Un des grands du Dârfour avait sept fils et une fille d’une beauté

parfaite. Plusieurs prétendants avaient demandé sa main et avaient été

refusés. Le temps passait, et la jeune fille avait toujours été

respectée. Elle eut recours à la ruse, et elle parvint à introduire chez

elle un beau garçon plein de courage et de résolution. Ils demeurèrent

ensemble tant qu’il plut à Dieu. Les parents du jeune homme, inquiets de

son absence, le cherchèrent partout. Nul ne savait ce qu’il était

devenu... Sa maîtresse l’ayant fait boire, l’ivresse lui exalta

l’esprit ; il voulut sortir. « Attends jusqu’à la nuit, » lui dit son

amie. — « Non, dit-il ; je veux partir à l’instant même ; » et il sort.

Le père et ses sept fils étaient alors assis à l’entrée de leur demeure.

Dès qu’ils aperçoivent le jeune homme, le père crie au portier : « Ferme

la porte. » Et il ordonne en même temps à ses esclaves de s’emparer de

l’intrus. On l’assaille, on l’entoure, il se défend avec fureur, nombre

de gens sont blessés. Les sept frères accourent en armes et se

précipitent sur lui pour le tuer. Il les conjure de se retirer, de se

garder de l’approcher, et de le laisser partir. Ils s’élancent sur lui.

Il les évite adroitement, les écarte et les frappe..., un d’eux tombe

mort à ses pieds. Irrités de ce coup, les autres se ruent sur leur

ennemi. Il les tient en échec, frappe à droite et à gauche ; il en tue

encore cinq et blesse le septième. Le père, effrayé, s’écrie : « Ouvrez-

lui la porte. » Elle s’ouvre, et il s’échappe. Il n’avait pas reçu une

seule blessure. — On ne sut jamais qui il était ; car il était déguisé.

La jeune fille fut ainsi cause de la mort de ses frères et de la

désolation de sa famille.

Ces aventures se renouvellent assez souvent et font couler beaucoup de

sang impunément, car celle qui a causé de tels malheurs ne découvre

jamais ni le nom du meurtrier, ni sa famille. Quelques questions qu’on

lui fasse, jamais elle ne donne d’autre réponse que ces mots : « Je ne

le connais pas, je ne sais pas qui il est. » Aucune famille dans

laquelle il y a une fille ne peut se croire à l’abri de ces accidents, à

moins que la fille ne soit laide ou malade.

Le sultan Abd-el-Rahmân fit tous ses efforts pour détruire ces abus ; il

ne put y réussir. Il apostait dans les marchés un certain nombre

d’eunuques avec consigne d’empêcher les conversations par lesquelles les

femmes et les hommes pouvaient s’entraîner réciproquement à des

relations illicites ; mais par mille ruses bizarres on déroutait cette

police. Ainsi un individu qui passait près d’une jeune fille qu’il

trouvait de son goût, lui disait : « Jeune fille, qu’est-ce que c’est

que cela ? ta vilaine tête est comme le vilain sommet de cette

_souktâyeh_ (cette hutte). — Quelle souktâyeh ? répliquait la fille avec

un ton de colère simulée ; où est cette vilaine souktâyeh qui est comme

ma tête ? — Celle-là. » Et la lui montrant du doigt, il la lui faisait

connaître. Puis le soir, la jeune fille s’y rendait pour y passer la

nuit. Et les espions du sultan étaient mis en défaut.

Abd-el-Rahmân chercha vainement aussi à empêcher l’ivrognerie ; la ruse

encore déjoua ses efforts. Un individu entrait-il chez un marchand de

_vins_[160] pour boire, il faisait mine, pour ceux qui l’observaient, de

vouloir acheter du pain, et disait au marchand : « _tougourou ba in-sa_,

avez-vous du pain[161] ? » Si le marchand craignait que l’individu ne

fût un espion, il l’éconduisait en lui répondant : « _aki-ba_, il n’y en

a pas. » S’il le connaissait pour être étranger à la police, il le

faisait entrer chez lui et lui donnait ce qu’il demandait.

Le sultan, sachant que beaucoup de grands personnages étaient adonnés à

la boisson, allait jusqu’à faire flairer la bouche de tous ceux qui

l’approchaient. Mais ceux-ci, pour faire disparaître l’odeur du vin,

mâchaient des feuilles d’un arbuste appelé dans le pays _chàlaub_[162].

Après qu’ils avaient bu jusqu’à satiété, s’ils mâchaient de ces

feuilles, leur bouche perdait entièrement l’odeur de vin.

