s’avancent face à face, toujours en dansant, chaque danseur étant vis-à-
vis d’une danseuse. Les deux lignes se rapprochent et se rencontrent au
milieu de l’espace qui les séparait ; chaque danseuse, de nouveau, par
une sorte de tournoiement de tête, fait jouer sa chevelure sur la
poitrine et sur le visage de celui qui se trouve devant elle ; et, à ce
mouvement, le danseur, encore une fois, élève et brandit sa lance au-
dessus de la tête de sa danseuse, se met à _rakraker_, c’est-à-dire à
pousser de grands cris de joie. Ces cris sont d’autant plus animés, que
tous, hommes et femmes, sont échauffés par un commencement d’ivresse.
Ces danses se continuent, dans la forme que nous venons de décrire,
jusqu’à la nuit ; alors toute la foule se retire, et chaque troupe se
rend à l’endroit où elle doit passer la nuit : là, on apporte de nouveau
à boire et à manger.
Outre l’espèce de danse dont nous venons de parler, et qu’on appelle la
_dalloukah_, les Fôriens ont encore la _gyl_, la _lenguy_, la
_chekkendéry_, la _bendalah_ et la _touzy_, qui est la danse des
esclaves ; mais la danse particulière des Fôriens d’origine, et qui est
spéciale, principalement aux habitants des monts Marrah, est la
te_n_di_n_a.
Quelques-unes de ces danses sont en quelque sorte affectées à certaines
classes d’individus, même dans les noces. Les filles des familles
distinguées dansent surtout la dalloukah avec les jeunes gens du même
rang qu’elles ; celles de condition moyenne dansent la gyl, et celles de
la classe inférieure, la lenguy.
Dans la _gyl_, hommes et femmes dansent sur place, en face les uns des
autres, c’est-à-dire exécutent des contorsions et mouvements d’épaules,
tout en frappant la terre avec le pied droit, à intervalles cadencés et
mesurés. Auprès des spectateurs, et autour des danseurs, sont des
chanteuses qui dirigent et animent ceux-ci par leurs chants.
Dans la _lenguy_, les filles et les garçons, guidés par le chant des
femmes, exécutent certains mouvements et certaines contorsions de corps,
tout en frappant la terre alternativement avec les deux pieds, tous
ensemble du pied droit, et tous ensemble du pied gauche. De plus, les
danseurs seuls font entendre, à des intervalles assez rapprochés, des
sons de voix gutturaux et sourds, mais uniformes et toujours les mêmes.
Ces sons ressemblent au gémissement fort que certains ouvriers poussent,
comme pour exprimer l’effort qu’ils font, par exemple, en frappant un
grand coup de hache.
Pour la _chekkendéry_, lorsque les danseuses et les danseurs sont réunis
et prêts, chaque jeune homme prend une fille devant soi et la saisit à
deux mains par la taille. Chaque danseuse aussi prend un jeune homme
devant soi, en lui plaçant les mains sur les hanches. Tous, alors dos à
face, tenant et tenus de la même manière, penchés en avant à peu près à
tiers de flexion, forment une chaîne non interrompue disposée en
couronne. Ils marchent ainsi l’un devant l’autre, mais à très-petits
pas, et par là, la couronne pivote sur place. Tous frappent doucement du
pied par terre, et alors les chevillères que les danseuses ont aux
jambes produisent un cliquetis cadencé. Cette danse tranquille s’exécute
avec l’accompagnement des chanteuses placées près du cercle.
