ce sont simplement de longs rondins de bois liés entre eux avec de
l’écorce fraîche, maintenus ainsi en manière de claires-voies ou
grillages en bois grossier (voy. _pl._ III, _fig._ 17). Chaque porte est
munie d’une chaîne de fer qui la fixe au montant de l’embrasure où elle
est posée. Ce montant consiste en un faisceau de plusieurs branches
solides et brutes, entre deux desquelles on passe la chaîne qui tient la
porte. Pour arrêter la chaîne, on pose un cadenas dans deux de ses
anneaux.
En entrant par la porte extérieure ou première porte du ouarrédayé, on
débouche dans une sorte de grande cour au fond de laquelle se trouve, à
gauche, le grand ligdâbeh de ouarrédayé (ou ouarrédai) ; c’est le grand
divan du sultan (voy. _pl._ III, _fig._ 16), dont nous avons décrit
précédemment la construction. A droite de cette même cour, est l’écurie
des chevaux du sultan ; c’est un ligdâbeh au devant duquel sont les
huttes des _korayât_ ou palefreniers. Le ligdâbeh des chevaux est très-
long et étroit.
A droite et à gauche de la porte de la cour, sont les huttes des
portiers, des esclaves, des _falganâouy_ ou huissiers-commissaires du
sultan.
Au delà du long ligdâbeh, à l’extrémité la plus éloignée, sont les
huttes des _cuivres_ ou timbales, et tout auprès et sur le devant, sont
quelques huttes occupées par les gens affectés au soin et à la garde de
ces _cuivres_.
Après la deuxième porte à droite, est le _soûm-in-dogolah_ ou la demeure
des jeunes enfants élevés pour être appliqués, par la suite, au service
des affaires importantes de l’État. Avant la troisième porte se trouvent
les demeures des _kôrkoa_, officiers servant pour les affaires
ordinaires du prince, pour son cortége, etc. Au delà, et avant la
quatrième porte, sont les huttes des eunuques. Chacune de ces trois
dernières portes est pratiquée dans un saryf, et chaque saryf est séparé
de l’autre par un espace assez étendu.
Après la seconde porte, à gauche en entrant, est un ligdâbeh où le
sultan reçoit ses officiers et les grands de l’État. Au delà de la
troisième porte, se trouve encore un autre ligdâbeh, mais plus petit, où
le sultan ne reçoit que ses officiers les plus intimes, ceux qui forment
son conseil particulier. Enfin, la quatrième porte conduit dans un vaste
espace dont la partie éloignée est occupée par les femmes et les
concubines du sultan. C’est là aussi qu’est la demeure particulière du
souverain, composée de deux souktâyeh dans un seul saryf circulaire.
Du côté du sud, la première porte est dite _ouarrébaya_ ou porte du côté
des femmes. Elle communique à un espace plus long que large, borné à
gauche par un ligdâbeh qui est à peu près le tiers du grand ligdâbeh-
ouarrédai. A droite de la porte, on aperçoit, par-dessus un saryf qui
s’étend jusqu’à la seconde porte, des huttes nombreuses de falganâouy et
d’esclaves portiers. Après la deuxième porte à gauche, est le petit
ligdâbeh el-sarh (ligdâbeh des soirées ou veillées), où le sultan passe
ses soirées avec ses amis intimes et ceux qu’il invite à venir auprès de
lui.
A gauche de ce ligdâbeh, est la troisième porte ou porte du harem,
placée presque à l’angle du saryf. Là, comme à toutes les autres portes,
sont des esclaves gardiens. Cette dernière porte conduit directement au
harem ; celui-ci consiste en une quantité considérable de huttes où
logent les concubines ; chacune a sa hutte particulière pour elle et
pour les esclaves destinées à son service. Au delà est la demeure de
l’yâkoury, et à droite est celle du sultan. Celle de l’yâkoury renferme
dans son saryf sept ou huit souktâyeh, habitées par l’yâkoury elle-même
et par les femmes qui lui sont attachées. Celle du sultan, comme je l’ai
dit, se compose de deux souktâyeh très-hautes, encloses dans un saryf
séparé et qui a deux portes. Devant le saryf du sultan, sont deux
bâtisses en terre, appelées _dengâyeh_ et qui sont les garde-meubles, ou
mieux, les magasins du sultan. Ces deux bâtisses sont en terre, pour
éviter que, si par hasard le feu prenait dans les souktâyeh, l’incendie
gagnât les parures, habits, argent et objets précieux enfermés dans les
dengâyeh. Enfin, à gauche, est un très-long ligdâbeh, sous lequel des
femmes esclaves sont occupées, tous les jours, à moudre le doukhn et le
blé entre deux pierres. Ces femmes, dont les huttes sont devant leur
ligdâbeh, sont appelées _marâhyk_ (_marhâkah_ au singulier), c’est-à-
dire, _meunières_.
