retirent de leur chasse un bien moindre profit que les autres, attendu
qu’ils se servent, pour appât, de la graine du doukhn, et qu’ils sont
obligés de la renouveler souvent ; ce qui est dispendieux. En effet, le
menu gibier qu’ils recherchent, tels que moineaux, veuves du cap ou
abou-mousa, etc., ne se laisse attirer que par la graine de doukhn. Ce
genre de chasse ne se fait guère que près des courants d’eau, près des
étangs ; c’est là surtout qu’afflue ce gibier, et que les chasseurs vont
habituellement planter leurs filets.
Le filet dont se servent les Darmoudy est un grand réseau carré long,
maintenu dans sa forme par quatre bâtons de bois (voy. _pl._ III, _fig._
25). Quatre pieux fichés en terre le fixent et servent à en diriger les
mouvements. Deux de ces pieux, A, B, sont plantés dans le sol tout
contre les deux angles internes du filet ; les deux au tres, C, D, sont
le double point d’attache de deux cordes suffisamment longues, qui
partent des deux angles externes. Du côté d’un des coins externes, est
une autre corde longue et solide, EE, que tient en main le chasseur F.
La graine de doukhn est répandue vers l’espace AB.
Lorsque le filet est placé, le chasseur, assis à quelque distance,
attend que les oiseaux viennent ; dès qu’il les voit rassemblés en grand
nombre et piquant les graines, il tire fortement à lui la corde qu’il a
en main et rabat son filet sur les oiseaux ; comme le réseau est à
mailles serrées, tout ce qui se trouve dessous est emprisonné, et nul ne
peut fuir ; l’oiseleur arrive et s’en empare. Si dans le nombre il y a
quelque oiseau qu’il puisse vendre plus cher que les autres, tels que
perruches vertes, perroquets, etc., il leur arrache les pennes des ailes
pour les empêcher de s’envoler, et ensuite il les met dans son
_miktel_[216]. S’il n’y a que des oiseaux ordinaires, l’oiseleur les
tue. Puis, il répand de nouvelles graines et recommence sa manœuvre.
Lors de mon séjour au Dârfour, j’eus pendant longtemps un filet avec
lequel je prenais des oiseaux sur les terrains dépendants de ma demeure,
et je me régalais souvent de ce petit gibier.
Il y a des Darmoudy qui vont, dans les montagnes, à la chasse des singes
à callosités et des singes ordinaires. J’ignore comment on s’empare de
ces animaux. On ne fait point usage au Dârfour de la chasse au fusil,
qui serait, sans contredit, la plus profitable et la plus facile.
Parmi les Fôriens riches, il en est qui achètent un esclave élevé par
des Darmoudy, et ils ne l’occupent absolument qu’à la chasse. Quand
l’esclave chasseur est laborieux et fidèle, il apporte à ses maîtres
autant de gibier qu’ils en veulent manger. J’ai vu, chez le cheykh
Mèdèny, un de ces esclaves : il s’appelait Sayd, et était déjà d’un âge
assez avancé. Le cheykh me dit que cet esclave avait pour devoir de lui
fournir de la gazelle deux ou trois fois par semaine. Cela fit naître en
moi le désir de me procurer un de ces esclaves ; mais il me fut
impossible d’en trouver à acheter un.
La chasse de la girafe et de l’autruche ne se fait guère que par les
Arabes bédouins ; tels sont surtout les Mahâmyd, les Zébédeh, les
Areygât, au Ouadây ; les Médjânyn, les Zeyâdyéh, les Bénou-Djerrâr, les
Areygât, au Dârfour. Ils chassent à cheval ces animaux coureurs, et le
plus ou moins de succès dépend du plus ou moins de rapidité des chevaux.
Lorsqu’un des cavaliers aperçoit une girafe, il s’élance à sa
poursuite ; une fois qu’il s’en est approché, il ne suit plus la trace
pied à pied, mais il la suit par le flanc ; lorsqu’il se trouve de front
avec l’animal, presque côte à côte, et qu’il a ainsi l’animal à la
portée de son bras, il lui décharge un coup de sabre sur les jarrets, et
l’arrête sur la place.