La _bendalah_ est une danse ou plutôt un jeu des esclaves. Ils s’y
préparent en s’attachant au pied droit, en forme de chevillères, trois
ou quatre fruits ou cocos d’un arbre appelé _déleib_ ; ces fruits sont
généralement ronds comme des boulets de canon. On les perce d’un trou
qui les traverse de part en part, et on y passe une ficelle. Chaque
homme doit avoir au pied ses cocos. La troupe se dispose en cercle, un
rang de femmes derrière un rang d’hommes ; ainsi placés en double
cercle, ils font entendre des cris entrecoupés, demi-sourds et
uniformes, ressemblant à une sorte de gémissement. Bientôt deux
individus sortent l’un d’un côté du cercle, l’autre du côté opposé, et
viennent se rencontrer au milieu. Là, ils se livrent tous deux à une
espèce de lutte, dans laquelle ils déploient leur vigueur et leur
légèreté, à la manière des faiseurs de tours de force. L’un porte à
l’autre des crocs-en-jambe avec le pied où sont attachés les cocos, et
cherche à faire tomber son adversaire. Pendant cette lutte, la troupe
qui fait face au centre du cercle, tout en répondant par refrains aux
chants des chanteuses placées en dehors, fait de légers mouvements qui
ne sont que des frémissements du corps.
La _touzy_ se rapproche de la chekkendéry. Un esclave anime la troupe en
battant sur un gros tambourin ou _daraboukkah_, au milieu du cercle.
Chaque danseur a les mains posées sur les hanches d’une danseuse, et
réciproquement ; mais tous restent le corps droit au lieu de s’incliner
comme dans la chekkendéry. Ils marchent ainsi en rond très-doucement et
en marquant le pas. Les femmes frappent une jambe contre l’autre, et
font cliqueter ainsi leurs chevillères. La marche à petits pas, qui
constitue proprement cette danse, se règle et se cadence sur les
battements réguliers du tambourin et sur la voix des chanteuses.
La _te_n_di_n_a_ est une danse et un amusement des Birguid et des
Fôriens d’origine. C’est véritablement une touzy, à la seule différence
que, dans la touzy, les danseurs et danseuses ne font que des mouvements
très-légers, tandis que, dans la te_n_di_n_a, les mouvements,
contorsions et balancements du corps sont violents.
Du reste, il est impossible de décrire par la parole tous ces mouvements
de corps dans les diverses danses : la vue seule peut en saisir les
détails et le vrai caractère ; car il est des choses que l’œil embrasse
en entier au premier aperçu, et que les mots sont impuissants à
représenter.
Chaque espèce de danse est accompagnée de chants particuliers ; tels
ceux-ci, qui appartiennent à la gyl :
You banei hei you banein
El-leyl bôbei yâ l-moutgâl
Ana râs-y indar
El-leyl bôbei yâ l-moutgâl
Ana râs-y indâr.
(La première ligne n’a aucun sens, et n’est qu’une introduction)[173].
Voici le sens des autres :
« La nuit se passe, ô mon Moutgâl ;
« Moi, la tête me tourne.
« La nuit s’en va, ô mon Moutgâl ;
« Oui, la tête me tourne[174]. »
Le chant est coupé en reprises par les chanteuses : ainsi, une d’elles,
après avoir entonné et chanté seule la première ligne, continue jusqu’à
la fin de la seconde et s’arrête, et les autres chanteuses psalmodient
en chœur : « _Ana râs-y indar_, moi, la tête me tourne. »
Autre chant de la gyl :
El-leyl bôbei
Dârfoûr djéféh
Ana râs-y naouei.
« La nuit se passe (et s’en va) ;
« Le Dârfour est plein de douleurs ;
« (Viens), ma tête a besoin (de dormir)[175]. »
Autre chant :
Forei el-hâniyéh
Sebbebtou el-djâniyéh
Oua yâ foreiâ el-sandal
Fy bouayt-na gâm randal.
« O branche qui te penches sur nous,
« Tu vas être la cause de notre malheur.
« O ! les rameaux du sandal (parfumé)
« Ont grandi et s’inclinent sur nous[176]. »
Maintenant voici un chant de la lenguy :
Yâ ìyâl
Djybou el-mâl
Néhydh Delde_n_ oued Binayyéh
Sabbou déryz el-khayl fy Kériô
Néhyd Delde_n_ oued Binayyéh.
