Nombre des enfants dans les familles. — Maladies principales. —
Siphilis ; état comparatif de cette maladie, au Kordofâl, au Dârfour et
au Ouadây. — Dragonneau. — Chirurgie. — Médecins. — Accouchements. —
Repas de naissance. — Age auquel on marie les filles. — Instruction ;
écoles. — Degrés de salubrité des diverses parties du Dârfour. —
Longévité. — Hostilités permanentes des tribus et des provinces entre
elles. — Nourriture. — Oueykeh ; sa préparation. — Aliments des pauvres.
— Gibiers ; chasses. — Différence du teytel et du bœuf sauvage. —
Chasseurs de profession. — Cadyd ou viandes sèches. — Oiseleurs. —
Chasse à la girafe, à l’autruche. — Aisance et richesse des Arabes
bédouins.
Sachez que le Créateur a donné à chaque région du monde ses caractères
climatériques spéciaux, et à chaque nation ses dispositions
particulières de tempérament. Aussi l’homme qui va parcourir des
contrées étrangères, dont le climat diffère de celui de son pays natal,
s’expose à des influences qui menacent sa santé et même sa vie. Et s’il
échappe à la mort, il a parfois longtemps à souffrir pour s’acclimater
dans les pays où il établit son séjour.
C’est par une conséquence plus ou moins rapprochée de cette loi
naturelle, que la durée de la vie diffère d’une manière remarquable dans
les enfants nés au Dârfour. Ceux qui naissent de père et de mère
d’origine fôrienne sont vivaces et bien constitués ; aussi trouve-t-on
nombre de familles composées de dix, douze enfants et plus, tous pleins
de vigueur et de santé. Il en est de même dans les tribus arabes de sang
pur ; là, encore, le père de famille ne meurt le plus souvent que
lorsqu’il a eu le temps de voir ses enfants s’accroître et se
multiplier. Mais lorsqu’un Fôrien prend une Arabe pour femme, ou
lorsqu’un Arabe se marie avec une Fôrienne, il arrive, dans l’un et
l’autre cas, que les enfants métis produits par ces unions sont faibles
et débiles, et n’ont, pour la plupart, qu’une existence de courte durée.
Il y a là une preuve que chaque pays, que chaque peuple a son
tempérament particulier, et que les rejetons sortis de parents d’un même
sang et d’un même sol sont plus robustes, d’une santé plus ferme et plus
solide. Dans les circonstances contraires, les progénitures sont frêles,
chétives, et leur teint est de mauvais aloi.
Au Dârfour et au Ouadây, j’ai été à même de voir à quels moyens on est
obligé de recourir pour conserver les enfants. Ainsi il est d’habitude,
dans ces pays, de retirer du sang aux petits enfants lorsqu’ils sont
arrivés au quarantième jour après leur naissance : on leur fait sur le
ventre, à droite et à gauche, un bon nombre de scarifications, ce qui
détermine une perte de sang assez considérable. A l’âge de trois mois,
on renouvelle cette opération. Les parents qui négligent ce traitement
de précaution voient, pour la plupart, leurs enfants être frappés de
fièvres, de coups de sang, puis mourir en bas âge.
Une maladie très-fréquente parmi les enfants au Dârfour, est l’_abou-
liçân_ (la languette) ; elle a son siége dans le fond de la bouche, vers
le détroit du gosier. Il se développe là, surtout vers la racine et sur
les côtés de la langue, une excroissance charnue comme une languette
d’oiseau, et qu’il faut absolument exciser. Pour cette opération, les
Fôriens ont un petit instrument (voy. _pl._ III, _fig._ 24) monté sur un
manche en bois ; l’extrémité libre, et saillante horizontalement, est
tranchante. Au moment de l’opération, l’on introduit dans la bouche,
jusque tout auprès de l’excroissance, une tige de bois isolée et polie,
qui sert de point d’appui et de moyen d’écarter les mâchoires. Voici
comment on procède : on tient d’abord fermement le malade ; le médecin
pose dans la bouche la tige en bois ; après cela, il introduit
l’instrument jusqu’à ce que la saillie terminale se trouve d’un côté de
l’excroissance charnue, à l’opposé de la tige de bois, et de manière que
l’excroissance soit entre cette tige et la partie tranchante de
l’instrument. Alors on rapproche la tige de bois et l’instrument, on les
appuie assez fermement l’un contre l’autre, et l’excroissance est
aussitôt coupée. On retire l’instrument, puis la tige de bois sur
laquelle se trouve déposé le petit fragment de chair qui a été excisé.