L’habitude de boire est dans la nature de tous les Fôriens ; elle est

comme incarnée dans leur sang. Elle a pris chez eux force de besoin

irrésistible, bien qu’elle soit réprouvée par la religion.

Lorsqu’un homme pauvre est près de se marier et que personne de sa

famille, parmi ceux qui sont le plus à l’aise, ne lui donne de quoi

suffire aux dépenses de ses noces, il va, le jour du mariage, là où

paissent les troupeaux de ses parents les plus proches, et il coupe les

jarrets à autant de bêtes qu’il lui en faut pour son festin, à un ou

deux taureaux ou bien à un chameau, lorsqu’il n’y a que de ces derniers

animaux. S’il n’y a pas de gros bétail, il égorge un certain nombre de

moutons, selon son besoin. Quand le propriétaire lui cherche querelle et

le repousse, le marié l’attaque, l’accable de coups et va parfois

jusqu’à le tuer. Le propriétaire qui s’est refusé à laisser prendre les

animaux blessés fait comparaître le marié devant le câdy, et le fait

condamner à payer le dégât ; celui-ci le rembourse peu à peu, et à

mesure qu’il en a le moyen.

Chez les Fôriens, quand on a circoncis un enfant mâle, les plus jeunes

garçons de l’endroit, ainsi que les parents, les amis et connaissances,

se rassemblent chez lui du troisième au septième jour après la

cérémonie ; ils s’arment de _safrouk_[163], et vont courir et se

répandre dans le pays et dans les villages circonvoisins. Toutes les

poules qu’ils y rencontrent, ils les tuent, ou les prennent en vie s’ils

le peuvent. Ils amassent ainsi une énorme quantité de volailles. Nul ne

s’avise alors de s’opposer à eux ; quiconque les veut arrêter est battu.

Il profitent du bénéfice de la loi, qui n’applique pas de punitions aux

individus très-jeunes.

On _circoncit_ aussi les jeunes filles. Cependant, cette habitude n’est

pas générale, et le mode d’exécution diffère. Ainsi, les Fôriens

d’origine ne circoncisent jamais leurs filles. Chez d’autres, et cela

surtout parmi les grands, on ne pratique qu’une légère résection des

nymphes et du clitoris, comme en Egypte. Mais les autres font une

résection longue et assez profonde, et enlèvent assez de chairs pour que

la vulve se close entièrement par la cicatrisation. Immédiatement après

l’opération, pour conserver libre l’issue de l’urine, on assujettit dans

le méat urinaire une canule en fer-blanc.

Quand les filles qui ont été ainsi _circoncises_ se marient, l’époux ne

peut arriver à l’accomplissement de l’acte matrimonial, qu’on ne lui ait

ouvert préliminairement le passage avec le rasoir. Il y a des femmes

commises exprès pour cette opération : au moment de l’accouchement,

elles appliquent encore le rasoir, si elles le jugent nécessaire.

Le dernier genre de circoncision est surtout en usage parmi les pauvres.

Comme leurs filles sont presque continuellement en relation avec les

hommes et passent les nuits avec eux, on veut, par l’occlusion de la

vulve, empêcher qu’elles puissent être déflorées dans leurs accointances

illégitimes. Toutefois, il arrive encore que plusieurs d’entre elles

deviennent enceintes, et même sans que la barrière résultant d’une telle

opération ait disparu.

Au moment de l’opération, les hommes se tiennent hors du lieu où est la

patiente ; les femmes seules sont auprès d’elle. Si la jeune fille

profère une seule plainte, un seul cri durant la résection, on l’accable

d’injures et on l’abandonne à elle-même ; si elle souffre sans rien

dire, tous ses parents, selon leur degré d’aisance et de parenté, lui

envoient des cadeaux. L’un donne une ou plusieurs vaches, l’autre une

esclave, l’autre une ou plusieurs brebis ; et ainsi elle se trouve

posséder une certaine richesse. Ensuite, si son père et sa mère sont

dans l’aisance, les présents qu’ils lui font sont encore plus abondants

que ceux de tous ses parents ensemble.

Lors de la circoncision des filles, on célèbre des réjouissances

toujours accompagnées de repas.

