Pendant la première semaine qui suit l’accouchement, on prépare à la

mère, chaque matin, une _médydéh_ ou crème pour son déjeuner. Cette

crème est une sorte de bouillie appelée en Égypte _haryréh_, et, en

Barbarie, _haçou_ : elle se fait avec de la farine de doukhn et de la

fécule de graines de baobab, ou de la pulpe de heglyg. Lorsqu’elle est

au heglyg, elle a un léger goût d’amertume ; à la fécule de baobab, elle

a une saveur aigrelette. Dans les familles aisées, on donne à

l’accouchée une poule pour le dîner ; dans les familles pauvres,

l’accouchée dîne avec une seconde médydéh.

Quand l’enfant a deux ou trois mois, la mère le porte sur son dos ; pour

cela, elle l’enveloppe et le retient avec son taub ou mantelet : c’est

ce qu’on appelle porter à la _gôgo_. La mère fixe son taub sur ses

reins, par le moyen d’une corde, et elle en ramène la moitié supérieure

par derrière le dos, de manière à faire une espèce de havresac, dans

lequel est retenu l’enfant. Les deux bouts supérieurs du taub (qui n’est

qu’une grande pièce d’étoffe, en carré long, comme le milâyéh d’Égypte)

sont ramenés par devant la poitrine, noués ensemble, et passés encore

dans la corde qui fait l’office de ceinture. Le mot de _gôgo_ est

transmuté en verbe par les femmes fôriennes, comme si nous disions en

français _gôgoter_, pour signifier _porter en gôgo_. Elles disent, par

exemple : _mâ tegôgoy ouélédek_, « que ne prends-tu ton enfant en

_gôgo_ ? » La mère, ayant ainsi son enfant sur le dos, vaque à ses

travaux et à ses affaires, travaille aux champs, va chercher de l’eau,

du bois ; elle continue à le porter de cette manière jusqu’à ce qu’il

puisse marcher comme il faut, et qu’il soit déjà assez grand. Du reste,

les mères allaitent leurs enfants pendant environ deux ans, selon

l’habitude générale de tous les pays musulmans.

Les Fôriens ne marient leurs filles que lorsqu’elles sont pubères,

menstruées, et qu’elles savent ce que sont les rapports de l’homme avec

la femme. Pendant sept ans que je restai au Dârfour, je n’ai jamais vu

marier une jeune fille avant l’apparition des signes de la puberté. De

quelque époque que datent les fiançailles, ce n’est qu’après la

menstruation qu’elles communiquent conjugalement avec le mari. (Il n’en

est pas toujours de même chez les autres musulmans. En Egypte, par

exemple, beaucoup de jeunes filles sont mariées avant la puberté.)

Au Dârfour, lorsque le prétendant est fiancé, il attend, pour la

célébration et la consommation du mariage, deux et même trois années,

s’il le faut, si la fiancée est trop jeune. Parfois, cependant, le

fiancé consomme le mariage après un an écoulé. L’habitude est de ne

décider définitivement les fiançailles que lorsque la fille est reconnue

pubère. Bien entendu, cette habitude n’est relative qu’aux jeunes filles

qui sont encore intactes et vierges ; pour les femmes qui ont déjà été

mariées, et qui sont veuves ou divorcées, le nouveau mari consomme le

mariage dès le jour ou le lendemain des fiançailles.

L’instruction au Dârfour est fort peu avancée ; la lecture du Coran (qui

est aujourd’hui la seule éducation primaire, même en Egypte) y est très-

imparfaitement enseignée. Une des principales raisons en est que, dans

les écoles, on n’apprend à lire le Coran que le soir, après la nuit

close. Durant le jour, les enfants (les enfants mâles s’entend, car les

filles n’apprennent jamais à lire) sont occupés à la garde des

troupeaux ; ce n’est que le soir, à leur retour des champs, qu’ils

prennent leurs _planchettes_[206] et vont à l’école. Chacun d’eux, à

tour de rôle, doit y apporter du bois pour faire du feu ; quand le feu

est bien allumé, les enfants s’accroupissent alentour, et, à la lumière

de la flamme, ils se mettent à lire, à écrire, à apprendre par cœur.