L’autruche est moins difficile à atteindre ; car elle n’a pas la course
aussi précipitée que la girafe. Peu de chevaux sont capables de gagner
de vitesse la girafe, qui, en quelque sorte, a la rapidité du vent.
Les Arabes bédouins du Dârfour et du Ouadây sont abondamment fournis de
tout ce qu’ils peuvent désirer dans leur genre de vie. Ils ne tirent du
Dârfour ou du Ouadây que du doukhn, du dourah, et des vêtements. A cet
effet, et selon la proximité locale, ils transportent et vendent dans
ces deux États ce qu’ils ont de surabondant en beurre, en miel, en
bestiaux, en peaux d’animaux tués à la chasse, en peaux de bœufs et de
chameaux, en sacs de cuirs, en outres, en _battah_, ou vases en cuir
servant à mettre du beurre ou du miel, en courbaches et cordes faites de
lanières de cuir, etc. Ces sortes de cordes en cuir sont appelées par
ces Arabes, _ouégueg_.
Généralement les tribus arabes et surtout celles que nous venons de
citer sont riches en beurre et en miel. Ils recueillent le miel sur
certains arbres où ils remarquent que les abeilles font habituellement
leur demeure et construisent leurs rayons. D’autre part, la chasse
fournit sans peine aux Arabes une foule d’autres avantages : chez eux,
les plumes d’autruche, les cornes de rhinocéros sont en si grande
abondance, qu’elles n’ont, pour ainsi dire, nulle valeur. Lorsque
j’étais au Ouadây, un marchand fezzanais y vint pour acheter des plumes
d’autruche. Il alla trouver le chérif Ahmed-el-Fâcy, qui, après le
départ de mon père, lui avait succédé dans sa fonction de vizir auprès
du sultan. Le Fezzanais demanda au chérif une lettre de recommandation
pour le cheykh Chaou-Chaou, chef de la tribu des Mahâmyd, afin que
celui-ci décidât ses Arabes à se mettre à la chasse de l’autruche, à des
conditions et à un prix modérés. Le marchand avait apporté en argent
cinquante _ryâl frank_ (ou cinquante talaris[217]). Le chérif écrivit la
lettre selon que le désirait le Fezzanais ; celui-ci partit aussitôt
avec un guide arabe et se rendit à la tribu des Mahâmyd, où il séjourna
quelque temps. A son retour, il me raconta son expédition commerciale.
« Quand j’arrivai à la tribu, me dit-il, on me conduisit à la tente du
cheykh. Chaou-Chaou me reçut avec empressement et avec politesse. Après
que je lui eus remis la lettre du chérif, il m’accabla de prévenances,
de bontés et de soins. Il me fit donner, pour moi seul, une tente en
tissu de poil de chameau, toute tapissée et pourvue de tout ce que je
pouvais désirer. Il assigna à mon service un domestique et une servante
qui veillaient constamment à ce que rien ne me manquât. J’avais apporté
un présent pour Chaou-Chaou ; je le lui donnai ; il l’accepta avec joie,
et il m’en fit accepter un de sa part, et je remis ensuite au cheykh les
cinquante talaris que j’avais avec moi. Il appela un certain nombre de
ses Arabes et leur dit : « Cet homme est mon hôte ; il est venu se
confier à moi ; il désire avoir des plumes d’autruche. Que ceux de vous
qui ont envie de gagner quelques-uns de ces talaris partent demain à la
chasse, dès l’aube du jour. Chaque peau de _zhalym_[218] sera payée un
demi-talari, et chaque peau de _rabdah_, un quart de talari. » Le
lendemain, les Arabes se mettent en mouvement et partent à la chasse. Le
premier jour, ils m’apportèrent une vingtaine de peaux de zhalym,
garnies de leurs plumes. Je restai dans la tribu une vingtaine de jours,
et je complétai une centaine de peaux de zhalym ou peaux d’autruches à
plumes blanches.