Généralement on fixe à une haute valeur les _douaires_[164] exigés pour

le mariage d’une fille. Si la fille est jolie, ses parents, fussent-ils

même des plus pauvres, ne la marient pas à moins d’un douaire qui est

parfois de vingt vaches, avec un esclave mâle et une esclave femelle ;

mais le père et la mère gardent tout cela pour eux, et ne concluent

explicitement et légalement les fiançailles qu’au prix, par exemple,

d’une génisse. Aussi les Fôriens aiment beaucoup mieux avoir des filles

que des garçons. « Les filles, disent-ils, remplissent l’étable, et les

garçons la ruinent. »

La jeune fille, une fois mariée, reste encore un ou deux ans à la maison

paternelle, mais avec son mari ; ce n’est qu’avec beaucoup de

difficultés qu’il parvient à l’emmener chez lui. Il est vrai que,

pendant tout cet intervalle, les dépenses domestiques sont faites par le

père de la femme : tout ce que le mari apporte à la maison est considéré

comme cadeau.

Lorsqu’un individu est fiancé à une fille, s’il fréquentait précédemment

le père et la mère de sa future, et si celle-ci fréquentait aussi le

père et la mère du prétendant, les relations des deux familles sont

interrompues du jour même de la demande en mariage ; ils se deviennent

tous absolument étrangers. Alors, si le fiancé aperçoit de loin le père

ou la mère de sa future, il prend un autre chemin que celui où il les

voit : le père et la mère en font de même à son égard. La fille évite

également la rencontre du père et de la mère de son futur époux. Durant

tout le temps qui s’écoule jusqu’à l’époque du mariage, lorsque le

fiancé va chez sa future (il la voit dans la chambre qu’elle a pour

demeure spéciale), il fait saluer de sa part sa belle-mère, ou par la

jeune fille, ou par la sœur de la jeune fille, ou par un esclave de la

maison, etc. Sa politesse lui est rendue de la même manière, car il est

de règle qu’ils ne se parlent jamais directement et ne se voient jamais

face à face. Ils restent sur ce pied de cérémonie jusqu’à l’entière

consommation du mariage ; mais sept jours après qu’il est accompli, le

mari va embrasser sur la tête son beau-père et sa belle-mère, et alors

il est admis en famille avec eux. Il en est de même pour la femme.

Chacun des époux considère ses parents nouveaux comme ses propres

parents ; le mari honore son beau-père du nom de « mon père, » sa belle-

mère du nom de « ma mère, » sa belle-sœur du nom de « ma sœur, » etc.

L’épouse en fait de même. Ces habitudes sont des devoirs absolus pour

les époux.

[Décoration]

[Note 144 : Cet usage existe dans le Bornou.]

[Note 145 : Le _milâyéh_ usité en Égypte est une sorte de grand voile en

toile, parfois en soie, généralement bleu, à petits carrés, avec bordure

fabriquée dans l’étoffe même. Ce vêtement est particulier aux femmes de

médiocre condition, qui s’en enveloppent en le laissant descendre de la

tête, par-dessus les épaules et les bras, jusqu’aux talons. Il est

maintenu, de chaque côté, par les mains, et arrêté sur la tête par une

ou deux épingles.]

[Note 146 : Étoffe de Syrie, d’un tissu assez fort, en soie et coton,

avec de petits dessins en soie comme brochés.]

[Note 147 : Sorte de grande couverture à large bande rouge au bord.]

[Note 148 : Petit bonnet en toile qu’on met, en Égypte, sous le

tarboûch ; au Dârfour, il n’est pas toujours en toile.]

[Note 149 : Environ six onces.]

[Note 150 : Toutes les parures qu’on va décrire sont désignées dans le

manuscrit original par le mot arabe _kharâz_.]

[Note 151 : Au Dârfour, on prononce _aguyg_ au lieu de _akyk_, qui

signifie _agate_.]

[Note 152 : _Dem er-raâf_, c’est-à-dire sang, gouttes de sang qui

tombent du nez. Les Fôriens qui ne savent pas d’arabe prononcent

_denguérâf_.]

[Note 153 : Elles sont fournies par un arbuste dont la hauteur égale la

taille de l’homme, et dont les feuilles sont comme celles du myrte.

C’est probablement l’_abrus precatorius_.]

[Note 154 : Les gens du pays prononcent _moudraah_.]

[Note 155 : Le _sunbul_ (spica celtica) est une espèce de lavande qu’on

vend en fragments mélangés de petits groupes de racines, réunis par une

terre noire qui renferme une foule de points légers d’aspect métallique.

Les Carthaginois en faisaient jadis un commerce considérable dans

l’intérieur de l’Afrique, où déjà, de leur temps, il était très-

recherché comme parfum. Il en est de même encore aujourd’hui : c’est une

branche lucrative de commerce à exploiter pour tout le Soudan, surtout

pour le Soudan oriental.

