tempérament et dans la violence de leurs désirs. Leur ardeur amoureuse
est encore animée et attisée par la chaleur excessive du climat, par
l’habitude de la fréquentation presque libre des sexes, et par
l’insouciance des femmes pour les affaires de leur famille ; aussi,
rarement une femme se contente de son mari, ou se contente même d’un
seul amant. Il semble que ce soit contre les femmes de ces contrées que
ces vers ont été composés :
« Femmes ! quoi ! un seul amant, c’est trop peu ! mille, deux mille
par an, c’est encore trop peu !
« En vérité, vous êtes bien les restes de ces juifs de Moïse, pour
lesquels la manne sacrée devint si vite un mets de dégoût ! »
Ajoutez encore, comme cause de cette vie désordonnée, que la loi permet
à chaque homme, s’il a les ressources nécessaires, d’épouser quatre
femmes légitimes, et, de plus, d’avoir autant de concubines qu’il peut
en entretenir. De là les privations sexuelles auxquelles la femme est
certainement condamnée, bien qu’elle soit, sous ce rapport, l’égale de
l’homme, qu’elle ait au moins les mêmes besoins que lui, les mêmes
entraînements au plaisir, et aussi la même force de jalousie. Il n’y a
donc rien d’étonnant dans les ruses et les intrigues qu’elle imagine
pour satisfaire ses appétits de volupté.
D’un autre côté, l’homme qui n’a pas la fortune suffisante pour se
procurer des concubines, porte sa convoitise sur les femmes des autres ;
et lorsque la femme s’est aperçue des infidélités de son mari, elle
s’abandonne aux suggestions de la jalousie, et le désir de la vengeance
la mène à l’adultère.
La vie ordinaire des Fôriennes, dans leur enfance et durant leur
adolescence, est une sorte de préparation à leurs déréglements dans
l’âge suivant. Dès leurs premières années, elles vivent constamment
mêlées aux jeunes garçons ; elles grandissent avec eux : par là, elles
contractent des habitudes qui deviennent par la suite une seconde
nature. Une fois qu’elles sont mariées, il leur est difficile de se
contenter de relations avec un seul homme ; il faut, pour qu’elles se
tiennent dans le devoir, une grâce toute spéciale de Dieu. Aussi la
régularité de conduite est une qualité rare chez les Fôriennes ; très-
peu restent fidèles à leurs maris. Avec le temps, cette dépravation
générale s’accroît, et aujourd’hui la débauche souille et empoisonne
toutes les familles.
A ce propos, je citerai une opinion qui domine dans le pays, et qui
vient à l’appui de ce que j’avance. Lorsque le feu prend quelque part,
et que l’incendie se propage de manière à dévorer un grand nombre
d’habitations, les Fôriens croient que le seul moyen d’arrêter le ravage
des flammes est de chercher une femme d’un certain âge, qui ne se soit
jamais rendue coupable d’adultère, et de la faire venir au lieu de
l’incendie. Celle qui se présente, si elle est réellement pure et sans
reproche, peut, en détachant son pagne et l’agitant devant les flammes,
forcer l’incendie de s’arrêter et de s’éteindre immédiatement. Ce
miracle a, dit-on, pour les Fôriens, la sanction de l’expérience.
Lorsque j’étais au Dârfour, un incendie violent se déclara dans la
demeure de l’aïeule du sultan. Le sultan accourut, suivi de plusieurs
grands personnages ; on se mit en devoir d’éteindre le feu, mais ce fut
inutilement. Alors un crieur du prince parcourut la ville en criant :
« Une femme fidèle ! Y a-t-il ici une femme fidèle ? » Il ne s’en
présenta pas ; il paraît qu’il ne s’en trouvait pas une seule.
A ce qu’on m’a souvent certifié, la vertu et la pureté conjugales sont
loin d’être aussi rares parmi les femmes des Arabes errants du Dârfour
et de ses environs. Les femmes arabes, étant plus intelligentes, sont
plus attachées à leurs devoirs d’épouses, et ont des sentiments de
religion plus profonds. Ces dispositions morales entretiennent l’amour
du devoir ; mais sans elles une femme s’abandonne à ses caprices, elle
s’enorgueillit même du nombre de ses intrigues et de ses conquêtes. « Si
j’étais sans attraits, dit-elle alors, je ne verrais pas les amants se
presser autour de moi ; ce sont mes charmes qui attirent les adorateurs,
et qui les poussent à courir même les plus grands dangers pour moi. A
qui la faute ?... »
Dans les familles de sang arabe, il y a plus de décence et de retenue.