« Chaou-Chaou les fit charger sur quelques-uns de ses chameaux, et
ordonna de les transporter pour moi à Ouârah (capitale du Ouadây). Le
cheykh, qui m’avait si bien accueilli, me donna encore, à mon départ,
des provisions de voyage, une grande quantité de graisse d’autruche
fondue, du miel, du kényêknié, du serneh[219], du karnaou[220], etc., et
tout cela en surabondance. Arrivé à Ouârah, j’y vendis près de quatre-
vingt-dix peaux de zhalym, sur le pied de trois talaris chacune ; ainsi,
sans fatigue, je gagnai une assez jolie somme. »
La girafe ne rapporte guère d’autre profit aux chasseurs que le prix
qu’ils retirent de la peau ; toutefois, ils en mangent la chair à l’état
frais, ou en cadyd.
Les Arabes de ces contrées sont largement pourvus de riz, de défreh, de
koreyb, d’heglyg, de tamarin, de miel, de karnaou, de serneh[221]. Le
lait, parmi eux, est chose commune et sans valeur ; ils ne peuvent
employer tout ce qu’ils en recueillent, malgré la quantité considérable
de beurre qu’ils préparent. Le lait de beurre qui leur reste est pour
eux sans usage, et ils le jettent. Bien plus, ce qu’ils jettent de lait
ordinaire est tellement abondant, que, dans la plupart des tribus et
surtout chez les Rézeygât, les Macyryeh-Rouges et les Habbânyeh, les
flaques d’eau et les étangs en sont blanchis et paraissent remplis de
lait pur.
[Décoration]
[Note 201 : Voyez note Z.]
[Note 202 : D’après les renseignements que j’ai demandés au cheykh, je
suppose qu’il s’agit ici de l’hystérie. Le sens primitif du mot _haboûb_
(souffle) est en faveur de cette opinion. L’hystérie, comme on le sait,
se déclare quelquefois chez l’homme, mais elle est fréquente chez la
femme. Je ne serais pas éloigné de croire que les habitudes lubriques
des habitants du Dârfour, et des autres régions du Soudan, la fréquence
des relations des sexes, l’ardeur des tempéraments, la chaleur du
climat, ne fussent des causes capables de faire naître l’hystérie chez
ces hommes beaucoup plus souvent que chez les hommes de nos contrées ;
cela expliquerait la croyance que cette maladie est contagieuse.
P.]
[Note 203 : J’ai rencontré ici, sur un soldat qui mourut du typhus, sept
dragonneaux. Je les ai envoyés, il y a trois ans, à l’Académie des
sciences de Paris, avec une assez courte notice.
P.]
[Note 204 : Le soutiyeh paraît être une sorte d’hydropisie qui se
déclare aux gaînes des tendons inférieurs et antérieurs des muscles de
la cuisse ; car, selon que me l’a expliqué le cheykh, les foyers
purulents sont très-probablement multiples.
P.]
[Note 205 : Voyez note Z.]
[Note 206 : Nous parlerons de ces _planchettes_ dans le voyage au
Ouadây ; elles servent à faire écrire et lire les enfants.]
[Note 207 : Voyez note AA.]
[Note 208 : Voyez note BB.]
[Note 209 : Voyez note CC.]
[Note 210 : Voyez note DD.]
[Note 211 : Voyez note EE.]
[Note 212 : Voyez note FF.]
[Note 213 : Mesure de capacité.]
[Note 214 : D’après Golius, et d’après les dictionnaires d’histoire
naturelle, cet oiseau paraît être l’_otis tarda_, outarde houbara, _otis
houbara_.
P.]
[Note 215 : Serait-ce le marabou ou cigogne argala, _ardea argala_ ?
P.]
[Note 216 : Panier à tissu croisé fait avec des folioles de doum.]
[Note 217 : Le talari vaut environ 5 fr. 40 cent.]