P.]

[Note 156 : Prunus mahleb.]

[Note 157 : Les Djellâb et les Fôriens l’appellent _êrk-oum abyad_,

_racine-mère blanche_, parce qu’il est de couleur blanchâtre roux. Au

Caire, on l’appelle _êrk-bénefsig_, _racine d’une violette_, à cause de

son odeur de violette. C’est un iris.

P.]

[Note 158 : Le _dhoufr_ (ongle) est appelé au Caire _dhoufr el-afryt_,

_ongle du diable_, parce qu’il a la forme d’un ongle arraché et long, un

peu obliqué sur lui-même, avec une empreinte comme celle qui resterait à

un ongle humain séparé du doigt et desséché.

P.]

[Note 159 : Sulfure d’antimoine natif.]

[Note 160 : Voy. note G.]

[Note 161 : _Tougourou_, pain ; _ba_, vous ; _in_, chez ; _sa_, est une

particule interrogative.]

[Note 162 : Végétal de la famille des convolvulacées, et demi-ligneux.]

[Note 163 : Nous avons déjà parlé des _safrouk_ en racontant les guerres

du sultan El-Yatym contre le khalife, à son retour du Kordofâl. C’est

une tige de bois en forme de T.]

[Note 164 : On appelle ici _douaire_ ce que le futur époux consent à

donner afin d’obtenir la main de celle qu’il demande pour femme.]

CHAPITRE VI.

Cérémonies du mariage ; noces, festins, chants, sept espèces de danse. —

Présentation du marié à la mariée. — Jours qui suivent les noces ;

moyens de fournir aux repas des derniers jours de fête. — Époque à

laquelle il est d’usage d’accomplir le mariage. — Lieu où il doit

s’accomplir. — La femme ne mange jamais en présence d’un homme, même de

son mari. — La femme reste chez ses parents jusqu’à ce qu’elle ait deux

ou trois enfants. — Formes de respect de la femme pour son mari. — Repas

de nuit pour entretenir la vigueur maritale. — Circoncision. — Les

Fôriens appellent les femmes à tout ce qu’ils font. — Espèces de ZIKR.

CELUI qui est unique dans son être, ses attributs et ses œuvres, CELUI

qui n’a besoin ni d’union conjugale ni de progéniture, qui ne fut le

père de nul, et dont nul ne prit naissance, imposa la nécessité du lien

sexuel et de la procréation à l’homme, créature faible, et n’ayant

d’autre appui, d’autre secours que le Dieu éternellement vivant,

immuable, et dont l’œil ne connaît ni le repos ni le sommeil. Dieu

unique, seul, un, arbitre souverain de l’humanité, il n’a jamais eu de

compagne ni de fils, jamais de rival dans son empire, jamais de

semblable ni d’égal dans son essence.

Il créa de limon Adam le père des hommes, et (qui peut en douter ?) il

forma Ève, la première femme, de la plus courte des côtes d’Adam.

Et comme la pensée du Créateur, en produisant l’homme, était de le

placer sur la terre comme son représentant, et de lui en faire peupler

la vaste étendue par sa postérité, il établit dans le cœur du premier

couple les désirs et le besoin de l’union des sexes, pour la

multiplication de l’espèce humaine, conformément à sa volonté divine.

En effet, lorsque Adam s’éveilla du sommeil léger[165] pendant lequel

Ève fut formée, et qu’il vit cette créature nouvelle si richement parée

de grâce et de beauté, son cœur s’émut, et il admira. « Qui es-tu, lui

dit-il, créature chérie ? — Je suis Ève. Dieu vient de me créer pour

toi ; tel est l’arrêt de sa volonté suprême, porté de toute éternité, —

Eh bien ! viens à moi. — Non, c’est à toi de t’approcher de moi. » Adam

s’avance vers elle, et de là l’habitude que l’homme aille trouver la

femme. Quand Adam fut assis près d’Eve, et qu’il l’eut touchée de sa

main, une émotion voluptueuse et naturelle se glissa dans tous ses

sens ; il allait jouir de tous les charmes de sa compagne, et satisfaire

ses désirs selon la loi qui gouverne les êtres animés, lorsque Ève lui

dit : « Arrête, Adam ; Ève ne t’est légitimement donnée comme épouse

qu’à la condition d’un douaire et d’un accord consenti entre elle et

toi. »

Alors Dieu, dans son vieux langage, prononça la formule du mariage, et

dit : « Il n’y a de sublime que ma grandeur, d’imposant que ma majesté,

et toutes les créatures me révèrent et m’adorent. Je vous prends à

témoin, vous, mes anges, et vous, les habitants de mes cieux, que j’unis

par le mariage cette merveille de ma création, Ève, au premier homme mon

image sur la terre, mais sous l’obligation d’un douaire, et ce douaire

est qu’il prononce ces mots : « Dieu est grand, il n’y a de Dieu que

Dieu. » Ainsi furent établies et consacrées la forme et les conditions

du mariage pour la postérité d’Adam.