Tous les habitants de Tendelty restent et doivent rester invariablement
dans la partie de la ville où ils se sont établis, c’est-à-dire, ceux du
quartier ouarrédai, dans le ouarrédai, et ceux du quartier ouarrébaya,
dans le ouarrébaya, et cela de père en fils. De plus, celui qui a été
élevé à un emploi établit sa hutte à l’endroit, ou tout près de
l’endroit assigné pour demeure à quiconque gère cet emploi. Jamais celui
dont la place est au quartier ouarrédayé ne va se fixer au ouarrébaya,
et _vice versâ_.
La règle qui détermine le lieu de la demeure de chaque fonctionnaire
n’est pas seulement obligatoire et observée pendant le séjour à la
ville ; elle l’est aussi en voyage, en expédition de guerre. Ainsi,
lorsque le sultan se met en route avec ses troupes, une fois que sa
tente est dressée, toute l’armée dispose les siennes par rapport à celle
du sultan, et conformément à la place relative qu’occupe chaque chef de
corps au Fâcher ; de telle sorte qu’il n’y a réellement de différence,
entre la disposition du camp et celle de la ville, que par l’ampleur et
la distance des demeures de chacun, et par la surface qu’elles couvrent.
De cette manière, chaque individu sait toujours où est la place des
personnes qu’il cherche ou qu’il connaît ; car, encore une fois, le camp
représente parfaitement la ville. Aussi, quand le sultan arrive de nuit,
par exemple, au lieu qu’il a désigné à l’avance pour la halte, il sait,
sans qu’on le lui dise, où est plantée sa tente, et il s’y rend
directement. Il en est de même pour tous les émyn, les vizirs, etc. ;
tous connaissent où doit être leur place, puisque partout elle est
invariable.
Il résulte de cet arrangement que si le sultan fait appeler quelqu’un
pendant la nuit, l’envoyé n’a pas à chercher ; il va droit à la demeure
ou à la tente de celui qu’il doit amener. De même, lorsque, par exemple,
un vizir ou un _roi_ a besoin d’un individu, l’envoyé qui va le querir
n’a pas à se fatiguer ; car tous connaissent la demeure et la place de
tous, vu que celles-ci sont toujours et partout dans la même position
relative.
Cette singulière habitude d’ordre est remarquable comme moyen
d’administration.
[Décoration]
[Note 137 : Les noms de _ligdâbeh_ et _rakoubeh_ signifient _hangar_, ou
mieux, une _halle_ ouverte de tous côtés, comme nos grandes halles : tel
est, en effet, tout ligdâbeh. Si cette halle a une enceinte, par
exemple, en tiges de doukhn, elle ne porte plus le nom de ligdâbeh ou de
rakoubeh, mais celui de _karabâbeh_.
(_Note du cheykh El-Tounsy._)]
[Note 138 : Il s’agit probablement de l’espèce appelée heguin ou hedjin,
dromadaire.]
[Note 139 : C’est simplement une assise isolée, bâtie en terre,
d’environ un pied et demi de hauteur, et couronnée d’une crête ou bord
saillant, d’une palme de haut. L’élévation centrale est également de
forme carrée, de même hauteur que l’assise inférieure, et bordée comme
elle d’une saillie. Toutefois, la partie de cette saillie qui fait face
au public est échancrée au milieu, pour laisser plus facilement passer
le sultan quand il va s’y asseoir. Cette espèce de _siége impérial_ est
donc formée de deux assises. Le dessus est couvert d’une couche assez
épaisse de sable fin et très-blanc, qu’on va chercher dans certaines
localités du Dârfour ; ailleurs, le sable est d’une nuance gris-fauve.]