Une femme arabe, arrivée déjà à un certain âge, et qui aura, par
exemple, un fils revêtu de quelque considération ou placé dans une
position honorable, s’abstiendra de toute intrigue d’amour, de toute
tentative illicite, et cela par respect pour le nom et la réputation de
son fils, ou simplement par respect pour elle-même ; elle comprend que,
comme mère, elle ne doit plus chercher à inspirer de passion. Mais il
n’en est pas ainsi des femmes fôriennes ; quel que soit leur âge, elles
n’ont aucune pudeur. En voici un exemple frappant.
Un de mes intimes amis, dont je tairai le nom par devoir d’amitié, m’a
raconté, au Dârfour, l’aventure que voici[196]. « La mère du sultan
Mohammed-Fadhl, me dit mon ami, s’appelait, comme tu le sais, Ambous.
Elle avait un frère nommé Mohammed-Teytel. Elle le maria avec une de ses
suivantes. Le mariage se célébra en grande cérémonie, une foule immense
de curieux y assista, j’y allai aussi. J’étais debout à regarder,
lorsque tout à coup parut la mère du sultan, avec une troupe de jeunes
filles charmantes, sveltes comme des gazelles, et qui lui faisaient
cortége. Ambous avait alors trente-cinq ans environ. C’était la plus
hideuse face qu’il fût possible d’imaginer. Tout décelait en elle sa
basse origine ; et tu sais qu’en effet elle était d’une des tribus les
plus laides du Dârfour, de la tribu des Bygo. On se demandait toujours
avec étonnement, lorsqu’on apercevait cette ignoble figure, par quelle
mystérieuse volonté Dieu avait prédestiné au rang de reine une telle
créature, une femme de si basse extraction, et pourquoi il n’avait pas
choisi, pour être la mère d’un prince, une femme plus belle, mieux
pourvue de grâces et d’attraits ou bien d’origine plus relevée.
« Ambous entre chez Teytel. C’était le moment de la consommation du
mariage[197]. Animée probablement par cette circonstance, elle ne reste
qu’un moment chez son frère ; bientôt on entend un cliquetis de
chevillères et de kharâz ; on respire une odeur de parfums ; Ambous
sortit. On se range, on fait place. Et voilà qu’en passant près de moi,
Ambous me saisit par la main et m’attire sur ses pas. Je fais un
mouvement de surprise ; je veux résister ; mais ses suivantes
m’entraînent doucement. Je cède, de peur que, même malgré l’obscurité du
crépuscule du soir, la foule ne m’aperçoive. Je marche à côté d’Ambous ;
elle me tenait la main. Après quelques instants, elle se met à me dire :
« Je suis fatiguée ! » Cependant sa demeure n’était pas à cent pas de
celle de Teytel. Et cette femme, avant de se trouver l’épouse d’un
sultan[198], n’était qu’une esclave du dernier degré, condamnée aux
fonctions des derniers domestiques, c’est-à-dire à aller chercher de
l’eau et à rapporter sur sa tête des charges de bois. Maintenant elle se
plaignait de fatigue avant d’avoir seulement cheminé cent pas. Je lui
réponds : « Tu as eu aujourd’hui tant d’embarras et d’occupations ! »
« Nous arrivons à sa demeure. Nous traversons la foule des eunuques,
dont pas un ne nous adresse une seule parole, bien qu’ils me voient avec
leur maîtresse. Ambous se dirige vers sa souktâyéh particulière. J’y
entre avec elle, et alors seulement elle laisse glisser ma main de la
sienne. Je m’assieds sur une natte à part ; Ambous va s’étendre sur
celle où elle couchait ordinairement. Là, elle s’agite, se tourne à
droite et à gauche, secoue ses mangour avec la main. Puis : « J’ai bien
mal à la tête ! » me dit-elle. « Viens me lire quelques versets du Coran
sur le front ; cela me guérira peut-être. » Alors, je m’approche d’elle.
Je comprenais bien ce qu’elle voulait dire par ce détour. Cependant
toutes ses femmes s’étaient retirées et nous avaient laissés tête-à-
tête. Une seule de ses suivantes était assise en dehors de la porte,
pour attendre ses ordres et répondre de suite à ce qui pourrait lui être
demandé.
