit une pâte

qui a un goût doux-amer assez agréable. Le fruit de l’heglyg se prépare

d’un grand nombre de manières.

Nul arbre ne présente aux Fôriens autant d’avantage que l’heglyg ; on

fait usage de toutes ses parties. On cueille les jeunes pousses tendres

des feuilles pour en assaisonner les mets. Lorsqu’un individu a une

plaie vermineuse, on mâche de ces feuilles jusqu’à ce qu’elles soient en

pâte, et on applique cette pâte en guise d’emplâtre. La plaie se purge

de ses vers, se débarrasse de ses chairs putrides, et marche bientôt à

la guérison. Le fruit vert du heglyg, pilé dans un mortier de manière à

le réduire en pâte, sert pour laver les vêtements ; il fait mousser

l’eau comme du savon, et enlève les impuretés et les taches ; mais si

les vêtements sont blancs, il leur laisse une légère teinte jaune. Hors

de la saison des fruits, on se sert, pour le lavage, des racines de

l’arbre, on les pile, et l’on a le même résultat qu’avec les fruits.

Le bois de l’heglyg s’emploie pour éclairer les maisons pendant la nuit.

Il remplace assez bien nos moyens d’éclairage, car il ne donne pour

ainsi dire pas de fumée. Avec ce bois, on prépare encore des

planchettes, sur lesquelles on trace des lettres et des mots pour

apprendre à lire aux enfants. Enfin, la cendre de ce bois fournit le

_kanbau_, sel liquide ou saumure, légèrement amère, qui peut servir pour

l’assaisonnement : au Dârfour, le sel est cher et très-rare.

Le _nabk_ ou _nabg_ est de deux sortes, le _nabk arabe_ ou ordinaire, et

le _nabk karnau_. Celui-ci a le fruit plus gros et plus charnu que le

premier, et coloré d’une teinte différente ; quand il est mûr, ce fruit

est jaune ; celui du nabk arabe est coloré comme la pomme.

Les Fôriens retirent beaucoup plus d’avantages du karnau que du nabk

arabe. Ils font avec le fruit une pâte qu’on met en forme de gâteaux

ronds, et dont on se sert comme astringent dans les diarrhées. On enlève

l’enveloppe extérieure du fruit, puis on pétrit la pâte qu’ensuite on

fait sécher, et qui sert assez souvent d’aliment. On casse encore le

noyau du fruit pour en extraire la double amande, dont chaque grain est

très-petit, et a son locule à part. On fait sécher ces amandes par

insolation, puis on les fait cuire avec du miel, ce qui donne un mets

appelé _kénièknié_ qu’on mange en morceaux comme une sorte de bonbon. On

emploie les feuilles du nabk karnau contre les vers _ulcérants_,

parasites, ou vers intestinaux. Pour cela, le malade mâche ces feuilles,

et il doit avaler alors sa salive ; les vers périssent et ils sont

chassés par les selles.

Le _tébeldy_[233] est un grand arbre à tronc creux, et d’un diamètre

considérable. Il croît naturellement dans les campagnes et les plaines.

Lorsque les Arabes errants sont pressés par la soif, dans les temps de

chaleur et de sécheresse, ils vont chercher l’eau qui s’amasse pendant

les pluies dans les troncs des tébeldy, et ils s’en désaltèrent.

Le tébeldy a un fruit allongé, ovale, du volume des _kouz_ ou grands

verres en fer-blanc dont on fait usage en Égypte. Il a dans son

intérieur des graines grosses comme des lupins, et rougeâtres comme

celles du caroubier ; elles sont revêtues d’une pulpe blanche, acidule,

très-légèrement amère ; ceux dont le ventre est relâché avalent cette

pulpe, qui se mêle à la salive et a la propriété de resserrer. On en

prépare aussi une crème excellente.

Le _doulab_, appelé en Égypte _gauz-hindy_ ou _djauz-hindy_[234], ne se

trouve que dans les provinces sud du Dârfour, cet arbre y porte le nom

de _déleib_. Il atteint et même dépasse la taille du dattier, et donne

pour fruit une grosse noix qui renferme une sorte de lait excellent,

d’un goût agréable et savoureux, surtout si ce fruit n’est pas trop mûr.

Le _hommeid_ est un arbre épineux et des plus robustes. Son fruit,

blanc-jaunâtre, est d’un goût acidule agréable, et ressemble à une

grosse pomme, mais il a un noyau.

Le _daum_ ou _dâm_, connu aussi dans la Haute-Égypte, porte ici le nom

de _moucl_, qu’on prononce _mougl_.

L’_andourâb_ est un arbre de hauteur et de grosseur moyennes, dont le

fruit ressemble au _raisin de loup_, ou baie de la morelle, si ce n’est

qu’il est d’un rouge vif ; le fruit est sans noyau, d’un goût très-

agréable, et mûrit au commencement du _dèret_, c’est-à-dire du

printemps, ce qui est le commencement de l’automne en Egypte.