[Note 218 : Voyez note GG.]
[Note 219 : Voyez note HH.]
[Note 220 : Voy. _ibidem_.]
[Note 221 : Voyez chapitre des plantes du Dârfour, et la note II.]
CHAPITRE IX.
Monnaies ou matières d’échange en usage au Dârfour ; anneaux d’étain et
étoffes employés comme numéraire. — Talari d’Espagne. — Autres objets
servant de monnaie ou de moyens d’échange : kharâz, sel en bâtons ;
trois sortes de sel ; tabac, appelé tâba au Soudan et tabgha en
Barbarie ; roubat ou liasses de fil de coton ; coton brut ; oignons ;
sarcloirs ; damleg ou bracelets portés au-dessus du coude ; doukhn ;
bœufs.
D’après les vérités théologiques, DIEU, qui est la Vérité éternelle, et
dont les attributs sont infinis, existe par lui-même ; il fixe l’époque
de l’existence des êtres, et leur dispense à son gré les biens et les
richesses. Il n’a nul besoin d’aucune de ses créatures, mais toutes
reçoivent de sa munificence ce qui leur est utile et agréable. C’est à
lui que les hommes adressent leurs désirs et leurs vœux, et tous se
pressent aux portes de sa miséricorde ; et lui, il tourne vers tous
l’œil de sa bonté ; à chacun, et à chaque famille, il accorde une part
de ses dons. Toutefois, il verse de plus abondantes faveurs sur
quelques-uns ; par lui, les uns sont rois, les autres riches, les autres
pauvres. Il a déterminé et posé les voies par lesquelles les êtres
peuvent accomplir leur vie et satisfaire leurs besoins ; il a voulu que,
par le travail, les fatigues et les efforts, comme condition nécessaire,
l’homme pût écarter et éviter la misère et les privations ; mais aussi
il a, par sa bonté, permis et établi les transactions commerciales entre
les hommes, afin qu’ils s’aidassent mutuellement à multiplier leurs
jouissances, à accroître leur bien-être ; il a répandu dans les pays
civilisés l’or et l’argent comme sources de consolation et d’aisance, et
comme moyens pour les hommes de se procurer une vie facile, de se
nourrir et de se vêtir convenablement ; enfin, il a voulu que les
différents peuples eussent leurs monnaies distinctes, leurs pièces
d’argent et leurs pièces d’or, métaux si chers à tous les hommes.
Mais les contrées du Soudan, privées de civilisation, plongées dans les
tristes et sombres ténèbres de la nuit, comptent à peine quelques
populations qui savent distinguer l’or du cuivre et l’étain du plomb ;
et dans les pays où les nègres trouvent l’or à l’état de poudre ou de
sable aurifère, ils le vendent sous forme brute ; selon eux, c’est là le
meilleur moyen d’échange. Au Dârfour, surtout, il n’y a absolument en
métaux que ce qu’on y importe du dehors, et même les parures des femmes,
comme nous l’avons vu, se composent généralement de certaines espèces de
kharâz ou de verroteries ; il n’est donc pas surprenant que les Fôriens
aient été si longtemps sans connaître ni monnaies d’argent ni monnaies
d’or.
Dès que les hommes livrés au commerce eurent touché le sol de ces
contrées, et que d’assez forts groupes d’indigènes se furent agglomérés
en forme de bourgs, de villes ou de hameaux, etc., par suite du
développement commercial, les Fôriens cherchèrent des moyens d’échange,
afin de se procurer les choses qu’ils désiraient posséder. Ils admirent
certaines substances comme valeurs monétaires ; chaque contrée, grande
ou petite, adopta le moyen qui lui parut propre à le faire jouir de ce
qui lui manquait.
Le premier genre de numéraire qui fut établi au Dârfour, le fut par les
habitants du Fâcher, siége et résidence du sultan, et capitale du
royaume. Ils prirent pour monnaie des anneaux d’étain, et ils les
employèrent aux achats des choses nécessaires à la vie journalière, tels
que viande, poules, parfums, bois, légumes, etc. Ces anneaux furent
appelés en fôrien _târneih_ : il y en a de deux sortes, l’anneau fort,
dit _târneih toungâneih_ ; l’anneau faible, dit _târneih beiya_.