[Note 140 : Le voyage au Ouadây.]
[Note 141 : Le séyâl est une espèce d’acacia, de moyenne hauteur, à
écorce verte assez foncée. Lorsque le cheykh était au Ouadây, il y avait
sur la place du Fâcher de ces arbres plantés depuis quelques années pour
ombrager ceux qui avaient des affaires à suivre au tribunal, et d’autres
pour abriter les kamkolak. Il vit là trois ou quatre séyâl, extrêmement
vieux, à l’ombre desquels vient s’asseoir le sultan, surtout le vendredi
(le dimanche des musulmans), et les jours de revue des troupes. Le
prince reste la figure presque entièrement couverte, et est entouré
d’assez de serviteurs, d’esclaves et de courtisans, pour ne pas être
facilement aperçu.
(_Note écrite d’après les renseignements du cheykh._)]
[Note 142 : Cependant, Browne, en 1793, plaçait la capitale à Cobbé
(Kôbeih). Voyez _Travels in Africa_, etc., by W. G. Browne. Lond. 1799,
pag. 194 et suivantes, ainsi que la carte.
J.—D.]
[Note 143 : Voy. le chapitre des plantes du Dârfour.]
CHAPITRE V.
Vêtements et parures ; relations des sexes. — Anecdotes ; ivrognerie ;
fiançailles. — Résection ou circoncision des filles.
La forme des vêtements, au Dârfour, est en rapport avec l’extrême
chaleur du climat : la température élevée ne permet pas d’en porter
d’autres que de légers ; mais ces vêtements diffèrent entre eux et sont
très-variés.
Les riches ont des habits blancs ou noirs, d’un tissu très-fin, les
pauvres sont vêtus grossièrement. Le sultan, les grands, les _rois_,
portent tous, en forme de chemises, deux vêtements faits d’étoffes
fines, importées d’Égypte ou fabriquées au Dârfour. Les vêtements blancs
sont d’une blancheur éblouissante ; mais, blancs ou noirs, tous sont
d’une propreté parfaite. Sous le rapport du costume, le sultan se
distingue, parce qu’il a, de plus que les deux chemises, un cachemire en
turban sur la tête ; ce qui n’est permis à qui que ce soit. Outre cela,
il s’enveloppe la face avec une mousseline blanche qui fait plusieurs
fois le tour de la tête, puis est ramenée sur la bouche et sur le nez,
et ensuite sur le front, en telle sorte qu’on n’aperçoit absolument que
les yeux[144]. L’orondolo_n_, le kâmneh, et les enfants mâles de la
famille des souverains, se couvrent aussi le visage comme le sultan.
Le sultan se distingue encore de tous par son cimeterre doré, par sa
petite giberne sacrée, brodée en or (où sont enfermées ses amulettes),
par l’ombrelle et par le rych, ou éventail en plumes, qui l’abrite du
soleil quand il est à cheval, par sa selle dorée et ses étriers dorés,
enfin par le harnachement de son cheval, harnachement que personne ne
doit avoir semblable au sien. Au palais, nul que lui n’a la face
enveloppée. Les autres personnages que nous avons indiqués n’ont le
droit de s’envelopper la figure en sa présence que lorsqu’ils sont à
cheval avec lui. Ils se l’enveloppent encore lorsqu’ils sont dans les
provinces qu’ils ont en apanage, ou dans leurs divans particuliers.
Les étoffes ordinaires dont les riches, au Dârfour, se font des
vêtements, sont la mousseline et le calicot (anglais) ; les habits de
soie sont pour les grandes cérémonies, telles que les jours de fête, le
jour du renouvellement des cuirs des timbales.
Le _malhaf_ est une grande pièce d’étoffe que les Fôriens de la classe
aisée se jettent à plusieurs tours sur les épaules en manière de
baudrier, et qui a la forme et l’apparence des _milâyéh_ d’Egypte[145].
Le malhaf est en mousseline, ou bien en _ilâdjéh_ ou _ilâguéh_[146],
mais toujours avec de longues franges. On s’en drape en sautoir
redoublé, c’est-à-dire, sur les deux épaules, comme je viens de
l’indiquer, ou bien en cercle tombant de la nuque sur le devant de la
poitrine, les bouts rejetés par-derrière le dos. Lorsque quelqu’un, vêtu
du malhaf, paraît devant le sultan, il le met aussitôt en ceinture ;
c’est une règle de bienséance et de décorum.
