On promène d’abord en cérémonie le jeune garçon qu’on doit circoncire ;

ensuite un barbier procède à l’opération en présence du père de l’enfant

et de ses parents. Si le circoncis pleure, on le laisse et on

l’abandonne à lui seul ; s’il supporte la section courageusement et sans

pleurer, alors son père, s’adressant aux assistants, les prend à témoins

qu’il donne à son fils une génisse, ou un taureau, ou un esclave, ou une

fille esclave, selon son état d’aisance ou de médiocrité. La mère du

circoncis lui donne à son tour les mêmes présents ; ensuite tous ses

parents, assistants à la cérémonie, lui font quelque don analogue à ceux

du père et de la mère, en telle sorte que, lorsque la famille est riche,

le circoncis reçoit une valeur assez considérable. Ces cadeaux varient

selon l’état de fortune ou de pauvreté des parents.

Trois jours après, comme nous l’avons déjà dit ailleurs, les jeunes

garçons de l’âge du circoncis se rassemblent, s’arment de safrouk,

espèces de bâtons courts, et vont se répandre dans les rues, frappant et

tuant toutes les poules qu’ils peuvent atteindre. Du quatrième au

septième jour, ils vont de même courir les pays environnants ; ils

amassent ainsi une énorme quantité de poules, et cela sans que ceux à

qui elles appartiennent s’en formalisent.

A la circoncision, ou, pour mieux dire, à l’excision d’une fille, on ne

fait pas grande dépense ni grande cérémonie, et l’on n’y procède pas au

massacre des poules.

Je me suis livré dans ce chapitre à quelques détails un peu minutieux

peut-être ; mais, comme ils m’ont paru n’être pas dépourvus d’intérêt,

j’ai pensé qu’ils le seraient aussi pour ceux qui liraient cet ouvrage.

Je passe à ce qu’on appelle _zikr_.

Il est à remarquer que, dans la vie ordinaire des Fôriens, les femmes

prennent part à tous les soins domestiques et à tous les actes qui,

généralement ailleurs, sont du ressort des hommes ; il n’y a que la

guerre dont ceux-ci assument sur eux seuls les fatigues et les dangers.

Nulle cérémonie, soit de fête, soit de deuil, soit de religion, etc., ne

peut s’accomplir sans que les femmes en soient l’âme et donnent le

mouvement. Sans la participation des femmes, les Fôriens ne feraient

rien qui leur parût complet et bien fait ; aussi prennent-elles une part

directe aux choses les plus sérieuses ; telles sont, par exemple, les

zikr[182].

Les zikr, au Dârfour, sont de deux espèces : les uns sont selon le rite

accepté par les Arabes du pays, les autres selon le rite usité par les

Fôriens d’origine. Dans la première forme, c’est-à-dire celle du zikr

des Arabes, une certaine série de mouvements et de psalmodiations

constitue le cérémonial : elle a été établie par un cheykh sofi. Toute

espèce de zikr doit avoir été instituée et déterminée par un sofi ou par

un individu considéré comme un saint pendant sa vie[183].

Dans les cérémonies du zikr des Arabes au Dârfour, une femme se place

tout près du cercle des fidèles, et psalmodie un, deux ou trois vers

sacrés ; les autres femmes sont debout derrière elle, et pas une ne fait

entendre un seul mot ; elles sont simplement spectatrices, et examinent

qui, de leurs maris ou de leurs proches, se distingue par

l’enthousiasme.

Après que le zikr est en grand mouvement, la femme psalmodiante se tait,

et cède la psalmodie à un des _zikreurs_, qui continue de manière à

animer plus encore l’émotion générale. Toutes les femmes écoulent, ainsi

que le reste de l’assemblée.

Une fois, pendant une de ces dévotes pratiques, où le zikr s’exécutait

selon le rite fondé par le cheykh Déf-Allah, il arriva qu’un des

_zikreurs_ s’approcha d’un cercle où le zikr s’accomplissait selon le

rite donné par le cheykh Yâcoub. Des deux côtés, chacun regardait le

mode de son rite comme meilleur que le mode de l’autre... Au plus fort

de la chaleur du zikr, un yâcoubite, voulant déprécier les partisans de

Déf-Allah, se mit tout à coup à articuler d’une voix retentissante ces

quatre vers :

El-ma èndou chaykhan farâgâbâ

La yedkhol daragah oua nechchâbâ.