« Jeunes garçons,
« Allez chercher des richesses (pour le douaire des fiancées),
« Avec les guerriers de Delde_n_, le fils de Binayyéh.
« Ils ont arrêté le premier élan et le fracas de leurs chevaux à
Kério ;
« (Courez) à l’expédition de Delde_n_, fils de Binayyéh[177]. »
Parmi les chants particuliers à la te_n_di_n_a, est celui-ci :
Bacy Tâhérin dogolâ
By labâ oua doouein abâ
Kitâb moushaf-la_n_ halfein fyâ
Treymodo Kobey raylâ
Târ_n_a modo sagal djoâ djéby.
« Enfants de Bâcy-Tâher,
« Vous-mêmes et votre père,
« Vous aviez juré par le Saint-Livre (de ne pas vous trahir les uns
les autres) ;
« (Et cependant) vous avez violé (vos serments) ; et (jusqu’à) Kobeih
« Vous avez porté le pied de la trahison ; car vous avez franchi ses
murs[178]. »
Reprenons la suite de la fête. Après le repas du soir, on promène la
mariée au son du dalloukah, et on lui fait faire le tour du village ou
du hameau ; on la mène ensuite à la demeure où doit se consommer le
mariage. A trois ou quatre heures après nuit close, ou plus tard encore,
les jeunes gens se rassemblent, prennent avec eux le nouvel époux, et,
au bruit des chansons et des _rakrakah_ (cris de joie), ils le
conduisent près de la maison où est la mariée. Tous restent dehors avec
lui ; la jeune fille reste avec ses compagnes. Alors le marié nomme un
de ses meilleurs amis, _vizir de la noce_, dont lui-même est le
_sultan_. La mariée aussi se choisit une _vizire_, sous le nom de
_meyrem_. Les jeunes gens, assis alors à terre avec le marié, demandent
que la meyrem vienne leur parler. Elle refuse pendant au moins une heure
ou deux. Quand elle paraît, le _vizir_ s’approche d’elle, lui fait ses
politesses, et la prie, d’un ton aimable et d’un air flatteur, de
laisser l’épouse se présenter à eux. « Qui êtes-vous ? dit alors la
meyrem ; d’où venez-vous ? quelle est cette mariée que vous demandez ? —
Nous sommes des étrangers, répond le vizir ; nous arrivons de pays
éloignés, et nous serions charmés que la _reine_ nous honorât et nous
réjouît de sa vue. — La _reine_ est occupée, dit la meyrem, elle a
affaire ; elle ne peut pas venir. C’est moi qu’elle charge de traiter
les voyageurs et les étrangers ; que voulez-vous d’elle ? que vous faut-
il ? — Nous savons tous, dit le vizir, que tu es remplie de bontés et de
grâces, que tu es une femme parfaite ; mais nous avons deux mots à dire
à la reine, et nous ne pouvons les dire à d’autre qu’à elle-même. —
Très-bien ! répond la meyrem ; mais que donnerez-vous à la reine ?... et
que me donnerez-vous, à moi, si elle paraît ici ? car elle a l’habitude
de ne se montrer à ceux qui veulent lui parler, qu’à la condition de
quelque présent. — Tout ce que nous possédons, notre vie même, tout ce
qu’elle désirera, nous le lui donnons. »
Cette conversation se prolonge sur le même ton jusqu’à ce que la meyrem
et la _reine_ se rendent à la demande des jeunes convives ; et la
mariée, cachée derrière un rideau tout près de là, entend tout sans
articuler un mot ; le marié garde également le silence : tout
l’entretien est entre le vizir et la meyrem. Lorsque celle-ci a consenti
à faire voir la reine, elle lève le rideau, l’épouse paraît, et le vizir
dit aussitôt : « La reine est pour le roi, et nous, qu’aurons-nous ? »
La meyrem appelle alors les compagnes de la nouvelle mariée : « Mes
amies, leur dit-elle, je désire de vous que, cette nuit, vous traitiez
comme il faut ces hôtes de notre reine. — Volontiers, répondent-elles,
nous sommes prêtes. » Et la meyrem, qui connaît chaque fille et l’amant
de chacune d’elles, les fait approcher, et les conduit, l’une après
l’autre, à leurs amants : elle ne laisse que celles qui n’ont pas encore
fait de choix amoureux.