Mais ces études ont de médiocres résultats, et ce que les Fôriens savent

du Coran se réduit à bien peu de chose. Leurs autres connaissances sont

au même degré de faiblesse. Il en résulte que les ulémas manquent pour

ainsi dire complétement ; et que le peu qu’il y en a ne donnent que

d’insuffisantes leçons sur le fickh ou droit civil et religieux, sur les

preuves de l’existence et de l’unité de Dieu.

Les études _rationnelles_, c’est-à-dire celles qui ont pour but les

sciences d’invention humaine (les arts libéraux, les humanités, etc.),

sont à peu près nulles ; lors même que quelques individus s’y livrent,

ils se bornent à de très-simples notions de grammaire arabe. L’étude des

règles de la phraséologie arabe, celle des finesses et des variétés du

discours, celle des tropes, de la rhétorique, de la logique, de la

versification, sont entièrement délaissées[207] ; ils n’en savent guère

que le nom. Ceux qui en ont quelque teinture sont ceux qui se sont

expatriés pendant quelque temps, qui, par exemple, sont venus étudier au

Kaire. Ceux-là, de retour dans leur pays, y sont considérés comme

ulémas.

Au Dârfour, on attache une grande importance et une grande attention à

la _science des esprits_ et de la magie. La médecine est pour les

Fôriens une branche de la magie : ceux qui ont acquis une certaine

renommée par leur habileté magique appliquée à l’art médical, reçoivent

le nom de _tabbâby_, mot dérivé de l’arabe : _tabyb_, médecin. La magie

est cultivée plus particulièrement par les Foullân ou Fellâta ; nous

verrons bientôt quels sortiléges on attribuait à Mâlik-el-Foutâouy,

lequel tourna si bien la tête aux jeunes sultans révoltés qui s’étaient

enfuis du Fâcher, et les y fit revenir sans qu’ils s’en aperçussent.

Nous parlerons aussi du fameux fakyh Tamourrou, qui se fit un parasol de

son vêtement, et écarta de lui la pluie avec une poignée de sable.

Sous le rapport des influences du climat, le Dârfour n’est pas également

salubre dans toute son étendue et dans toutes ses provinces. La partie

la plus saine est le Gauz (pays de sables) ; les Arabes qui l’habitent

sont pleins de force et d’audace ; au milieu de leurs sables, ils

respirent un air pur. Mais sur toute la surface du Gauz, l’eau est rare,

et beaucoup de tribus sont obligées d’aller en chercher jusqu’à deux

jours de distance et plus encore.

Après le Gauz, la province la plus salubre est le Zaghâouah ou Dâr-el-

Ryhh, au nord du Dârfour : les habitants du Zaghâouah, et les Bédaiyât

(ou mieux Bideiyât), qui leur sont voisins et qui même sont campés sur

une partie de leur territoire, sont vigoureux et robustes.

La portion du pays la plus malsaine est le Sayd, surtout à partir des

montagnes jusque vers la partie ouest et centrale du pays ; là, les eaux

sont en surabondance, elles sont la cause d’exhalaisons méphitiques et

d’influences nuisibles. Ces conditions locales agissent d’une manière

marquée sur les étrangers nouvellement arrivés, et les exposent aux

maladies ; mais les habitants nés dans la contrée même jouissent d’une

santé parfaite et sont pleins de vigueur, malgré les fièvres qui règnent

presque constamment. Le séjour des villes et des bourgs populeux est

encore plus malsain ; sous ce rapport, il faut mettre en première ligne

le Fâcher ou Tendelty, puis Kôbeih[208] et Kebkâbyéh.

Le Dâr-Sila, le Fangarau, le By_n_a, le Châla, sont des contrées bien

plus insalubres encore que tout le reste du Dârfour ; elles sont

incessamment humides ; les pluies n’y cessent que pendant trois mois de

l’année.