El-ma èndou chaykh mahyoubou

La yedkhol halagat Yàgoubou.

« Que celui qui n’a pas (pour saint patron) un cheykh capable (par sa

puissante protection) de le secourir (en tout danger),

« N’aille pas se mettre entre le bouclier et le trait !

« Que celui qui (comme vous) n’a pas (pour protecteur) un cheykh

craint et révéré (comme le nôtre),

« N’aille pas s’introduire dans le cercle de Yâcoub[184]. »

Un des partisans du rite de Déf-Allah s’aperçut que ces mots

s’adressaient à eux et à leur patron, et il répliqua :

Nedkhol ouei-nomrog météâfy

Bi-l-niyéta oua-l-àmel el-sâfy

Déf-Allah faugu-y taououâfy.

« Nous entrerons (dans votre cercle), et nous en sortirons, sans vous

craindre.

« Car je suis pur, et de cœur et d’actions ;

« Déf-Allah est ici sur ma tête, et voltige au-dessus de moi[185]. »

Une fois, dans un zikr, une femme se mêla au cercle des _zikreurs_, et

se mit à dire ces vers :

Noussaffy l-koum mérycéh doouâny

Ou-âna àzabâ beyt-y tarfâny.

Yâ fogarâ mâ fy-koum zâny.

« Je vous verserai une jarre de mérycéh ;

« Je suis sans mari, et je demeure au bout du village ;

« Y en a-t-il un parmi vous qui veuille se livrer aux plaisirs de

l’amour[186] ? »

Les _zikreurs_ l’entendirent, et un d’eux lui fit voir qu’il comprenait

ce qu’elle voulait. On en était alors à ce moment du zikr où l’on

répétait les mots : « _Allah haiy_, Dieu est vivant[187]. » Et soudain,

au lieu de _Allah-haiy_, le galant se met à dire et répéter : _Ana zâny,

âna zâny_[188].

Quant aux Fôriens d’origine, ils se placent sur deux rangs, face à face,

ou en cercle. Chaque homme a derrière lui une jeune fille ; et les

femmes, entourant le zikr, récitent, en une psalmodie assez monotone,

certaines paroles dévotes, telles que celles-ci :

Kourou kirrau-yei âliman nimâ

Sih-la_n_ koyei guennéh ?

Sih-la_n_ koyei.

« L’arbre verdoyant est pour l’ombrage des hommes de la science (de la

religion).

« Est-il bien vrai que nous irons en paradis ?

« (Oui), il est bien vrai que nous irons en paradis. »

Et ces autres paroles :

Gabrâyleih ! Mykâyleih !

Koullou sibâ moulkâ el-guenneh.

« O Gabriel ! ô Michaël !

« Toute œuvre de bien donne entrée au paradis. »

Tels sont encore ces mots :

L-illâhé goyâ l-illahé

Chahar Ramadhân Allah-n-daoué

Ke-lfârinbeih.

« Filles de Dieu, ô filles de Dieu !

« Le mois de Ramâdhân est le remède de Dieu ;

« Réjouissez-vous-en[189]. »

Ces sortes de psalmodies sont extrêmement nombreuses et variées ; mais

nous n’en citerons pas d’autres, afin d’éviter des longueurs

fastidieuses.

[Décoration]

[Note 165 : « Adam, disent les Musulmans, ne dormait pas d’un sommeil

assez profond pour ne rien sentir lors de l’extraction de sa côte ; il

fallait qu’il sût qu’Ève était la chair de sa chair, afin qu’il l’aimât

d’un plus vif amour. »

P.]

[Note 166 : Voyez les notes à la fin du volume : elles seraient trop

nombreuses pour se mettre au bas des pages.

P.]

[Note 167 : Pour canâ.]

[Note 168 : Pour yâ leyt.]