On prend alors un peu de natron pulvérisé très-fin ; le médecin mouille
son doigt, le passe dans la poudre de natron, le porte dans la bouche du
malade et en frotte la plaie. Pour bien procéder à cette friction et la
prolonger assez longtemps, il faut avoir soin de tenir au malade la
bouche ouverte, en lui mettant un petit morceau de bois entre les
mâchoires, surtout si l’enfant a des dents. Ce morceau de bois ne
dépasse alors que le bord des mâchoires, et ne pénètre que très-peu dans
l’intérieur de la bouche.
Si l’on pratique cette opération, la maladie se guérit aisément ; mais
si celle-ci est abandonnée à elle-même, l’enfant s’affaiblit, perd sa
vivacité, et bientôt survient une diarrhée abondante qui l’épuise et le
tue.
Le _oum-sogò_ est aussi une maladie particulière aux enfants, et
analogue à l’abou-liçân. Le oum-sogò se caractérise par un relâchement
des chairs de l’arrière-bouche, accompagné d’une ou de plusieurs
pustules. L’enfant atteint de cette maladie ne peut ni teter, ni boire,
ni manger ; en peu de temps sa couleur change et prend une nuance
jaunâtre. Le traitement qu’on applique à cette maladie est celui-ci : le
médecin place d’abord un morceau de bois entre les mâchoires de
l’enfant ; ensuite il porte un doigt au fond du gosier du malade, lui
soulève la luette, et ouvre les pustules pour en évacuer le pus et en
faire couler du sang ; il retire le doigt, le mouille, le passe dans du
natron pulvérisé, et en frotte les pustules et le voile du palais. On
répète ces frictions trois jours de suite, et ordinairement le malade
guérit.
La diarrhée et la dyssenterie attaquent un grand nombre d’enfants.
Lorsqu’elles acquièrent quelque intensité, on s’adresse au médecin ; si
l’enfant est âgé de quelques années, et que l’anus présente une saillie,
le médecin prend un fragment de poterie cuite, le réduit en poudre, et
en frotte l’anus jusqu’à ouvrir les _boutons_ ou aspérités qu’on y
aperçoit ; alors le sang coule en abondance ; puis, à l’aide d’une diète
assez sévère, le malade guérit. Si l’enfant n’a, par exemple, que sept à
huit mois ou à peu près, on le cautérise autour du nombril, en
appliquant quatre points de feu, placés en haut, en bas, à droite et à
gauche de l’ombilic, de manière que le nombril se trouve au centre des
quatre points, comme on voit ici, [Symbole]
Le _ghouzayïl_ est une maladie commune chez les enfants. Il se
caractérise par des symptômes cérébraux, par des mouvements insolites,
qui agitent les bras et les jambes. En Egypte et à Tunis, cette maladie
est attribuée à l’influence des mauvais génies qui frappent subitement
de convulsions l’enfant qu’on laisse seul, ne fût-ce qu’un moment assez
court. Ces convulsions emportent un grand nombre d’enfants en Egypte,
dans les régences du Maghreb et chez tous les Arabes. Les Egyptiens,
d’après leur croyance aux influences des mauvais génies, ont recours aux
exorcismes comme moyen thérapeutique. Pour cela, on demande à quelque
_exorciseur_, connu par sa puissance surnaturelle, d’écrire quelques
passages du Coran sur un bout de papier[201], et de faire ensuite ses
invocations et ses évocations sur le malade. Parfois le malade est
soulagé, et parfois il reste dans l’état où il était auparavant.
Mais au Soudan, on emploie contre le ghouzayïl la cautérisation au
front. On prend la moelle de la canne de doukhn, on l’allume par une
extrémité en l’approchant de charbons ardents, puis on cautérise avec le
bout ainsi allumé, et rouge comme le lumignon d’une chandelle. Par ce
traitement, beaucoup de malades guérissent.
L’_abou-seffeir_ attaque aussi très-souvent les enfants. Cette maladie a
pour symptôme la coloration de la peau en jaune : c’est l’_yaracân
asfar_ ou ictère. Beaucoup d’autres maladies frappent les enfants et les
adultes : je vais indiquer les principales.