Malgré les maladies et beaucoup d’autres inconvénients, les habitants du

Dârfour aiment le séjour de leur patrie, et chérissent leurs cabanes. Le

Fôrien, enlevé de son pays, pleure et ne demande qu’à revoir sa chétive

hutte. Ce sentiment, naturel à tous les peuples, est profondément

empreint dans nos cœurs par la main de Dieu. Notre saint Prophète

pensait toujours à fixer sa demeure à la Mecque ; et, si Dieu ne lui eût

ordonné de rester à Médine, on sait qu’il eût préféré le séjour de la

Mecque, après que cette ville fut devenue la conquête des Musulmans.

Comme les maladies dominantes au Soudan ne prennent pas, en général, la

forme épidémique, et par conséquent ne deviennent pas très-meurtrières,

la population se conserve mieux que celle de la plupart des autres

régions ; on trouve au Dârfour un grand nombre de vieillards ; il n’est

pas rare de rencontrer des individus plus que centenaires, arrivés même

jusqu’à cent vingt ans. Les nonagénaires, les octogénaires et les

septuagénaires s’y voient presque à chaque pas, tant ils sont nombreux ;

et cela, malgré les désordres, les querelles intestines, et les guerres

étrangères[209]. Les diverses tribus ou peuplades ont presque toutes des

vengeances à tirer l’une de l’autre, des meurtres à faire expier, ou le

talion à exiger ; jamais elles ne se remettent entre elles les dettes de

sang. C’est ainsi que les Berty sont sans cesse en état d’hostilité avec

les Zeyâdiyeh, les Bénou-Amrân avec les Mymeh, les Fellâta avec les

Maçâlyt, les Macyriyeh rouges avec les Rezeigât, les Medjânyn avec les

Bénou-Djerrâr, les Zaghâouah avec les Mahâmyd ; et de même vingt autres

petites peuplades, dont je ne puis citer ici les noms.

Toutes ces vengeances et ces inimitiés particulières déciment peu à peu

la population, outre ce qu’emportent les querelles que suscitent les

prétentions des souverains des Etats voisins. Ajoutez à cela les

meurtres qui se commettent, par suite de l’ivresse, dans les nombreux

_cabarets_ du Dârfour, et les assassinats qu’amènent les jalousies

amoureuses. Sans ces causes multiples de destruction, la population du

Dârfour égalerait en nombre les Yâgog et Mâgog[210], et, si je puis

ainsi parler, les plus vastes campagnes, les plus vastes plaines, ne la

contiendraient pas.

On m’objectera peut-être que les femmes ne sont point exposées aux

chances de mort que nous venons d’énumérer (puisqu’elles ne sont point

appelées à partager les dangers des combats et des guerres), et que

cependant on ne voit pas beaucoup plus de vieilles femmes que d’hommes

âgés ; que, s’il était vrai que le nombre des hommes fût si souvent et

si fortement réduit par les causes que nous indiquons, le nombre des

femmes âgées devrait être bien supérieur à celui des vieillards. Je

répondrai à cela, que les chagrins qu’apportent aux femmes le meurtre de

leurs maris, de leurs enfants, de leurs parents, les peines, les

douleurs, les privations qui sont, pour elles, les suites de ces

malheurs, les exposent, faibles qu’elles sont par la nature de leur

sexe, aux conséquences fâcheuses des émotions morales profondes et

pénibles, aux maladies les plus graves, et les conduisent prématurément

au tombeau. Toutefois, il y a encore plus de femmes que d’hommes qui

arrivent en effet à une vieillesse avancée. J’ai demeuré assez longtemps

dans un canton qui n’était pas des plus garnis d’habitants, le canton

d’Aboul-Djoudoul, et les vieillards de l’un et de l’autre sexe y étaient

en assez grand nombre comparativement à la population. Dans une foule de

bourgs et villages que j’ai vus, j’ai toujours rencontré aussi beaucoup

de vieillards, même parmi les gens les plus accablés de misère.