[Note 169 : Comme dans les mots _larirette, larira_, etc., de certaines

de nos chansons.

P.]

[Note 170 : Pour mesdjid.]

[Note 171 : Pour cabl.]

[Note 172 : Un livre à une main, un sabre à l’autre main, c’est-à-dire :

il est savant et brave à la fois ; et, par sa valeur, il peut enlever

des Birguid de leur pays, etc.

P.]

[Note 173 : Comme dans les syllabes _tra la la, la rira_, etc.

P.]

[Note 174 : Voyez note H.]

[Note 175 : Voyez note I.]

[Note 176 : Voyez note J. — Voyez aussi, planche V, les airs que j’ai

fait noter par mon ami, M. Machereau, professeur de dessin à l’école de

cavalerie de Gyzeh et ancien élève du Conservatoire de Paris, sur le

chant même du cheykh El-Tounsy.

P.]

[Note 177 : Voyez la note K.]

[Note 178 : Voyez note L.]

[Note 179 : Voyez plus haut, pag. 219.]

[Note 180 : Explication du cheykh.]

[Note 181 : En arrière, après.]

[Note 182 : Cérémonie religieuse, Voyez note M.]

[Note 183 : Voyez note N.]

[Note 184 : Voyez note O.]

[Note 185 : Voyez note P.]

[Note 186 : Voyez note Q.]

[Note 187 : Voyez note R.]

[Note 188 : Je suis celui que vous cherchez.]

[Note 189 : Voyez note S.]

CHAPITRE VII.

Des eunuques ou taouâchy[190] ; leur nombre chez les grands ; leur

puissance. — Anecdote. — Lieu d’où on les amène au Dârfour. — Anecdote.

— Dignité de Père. — L’eunuque Our-Dikka. — Ruses des femmes ;

déguisements ; matrones pourvoyeuses ; causes de l’inconduite des

femmes. — Éteindre un incendie par la présence d’une femme sans reproche

envers son mari. — Conduite des femmes arabes. — Débauches de la mère du

sultan Mohammed-Fadhl ; anecdote à ce sujet. — Jouissances sexuelles des

eunuques. — Procédé de la castration. — Rivalités dans les harem. —

Degrés de beauté des femmes du Soudan, du Dârfour, etc. — Préférences de

certains hommes pour les femmes bronzées, noires.

Le Dieu sévère qui a posé devant ses serviteurs les limites du bien et

du mal, et réservé sa juste vengeance pour ceux dont les œuvres

coupables outragent ses saintes lois, le Dieu dont un des attributs est

d’être jaloux de la soumission de l’homme à ses volontés suprêmes, et

qui, pour cela, a interdit l’injustice et le mal à lui-même et aux

mortels, a, dès l’origine des temps, placé de sa propre main la jalousie

dans le cœur humain. Câbyl (Caïn) fut le premier que cette passion

tourmenta, et ce fut pour sa sœur Aclymâ, lorsqu’Adam la maria à Hâbyl

(Abel), et qu’il donna Zamymâ à Câbyl. De là, le mal apparut dans le

monde ; car, selon la parole du divin Coran, Caïn tua son frère Abel.

La jalousie ne vit pas seulement dans le cœur de l’homme ; elle est

encore le partage des animaux. L’animal aussi est jaloux de sa femelle ;

de là les guerres et les vengeances.

Mais la femme a reçu des passions plus ardentes que celles de l’homme,

des désirs plus impatients, auxquels ni le respect de soi-même, ni le

sentiment de l’honneur ne peuvent imposer un frein. De là, les soucis de

la jalousie dans l’homme, les craintes portées au dernier degré de

l’exagération, et ce principe évident que la femme doit être considérée

comme une esclave. Et quoi ! ne voit-on pas des jaloux prendre ombrage

de leurs frères, de leurs fils ? N’est-on pas allé jusqu’à dire qu’il y

eut des hommes jaloux de la nuit, du jour, même de l’œil du narcisse,

dont ils craignaient le regard ? témoin ces vers :

« Narcisses, détournez de moi l’œil de vos fleurs ; ne me regardez

pas ; je n’ose pas, devant vous, embrasser à mon aise celle qui fait

les délices de ma vie.