L’anneau faible sert pour les achats des choses de très-mince valeur ;
pour les choses de prix, on a les _tékâky_ (au singulier _toukkiyéh_).
Le toukkiyéh est une pièce d’étoffe de coton, longue de dix pyks[222],
et large d’un pyk. Cette étoffe est de deux sortes : le _chykéh_, qui
est un tissu léger et lâche ; le _katkât_, qui est un tissu fort et
serré. Quatre toukkiyéh de chykéh valent un talari d’Espagne ; quatre
toukkiyéh et demi de katkât valent également un talari.
Les ventes et échanges se font encore au moyen d’objets d’une autre
nature, et aussi au moyen d’esclaves. Ainsi, on dit : « Ce cheval vaut
deux ou trois _sédâcy_. » On appelle sédâcy (ou un _six_) l’esclave noir
qui, mesuré depuis le talon au bout inférieur de l’oreille, a six empans
(c’est-à-dire six fois l’espace compris de l’extrémité du pouce à celle
du petit doigt, dans le plus grand écartement des doigts de la main).
Une sédâciyéh est une esclave noire de même taille que le sédâcy. Un
sédâcy vaut trente toukkiyéh, ou bien six _chauter_ bleus, ou bien huit
_chauter_ blancs, ou six bœufs, ou enfin dix talaris. En général,
l’achat se fait avec toutes sortes de substances et même avec quelque
objet que ce soit. On ne connaît au Dârfour ni le mahboub, pièce de
vingt piastres de Constantinople, ni la piastre, ni le franc, ni les
kheyriyéh, pièces de neuf ou de quatre piastres d’Egypte, etc., ni
aucune autre monnaie en usage dans les pays civilisés, excepté toutefois
le talari ou colonnade, qu’on appelle au Soudan _abou-medfâ_ (pièce à
canons)[223].
Les habitants de Kôbeih, de Kebkâbyéh et de Sarf-el-Deggâg, ont, comme
monnaie, le _harich_, qui est un kharâz de médiocre grosseur, vert ou
bleu, et dont on fait des chapelets de cent grains. Nous en avons déjà
parlé au chapitre des parures des femmes. Ce kharâz sert pour l’achat
des choses communes, et remplace le târneih qui a cours au Fâcher, mais
qui, dans les trois marchés de Kôbeih, de Kebkâbyéh et de Sarf-el-
Deggâg, ne vaut pas seulement une gorgée d’eau. Le harich, comme
monnaie, se donne depuis cinq à cent grains ou un chapelet, depuis un
chapelet à dix, et au delà, indéfiniment. Le toukkiyéh vaut, sur les
trois marchés que nous venons de citer, huit chapelets de harich. Les
autres objets d’échange sont les mêmes qu’au Fâcher.
A Guerly, et dans toute la contrée aux environs, à une assez grande
distance, le _falgo_ sert de monnaie. Le falgo est du sel en bâtons
préparé artificiellement. On retire du sol le sel à l’état brut et mêlé
de terre, on le verse ensuite dans l’eau, et on l’y laisse fondre pour
en séparer et faire précipiter la terre et les impuretés ; on décante et
on fait évaporer la plus grande partie de l’eau. Ensuite on verse le
liquide ainsi concentré dans de petits moules en terre cuite, de figure
cylindrique, à peu près gros comme le doigt ; le sel s’y solidifie en se
refroidissant, et prend la forme de doigt ou de cylindre. J’ai vu les
lieux d’où l’on retire ce sel, et j’ai vu également les vases où on
pratique l’évaporation, qui ressemblent à de grands pots de terre ou
marmites d’Europe.