Il y a quelques vêtements dont l’étoffe est fabriquée au Dârfour ; tel
est le _kelkef_ ; ce sont des pièces d’étoffe de coton, d’un tissu fin,
longues de vingt _pyk_ (environ dix aunes) et larges d’un pyk.
Les gens de moyenne condition font usage de certaines étoffes
étrangères ; tel est le _chauter_. Le chauter est à peu près semblable à
l’_abak_ bleu[147]. Les pays de l’ouest du Soudan, c’est-à-dire, le
Ouadây, le Barnau et le Bâguirmeh, expédient au Dârfour le _teiko_ et le
_godâny_ ; ce sont deux étoffes étroites dont le lé n’a pas plus de deux
pouces de large, ce qui exige un assez long travail pour les coudre en
vêtements. Le teiko et le godâny sont noirs ; mais le godâny a un reflet
rouge, semblable au reflet gorge de pigeon noir. J’ai remarqué, chez les
personnes qui portent des vêtements de godâny, que, quand elles tirent
des crachats de la poitrine, ces crachats sortent noirâtres, ce qui est
dû à l’_indigo_ qui, absorbé par les pores cutanés, est conduit jusque
dans les poumons et dans les mucosités qui s’y forment.
Les riches, tels que sultan, vizirs, _rois_, etc., outre leurs deux
vêtements, ont encore le caleçon. Pour la tête, ils ont le _tarboûch_ ou
calotte rouge. Les autres Fôriens n’ont sur eux qu’un seul habit, un
malhaf s’ils sont dans l’aisance, et un caleçon ; ils ont sur la tête
une _takyéh_[148] blanche ou noire, mais le plus grand nombre des
Fôriens va nu-tête.
Les femmes portent en ceinture un _mizar_, sorte de grande serviette
qu’elles assujettissent par un nœud, et qu’elles appellent _ferdéh_. Les
jeunes filles se cachent la poitrine avec une petite serviette appelée
_dourrâah_, et qui, pour les filles des riches, est en soie, ou en
ilâdjéh, ou en calicot ; parmi les pauvres, elle est en _tékaky_ ou
toile de coton. Toutes les filles se ceignent les reins avec un large
cordon en fil pour y attacher leur _confous_. Le confous est une bande
d’étoffe, large de quatre pouces et longue d’environ trois pyk. Elles en
arrêtent une extrémité par-devant, dans le cordon dont nous venons de
parler, et conduisent l’autre extrémité entre les cuisses et la fixent à
ce même cordon par-derrière ; ce qui ressemble absolument à la
_garniture_ dont usent les femmes des pays plus civilisés à l’époque de
leurs menstrues ; seulement les Fôriennes ne mettent pas le confous
simplement comme _garniture_ menstruelle : elles le portent en tout
temps.
Quand une fille se marie, elle se pare d’un grand _izâr_, appelé _taub_
dans le pays ; c’est comme un grand drap dont elle s’enveloppe et qui
lui tombe de la tête aux pieds. Il varie de nature selon la condition
des individus, chez les pauvres et chez les riches. Les femmes de la
classe inférieure ont leur _taub_ en tékâky, et ceux de la classe aisée,
en chauter, en kelkef, en teiko, en godâny, ou en calicot fin, mais
jamais en soie, ni en ilâdjéh.
Les femmes ont pour parure le _khozâm_, anneau qu’on suspend à l’aile du
nez. Chez les riches, il est en or ; chez les gens de moyenne aisance,
il est en argent, et chez les pauvres, il est en cuivre. Le khozâm est
de deux sortes : c’est un anneau simple ou bien en cercle et finissant
par une pointe. Le premier est ouvert pour y adapter un grain de corail
rouge (_fig._ 18, _pl._ IV). Le second, terminé par une longue pointe,
est aussi un anneau, mais, dans plus de la moitié de la longueur, il est
fort et épais, et l’autre partie est assez mince pour qu’on puisse y
enfiler trois ou quatre grains de corail rouge, séparés entre eux par un
grain d’or, ou trois grains dont celui du milieu est en or. Le
commencement de cet anneau, du côté épais, porte un renflement
quadrilatère. (Voy. _fig._ 19, _pl._ IV.)