Les couples, ainsi appareillés, passent la nuit ensemble dans la demeure
même des époux, si l’étendue de l’emplacement le permet, le marié et la
mariée ensemble, et le vizir avec la meyrem. Les couples se placent sur
un ou deux rangs, selon la disposition du local. Si ce local est trop
restreint, on n’y laisse, avec les époux, que les couples qu’il peut
contenir ; les autres se retirent, et chaque jeune homme s’en va passer
la nuit chez celle qu’il aime, ou bien il l’emmène chez quelque ami ou
connaissance, mais jamais dans sa demeure à lui-même. La jeune fille
n’accepterait cet asile pour aucun motif, car alors elle pourrait être
aperçue par les parents de son amant ; cela repose sur les habitudes
suivantes.
Il est de règle, ainsi que nous l’avons dit, que lorsqu’un individu est
amoureux d’une jeune fille, et que la mère de celle-ci a consenti à
l’accepter pour gendre, il ait soin d’éviter la rencontre de sa future
belle-mère, qui, à son tour, doit aussi éviter de se trouver face à face
avec son futur gendre. Si donc elle le voit venir de son côté, et
qu’étant trop près de lui elle ne puisse pas ou ne veuille pas
s’éloigner assez vite, elle s’accroupit à terre, ramène un pan de ses
vêtements sur sa tête, se voile la figure, et reste ainsi cachée jusqu’à
ce que l’amant de sa fille soit passé.
Le jeune homme l’a-t-il, au contraire, aperçue et reconnue le premier,
il retourne à la hâte sur ses pas ; s’il est trop près d’elle, il
s’arrête subitement, tourne le dos, fait face à un mur ou à un arbre, et
demeure ainsi immobile jusqu’à ce que la belle-mère soit passée ; mais
ensuite il envoie quelqu’un la saluer de sa part, s’il n’est pas seul ;
la belle-mère en fait autant lorsque c’est elle qui a attendu que
l’amant de sa fille se fût éloigné, mais cela seulement lorsqu’il est
seul, et qu’elle a elle-même quelqu’un avec elle.
Cette sorte de coutume est une loi de bienséance et de pudeur, et aussi
de considération mutuelle[179].
Après le mariage, comme nous l’avons déjà dit, les membres des deux
familles sont, pour les deux époux, comme des parents directs de l’un et
de l’autre. Chacun d’eux regarde son beau-père et sa belle-mère comme
son propre père et sa propre mère, et s’efforce même de leur témoigner
encore plus d’égards et de prévenances qu’à ses propres parents. Ils en
agissent de même envers les frères et sœurs, et ont pour eux la plus
grande bienveillance.
Avant le mariage, lorsque la jeune fille aperçoit le père ou la mère de
son futur époux, elle s’éloigne en toute hâte et prend une autre route
que la leur ; ensuite elle envoie quelqu’un les saluer de sa part. Dans
le cas où le père ou la mère du jeune homme ont les premiers aperçu la
jeune fille, ils envoient la saluer. Jamais non plus la future épouse ne
doit se trouver face à face avec les parents de son futur mari. En un
mot, toutes les règles de conduite que nous indiquons sont les mêmes
pour les deux partis, avant et après le mariage.