« Quoi ! l’amant peut dormir jusqu’à ce que ses joues en pâlissent ;

et vous, vos paupières toujours ouvertes ne dorment pas un seul

moment ! »

On a exprimé encore un degré de jalousie plus extraordinaire. On a

imaginé un homme jaloux de sa propre personne, jaloux de son amante, des

heures du jour et de la nuit, même du lieu où est celle qu’il aime. On a

dit :

« Mes yeux, moi, toi, le lieu où tu es, et jusqu’aux heures qui

passent, tout inquiète ma jalousie.

« Et telle est ma passion, que, fusses-tu placée et gardée dans mes

paupières jusqu’au dernier jour du monde, cela ne suffirait pas pour

me conserver le calme de l’âme.

« Mon amante eût-elle résolu de m’être cruelle à tout jamais, je lui

dirais encore : Toi qui fais mon tourment, je t’en conjure, accrois

encore ce que je souffre ;

« N’accorde rien à mes désirs, car je suis jaloux de toi contre toi ;

comment ne serais-je pas jaloux de moi ? »

Enfin, le comble de l’exagération est dans les deux hémistiches que

voici :

« Je suis jaloux de tout, même jaloux de ma pensée ; bizarre amour,

qui me met en défiance contre moi, et même contre chacune des parties

de mon corps ! »

Les hommes inspirés et animés par la jalousie ont invoqué tous les

moyens possibles d’exercer la surveillance sur leurs femmes. Le plus

sûr, à leurs yeux, a été d’appliquer à cette fonction des hommes

auxquels on aurait retranché les organes sexuels. C’est là que leur

parut être la garantie la plus rassurante pour le présent et pour

l’avenir.

Mais ceux qui ont réellement le plus besoin du secours des eunuques, ce

sont les rois et les grands, parce qu’ils rassemblent pour leurs

plaisirs le plus de femmes qu’il leur est possible. Les princes et les

grands, du Soudan surtout, dominés par des passions ardentes et par un

désir incessant de varier leurs jouissances, ont dû s’entourer de

légions d’eunuques. Le sultan du Dârfour en a plus d’un millier, tous

soumis à la direction et à l’intendance d’un mélik ou _roi_, qui lui-

même est eunuque, et qui les commande, à la manière dont les autres

_rois_ commandent leurs soldats. C’est à ce mélik, comme chef,

qu’appartient le soin de la garde du harem du souverain. Il distribue

une partie des eunuques selon qu’il le juge nécessaire, et le surplus

reste auprès de lui, à ses ordres, pour les besoins imprévus.

Au Dârfour, plus encore peut-être que partout ailleurs, les eunuques

sont en pleine possession de l’amitié de leurs maîtres. Chez les grands,

surtout, ils ont une puissance et une liberté absolues de parole et

d’action. Tous les considèrent et tremblent de leur déplaire.

Bien plus, il y a au Dârfour deux hautes dignités qui ne peuvent être

confiées qu’à des eunuques : celle de PÈRE et celle de la PORTE. Cette

dernière dignité existe aussi dans d’autres pays musulmans, à Tunis, à

Constantinople et ailleurs. C’est l’analogue de la fonction de gardes du

palais.

Presque tous les eunuques qui se trouvent au Dârfour viennent du Dâr-

Ro_n_a. C’est dans ce dernier Dâr qu’ils sont faits eunuques, et c’est

de là qu’ils sont envoyés à titre de présent. Bien qu’ils soient ici en

nombre extraordinaire, rarement les Fôriens soumettent des individus à

la castration. Cependant j’ai vu un jeune homme, d’environ dix-huit ans,

d’une figure intéressante et d’une beauté remarquable, appelé Soleymân-

Tyr, qui fut châtré par ordre du sultan Mohammed-Fadhl. Soleymân-Tyr

était au service particulier du prince, qui l’avait élevé dans son

palais et qui l’aimait d’une amitié toute spéciale. Tyr était bien-venu

auprès des femmes et en était recherché ; elles avaient toujours recours

à lui pour leurs demandes ; mais il les avait toujours respectées. Les

courtisans, jaloux de lui, réussirent à le perdre dans l’esprit du

sultan, qui, sur une fausse accusation, ordonna de le mettre à mort. Un

vizir le sauva en conseillant au prince de le faire châtrer. « Prince,

dit le visir au sultan, punissez-le par où il vous a offensé, et ne le

tuez pas. » L’avis fut agréé ; Tyr survécut heureusement à l’opération.