Cependant, au Dârfour, le dénûment de la classe pauvre est à un degré

tel, que les indigents de nos pays ne pourraient la supporter sans

perdre promptement leur force et leur santé.

Des aliments amers et repoussants jusqu’au dégoût paraissent aux Fôriens

des mets exquis. A mon arrivée au Dârfour, je ne m’accoutumai qu’avec

peine au régime de vie ordinaire. J’étais depuis peu de temps chez mon

père, lorsqu’un jour on prépara du oueykeh pour le repas. On me pressa

fortement de manger de ce mets, cela me fut impossible. Mon père en fut

informé, et me dit : « Qui ne veut pas manger du oueykeh, n’a pas besoin

de venir dans ce pays-ci. » Néanmoins, il eut l’attention de me faire

préparer, pendant assez longtemps, quelques mets qui fussent de mon

goût, tel que du riz cuit au lait.

Quand nous allâmes au Fâcher, pour faire visite au sultan, nous fûmes

hébergés par le fakyh Mâlik-el-Foutâouy. Au premier souper que nous

fîmes chez lui, on nous servit un mets amer. Je demandai ce que c’était,

on me répondit : « C’est du oueykeh à l’heglyg. » Il me fut impossible

d’en manger. On servit un autre plat, et je sentis une odeur infecte.

« Qu’est-ce que cette pourriture-là ? » m’écriai-je. — « C’est du

oueykeh _daudary_. » Ce oueykeh est pour les Fôriens un mets de régal,

un mets excellent. Je ne pus en avaler une seule bouchée. On en informa

le fakyh Mâlik, qui me fit donner alors du lait frais édulcoré avec du

miel.

A la nuit, quand il vint à son divan, il me parla de son ragoût.

« Pourquoi, me dit-il, n’as-tu pas mangé du oueykeh à l’heglyg, ni du

oueykeh daudary ? — Le premier, lui répondis-je, est trop amer, et le

second sent mauvais. — Mon ami, ces sortes de mets de haut goût sont

ceux qui conviennent pour notre pays. Ils sont nécessaires à la

conservation de la santé ; qui n’en mange pas s’expose à toutes sortes

de maladies. »

Voici comment se préparent les oueykeh. Le daudary se fait avec un

résidu d’os de mouton, de bœuf et autres animaux de bercail. On prend

les os qui forment le devant de la poitrine, et les extrémités des os

qui forment le genou, c’est-à-dire l’articulation de la jambe avec la

cuisse ; on en enlève la chair, et on les met digérer à l’eau dans un

grand vase, pendant quelques jours, jusqu’à ce qu’ils commencent à

sentir mauvais. Ces os se ramollissent, on les retire, et on les broie

dans un mortier. Lorsqu’ils sont réduits à une sorte de pâte charnue, on

en fait des boulettes grosses comme des oranges. Pour préparer le

oueykeh, on prend un morceau d’une de ces boulettes, on le fait fondre

dans de l’eau, et on passe ensuite à la passoire[211] pour séparer ce

qui pourrait y être resté de fragments d’os. On verse ensuite le liquide

dans un pot de terre, et on le fait bouillir jusqu’à ce qu’il acquière

un certain degré de concentration. Alors, dans un autre pot de terre

plus petit, on coupe menu quelques oignons qu’on fait frire avec une

médiocre quantité de beurre ; puis on verse le liquide pardessus. On

sale, on poivre, on ajoute, si l’on veut, un peu de koumbâ, et l’on y

trempe le pain. Le oueykeh daudary est un mets qu’on ne trouve que chez

les grands et les riches.

Le oueykeh à l’heglyg se prépare avec les feuilles ou avec la pulpe des

fruits de l’heglyg. Dans le premier cas, on pile de jeunes feuilles

fraîches d’heglyg, puis on les met, avec un peu d’eau et de graisse ou

de beurre, dans un pot de terre ; on fait chauffer sur le feu, mais en

remuant continuellement avec une étroite palette de bois à long manche.