Mais, par la suite des temps, et lorsque les diversités des nations et

des langages furent constituées et répandues sur la terre, lorsque les

différences des peuples furent marquées dans le monde, et que les

variétés des coutumes et des mœurs humaines se furent nuancées dans les

nombreuses régions d’ici-bas, chaque pays se fit, pour l’accomplissement

du mariage, des habitudes particulières qui devinrent un héritage des

pères aux enfants, bien que la loi originelle qui consacre l’union et

ordonne le douaire, soit, en principe, la même pour tous.

Les Fôriens, à cet égard, ont aussi leurs habitudes spéciales.

Au Dârfour, les enfants, filles et garçons, sont généralement mêlés

ensemble. Dès le jeune âge, ils sont occupés à la garde des troupeaux ;

par là ils ont une vie commune et des rapports mutuels constants. Nombre

de garçons et de filles commencent dès cette époque leur intimité, et se

lient d’une amitié que le temps ne saurait user ni rompre ; bientôt

l’amour s’éveille, puis viennent les soucis de l’amour et la jalousie ;

alors l’amant, égoïste dans sa passion, ne veut plus que celle qu’il

convoite écoute les paroles d’autres hommes que lui. L’amant envoie

quelqu’un des siens au père ou à la mère de celle qu’il aime, pour

demander le mariage. Une fois que les promesses sont faites, et que les

vœux du prétendant sont accueillis, il rassemble plusieurs individus

pour fixer le contrat d’union. En présence de témoins, on décide et

légitime la conclusion des fiançailles ; on établit alors toutes les

conditions du mariage, et on convient du douaire. Le père et la mère de

la fille, ou l’oncle soit maternel, soit paternel, qui ensuite

s’approprient ce douaire, s’efforcent de le faire porter à la plus haute

valeur possible ; car, comme nous l’avons déjà dit, une très-mince

partie en est laissée à la mariée.

Lorsque les fiançailles sont ratifiées, on laisse pour un autre temps

plus ou moins éloigné la célébration du mariage, et jusque-là tout ce

qui a été consenti semble en quelque sorte oublié. Enfin les familles

des fiancés se rassemblent, se consultent, et prennent jour pour l’union

définitive des époux. Si les deux familles sont dans l’aisance, et

jouissent d’un certain degré de considération, elles se disposent,

quelques jours à l’avance, aux fêtes nuptiales. On égorge des animaux,

on prépare des boissons, et on envoie, par messages expédiés dans les

différents pays, les invitations adressées à ceux qu’on veut réunir pour

les noces. A l’époque indiquée, les boissons, c’est-à-dire le _mizr_, le

_oum-bulbul_, sorte de _vin_ rouge[166], les viandes de bœuf, de mouton,

de chèvre, tout est disposé ; l’on n’attend plus que les convives.

Plusieurs musiciennes sont chargées d’animer la gaieté de la fête et de

présider aux amusements ; chacune d’elles a sous le bras gauche trois

tambourins, deux petits et un plus grand, semblables au daraboukkah

d’Egypte (_fig._ 6, _pl._ III) ; elles les tiennent disposés en

triangle, le plus grand appuyé sous l’aisselle, et les deux petits

placés horizontalement l’un par rapport à l’autre et au-dessous du

premier. Ces femmes battent en cadence les trois tambourins, dont

l’ensemble porte le nom de _dalloukah_. Chaque fois qu’elles voient

arriver une nouvelle troupe d’invités, elles vont au-devant d’eux en

battant du dalloukah et chantant quelque chanson à leur éloge. Telle est

la suivante :

Hei bany hei banân

Oua banyna hhissa l-banân.

Yâ hezzâzyn el-ganâ[167]

A-reyt[168] mâ yédjy-koum fanâ ;

Ayn al-haçoud bi-l-amà.

Yâ hezzazyn el-hhirâb

A-reyt mâ yédjy-koum kharâb ;

Ayn al-haçoud fy l-tourâb.