« Ambous me fait placer tout près d’elle et me prie encore de lui lire
quelques passages du Coran, en lui posant ma main sur la tempe. Je dus
obéir ; aussitôt qu’elle sentit ma main sur sa tête, et qu’elle
m’entendit réciter quelques paroles, elle frémit, trembla de tout son
corps. L’odeur des parfums qui s’exhalait de ses vêtements m’enivra ; je
me sentis ému, troublé. Mais soudain je fus saisi par la crainte d’être
surpris par le sultan ; il me revint à l’esprit qu’il avait fait périr
sans pitié nombre d’individus qu’il avait trouvés chez sa mère, et que
souvent il arrivait chez elle à l’improviste et sans se faire annoncer.
« Ambous se tenait sur ses gardes ; elle avait, au dehors, ses
sentinelles qui l’avertissaient de l’approche de son fils, pour qu’elle
pût faire évader les galants qu’elle avait chez elle.
« L’aspect du danger que je courais m’arrêta et me refroidit subitement.
Ambous s’en aperçut. Elle s’imagina que peut-être j’avais besoin de
manger, et elle appela Dérâ-el-Gâder : c’était le nom d’une de ses
femmes. Elle lui ordonna d’apporter de suite quelque bonne nourriture.
Dérâ-el-Gâder obéit et me servit deux plats succulents. « Mange, me dit
Ambous, mange un peu. » Je refusai encore, prétextant le défaut
d’appétit. Elle me pressa ; je dus céder. Je goûtai de ces mets et je
les trouvai excellents ; il était déjà tard, et, malgré ce que j’avais
dit, j’avais réellement faim. J’étais donc à souper, lorsque tout à coup
on entend un bruit et un tumulte extraordinaires ; des servantes
accourent en s’écriant : « Le sultan ! le sultan ! » — « Vite ! vite !
dit Ambous, faites sortir cet homme par l’autre porte du zarybéh. » On
m’emmène, et on me pousse dehors en toute hâte.
« Par bonheur pour moi, cette fois-là le sultan ne vint pas d’abord à la
porte par laquelle il entrait ordinairement chez sa mère ; sans cela,
j’aurais été probablement aperçu avant ma sortie du zarybéh. Mais il
laissa des gardes à cette porte ; et pendant qu’il fit le tour du
zarybéh pour arriver à celle par laquelle on m’avait éconduit, j’eus le
temps de m’esquiver. J’étais à peine à quelques pas que je vis déborder
la tête des chevaux du cortége. Je me gardai bien de fuir ; je m’arrêtai
et j’observai. Et j’entendis le sultan demander aux eunuques gardiens de
sa mère : « Qui vient de sortir d’ici ? — Personne. — Mais, » reprit un
des cavaliers du prince, « je viens de voir sortir quelqu’un d’ici, par
cette porte. — Nous n’avons vu personne. » — J’entendis ces paroles, et
je remerciai Dieu de m’avoir sauvé d’un si grand danger. Car, si le
prince ou sa suite m’eût surpris au moment où je sortais, c’en était
fait de moi. »
Tel fut le récit de mon ami. Je conclus encore une fois que les eunuques
sont un bien faible rempart pour la vertu des femmes, quand elles n’ont
pas dans le cœur la ferme volonté de rester vertueuses, et que,
lorsqu’elles se décident au mal, il n’y a pas de gardiens qui les
maintiennent dans les limites du devoir. Et puis, n’est-il pas
scandaleux de voir la mère d’un prince s’abandonner à de pareilles
débauches ? Et si une telle conduite déshonore une femme d’une condition
ordinaire, combien n’est-elle pas plus avilissante pour une femme d’un
rang élevé ! Avouons-le, il n’y a de vertu que dans la femme que la
grâce de Dieu éloigne du mal. Bénédiction du ciel sur l’auteur de ces
vers :
« Il est des femmes qu’un douaire de quatre-vingts chameaux ne paie
pas à leur valeur ; et il en est qui ne valent pas la peau molle d’un
chameau qui vient au monde ;
« Il en est qui, grâce à leur étoile, prennent un mari sans ressource,
et qui, un beau matin, se trouvent avec lui au milieu de la richesse
et de l’abondance.
« Il en est d’autres qui prennent pour époux un homme chargé de
biens ; et, un matin, il se trouve n’avoir plus même la pitance de son
âne.
« Il en est dont Dieu laisse sans cesse la vertu naufrager, et qui, en
l’absence de leur mari, vont chercher les caresses de leur voisin.