C’est en raison des mêmes usages que jamais une jeune fille ne consent à
aller passer la nuit chez son prétendu ; lors même que la demeure des
nouveaux mariés ne pourrait, à cause de la foule des conviés, lui donner
asile ; n’eût-elle pas d’autre refuge que la demeure de son amant, elle
refuse toujours d’y aller avec lui. En pareil cas, ils s’en vont en
pleine campagne, en plein air, à moins toutefois que la jeune fille ne
soit du lieu même où se fait la noce ; car alors elle a toujours pour
demeure, dans la maison de ses parents, sa hutte particulière et isolée,
où, comme nous l’avons dit ailleurs, on la laisse dormir seule, et où,
par conséquent, ni son père ni sa mère ne pourront apercevoir son amant.
C’est là qu’elle passe la nuit ; le jeune homme la quitte dès l’aube du
jour, lorsque toute la famille dort encore, et personne ne le voit
sortir.
Le lendemain des noces, tous ceux qui ont couché ensemble dans le même
endroit se séparent. Chaque fille va chez ses parents, répare sa
toilette, se lave la figure, les pieds, les mains et tout le corps ;
ensuite elle se parfume, se teint le bord des paupières avec le keuhl,
et remet en ordre toute sa parure. La mariée en fait de même, et sa mère
l’aide et la conseille dans ses nouveaux apprêts.
Les hommes se retirent aussi chez eux, ou bien, s’ils sont d’un pays
éloigné, ils vont chez des personnes de leur connaissance pour la
deuxième journée, les femmes également ; celles des pays éloignés vont
chez leurs amies : tous se disposent à une seconde fête. Chaque fille ou
femme du dehors apporte d’ailleurs avec elle, en venant à une noce, tout
ce dont elle peut avoir besoin, du keuhl, des odeurs, et des objets de
parure et de toilette.
Ces soins occupent le temps de la matinée ; puis la meyrem se rend à la
demeure de la mariée, mais avant que l’époux y soit rentré, c’est-à-dire
avant qu’il ait fini de s’apprêter pour reprendre la fête. La meyrem,
alors, aidée de quelques compagnes, se hâte de nettoyer partout,
d’étaler les nattes, de tout mettre en ordre.
Quand l’époux arrive, il trouve toutes les dispositions terminées ; il
s’assied avec son vizir, et dès que la foule des jeunes garçons s’est
réunie auprès d’eux, ceux qui donnent la fête décident s’ils
prolongeront jusqu’à sept jours la noce et les danses, ou s’ils
abrégeront les réjouissances. Si on convient de discontinuer, les
invités attendent encore jusqu’après le dîner, et ensuite tous les
étrangers se mettent en route, chacun de son côté.
Si on décide de prolonger la noce pendant sept jours, tout le monde
reste ; alors, et comme signe de cette prolongation, on recommence à
tuer des animaux, à préparer les viandes, les _vins_, et tous les autres
accessoires de la fête. Dans ce cas, une grande partie des viandes est
fournie par les invités qui sont venus des pays et villages du dehors,
et qui ont amené avec eux, les uns une ou deux vaches, les autres un ou
deux taureaux, ou des moutons, etc., dans l’intention de les faire
servir au régal des convives. Les parents ou proches des mariés, qui
viennent aussi du dehors, conduisent également avec eux des taureaux,
des bœufs, des vaches.
Les sept jours se passent en jeux, divertissements et amusements de
toute espèce ; on boit, on mange, on cause, on plaisante chaque journée
jusqu’à l’asr, c’est-à-dire jusqu’à trois ou quatre heures après midi.
Alors les dalloukah se remettent en train, les danses recommencent et se
continuent toute la soirée. On sert ensuite un second repas, on boit, on
se réjouit ; toute la troupe est rassemblée encore à la demeure des
époux, et les causeries, les rires se succèdent jusqu’au milieu de la
nuit. Puis chaque jeune homme se retire avec sa belle, et va dormir avec
elle là où ils ont dormi la nuit précédente. Durant la semaine, cette
vie se renouvelle chaque jour.