Les femmes ont aussi de grands pendants d’oreilles en argent, dont
chacun pèse parfois un demi-rotl[149] ; pour qu’ils ne fatiguent pas les
oreilles, elles les attachent au moyen d’un fil par-dessus la tête. Ces
pendants sont de grands anneaux dont une extrémité se termine en pointe,
et l’autre en un renflement à quatre faces, comme celui du khozâm
(_fig._ 19, _pl._ IV). Les femmes qui ne peuvent avoir ni khozâm, ni
pendants d’oreilles, bouchent le trou de l’aile du nez avec un petit
fragment de corail rouge, ou avec un kharâz oblong, et le trou qu’elles
se font aux oreilles, avec de la moelle de roseau de doukhn, ou un petit
morceau de bois.
Les colliers sont de diverses espèces. On les compose de kharâz[150],
dont voici plusieurs variétés :
Le _mansoûs_, grains d’ambre jaune, ronds ou aplatis ; différant de
nuances et de volume.
Le _reych_, kharâz allongé, blanc, bariolé circulairement de raies plus
blanches que le fond du kharâz, et de raies brunes. Il y en a de
plusieurs espèces ; celle qui est la plus recherchée et la plus chère
est le _soumyt_, qu’on apporte de l’Inde et qui est dur comme du marbre.
Il est en petits cylindres à raies très-nombreuses.
L’_aguyg_, grains rouges généralement sphériques, de différentes
grosseurs en cornaline ou en agate véritable[151].
Il y a aussi deux espèces de corail : le _gass_, qui est en cylindres,
et le _mouderdem_, qui est en petites sphères.
Les _dem er-raâf_[152] sont des kharâz en verre, d’un rouge foncé, de
forme cylindrique ou sphérique. On les apporte d’Europe.
Le _fâo_ est un corail artificiel, en grains arrondis, et en cylindres.
Les colliers de kharâz sont la principale parure des Fôriennes. Selon
leur richesse ou leur condition, les unes en portent qui sont à un seul
rang ; d’autres à double rang, (_fig._ 20, _pl._ III), d’autres à trois
rangs. Mais ceux des femmes, même les plus riches, n’en ont pas plus de
quatre (_pl._ III, _fig._ 21). Les kharâz des colliers sont agencés et
mêlés avec beaucoup de recherche, de manière à présenter un coup d’œil
agréable.
Les Fôriennes portent encore des _tamyméh_, espèce de petits chapelets-
_talismans_ flottants aux côtés de la tête, faits avec de petites
graines appelées _chouch_, d’un rouge de balauste, d’un poli vif et
brillant, marquées chacune d’un point noir[153]. Il y a encore le
_ouadà_, petit coquillage allongé, ouvert sur sa longueur, et le _foul_,
c’est-à-dire la fève. Cette fève est de différentes couleurs ; il y en a
d’un rouge clair, de jaune-paille, de couleur noire, de couleur de miel.
On perce le _chouch_, le _ouadà_ et le _foul_ pour y passer des fils. On
fait avec le chouch seul des tamyméh ou chapelets-amulettes, au bas de
chacun desquels on suspend un grelot ou un ouadà. On dispose aussi les
ouadà en grappes ; pour cela, on les assemble quatre à quatre (_fig._
22, _pl._ III), et chaque étage est séparé par des kharâz bleus.
Autour des reins et sur la peau, les Fôriennes portent différentes
sortes de kharâz. Chez les femmes riches, ces kharâz sont du volume
d’une noix, et sont appelés _rougâd-el-fâgah_ (le sommeil du repos) ;
chez les femmes de moyenne aisance, c’est le _mangour_, et chez les
femmes pauvres, le _harich_ ou le _khaddour_. Ces sortes de parures se
font en Syrie. Le rougâd-el-fâgah est d’un poli parfait et de couleur
verte, ou bleue, ou jaune.
Le _michahréh_ est un kharâz noir piqueté de points blancs ; c’est une
variété du _mangour_, mais il est plus petit, hérissé d’aspérités, et a
un aspect assez grossier.