Pour préparer le oueykeh à la pulpe d’heglyg, on fait d’abord macérer le

fruit dans l’eau ; quand il est assez ramolli, on sépare la pulpe du

noyau : l’eau chargée de cette pulpe est mise dans un pot de terre. Les

pauvres gens y ajoutent un peu de graisse, et laissent cuire ; chez les

riches, on fait d’abord réduire l’eau sur le feu, et quand le liquide

est un peu épaissi, on fait comme pour le daudary ; de plus, on y mêle

du _cadyd_[212] écrasé ou concassé ; on ajoute de l’eau, on met sur le

feu ; on laisse le tout cuire à point. C’est là le oueykeh par

excellence ; il n’est servi que chez les riches.

La nourriture générale des pauvres, c’est-à-dire de la masse de la

population, consiste, comme nous l’avons déjà dit, en doukhn non mondé.

Leur cuisine est des plus détestables ; ils l’assaisonnent avec le

kaoual, avec le _nielmo_, sorte de préparation faite au moyen de jeunes

feuilles fraîches d’heglyg, avec le marc de sésame, avec l’_angallo_, ou

fruit vert de l’heglyg, ou enfin avec le fruit mûr de ce même heglyg. A

ces assaisonnements ils ajoutent du _kambo_, sel extrait des cendres ;

les autres sels sont d’un prix trop élevé pour qu’ils puissent en faire

usage.

Les gens de médiocre aisance vivent du lait de leurs brebis ou de leurs

vaches ; ils en retirent aussi du beurre : le petit lait de beurre qui

reste ensuite leur sert encore de nourriture. Ils ne mangent de viande

que lorsqu’on tue dans le village une vache, ou un bœuf, ou un taureau.

On partage l’animal en un certain nombre de parts ; chacun, selon ses

moyens, prend un lot plus ou moins considérable, et le paie en donnant

en retour quelques _moudd_[213] de doukhn. Le doukhn seul est reçu pour

ces sortes d’achats.

Vu le peu d’abondance du bétail dans certains endroits, la plupart des

jeunes gens vont assez souvent à la chasse. Nous avons déjà raconté

ailleurs que tous les samedis le ouarna_n_ de chaque village rassemble,

au bruit du tambourin, tous les jeunes villageois ; il les conduit à la

chasse, et chacun revient chez soi avec le gibier qu’il a pu attraper,

ce qui est d’autant plus facile qu’au Dârfour les forêts sont remplies

d’animaux sauvages bons à manger, tels le lapin, le lièvre, la gazelle,

le bœuf sauvage, le renard, le _teytel_, etc. Si la troupe des chasseurs

rencontre un teytel qui se sauve avec quelque peine, ou si elle le prend

par surprise, l’animal est tué à l’instant et partagé en commun.

Le teytel est un animal sauvage ayant la forme et l’aspect du bœuf

domestique, mais il est moins fort et moins gros ; il ne dépasse jamais

la hauteur d’un veau de moyenne taille. Le teytel a le front armé de

deux cornes longues d’un à deux empans au plus, presque droites,

penchées légèrement tantôt en avant, tantôt en arrière. Malgré ses mœurs

sauvages, cet animal est remarquable par un caractère de stupidité. Il

ne fuit que quand il se voit devant nombre de personnes ; s’il se trouve

en face de deux ou trois seulement, il les regarde d’un œil tranquille,

et reste habituellement en place à quelques pas de distance. Dans les

campagnes ou les plaines, lorsque les Fôriens rencontrent un teytel

arrêté, ils lui crient presque toujours : « Hé ! teytel ! vilain

mécréant ! (_Yâ teytel ! yâ kâfer !_) » Le teytel les regarde d’un air

indifférent et reste immobile ; il ne s’éloigne que lorsqu’il les voit

assez près de lui, et même alors il ne se retire qu’à petits pas ; mais

si on fait mine de vouloir se jeter sur lui, il prend sa course et

s’enfuit.