Chaque année les habitants du Dârfoûr sont presque tous attaqués par le
_ouirdeh_ ou _ouird_ ; sous ce nom l’on comprend les différentes sortes
de fièvres. Le _ouirdeh_ se développe pendant l’automne du pays et
prolonge ses invasions et ses effets jusqu’au printemps ou _déret_ (qui
correspond à notre automne). Le _ouirdeh_ revêt tous les types des
fièvres intermittentes ; mais il y a aussi le _ouirdeh_ continu.
Le _ouirdeh_ journalier, ou à type quotidien, est celui dont l’accès se
répète tous les jours à heure fixe ; le _ouirdeh_ alterné ou tierce est
celui dont l’accès ne revient que le surlendemain de son apparition.
Pour les autres types, les accès ne se renouvellent qu’après deux jours,
ou trois jours d’intervalle plein ; cette dernière espèce est la plus
violente et la plus grave ; l’espèce précédente est plus bénigne. Le
_ouirdeh_ continu, ou fièvre continue, se termine quelquefois par la
mort. Cette maladie est appelée en Egypte _naucheh_ ; c’est la
gastroentérite. Au Soudan, toutes ces formes de fièvres prennent le nom
d’_ouirdeh_.
Il est une maladie contagieuse épidémique qui inspire le plus grand
effroi aux habitants du Soudan ; c’est la variole ou petite-vérole. Elle
est pour eux ce qu’est la peste pour l’Egypte, c’est-à-dire un fléau des
plus meurtriers. Dès qu’un individu est frappé de cette maladie, on le
transporte tout de suite hors de l’endroit, village ou autre localité,
et on le met dans un lieu particulier, au milieu de la campagne. On lui
construit là une grande hutte isolée, qu’on appelle _karbâbeh_, et on
place auprès de lui, pour le garder et lui donner les soins nécessaires,
des personnes qui ont déjà eu la variole. Tous ceux qui sont frappés de
cette maladie sont aussitôt conduits à ce lieu isolé. Ils sont ainsi
dans une véritable lazareth.
Les Arabes bédouins ont surtout une frayeur extrême de la petite-vérole.
Un individu, très-considéré parmi les Birguid, appelé Othmân-Ouad-Allô,
m’a raconté à cet égard un fait singulier. Cet Othmân avait été atteint
de la variole et avait été très-dangereusement malade. Lorsqu’il fut
hors de danger, et comme l’éruption était à la fin de la période de
desquamation, c’est-à-dire à l’époque à laquelle la peau n’a pas encore
repris sa couleur naturelle aux endroits de développement des boutons,
il se mettait la face à l’abri des mouches en se cachant avec son
turban, dont il s’entourait toute la figure à l’exception des yeux. « Un
jour, me dit-il, j’avais la face enveloppée, et j’étais debout à la
porte de ma demeure, lorsque je vois venir à moi un Arabe qui me
paraissait marcher en hésitant et comme un homme inquiet. Il m’approche,
me salue, et m’adresse ces quelques mots : « Dis-moi, je t’en prie, s’il
y a dans ce village-ci des variolés. — Dieu me préserve de vouloir te
rassurer par une réponse qui te mettrait dans une dangereuse sécurité. »
Et je me découvre la figure. Il jette un cri d’effroi, et tombe. Ses
compagnons accourent, l’enlèvent et l’emportent. Moi, je m’enfuis à leur
approche ; car ils m’auraient tué. Je sus plus tard que le malheureux
mourut trois jours après.
Relativement à la variole, les habitants du Soudan ont un préjugé assez
bizarre. Ils prétendent que cette maladie reconnaît pour cause la
maligne influence d’un petit animal, imperceptible, inconnu, mais qui
laisse des signes sensibles de son passage sur le sol. Cet animal, une
fois qu’il s’est attaché à la peau d’un individu, y engendre la variole,
et souvent cause la mort. J’ai mainte fois entendu raconter, et c’est
une croyance généralement acceptée, un véritable article de foi, que cet
animal, que nul n’a pu voir encore, imprime à terre la trace de sa
marche, en forme d’une série de points arrondis et disposés sur une
seule ligne, de cette manière......... On m’a certifié que, le matin,
lorsqu’on aperçoit cette trace dirigée vers une habitation, la variole
s’y déclare infailliblement.