Le crime imputé à Tyr, à ce qu’on m’a raconté, était d’avoir eu des

rapports avec une des femmes du sultan, et de l’avoir rendue enceinte.

Quand on s’aperçut de la grossesse, on demanda à cette femme avec qui

elle avait eu des relations ; elle répondit : « Avec Soleymân-Tyr. » Sur

cette simple déposition, le sultan condamna son favori. Tyr guérit,

comme on vient de le voir, et le sultan lui donna la femme et l’enfant.

J’ai connu particulièrement Soleymân-Tyr, après son malheur. Il était

alors en dignité, et avait un entourage assez imposant. Néanmoins Fadhl

se rappelait toujours ce dont Tyr avait été accusé autrefois ; de plus,

il voyait de mauvais œil la piété et la dévotion du jeune eunuque ;

jamais il ne lui rendit son amitié.

Nous avons vu, dans l’histoire du sultan Mohammed-Tyrâb, qu’une

semblable accusation fut portée contre Kourrâ, et que celui-ci, pour

prévenir toute possibilité de soupçon, se châtra lui-même et s’acquit

ainsi toute la confiance et toute la faveur de Tyrâb.

Les eunuques ont mille manières brutales et cruelles d’exercer leur

autorité : j’en citerai un exemple.

L’eunuque Mohammed Our-Dikka[191], qui eut la dignité de _père_-cheykh

sous le règne de Tyrâb, allait, tous les ans, selon la coutume établie,

passer la saison du printemps dans les domaines affectés à sa fonction.

Là, il rassemblait, à un jour fixé, tous les hommes de la contrée, les

passait en revue, et examinait combien d’entre eux étaient en état de

porter les armes.

Une fois, il les réunit d’assez bon matin sur une grande place, près de

sa demeure. La chaleur devint bientôt extrême ; notre personnage ne

sortit de chez lui que lorsque le soleil commençait à être un peu moins

ardent.

Our-Dikka parut à cheval, suivi de son cortége et de tout l’appareil de

sa dignité. Il était escorté d’esclaves qui, munis les uns de parasols,

les autres d’éventails, le tenaient à l’abri des rayons du soleil et lui

procuraient un air frais. Les soldats particuliers qui l’accompagnaient

firent ranger les hommes en cercle ; lui, arrêté au milieu, les

regardait avec insolence. La chaleur était violente. Il ordonna à tous

ces hommes de s’accroupir, les genoux en terre, et de rester ainsi les

armes et les boucliers à la main. On pouvait à peine se tenir sur le

sable, tant il était brûlant ; la sueur ruisselait sur tous les

visages ; la fatigue était intolérable.

Our-Dikka fut assez longtemps sans donner d’ordre, sans articuler un

seul mot. La soif tourmentait cette foule de malheureux, accablés par

l’ardeur du soleil, qu’ils supportaient déjà depuis plusieurs heures.

Tous faisaient les plus pénibles efforts pour résister à la souffrance

et à l’épuisement. Plusieurs, dit-on, moururent de soif sur la place.

L’abattement, l’inquiétude étaient au comble. Our-Dikka, d’un air

cruellement ironique, souriait, jouissait de ce spectacle horrible.

Enfin il s’écrie : « _Na-tô... na-tô... na-tô... yaouman abousan

gamtaryran_[192]. C’est le jour !... c’est le jour !... c’est le

jour !... le jour de malheur et de désolation ! » Et il répète deux ou

trois fois ces paroles.