Le teytel diffère très-peu du bœuf sauvage ordinaire, dont il paraît

être une espèce. Il est plus petit que ce bœuf, il a les cornes plus

droites, plus verticales, à peu près comme celles de la gazelle, et

divergeant un peu en dehors par la partie supérieure. Le pélage du

teytel est entièrement fauve ; celui du bœuf sauvage est tantôt noir,

tantôt fauve, tantôt noir glacé de blanchâtre, ou mêlé de grandes taches

blanches. Ce bœuf sauvage est de la taille du bœuf domestique du pays

(qui, du reste, est moins robuste que le bœuf d’Europe), et ses cornes

ont la même force et la même courbure.

Au Dârfour, il y a, dans nombre de villages, certains individus qui

n’ont d’autre industrie et d’autre occupation que la chasse ; ils sont

pourvus d’instruments nécessaires pour cela. Il y a aussi des jeunes

gens qui ne chassent qu’avec le chien et le safrouk.

Les chasseurs de profession dont nous venons de parler sont

ordinairement des ouvriers en fer ; ils chassent au piége. Ils sont de

deux sortes ; les uns chassent les quadrupèdes, les autres les oiseaux.

Les premiers chassent la gazelle, le bœuf sauvage, l’éléphant, le

buffle, l’hyène, le lion, le rhinocéros, etc. Les chasseurs se

réunissent par troupes de cinq ou six individus ; ils vont à la

découverte des traces des animaux, et cherchent à reconnaître la voie

par où ils passent pour aller boire. Les chasseurs creusent alors sur

cette trace une fosse dont la profondeur dépasse plus ou moins la taille

d’un homme ; ensuite ils fichent au centre de cette fosse un pieu

solide, à sommet aminci et pointu comme une lance. Cela fait, ils

garnissent l’ouverture du trou avec des rameaux longs et légers, qu’ils

placent en croix les uns sur les autres, et qu’ensuite ils recouvrent

d’herbe : le tout est recouvert d’une couche de terre. Lorsque des

éléphants, ou des lions, des bœufs sauvages, des buffles, des rhinocéros

passent sur la fosse, le poids de leur corps fait fléchir et briser sous

leurs pieds le terrain artificiel, qui tombe dans le piége avec un ou

deux de ces animaux. L’animal arrive comme une masse sur la pointe du

pieu, et s’embroche de lui-même ; il n’a plus alors la force de se

mouvoir et de chercher à se tirer de la fosse. Ceux qui ont creusé la

trappe accourent et achèvent de tuer leur proie. On retire l’animal, on

l’écorche, et ensuite on fait de sa chair du _cadyd_, c’est-à-dire de la

viande séchée au soleil. Les Fôriens appellent le cadyd _châramyt_ ou

bandes, mot dérivé de l’arabe vulgaire _charmat_ (découper), parce que,

pour le faire, ils coupent la viande en lanières. Les chasseurs se

régalent aussi d’une partie de leur chasse à l’état frais.

Lorsqu’ils prennent un éléphant, ils en retirent l’ivoire et la peau ;

s’ils prennent un rhinocéros, il enlèvent la corne et la peau. Dans tous

les cas, ils préparent du cadyd avec la chair de ces animaux : le cadyd,

comme nous l’avons vu, sert à composer certains mets, et se vend comme

objet de commerce.

Chaque troupe de chasseurs a, dans les villages, ses gens affidés qui,

toutes les semaines, leur portent ce dont ils peuvent avoir besoin en

aliments et autres provisions ; ce transport se fait à l’aide de

chameaux, qui ensuite rapportent au village le cadyd, les peaux, les

cornes de rhinocéros, les dents d’éléphant, etc. Les peaux sont

employées à faire des boucliers et des courbaches. L’ivoire, les cornes

de rhinocéros et les courbaches se vendent aux marchands, les boucliers

aux soldats.