Dans une de ces dernières années, en 1254 (ère chrétienne, 1838), le
_haydhah_ ou choléra-morbus apparut au Ouadây. J’ai su cette
particularité du grand câdy du Ouadây, lors de son passage au Kaire en
1257 (1841). Cette maladie, appelée en Egypte, _el-haoua el-asfar_,
l’air jaune, fut apportée au Kaire en 1247, par les pèlerins qui
revenaient du Hedjâz. Au Ouadây, le choléra causa d’horribles ravages et
fit un nombre incroyable de victimes. J’ignorais que cette maladie eût
paru dans le pays... Mais révérons les œuvres du Tout-Puissant, de Celui
dont la volonté est invincible et dont les décrets sont hors de tout
contrôle.
La maladie vénérienne ou mal franc (siphilis) est une véritable calamité
au Dârfour. Les Fôriens l’appellent _djiggueil_ ; elle se multiplie de
plus par la débauche et le libertinage. Dès que le djiggueil produit
quelque plaie ou pustule à la peau, on cautérise ; c’est le seul mode de
traitement employé, et on l’applique d’une manière assez brutale. On a
pour cela un instrument nommé _hachchâchah_, sarcloir : c’est une plaque
de fer, en forme de truelle, allongée, large de deux doigts environ,
longue de cinq ou six doigts, et ayant en travers, sur une de ses faces,
une sorte d’anneau à parois allongées, en manière de tube. On fait
chauffer cet instrument ; lorsqu’il est bien rouge, on le retire du feu,
et on verse quelques gouttes d’eau sur l’anneau, afin de pouvoir y
introduire, sans crainte de le brûler, un manche en bois. On enlève
l’instrument par le moyen du manche, et on l’applique aussitôt sur le
point malade. Cette cautérisation est impitoyablement appliquée sur tous
les points semblables, en quelque partie du corps que ce soit. Dans
chaque famille, dès qu’on aperçoit le _mal_ sur un individu, cet
individu est aussitôt, de gré ou de force, soumis par ses parents au
traitement par le feu. Grâce à ce procédé énergique, la maladie se
guérit dans un délai très-court.
Au Kordofâl, la siphilis est plus commune qu’au Dârfour, et plus au
Dârfour qu’au Ouadây ; elle est même assez rare dans cette dernière
contrée ; à peine y entend-on parler d’individus qui en soient atteints.
La différence dans ces trois Etats s’explique facilement. Au Kordofâl,
on a la persuasion intime que, plus le malade communique son mal à
d’autres, plus elle diminue chez lui. D’après cette croyance, un
individu, homme ou femme, qui est infecté de la siphilis, n’a d’autre
pensée que celle de la donner à d’autres personnes : il ne sait pas que,
quand même il la donnerait à mille individus, son mal conserve toujours
la même intensité. Aussi la siphilis empoisonne presque tout le
Kordofâl. Elle est également très-répandue au Dârfour, mais avec une
différence notable. Certains Fôriens, il est vrai, reconnus comme
atteints de la siphilis, n’ont pas honte de la communiquer autant qu’ils
le peuvent ; mais le plus grand nombre n’osent pas se montrer, ils
demeurent enfermés et séquestrés dans leur demeures jusqu’à ce qu’ils
soient guéris. Par une conséquence toute simple, l’infection vénérienne
est moins commune au Dârfour. Dans le Ouadây, tout individu qui se voit
frappé de cette maladie reste caché chez lui jusqu’au terme de sa
guérison, et ne communique plus avec personne.
Au Dârfour, la blennorrhagie est extrêmement fréquente. Il en est à peu
près de même du _haboûb_, sorte de _vent_, qui a son siége au bas-
ventre. Cette dernière maladie se manifeste chez les hommes et chez les
femmes, mais beaucoup plus souvent chez les femmes. On prétend que le
_haboûb_ est contagieux[202].
Le _djouzâm_ ou lèpre, dite aussi éléphantiasis, léontiasis, etc., est
commune au Dârfour. Cette maladie dévore et fait tomber l’extrémité du
nez et les doigts des pieds et des mains. Il y a encore le _baras_ ;
mais il n’attaque qu’un petit nombre d’individus. Le _baras_ des Arabes
est simplement une décoloration de la peau, c’est le véritable
_vitiligo_ blanc, maladie dermatique extrêmement fréquente en Egypte,
surtout chez les personnes d’un certain âge. Je ne l’ai guère vue, au
Kaire, que sur des individus qui avaient atteint au moins l’âge viril,
et le plus souvent sur des individus de trente à quarante ans et au
delà.