Dans cet intervalle, et surtout les deux ou trois derniers jours, assez
souvent les viandes manquent lorsque les convives sont en grand nombre ;
alors le père ou un frère de la mariée, ou tout autre de ses parents, se
rend aux plus voisins pâturages, et parmi les premiers troupeaux qui lui
tombent sous la main, il coupe les jarrets à une vache, à un bœuf, à un
ou deux taureaux, ou à des moutons ; il revient, envoie des bouchers
égorger les animaux qui ne sont qu’abattus, et ces bouchers rapportent
les viandes pour le repas.
Toutefois, le maître du bétail qui a été ainsi décimé ne se laisse pas
piller impunément ; ou bien il exige sur le champ le prix des animaux
qu’on lui a tués et on les lui paie ; ou bien il s’abstient pour le
moment de toute réclamation, et attend qu’il ait, lui ou quelqu’un des
siens, une noce à célébrer. Alors, à son tour, il va à la recherche du
bétail de celui qui l’a dépouillé, et, pièce pour pièce, il coupe les
jarrets à autant de bœufs ou de moutons qu’on lui en a tué.
D’après ces singulières formes d’appropriation, lorsque l’on sait qu’il
y a une noce, dans un village, par exemple, tous ceux qui ont quelque
bétail aux pâturages voisins le font éloigner à une assez grande
distance du lieu pour qu’il ne serve pas à défrayer les repas de
mariage ; car, d’habitude, on ne va guère marauder que dans les
troupeaux qui paissent dans les environs les plus rapprochés.
Durant les sept jours de fête, la nouvelle mariée est considérée par
tous les convives comme _reine_ ; ses compagnes et ses amies lui
composent une sorte de cour, et passent avec elle la plus grande partie
du temps en amusements et en jeux. Le marié se conduit de même avec les
jeunes garçons.
Ce n’est que sept jours après la ratification du mariage que l’époux,
ordinairement, accomplit l’acte matrimonial, bien que déjà il ait passé
sept nuits auprès de sa femme, et qu’il l’ait eue alors à sa discrétion.
Cette abstinence est une sorte d’hommage de respect rendu à la femme et
aux parents de la femme. Selon le principe reconnu et avoué,
l’abstinence de la première nuit est en l’honneur du père de la mariée ;
celle de la seconde, en l’honneur de la mère ; celle de la troisième, en
l’honneur du frère ou de la sœur, etc. Le mari qui, trop pressé de jouir
de ses droits, fronde cette règle de bienséance avant le septième jour,
s’expose aux reproches, aux sarcasmes, à la qualification injurieuse
d’_homme impatient_. Du reste, sous aucun prétexte, un mari ne doit
déflorer sa femme qu’après la troisième nuit.
Une bizarrerie singulière dans les relations domestiques, dans les
usages d’intérieur de famille, c’est qu’une femme ne doit jamais manger
quoi que ce soit en présence de son mari, ni même en présence de tout
autre homme. Pendant qu’elle est à manger, si son mari rentre tout à
coup chez lui, elle se lève subitement et disparaît. Cette habitude est
dans les convenances les plus rigoureuses, et la femme qui une fois
seulement y manquerait, s’attirerait les injures et le blâme de tous.
Pendant mon séjour au Dârfour, je demandai à des Fôriens ce que
signifiait cette coutume, et l’importance qu’ils y attachaient. « La
femme, leur dis-je, a honte de manger en présence de son mari, et elle
couche avec lui, et elle le reçoit ! et elle accepte ses embrassements,
et elle se laisse voir toute entière à lui ! — Tout cela est très-
naturel et très-simple, me dit-on ; mais manger devant son mari ! ouvrir
la bouche et y mettre de la nourriture ! ah ! c’est le comble de la
honte ! »
Le nouvel époux ne consomme jamais l’acte matrimonial que dans la
demeure du père et de la mère de sa femme ; de plus, il ne peut
l’emmener et la fixer chez lui avant qu’elle ait eu deux ou trois
enfants. S’il exprime l’intention de lui faire auparavant quitter la
demeure paternelle, la femme s’y refuse, et elle peut même prendre de la
proposition de son mari un motif de divorce.