« Ah ! que Dieu maudisse et maudisse les femmes traîtresses ! qu’il
les brûle à jamais aux feux de l’enfer, les femmes traîtresses ! »
Oui, les peines et les douleurs de l’homme sont l’œuvre des femmes. Que
de rois dont elles ont causé la mort ! que d’empires dont elles ont
amené la ruine ! que de sang elles ont fait verser !
« Oui, les femmes sont les démons de cette terre, créées pour nos
tourments. Bon Dieu, protége nous contre ces malins esprits. »
L’emploi des eunuques pour la garde des femmes n’a d’autre but que de
tranquilliser la jalousie des hommes ; mais ce but n’est pas toujours
atteint. J’ai vu des eunuques qui possédaient plusieurs femmes, et
savaient trouver quelques jouissances avec elles. Nous avons déjà dit
que l’ab-cheykh Mohammed-Kourrâ, après avoir été eunuque, se maria à une
femme d’une grande beauté ; et des personnes dignes de foi m’ont assuré
que, lors de sa révolte contre le sultan, lorsqu’il vit ses affaires
désespérées, et qu’il eut résolu de mourir en combattant, il se rendit
de nuit chez lui, et égorgea sa femme, afin de la soustraire aux
jouissances d’un autre mari : action qui, selon moi, est le terme
extrême de la jalousie.
Je m’informai, étant au Ouadây, de quelle manière on procédait à la
castration. Je sus que, pour cela, on lie fortement celui qu’on veut
opérer, qu’on saisit en masse tous les organes de la virilité, et qu’on
en fait la section d’un seul coup de rasoir ; qu’aussitôt après, on
introduit une petite canule en fer-blanc dans la portion qui reste du
méat urinaire, afin d’en prévenir l’occlusion ; et qu’ensuite on
cautérise toute la plaie avec de l’huile bouillante. Par là, la plaie
qui était une plaie par instrument tranchant est transformée en une
plaie par action du feu. Enfin, on panse l’opéré avec des bandes de
linge et de la charpie ; tous les jours on renouvelle ce pansement. Mais
le plus grand nombre de ces malheureux meurent des suites de
l’opération.
Ici se présente une réflexion. Sur quelles raisons valables peut-on
s’appuyer, pour justifier le droit de soumettre des hommes au supplice
de la castration, et de les condamner à perdre des organes donnés par
Dieu pour la procréation et la multiplication de l’espèce humaine ?
Plusieurs doctes musulmans ont examiné cette question, et l’ont tranchée
par une sentence de réprobation. Le savant Djélâl-el-Dyn-el-Soyoûty
s’est explicitement prononcé, et a donné sa sanction à ce jugement, dans
son livre intitulé : _Fy tahrymi khidamati l-khisyân li-dharyh sciydi
oualad Adnân_. (Criminalité de l’emploi des eunuques au service sacré
(de la Kaaba et) du tombeau du prophète descendant d’Adnân.)
En un seul mot, tout le crime est à ceux qui spéculent sur cette
opération, c’est-à-dire aux idolâtres du Soudan qui la pratiquent, et
qui répandent dans l’Islamie les individus châtrés, soit en les vendant,
soit en les envoyant comme dons aux personnages de distinction ; car il
est très-peu de peuplades musulmanes qui fassent elles-mêmes des
eunuques.
Quant à l’usage qu’on fait de ces malheureux mutilés, il peut être
considéré comme un acte d’humanité et comme une œuvre de bien. Les
abandonner à eux-mêmes après le supplice auquel ils ont été soumis,
serait une double cruauté, en ce sens que, privés des organes virils,
ils sont mis en dehors des jouissances les plus douces de la vie, et
qu’abandonnés des autres hommes, ils seraient exposés à tous les maux
d’une existence pénible et misérable.
Les grands, les princes, et ceux qui suivent leurs traces, ont
généralement des harem où ils aiment voir réunies un certain nombre de
jeunes femmes. Ces femmes, sans nul doute, sont douées, aussi bien que
ceux à qui elles appartiennent, d’une dose de jalousie. Comment donc
est-il possible qu’elles vivent en paix et en harmonie, surtout lorsque
quelqu’une d’elles obtient les préférences fréquentes du maître ? Une
rivalité hostile règle nécessairement leur conduite envers lui ; chacune
travaille, autant que les circonstances le lui permettent, à conquérir
la bienveillance et la faveur spéciale du mari commun, et à captiver
exclusivement son cœur. Placées sous l’autorité absolue et sous le
caprice d’un maître unique, elles savent, principalement lorsqu’il est
prince, dissimuler et concentrer leurs mutuelles antipathies, et se
montrer de l’amitié et une condescendance fraternelle. Qu’y a-t-il
d’aussi difficile à pénétrer que la pensée d’une femme ! Quelle n’est
pas sa puissance de dissimulation ! Dans les harem, il n’y a que la
crainte qui puisse extraire les secrets de leur âme, les forcer à la
sincérité, et soulever le voile qui leur enveloppe le cœur.