Le _gueddeim_ a à peu près l’aspect du grenadier ; son fruit, d’une

saveur douce et agréable, est petit, composé de deux drupes jumelles

accolées entre elles (à la manière du fruit du fusain), et couvertes

d’une pellicule rouge-clair : chaque drupe a un assez gros noyau. Je ne

connais aucun fruit auquel je puisse comparer celui du gueddeim.

Le _moukkhaît_ est un arbre de petite taille, donnant un fruit gros

comme celui du nabk ordinaire, et ayant un goût amer. Pour dépouiller ce

fruit de son amertume, on le laisse deux ou trois jours dans l’eau,

ensuite on le saupoudre de sel. On le mange cuit ; parfois on le fait

simplement sécher, après l’avoir retiré de l’eau de macération, et on le

réduit en farine, puis on en prépare sur le feu une bouillie épaisse :

c’est une ressource pour les temps où les vivres sont chers et rares.

Le _loûlou_ est à peu près de la taille et de l’apparence du noyer

(l’_arbre à œil de chameau_). Le fruit du loûlou ressemble assez bien au

marron, dont il a la couleur et la grosseur, mais avec une nuance plus

claire, et il est rond comme une noisette, tandis que le marron est

légèrement aplati : sa chair est légère et moelleuse. Cet arbre habite

l’extrémité sud du Dârfour, vers le Dar-Fertyt. Là, on extrait de son

fruit une huile qui m’a paru avoir une grande analogie, pour

l’apparence, avec l’huile dite _syrig_ (huile de sésame), et, pour le

goût, avec l’huile d’olive. Les habitants du pays l’emploient pour

s’oindre le corps et pour préparer certains mets.

Le _caroubier_ et le _figuier-sycomore_[235] se trouvent aussi au

Dârfour, mais chétifs, et n’y sont d’aucune utilité.

Les Fôriens cultivent deux sortes de _coton_ : l’un est particulier au

pays, ils l’appellent _coton arabe_ ; l’autre est un _coton indien_

qu’ils nomment _laouy_. Ces cotons leur sont d’une immense ressource ;

ils s’en font toutes sortes de vêtements ; ils s’en servent aussi comme

d’une monnaie, selon que nous l’avons dit dans le chapitre précédent.

Le Dârfour est peuplé d’une très-grande quantité d’arbres à fruits. Je

n’ai mentionné ici que les plus remarquables et les plus utiles.

L’_òchar_ est un arbrisseau dont les différentes parties s’appliquent à

divers usages ; il est de taille peu élevée, et a des rameaux abondants.

Son bois est revêtu d’un enduit gras particulier, et qui, pressé entre

les doigts, s’éparpille. La feuille est grande ; lorsqu’on la casse ou

qu’on la détache de l’arbre, elle laisse suinter une liqueur blanche,

laiteuse. Le fruit est arrondi, rempli d’une sorte de duvet ou de bourre

fine, soyeuse, tellement légère qu’elle s’envole au plus faible vent. Le

suc laiteux d’ôchar, mis sur la peau d’un animal, en fait tomber le

poil. On file l’écorce de cet arbrisseau, et l’on en retire des fils

fins comme de la soie : ce fil sert à recoudre et réparer les outres.

Celle même écorce filamenteuse sert à fabriquer des cordes pour lier les

fardeaux ; la bourre soyeuse du fruit est employée par les porteurs

d’eau pour boucher momentanément leurs outres percées.

Lorsque quelqu’un a volé un âne ou un cheval, et qu’il veut changer la

couleur de son poil, il frotte l’animal en différents endroits avec le

suc d’òchar. Le poil primitif tombe, et est remplacé par du poil blanc,

de sorte que le propriétaire de l’animal ne peut plus le reconnaître.

Toutefois, certains individus acquièrent assez d’expérience pour

distinguer la fourberie.

Le bois d’òchar est aussi léger que celui du _kafal_. J’ai vu des

Fôriens en employer le charbon pour noircir et préparer la poudre à

tirer. Au jardin botanique de l’école de médecine d’Abou-Zâbel, il y a

un ôchar. On en trouve un grand nombre dans le Sayd.

Le _hachâb_ est le gommier épineux sur lequel on recueille la gomme

arabique. Plusieurs fois j’ai pris sur cet arbre de la gomme encore

molle ; elle s’allongeait comme de la gomme élastique. Le hachâb aime

les lieux secs et sablonneux.

Le _sant_, connu encore sous le nom d’_arbre du carazh_ ou _du caradh_,

est un arbre épineux et robuste, dont le fruit est une gousse ;

pulvérisé, il constitue le carazh.

Le _kitir_ est encore un arbre épineux, à feuillage abondant ; ses

épines sont en forme de hameçon. Il sécrète aussi une gomme, mais bien

inférieure à celle du hachâb, et moins recherchée.

Le _talhh_ est de la même famille végétale que le sant ; il dépasse en

hauteur la taille de l’homme. Il a l’écorce rougeâtre, et est armé

d’épines de la longueur de fortes aiguilles. Les feuilles sont formées

de folioles très-petites.