Le nombre des hommes qui composaient ce _guieldi_n_a_, c’est-à-dire

cette _presse_[193], allait à plus de vingt mille individus. Parmi eux

se trouvait un pieux cheykh, appelé Haçan-el-Kau[194]. Les paroles

d’Our-Dikka soulèvent son indignation, tout à coup il s’écrie d’une voix

terrible et par trois fois : « Tais-toi, impie ! » Soudain la frayeur

s’empare d’Our-Dikka, qui s’enfuit et disparaît. Alors le pieux Haçan,

levant les mains au ciel : « Mon Dieu, dit-il, aie pitié de tes

serviteurs. » Bientôt des montagnes de nuages s’entassèrent dans le ciel

et versèrent des torrents de pluie... La foule ensuite se dispersa. — On

conserve le souvenir de ce jour comme d’un jour mémorable.

Ce qui provoqua la sainte colère et la malédiction du cheykh Haçan fut

qu’Our-Dikka voulait en quelque sorte s’assimiler à Dieu, en considérant

tous les hommes rassemblés sous ses yeux comme ses créatures, et leur

annonçant insolemment que le jour du jugement dernier était arrivé ; en

jugeant la foule qui l’entourait comme Dieu jugera la foule des humains

au jour de la grande revue dernière ; en comparant la chaleur brûlante

dû soleil à la chaleur brûlante du jour de la résurrection générale ; en

appliquant enfin à ses trois _na-tô_ la majesté des paroles sacrées du

Coran, par lesquelles il avait terminé son exclamation.

Cet Our-Dikka était d’une intelligence des plus bornées et des plus

obtuses ; lorsqu’il fut revêtu de la dignité de _père_, il reçut ordre

du sultan Tyrâb d’apprendre à lire et à écrire. En conséquence, il prit

pour maître un fakyh ou cheykh : ce cheykh écrivit pour lui les lettres

de l’alphabet, et l’exerça régulièrement tous les jours à la lecture.

Quelque temps après, il prit fantaisie à l’eunuque de demander un

Coran ; le cheykh lui en apporta un, et Our-Dikka, en feuilletant le

livre, aperçut dans une ligne la lettre _ouâou_ comme isolée entre deux

mots ; il la reconnut, et dit aussitôt au fakyh : « _In-man ouâou ?_

N’est-ce pas là un _ouâou_ ? — Certainement, répondit le fakyh. —

Maintenant je sais le Coran, » répondit l’imbécile eunuque. Et en

réjouissance il fit égorger des bœufs, des moutons, fit battre les

tambourins, et donna un grand repas. Mais rentrons dans notre sujet.

Malgré le grand nombre des eunuques affectés à la garde du harem du

sultan fôrien, ce prince n’est pas toujours à l’abri des infidélités de

ses femmes. La malice diabolique du sexe est-elle jamais en défaut ? Et

d’ailleurs, dans des harem aussi nombreux, les femmes ne sont-elles pas

en quelque sorte excusables de leurs fautes ? Animées par l’ardeur de la

jeunesse, vivant dans le repos et l’oisiveté, dans l’abondance et la

coquetterie, comment pourraient-elles résister à leurs désirs ? Il n’est

donc pas de ruses que n’invente leur imagination pour déjouer la

vigilance de leurs geôliers, et faire introduire de jeunes garçons dans

le harem.

Quelques-unes de ces femmes prennent pour amants les serviteurs mêmes

chargés de garder la porte qui conduit à leurs demeures ; d’autres ont

de vieilles matrones qui, à l’aide de certaines manœuvres, les

pourvoient de galants. Ces vieilles vont parcourir la ville, et lorsque

l’une d’elles aperçoit dans la foule quelque beau garçon, encore jeune

et sans barbe, elle le circonvient, le flatte, le cajole, et elle finit

par le conduire au harem. La chose, d’ailleurs, est assez facile, comme

nous allons le faire voir.