Après chaque deux vers, parmi les six derniers, elles répètent les deux

premiers vers qui composent une ritournelle dont les mots, d’ailleurs,

ne représentent aucun sens[169]. Quant aux six derniers vers, formés

entièrement de mots arabes, en voici la traduction :

« Vous qui brandissez les hampes de vos lances,

« Puisse la mort ne pas vous atteindre (de longtemps) !

« Que l’œil qui vous porterait envie devienne aveugle.

« Vous qui brandissez le fer de vos lances,

« Puisse le malheur ne pas vous atteindre ;

« Que l’œil de celui qui vous porterait envie soit (traîné) dans la

poussière. »

Etant allé une fois à une noce, je vis venir à moi une des femmes à

dalloukah, en me chantant les vers suivants :

El-chérif gây min el-mécyd[170]

El-kitâb fy iyd

Oua-s-seyf fy iyd

Oua min gabal[171] yéguyb

El-Birguyd àbyd.

« Le chérif vient de la mosquée,

« Un livre dans une main,

« Un sabre à l’autre main ;

« Depuis longtemps il enlève

« Les Birguid pour s’en faire des esclaves[172]. »

Ceux qui donnent la fête des noces viennent au-devant des invités

arrivant pêle-mêle, hommes et femmes ensemble ; puis ils les font

asseoir groupe par groupe. A mesure que quelques-uns de ces groupes sont

placés, on leur apporte à manger et à boire ; le service varie selon

l’importance des invités qui composent chaque groupe. Ainsi, on sert aux

uns des espèces de bouillies, du mizr, des viandes cuites à l’eau, des

viandes rôties ; aux autres, des gâteaux, le vin rouge appelé oum-bulbul

(mère-rossignol). Aux fakih, on donne des bouillies, des viandes, du

_dinzâyé_, sorte de boisson connue au Kaire sous le nom de _soubié_.

Lorsque les invités ont mangé, ils restent assis à l’ombre jusqu’à ce

que la chaleur du jour diminue et que les ombres s’allongent ; alors les

filles, dans leur plus grande parure, quittent la compagnie des femmes ;

les garçons, dans l’accoutrement le plus recherché qu’il leur est

possible, vont à leur rencontre, et on se dispose à la danse.

Les filles se rangent en lignes sur différents points, et en face de

chaque ligne se forme une ligne de jeunes garçons. Viennent alors les

femmes qui, au bruit cadencé des tambourins, entonnent leurs chansons.

Soudain toutes les lignes des filles se mettent en danse ; elles

s’avancent d’un pas lent et mesuré, en exécutant des mouvements variés

d’épaules, et en se ramassant sur elles-mêmes par de bizarres

contorsions et inflexions du corps. Elles arrivent ainsi jusque contre

le rang des jeunes garçons, de manière que chacune d’elles se trouve en

face d’un jeune homme, nez à nez avec lui ; alors toutes ensemble,

balançant et tournoyant la tête, font voltiger, chacune sur la figure de

son danseur, les boucles de leurs cheveux, qui, à l’avance, ont été

soigneusement parfumés et oints de graisses odorantes.

Les danseurs, animés par ces sortes d’agacements, brandissent alors

leurs lances en les élevant plusieurs fois presque horizontalement au-

dessus des danseuses. Celles-ci ensuite se retournent pour regagner,

toujours en dansant, leur place première ; mais aussitôt chaque jeune

homme, s’avançant du même mouvement de danse, suit ainsi sa belle

jusqu’à l’endroit d’où la ligne féminine est partie d’abord ; ils s’y

arrêtent, et les jeunes filles vont en reculant, et sans interrompre

leur danse, reprendre la ligne où étaient primitivement les danseurs.

Toutes les places ont ainsi été échangées mutuellement.

S’il y a hors des lignes quelque jeune homme qu’une fille désire voir

partager la danse et avoir pour vis-à-vis, cette fille sort de son rang,

se dirige en dansant jusque vers l’heureux élu, et, arrivée vers lui,

elle lui verse, en tournoyant et balançant la tête, sa chevelure sur le

visage. A cette invitation amoureuse, le jeune homme pousse quelques

exclamations de joie, brandit sa lance en l’air, et suit sa danseuse.

S’il ne se rendait pas à cet appel, il serait regardé comme incivil, et

blâmé par tous les autres ; de plus, cette manifestation de la part de

la jeune fille impose au jeune homme l’obligation d’un repas de fête.

Voyage au Darfour · 第 19 / 37 段