J’ignore d’où est venu aux Fôriens ce procédé de fabrication. Les
naturels du pays l’ignorent aussi. Tout ce qu’ils disent, lorsqu’on leur
en demande l’origine, se réduit à ceci : « Nous avons vu nos pères
pratiquer ce procédé, et nous faisons comme eux. Nous ne savons pas qui
l’a inventé. » Je me suis procuré de ce sel falgo, j’en ai acheté, je
l’ai goûté, et je lui ai trouvé une saveur agréable, différente de la
saveur du sel ordinaire naturel. Il est gris et opaque.
Il y a au Dârfour trois sortes de sel ; le sel falgo, le sel zaghâouy
retiré, à l’état naturel, du puits de Zaghâouy ; le sel mydaub ou des
monts Mydaoub, sel naturel aussi, c’est-à-dire auquel on ne fait subir
aucune opération artificielle ; il est d’une couleur rouge de sang ; on
l’exploite en masses arrondies et presque grosses comme de moyennes
meules de moulin, et d’un poids tel qu’un chameau ne saurait en porter
deux. Plus agréable que les deux espèces précédentes, il se vend
beaucoup plus cher. J’ignore quelle est la cause de sa coloration. L’une
des deux premières espèces, le falgo, est moins chère que le mydaub ;
l’autre, le zaghâouy, est la moins chère de toutes.
Aux marchés du canton de Guerly, comme nous l’avons indiqué, la monnaie
en crédit est le falgo, pour les choses de bas prix. A Kôbeih, c’est le
harich, et au Fâcher, le târneih. On achète, en donnant le falgo, non à
la mesure ou au poids, mais au nombre de bâtons ou doigts. Ainsi l’on
achète pour un, deux, trois falgo, etc. Les autres matières d’achat, à
Guerly, sont les mêmes que dans les autres marchés.
A Kouça, le tabac sert aussi de monnaie. Par une singulière homophonie
avec le nom européen, les habitants du Dârfour l’appellent, dans leur
langage, _taba_. Bien plus, ce nom de _taba_ est commun dans tout le
Soudan. Au Fezzân et à Tripoli de Barbarie, on l’appelle _tabgha_.
J’ai lu une _cassydah_, ou pièce de vers, composée par un Bakride ou
descendant de la famille du khalife Abou-Bekr, afin de prouver que fumer
n’est pas pécher. Ces vers, je crois, datent d’environ le milieu du
neuvième siècle de l’hégire. En voici quelques-uns :
« Dieu tout-puissant a fait sortir du sol de notre pays une plante
dont le vrai nom est _tabgha_. »
« Si quelqu’un, dans son ignorance, te soutient que cette plante est
défendue, dis-lui : Comment prouves-tu ce que tu avances ? Par quel
verset du Coran ? »
« Cette plante n’enivre pas, et pour cela, Dieu ne l’a pas réprouvée.
Où donc as-tu pris ta parole de condamnation ? »
« Si tu aspires la fumée du _tabgha_, elle te réjouit et te soulage ;
mais pour cela, n’oublie jamais de dire, avant la première bouffée :
_B-ism Illah_[224] ! »
« Puis, lorsque tu as fini, dis : _El-hamdou l-Illahi Ouahda-ho_[225].
Car cette glorification au Seigneur attire toujours d’abondantes
bénédictions. »
Le _taba_ de Couça, employé comme monnaie, est en forme d’entonnoir. On
cueille les feuilles encore vertes, on les pile dans un mortier de bois
jusqu’à les réduire en une masse pâteuse ; on en façonne alors des
entonnoirs ou cônes vides que l’on fait sécher et qu’ensuite on met en
circulation au marché. Ils servent pour l’achat des choses communes. Ce
_taba_ a une odeur tellement forte, qu’en le flairant on éprouve parfois
une sorte de vertige. Les cônes de tabac diffèrent de volume ; les
grands sont comme de grosses poires, et les autres comme de petites
poires.