Dans les premiers temps de son mariage, la femme ne parle jamais de son
mari en le nommant par son nom ; elle le désigne seulement par _il_, et
lorsqu’on lui demande quel est cet _il_, elle répond : « _lui_. » Elle
conserve cette manière de le désigner jusqu’à ce qu’elle ait un enfant ;
alors, en parlant de son mari, elle dit : « Le père d’un tel ou d’une
telle, » c’est-à-dire qu’elle adjoint au mot général _père_, le nom
particulier de l’enfant.
L’époux n’est chargé des dépenses nécessaires aux besoins de sa femme
qu’après une année de mariage. Durant cet espace de temps, tout ce qu’il
apporte à la maison est considéré comme don fait à la famille.
A tous les repas, les meilleurs mets lui sont toujours servis ; autant
que possible, on s’évertue à lui préparer des aliments choisis, tels que
pigeons, poules, viandes diverses, même lorsque, pour toute la famille,
on ne prépare que les nourritures les plus communes.
Bien plus, pendant tout le temps qu’il demeure avec les parents de sa
femme, on lui sert un, deux, ou même trois bons repas dans la nuit,
outre le souper ordinaire qu’il prend en famille. Le premier de ces
repas supplémentaires, donnés dans l’intention d’entretenir la vigueur
maritale, est appelé en fôrien _djoury djéra_n ; le second, _târ_n_a
djyço_ ; le troisième, _soubouh djello_. Voici le sens de ces
dénominations : Djéra_n_, _ôte_ ; djoury, _la chemise_, c’est-à-dire :
le repas _ôte-chemise_ ; — djyço, _soulever, lever_ ; târ_n_a, _le
pied_ : le repas _du lève-pied_ (l’habitude, dans les rapprochements des
époux, est que le mari prélude par prendre le pied de sa femme et lui
lève la jambe en l’air) ; — djello, _l’arrivée_ ; soubouh (mot arabe),
_du matin_ : le repas du _lever du jour_[180].
C’est l’épouse elle-même qui sert ces repas de surcroît à son mari. Par
celui de l’aurore, elle a pour but de réparer ses forces pour les
travaux de la journée.
Les Arabes de ces contrées appellent ces repas _ouarrâniyéh_, c’est-à-
dire _arriérés, attardés_. Souvent ceux qui sont dans l’aisance se
réservent pour un ouarrâniyéh, principalement lorsqu’ils ont des hôtes à
souper ; car d’ordinaire, pour laisser plus abondante part à ses
convives, l’Arabe (par politesse et d’après les règles du savoir-vivre)
ne mange que très-légèrement ; ou bien, parfois encore, le souper ayant
été modique, il est besoin d’y suppléer par un ouarrâniyéh. Cette
dénomination est dérivée du mot arabe _ouarâ_[181] ; ouarrâniyéh, dans
l’idiome des Arabes du Dârfour, signifie donc repas _après_ le souper.
Si, parmi les amis qu’il reçoit à souper, il s’en trouve un que l’hôte
affectionne plus que les autres, il le retient près de lui et l’empêche
de partir avec la société des convives. Une fois qu’ils sont seuls et
tête à tête, le maître appelle un domestique, et lui demande s’il y a
quelque chose à manger : alors on sert un ouarrâniyéh ; mais on n’en
agit ainsi qu’avec les amis intimes. Enfin, le ouarrâniyéh se sert aussi
pour un hôte qui arrive inattendu dans la nuit.
Lors de la circoncision, l’on donne également des fêtes : les dépenses
de nourriture, de mizr, d’oum-bulbul, de dinzâyé, sont alors assez
considérables ; on s’y livre aussi à la danse au son du dalloukah.