Les caractères physionomiques des femmes diffèrent chez les diverses
peuplades du Soudan. Bien que chaque population ait ses nuances de
beauté et de laideur, il est cependant des localités qui se distinguent
plus par l’une que par l’autre.
Au Dârfour, la laideur des femmes est remarquable chez les Témourkéh et
chez les Karâkryt, peuplades sauvages répandues sur les montagnes, et
vivant d’une vie assez misérable et chétive. Les femmes des Berty et des
Mydaub, au contraire, sont belles et les plus belles de toutes les
Fôriennes. Il faut placer au-dessous d’elles les femmes des Bygo, celles
des Bargau, des Mymeh et des Toundjour ; et parmi les plus laides il
faut mettre celles des Fôriens d’origine pure, et qui n’ont rien du sang
arabe. Celles des Dâdjo, celles des Buirguid, et même celles des
Maçâlyt, malgré ce qu’elles ont de charmes, ne viennent qu’après celles
des Berty et des Mydaub.
Au Ouadây, les plus belles femmes sont celles des contrées d’Ab-Sénoun
et de Malanga ou Mananga. Viennent ensuite celles des Koukah, puis
celles des Mymeh et celles des Kachmireh. Parmi les plus laides sont
celles du Dârtâmah ; il y a encore au-dessous d’elles celles des trois
tribus ouadâyennes, les Birguid, les Maçâlyt et les Dâdjo.
En général, on ne peut guère, à cause de la différence de couleur,
mettre en parallèle et apprécier par comparaison la beauté des femmes du
Soudan et la beauté des femmes de nos pays. Chaque région du monde a son
genre de beauté, sa physionomie particulière.
Si on embrasse le Soudan tout entier, depuis l’est jusqu’à l’ouest, on
remarque que les plus belles femmes sont sans contredit celles de l’Afnô
(ou Afnau) ; après elles, toujours dans la série la plus élevée, il faut
ranger les Bâguirmiennes, puis les Barnâouyennes et les Sennâriennes. A
la série du second degré seront les Ouadâyennes, et au-dessous les
Fôriennes. Les plus laides de toutes sont les femmes des Toubou et
celles des Katakau.
Chaque peuple et chaque tribu du Soudan a ses beautés féminines ;
seulement le nombre y varie, en plus ou en moins, comparativement à la
population : merveilleuse sagesse de Dieu, qui distribue à tous ce qui
lui plaît et ce qu’il veut donner ! Oui, Dieu est le seul Dieu, le seul
Seigneur digne des adorations des hommes. C’est lui seul qui diversifie
à son gré les créatures, et pour cela il n’a besoin que des plus légères
nuances. En effet, tout ce qui est brun n’est pas musc ; tout ce qui est
rouge n’est pas rubis ; tout ce qui est noir n’est pas civette, tout ce
qui brille n’est pas diamant. Disons mieux encore pour le sujet qui nous
occupe : tout ce qui est noir n’est pas de charbon ; tout ce qui est
rouge n’est pas de chair ; tout ce qui est blanc n’est pas de chaux.
Et puis, les peuples de couleur, ou bronzés noirs, ont des genres de
beauté que n’ont pas les peuples les plus blancs. Peut-être on dira
qu’il n’y a pas de rapprochement possible entre la lumière et
l’obscurité, entre l’ombre et le soleil. Il est vrai, la différence est
immense ; mais beaucoup aiment la couleur bronzée, la couleur noire ; et
ce vers en rend témoignage :
« Le teint bronzé est plein de charmes et de grâces ; regarde-le bien,
et tu n’aimeras plus ni le teint blanc, ni le teint rose. »
Beaucoup d’hommes encore raffolent du teint noir, et de là l’exagération
de ce vers :
« Oui, à cause de ma belle amie, j’aime tout ce qui est noir ; j’aime
tout le Soudan ; à cause de mon amie, j’aime même les chiens noirs. »
Et moi aussi, j’ai été quelque temps amateur passionné des négresses, et
j’ai dit alors ces quatre vers[199] :
« On me reproche d’aimer une _sauda_ (noire) ; mais ignore-t-on ce que
l’homme a de valeur par le _saouâd_ (par la gloire) ?