A Kéryo, à Ryl, à Chaiyriyéh, on a pour monnaie les _roubat_ ou liasses
de fils retors de coton. Ces fils ont dix pyks de long, et chaque liasse
n’est composée que de vingt fils. Les _roubat_ servent aux achats des
choses de modique valeur. Pour les objets de vil prix, on les achète en
donnant, en échange, du colon brut, tel qu’il est quand on le cueille,
avec la capsule même dans laquelle il est renfermé ; on en donne une,
deux ou trois onces, non par pesée, mais approximativement et à
l’estime. Quant aux choses d’un prix plus élevé, elles se paient de la
même manière que dans les autres marchés.
A Noumleh et dans ses environs, les oignons sont la monnaie usitée pour
se procurer les choses de médiocre valeur. On se sert encore pour cela
de coton brut et des _roubat_ ou liasses de fils de coton. Les autres
objets s’achètent avec les toukkiyéh ; on ne connaît ni les chauter, ni
les talaris.
Au marché de Râs-el-Fyl, on a pour monnaie le _hachâchah_ ou sarcloir.
C’est une plaque de fer portant une douille, et ayant la forme
représentée _pl._ III, _fig._ 26. On assujettit un manche en bois dans
la douille et on a ainsi un instrument pour couper les mauvaises herbes
dans les terres ensemencées : cet instrument est ainsi nommé du mot
arabe _hachych_ (herbe). Au moyen du sarcloir, on achète les choses de
mince valeur ; les prix se font de un à vingt sarcloirs ; au delà, on
achète avec le toukkiyéh, avec le chauter, comme dans les autres
marchés.
Au Témourkeh, on se sert de _damleg_ cylindriques en cuivre comme
monnaie, pour les achats d’objets de quelque valeur ; les kharâz, longs
et rayés, appelés _khaddour_, servant pour les choses de peu de prix.
Nous avons défini les damleg et les khaddour, à l’article des _parures_.
Dans le Gauz, qui est la partie Est du Dârfour, la principale matière
d’échange est le doukhn, pour les achats modiques. On le donne, ou par
poignée, ou bien à la mesure des deux mains rapprochées jusqu’à un demi-
_modd_[226]. Les choses de quelque prix quelque prix s’achètent au
toukkiyéh et au talari, comme sur les autres marchés.
Dans un très-grand nombre d’endroits, on échange des marchandises contre
des bœufs, comme monnaie, et l’on dit, par exemple : ce cheval vaut dix,
vingt bœufs.
Il est digne de remarque que presque chaque contrée du Dârfour a des
monnaies particulières et diffère des autres dans l’appréciation des
matières d’échange : ainsi, dans une contrée, on regarde comme objet de
valeur ce que dans d’autres on considère comme chose de vil prix. A la
vérité, le sultan n’a jamais ordonné de suivre pour les échanges, un
mode uniforme, dans tous les marchés ; il en résulte que chaque localité
demeure attachée à ses habitudes. Je n’insisterai pas davantage sur ce
sujet : ce que j’ai dit suffit pour en donner une idée précise.
[Décoration]
[Note 222 : Environ cinq aunes.]
[Note 223 : Ce nom est aussi employé en Égypte. On a pris pour deux
canons les deux colonnes de l’empreinte du talari d’Espagne. — Quant aux
kheyriyéh de neuf piastres et de quatre piastres, on n’en frappe plus
maintenant en Égypte. Lorsque le cheykh écrivait ce chapitre, il y a
environ quatre ans, on n’avait pas encore renoncé à frapper les
kheyriyéh de neuf et de quatre. Aujourd’hui, on n’en frappe plus que de
cinq, dix et vingt piastres.
P.]
[Note 224 : Au nom de Dieu.]
[Note 225 : Louange au Dieu unique.]
[Note 226 : Le _moudd_ ou _modd_, mot qui rappelle _modius_ latin, est,
dans le sens que le cheykh veut donner ici, le _malouéh_ actuel
d’Égypte, ou demi-_roub’_ ; le roub’ est plus que le sixième de la
mesure dite double-décalitre.
P.]
CHAPITRE X.