L’_abou-s-soufouf_, (le père aux lignes), ou point de côté (la
pleurésie), est assez commun au Dârfour. On l’y traite par des
scarifications sur la poitrine. On pratique ces scarifications en
groupes, disposés sur quatre ou cinq rangs, de cette manière [Symbole].
Ensuite, on les frictionne légèrement avec du natron en poudre, ce qui
provoque un écoulement considérable de sang. Par ce traitement, on
guérit le plus grand nombre des malades.
Le _frendyt_ ou dragonneau, appelé en Egypte _fertyt_, est très-fréquent
chez les Nègres. Il se développe le plus souvent aux jambes et aux bras.
Du reste, sa présence, en quelque partie du corps que ce soit, s’annonce
par un gonflement circonscrit, produit par l’accumulation sous-cutanée
d’une certaine quantité de matière purulente. Lorsqu’on ouvre cette
sorte d’abcès à son centre d’apparition, on découvre sous la peau un
_filet_ blanc, allongé, ayant l’aspect et la solidité d’un filet
nerveux. Il paraît positif que ce prétendu filet nerveux est un ver ;
car il peut sortir, en partie, hors du canal artificiel où il s’est
développé et logé, et y rentrer ensuite. Le traitement de cette maladie
consiste à ouvrir d’abord l’abcès qui indique la présence du ver ; puis
à appliquer, sur la place qu’occupait le gonflement, des feuilles
d’ochar enduites de beurre fondu et chauffées au feu[203].
Le _soutiyeh_ est une maladie analogue, en apparence, au _frendyt_. On
donne le nom de _soutiyeh_ à un gonflement qui se développe toujours sur
la tête du genou ; mais il ne renferme pas de ver. Ce gonflement résulte
aussi de l’accumulation d’une assez grande quantité de pus. On le guérit
en pratiquant, sur la tumeur même, trois rangées d’incisions profondes ;
chaque rangée est composée de trois ou quatre incisions. Par là, on
donne issue aux matières purulentes. On panse ensuite, en faisant, sur
la tumeur, des onctions de beurre fondu et en y appliquant des feuilles
d’ochar beurrées et chauffées devant le feu, comme nous l’avons dit pour
le traitement du frendyt, et la maladie se guérit[204].
Le _dougry_ a son siége spécial à la jambe ; il est analogue au
soutiyeh ; mais il se développe toujours sur la longueur du tibia, qu’il
envahit souvent dans une grande partie de son étendue, tandis que le
soutiyeh ne paraît qu’au genou. Du reste, le traitement est identique
pour ces deux maladies. La seule différence est que, pour le dougry, on
ne pratique que deux rangées d’incisions sur le côté externe de la
jambe, et deux sur le côté interne.
Le _hasbâ_ ou la rougeole, et le _bourdjouk_ ou la scarlatine, sont deux
maladies en quelque sorte particulières aux enfans.
La splénite ou gonflement de la rate, et les différentes espèces
d’hydropisie, sont assez fréquentes au Dârfour, conséquences des fièvres
intermittentes qui tous les ans assaillent cette contrée.
En résumé, on observe parmi les Fôriens un grand nombre de maladies,
mais ils ne connaissent pas la peste, et la phthisie est pour eux une
rareté presque inconnue. Les maladies du scrotum et des testicules sont
assez rares parmi les habitants.
D’après ce que je viens d’exposer relativement aux maladies du Dârfour,
on a pu remarquer que les moyens thérapeutiques employés sont presque
uniquement _chirurgicaux_. Les querelles, les désordres, les guerres,
fournissent sans cesse à ces peuples des occasions de se faire une sorte
de pratique dans cette partie de l’art de traiter les maladies. Ils
appliquent des sutures aux grandes plaies, par exemple, aux
éventrations, et il n’est pas très-rare de voir des individus, dont les
intestins faisaient saillie hors d’une blessure de l’abdomen, guérir
après la réduction des intestins et la suture de la blessure. On traite
de même par la suture les grandes plaies de la tête.