Le _seyâl_ est à peu près de la même hauteur que le talhh ; il a

l’écorce verdâtre avec une nuance de blanc. Il porte des épines

blanches : les feuilles se composent de plusieurs petites folioles.

Le _laôt_ est un petit arbre à épines courtes, à feuillage touffu. Les

feuilles ne perdent jamais leur verdure, même en se desséchant. Quand on

enlève l’écorce du laôt, et qu’on la flaire, on lui trouve une odeur

repoussante toute particulière.

Le _kafal_ est un arbre de montagnes, et d’une taille moyenne.

Le _harâz_ est un arbre épineux d’une grosseur et d’une hauteur

remarquables. Le tronc prend un développement tel que deux hommes ne

peuvent l’embrasser de toute l’étendue de leurs bras. Son vaste

feuillage peut abriter du soleil une réunion d’au moins cent individus.

Plusieurs arbres (dont on ne mange pas le fruit) servent aux Fôriens

pour différents usages, et fournissent surtout du bois pour les

constructions. Le _sant_, par exemple, donne, comme je l’ai dit tout à

l’heure, le _carazh_ qu’on emploie au tannage des cuirs. Des grandes

branches du sant, on fait des appuis ou poteaux pour soutenir les

habitations. L’écorce du laôt sert à lier et maintenir les branchages

dont on compose les couvertures des toits. Les branches du laôt entrent

dans la composition de ces couvertures et dans celle des _saryf_ ou

clôtures qu’on élève tout près des huttes. Le kitir et le hachâb

fournissent, outre la gomme, les branchages qui, débarrassés de leurs

épines, servent à construire les _zarybéh_ ou clôtures dressées à

certaine distance des habitations comme enceinte extérieure, et aussi

comme bercail pour les troupeaux. Généralement chaque demeure a son

zarybéh à l’extérieur, et souvent chaque hutte a un saryf particulier.

Le _saryf_ représente le _tuzluk_, ou toile protectrice extérieure, qui

entoure une tente pour garantir du vent et de la poussière.

Les huttes sont presque toutes, comme que nous l’avons dit ailleurs, en

tiges de doukn. Il y en a de construites en tiges fines ou roseaux de

_marhabeib_ ; ce sont celles des riches et des grands personnages. Le

marhabeib a sa tige lisse, pour ainsi dire sans nœuds, aussi fine que du

petit jonc de nattes, d’un blanc légèrement jaunâtre, et exhalant une

odeur aromatique, surtout quand la pluie l’arrose.

Je n’ai plus que peu de chose à dire sur les végétaux du Soudan. Arbres,

arbrisseaux ou plantes, ils sont en nombre immense : il me serait

impossible d’en signaler ou d’en énumérer toutes les espèces. Qui a pu

jusqu’aujourd’hui les connaître ? Pour moi, je n’en puis indiquer que

certaines variétés, les plus connues de toutes, celles qu’on rencontre

en quelque sorte à chaque pas, et que tous les habitants de ces contrées

ont distinguées par des noms spéciaux. Et puis, lorsque j’étais au

Dârfour et au Ouadây, j’étais jeune encore, enveloppé du voile de

l’ignorance, surtout en botanique. Le long temps que j’ai passé dans ces

pays, mes courses fréquentes de tous côtés m’ont procuré l’occasion de

prendre quelques notions générales, et de savoir les noms d’un certain

nombre de plantes ; mais je suis incapable de déterminer ces plantes par

leurs dénominations et leurs caractères scientifiques. Je ne saurais

donner que des descriptions très-brèves.

Le _chaou_ est un arbre qui varie de taille ; on le rencontre,

généralement, peu élevé, c’est-à-dire ayant la hauteur de l’homme au

moins. Son écorce, dans ce cas, est d’une nuance plus verte que lorsque

l’arbre est grand. Dans les individus les plus hauts, sa nuance est un

gris de poussière tournant au blanc assez marqué. Lors de la

fructification, le chaou se garnit de fruits rassemblés en une sorte de

grappe (en ombelle renversée, ou peut-être en corymbe renversé). Les

naturels du pays mangent ces fruits ; chaque grain est du volume d’un

petit raisin, noir quand il est parvenu à maturité parfaite, mais

d’abord vert et plus tard rouge. Il a un goût douceâtre mêlé d’une

certaine saveur qui a quelque chose de répugnant. Autant que je me le

rappelle, le chaou a la feuille ovale ou à peu près, également verte en

dessus et en dessous.

Le _battoum_ est un arbre de haute taille, d’un aspect comme poudreux ;

le tronc est vigoureux et épais, et le bois dur. Les feuilles sont

petites, ovales et dentelées ; le tronc, surtout vers le bas, est

fendillé de crevasses confuses. Les fruits du battoum se groupent, comme

ceux du chaou, en sortes d’ombelles, mais les pédoncules sont plus

allongés, et le grain est plus petit. Le tronc de l’arbre dépasse en

hauteur deux fois la taille de l’homme, et les rameaux sont extrêmement

abondants.

Voyage au Darfour · 第 26 / 37 段