L’habitude qu’ont les nègres encore adolescents de ne point couper leurs

cheveux, de les laisser foisonner en touffes abondantes, leur donne une

chevelure qui se rapproche de celle des femmes. Pour achever l’illusion,

il leur suffit de les tresser ou de les rassembler à la manière des

jeunes filles ; et puis la matrone elle-même dispose la toilette de

celui qu’elle a séduit ; elle l’affuble de colliers, de tamyméh, de

moudraâh, de mangour, et le couvre d’un _dourraah_[195], d’un _ferdéh_

ou ceinture de femme, d’un _taub_, ou grande pièce de toile en forme de

milâyéh. Par là, le déguisement est complet et donne le change au plus

attentif. Sous cette livrée, le galant est amené au harem, et une fois

qu’il a eu franchi la porte, toute chance de danger est à peu près

passée. L’entremetteuse le livre alors à celle pour qui elle l’a

choisi ; lui, de son côté, reste en possession de sa facile conquête

tant qu’il plaît à Dieu. Si Dieu le protége, il sort du harem comme il y

est entré ; s’il est découvert par les gens du sultan, il est tué sans

miséricorde.

Plusieurs circonstances peuvent le faire surprendre. Ainsi, dès qu’une

des autres femmes vient à reconnaître la présence de l’intrus dans le

harem, elle demande ordinairement à sa compagne de la laisser participer

à sa bonne fortune ; et lorsque celle qui demande voit ses instances

rejetées, soit par l’égoïsme de sa sœur de harem, soit par le caprice du

galant lui-même, elle n’écoute plus que son dépit jaloux, et n’a plus de

repos qu’elle n’ait ébruité et dérouté l’intrigue. La conséquence est la

perte du galant.

D’autres fois le sultan ordonne inopinément une perquisition générale

chez ses femmes, et lui-même, accompagné et aidé de ses eunuques,

parcourt toutes les cabanes de son harem. Malheur alors à l’étranger

qu’on y trouve ! c’en est fait de lui.

Parfois encore celui qui a été introduit par fraude se lasse et s’ennuie

de ces dangereuses voluptés, et il tente de sortir seul dès les

premières ombres de la nuit. Si, grâce à Dieu, il parvient à franchir

heureusement les portes, l’affaire reste ignorée et impunie. Si les

gardiens des portes le reconnaissent au passage, ils le tuent ; mais les

accidents sont assez rares. Généralement ceux qui réussissent à pénétrer

dans le harem, de quelque manière que ce soit, sont reconduits dehors

vers la nuit ou même en plein jour ; dans ce dernier cas, surtout, ils

sortent à la faveur de leur déguisement, accompagnés d’un certain nombre

de femmes étrangères.

D’autres matrones s’emploient à faire sortir les femmes du harem. Pour

cela, elles les déguisent sous des vêtements sales et misérables, et

ainsi, en présence de tout le monde, en plein jour, elles réussissent à

les conduire au dehors ; et si parfois les portiers s’informent de ce

que sont ces femmes, les vieilles ont toujours une réponse prête. « Ce

sont, disent-elles par exemple, des malheureuses qui sont entrées avec

nous au harem pour demander quelque secours, quelque aumône. »

Assez souvent aussi les eunuques eux-mêmes feignent de ne pas

reconnaître les femmes quand elles sortent. Par crainte de se voir jeter

dans les plus grands embarras par la malice féminine, et même de

s’exposer à perdre la vie, ils sont forcés de trahir leur maître. Il

arrive assez fréquemment qu’une femme aimée du sultan se plaigne à lui,

dans les moments de tête-à-tête, du peu d’égards et de complaisance d’un

eunuque, et que le sultan ordonne à l’instant même de vendre, ou

fustiger, ou chasser, ou même tuer l’eunuque. Or, toute la faute de

celui-ci est de s’être opposé, une seule fois peut-être, à ce que cette

femme sortît du harem. Aussi, dès que les eunuques présument qu’ils

courent la moindre chance de danger, ils gardent le silence et laissent

faire ; alors la femme dont ils redoutent la vengeance est libre de

sortir et de rentrer quand cela lui plaît. Nous verrons un fait de cette

nature, et les conséquences qui s’ensuivirent, en racontant l’histoire

de Sâbôun, sultan du Ouadày.

Voyage au Darfour · 第 21 / 37 段