Au Dârfour, il y a des espèces d’oculistes appelés, en langue du pays,
_challa_n, qui pratiquent uniquement l’opération de la cataracte. Ils
ont, en cela, dit-on, une adresse remarquable. Mais j’ignore leur
procédé opératoire, et la nature des instruments dont ils se servent.
J’ai connu un de ces challa_n_, appelé El-Hagg-Nour, qui jouissait d’une
très-grande réputation.
Jamais les Fôriens ne pratiquent ni l’amputation, ni la désarticulation,
ni l’extirpation.
Là se borne ce que je puis dire des maladies de ces contrées. Quant aux
médecins, ce sont presque toujours des hommes d’un âge avancé ; ceux qui
se sont acquis quelque réputation dans leur art sont recherchés avec
empressement. On court à eux, même à des distances de plusieurs jours de
route ; ceux qui les appellent les traitent avec les plus grands égards.
Les principaux moyens thérapeutiques employés par les médecins sont les
scarifications, et les cautérisations par le feu. En fait de
médicaments, il ne prescrivent guère, en général, que le tamarin, le
miel et le beurre de vache.
Le fakyh Mèdèny, de Fouta, m’a raconté qu’il fut guéri du _nickris_
(douleurs goutteuses articulaires), par un moyen que lui indiqua un
Arabe bédouin. « Cet Arabe, me dit Mèdèny, me conseilla de me tenir
debout, les pieds dans du beurre de vache fondu. Voici comment
j’opérai : Je fis chauffer une assez grande quantité de beurre. Quand il
fut bouillant, et bien fondu, je le retirai du feu ; je laissai se
calmer l’ébullition, et j’attendis que le beurre se refroidît à un degré
supportable à la main. On avait attaché une corde à la toiture de ma
demeure, afin que je pusse me soutenir debout, en tenant à la main
l’extrémité de cette corde. Je fis verser le beurre dans une grande
sébile, je me lavai promptement les pieds avec de l’eau ; je les
plongeai ensuite dans le beurre et je me levai, me soutenant par la
corde suspendue, afin de pouvoir rester debout quelque temps. Mais
presque tout à coup je sentis le beurre chaud me pénétrer les jambes,
s’insinuer dans les chairs, et monter comme l’aurait fait un poison.
Cette sensation me parcourut les jambes, m’arriva aux genoux, puis aux
cuisses, et de là, peu à peu, dans le reste du corps, jusqu’au cou et
jusqu’au cerveau. Alors la tête me tourna, mes yeux se troublèrent, et
je serais tombé si mes domestiques ne m’avaient reçu dans leurs bras.
Ils m’enveloppèrent avec soins dans mes vêtements, et me couchèrent.
J’étais complétement évanoui et sans connaissance. Je restai dans un
état singulier de stupéfaction et d’insensibilité, tout le jour et toute
la nuit. Mais le lendemain matin, je me réveillai frais et dispos.
J’avais abondamment transpiré, et la sueur qui m’avait inondé avait une
puanteur insupportable.... Je fus guéri. » J’ai su que ce mode de
traitement était en usage chez les Arabes bédouins, et qu’il y était en
grande faveur.
Je dois ajouter qu’un des moyens de médication est l’emploi des
influences _merveilleuses_ ou puissances secrètes : on traite souvent
les malades _par les écritures_, c’est-à-dire de papiers sur lesquels on
trace des paroles sacrées[205]. Il y a au Dârfour, comme ailleurs, des
individus qui font métier de ces sortes d’obsécrations. Les plus
renommés dans cet art sont les Fellâta.
Disons maintenant quelques mots sur l’accouchement, les femmes en
couches, et l’éducation des enfants. Lorsqu’une femme ressent les
premières douleurs de l’enfantement, plusieurs vieilles se rassemblent
chez elle pour la secourir ; elles attachent ensuite une corde à un
endroit élevé de la hutte. La femme se tient debout, saisit entre les
mains l’extrémité pendante de la corde, et s’en fait un point d’appui à
chaque crise des douleurs. La patiente reste ainsi, debout, les jambes
écartées, jusqu’à ce qu’elle soit accouchée. Une des vieilles reçoit le
nouveau-né, coupe le cordon ombilical, puis on couche la mère. Huit
jours après la naissance de l’enfant, on fait le repas de réjouissance,
les femmes avec l’accouchée, les hommes avec le mari. Généralement on
tue un mouton pour ce repas, puis l’on donne le nom à l’enfant.