Ces chasseurs permanents paraissent très-rarement dans leurs villages.

Ils forment une caste isolée, sous le nom de _Darmoudy_. Les Darmoudy

(ou mieux les Darâmidah) sont des gens sans foi et sans loi ; il est

dangereux de les rencontrer dans des lieux éloignés. Jamais aucun des

autres Fôriens ne cherche à s’allier avec eux par le mariage. En

général, les Darmoudy, sous presque tous les rapports, vivent confinés

dans leur caste.

Les Darmoudy ont plusieurs moyens de surprendre le gros gibier ; il en

est qui emploient le nœud coulant ; ils ont des cordes bien tordues et

solides, faites d’écorces résistantes ; ils les arrangent en anneaux

assez larges, disposés en lacs. Quand l’animal vient à passer dessus, et

qu’un de ses pieds se pose dans l’ouverture d’un lac, l’anneau embrasse

et suit le pied, le nœud coulant se rapproche et se resserre, l’autre

extrémité de la corde étant fermement fixée à de forts pieux qui sont

solidement fichés dans le sol, de façon que l’animal, malgré ses efforts

et ses mouvements, ne peut ni les rompre, ni les arracher. Le gibier

reste ainsi empêtré dans cette espèce d’entrave, et les chasseurs le

tuent aisément sur place.

D’autres Darâmidah, armés d’une ou de deux lances à large fer, se

mettent à l’affût, perchés sur un arbre à feuillage épais, et sous

lequel ils auront vu les animaux sauvages venir s’abriter lors de la

grande chaleur du jour. Une fois ceux-ci couchés à l’ombre, le chasseur,

visant le ventre de l’animal qui est étendu le plus près de lui, le

perce de sa lance. Alors les autres animaux effrayés s’enfuient : le

chasseur descend et achève sa proie.

La seconde classe des Darmoudy sont les oiseleurs. La chasse qu’ils

préfèrent et qui leur est le plus avantageuse est celle du hobârá[214].

Le hobârá est un oiseau de forte taille, plus gros que le dindon, à

plumage blanc nuancé très-légèrement de jaune, avec des reflets

verdâtres. A l’époque du _déret_ ou printemps, le hobârá devient

extrêmement gras, et sa chair est tendre et délicate. Cet oiseau est

friand d’une certaine sorte de ver et de petits insectes ; les oiseleurs

emploient ce ver et ces insectes comme appât. Voici comment ils

procèdent.

L’oiseleur, ayant avec lui des cordes faites avec des tendons d’animaux,

assez fines pour que l’oiseau ne les distingue et ne les reconnaisse que

difficilement, se rend aux lieux fréquentés par le hobârá. Lorsqu’il

aperçoit un hobârá, il attache un ver ou un insecte à l’extrémité de sa

corde et fixe l’autre extrémité à un tronc d’arbre. Ensuite il va

obliquement du côté du hobârá, le tourne et le fait aller peu à peu vers

l’endroit où est le piége. Le hobârá se laisse sottement approcher

d’assez près ; il ne s’envole que lorsqu’on a la main presque sur lui.

Le chasseur, profitant de cette niaise confiance, le conduit pour ainsi

dire vers l’appât attaché à la corde ; à peine l’oiseau aperçoit-il le

ver ou l’insecte, qu’il se précipite dessus et l’avale avec l’extrémité

de la corde. Ainsi pris par le jabot, il essaye vainement de s’envoler ;

la corde l’arrête, et le chasseur s’empresse d’aller le prendre. Puis il

recommence le même manège s’il y a encore une capture à faire.

Un autre gibier très-recherché des Darmoudy est l’abou-tantarah[215].

Cet oiseau est blanc, un peu plus gros et plus fort que le hobârá. Il a

devant le cou une poche pendante, de forme presque conique, élargie par

le bas, plus étroite à la partie supérieure. L’abou-tantarah, de même

que le hobârá, se nourrit d’insectes.

Voyage au Darfour · 第 24 / 37 段