« Laissez donc, laissez vos reproches. Le riche ne doit-il pas sa
considération au _saouâd_ (à la richesse) ?
« Si presque tous les visages blancs n’avaient les deux sourcils et
les _mouches_ qui parent leurs joues, d’une nuance foncée en _saouâd_
(noir),
« Nul ne les aimerait, nul n’en voudrait. Le mérite et la supériorité
sont donc au noir dans le _saouâd_ (le monde), puisque c’est ce qu’il
y a de noir ou de marques brunes dans les visages blancs qui en fait
la beauté. »
On a dit encore :
« Quoi ! tu as pu te prendre d’amour pour une femme à teint bronzé ?
« — Oui, répondis-je, c’est la couleur du parfum de la zibeline ;
c’est la couleur du musc, la couleur du sandal odorant. »
« L’amour des femmes blanches n’a pas d’empire sur moi ; je n’en
voudrais pas, n’y eût-il même plus, dans le monde, de femmes au teint
bronzé. »
Le cheykh Abd-el-Rahmân-el-Safty, poëte de l’époque actuelle, a dit
aussi :
« Je donnerais ma vie pour un objet au teint bronzé, car un seul point
de sa couleur, se montrant sur une face blanche, y imprime, aux yeux
de tous, un caractère de beauté.
« Mais un point blanc qui se montre sur une belle face noire en
détruit la beauté et y empreint un signe de réprobation.
« Une beauté à la couleur bronzée m’enivre d’amour, bien avant que je
puisse savourer la salive de ses baisers ; la seule vue des tresses de
ses cheveux me fait tourner la tête..... »
Je m’élevai contre le cheykh El-Safty, dans une _cassydeh_[200] dont
voici un vers :
« Eh quoi ! la vérité n’est-elle donc pas d’une blanche candeur ?
Laisse toutes tes raisons ; ce sont pures erreurs d’hommes aveuglés
par de folles idées.
Je citerai encore deux vers du cheykh El-Safty :
« Comment, me dit-on, comment peux-tu aimer une femme de cette couleur
foncée ?
« Ce n’est pas sans motif que j’ai renoncé aux blanches. Le blanc, mon
cher ami ! mais c’est la couleur des vieux barbons, la couleur du
linceul, deux choses qui me font peur ! »
D’autres ont vanté la couleur des blancs, et déprécié celle des noirs ;
ils ont poussé l’éloge et le blâme jusqu’à l’extrême de l’hyperbole ;
selon eux, celui qui ne partage pas leur avis est frappé d’aveuglement.
Ils sont allés jusqu’à s’appuyer sur ces paroles sacrées données par
Dieu dans le Coran : « Nous avons caractérisé la nuit par un signe
négatif, par les noires ténèbres, et le jour par un signe positif, par
la lumière. »
En résumé, chacun a, dans ses goûts, un motif de prédilection, ou bien
une raison systématique.
[Décoration]
[Note 190 : Les eunuques sont appelés _taouâchy_ (au pluriel,
_taouâchiyéh_), et _aghouât el-harym_, aghas des femmes ou des harem,
gardiens des femmes.]
[Note 191 : Our-dikka, sobriquet composé de deux mots fôriens ; _our_,
jeune homme ; _dikka_, noir.]
[Note 192 : Voyez la note T.]
[Note 193 : Voyez la note U.]
[Note 194 : Voyez la note V.]
[Note 195 : Le dourraah est une pièce d’étoffe blanche que les négresses
se mettent sur la poitrine en la passant sous les aisselles, en la
serrant presque comme une ceinture et la ramenant sur l’épaule gauche.
Cette pièce d’étoffe leur couvre aussi le corps, au moins jusqu’aux
genoux.]
[Note 196 : L’affaire était de notoriété publique ; j’ai connu nombre de
Fôriens qui, plus malheureux que mon ami, ont eu à se repentir d’avoir
satisfait aux désirs de celles qui les entraînaient.
(_Note du cheykh El-Tounsy._)]
[Note 197 : Voyez la note X.]
[Note 198 : Voyez l’histoire du sultan Abd-el-Rahmân.]
[Note 199 : Voyez la note Y.]
[Note 200 : Petite pièce de poésie.]
CHAPITRE VIII.