Le _harich_ ressemble au mangour et au michahréh, mais il est en grains
du volume de grains de chapelet, raboteux et sillonné de stries.
Le _khaddour_ est allongé, rouge ou blanc.
Les femmes portent au bras un bracelet appelé _médraah_ (_brassière_),
qu’elles placent au-dessus de l’articulation du bras avec l’avant-
bras[154]. Ce bracelet, ordinairement, est en kharâz cylindriques,
appelés _choûr_, dont chacun a presque deux pouces de long. Il y en a de
blancs et de noirs. On les alterne régulièrement, et après chaque couple
on met un grain de corail naturel ou de corail cuit ou artificiel, ou
bien un grain de dem-er-raâf, selon la condition de chaque personne.
La parure des Fôriennes compte encore un ornement appelé _laddây_ ;
c’est un fil d’argent, épais, demi-circulaire, et dont on a courbé les
extrémités en crochet comme un hameçon, pour y fixer un fil fin en
cuivre, dans lequel on passe des _mansous_, du corail et des aguyg. Ce
fil de cuivre, ainsi attaché par les deux bouts, représente la corde
d’un arc (_fig._ 23, _pl._ III). Cette corde se pose transversalement au
haut du front, et le fil d’argent est dans les cheveux sur le haut de la
tête.
Les bracelets sont en ivoire, ou en corne, ou en cuivre ; ceux en corne
sont appelés _kym_. Les filles des riches portent en même temps des
bracelets d’argent et des bracelets d’ivoire. Au bas de la jambe, les
Fôriennes ont des _khalkhâl_ ou _chevillères_, toujours en cuivre. Les
femmes pauvres les portent en cuivre rouge, et les riches, en alliage de
cuivre et de zinc. Le zinc fait passer la couleur rouge ordinaire du
cuivre à une nuance qui se rapproche du jaune d’or.
Les Fôriennes se tissent des espèces de bandeaux avec de petits kharâz
de diverses couleurs, dont elles se parent le front : elles se
fabriquent de même des bracelets.
Elles emploient comme parfums le _sunbul_[155] le _mahleb_[156], le
_ka’b-et-tyb_[157], le bois de sandal, et une autre substance qui
ressemble à un petit coquillage oblong, appelé au Dârfour _dhoufr_[158],
et qui est d’un roux brun ; il y a aussi le _cheybéh_ (espèce d’armoise
mêlée de souchet) et le myrte. Certains d’entre les grands personnages
se parfument avec les peaux qui ont servi d’enveloppe au musc. Il y a
encore au Dârfour un arbre très-odorant que les naturels appellent
_dâyog_, dont le fruit est une baie rouge avec une légère nuance jaune.
Les femmes pulvérisent les baies desséchées du dâyog et en mêlent la
poudre à leurs autres parfums. Cette baie est grosse comme celle de la
morelle noire.
Le _keuhl_ dont les Fôriennes se noircissent les yeux est
l’_athmed_[159] pulvérisé ; elles ne le mettent pas dans l’intérieur de
l’œil, comme en Egypte ; elles l’étendent seulement à la surface
extérieure des paupières supérieure et inférieure, en l’y fixant au
moyen d’un corps gras. Elles en colorent aussi les paupières de leurs
amants ou fiancés ; c’est pour cela qu’on voit nombre de garçons avec
les yeux enduits de keuhl.
Il est d’habitude que l’amant ou le fiancé reçoive de celle qu’il aime
quelque objet de sa parure ; il s’en pare à son tour avec une sorte
d’orgueil, et ne s’en sépare plus. S’il lui arrive quelque chagrin ou
quelque accident, il dit, en forme de consolation : « Je suis le frère
(l’amant) d’une telle. » Dans les mêmes circonstances, l’amante ou la
fiancée se console par de semblables paroles.
La jalousie est rare chez les Fôriens d’origine. Si un mari, en rentrant
chez lui, trouve un homme en tête-à-tête avec sa femme, il n’en prend
nul dépit, à moins qu’il ne les surprenne en flagrant délit. S’il trouve
quelqu’un avec sa fille ou avec sa sœur, il ne s’en formalise pas non
plus, souvent même il s’en réjouit ; il voit en cela l’augure d’un
mariage.
Lorsque la gorge d’une jeune Fôrienne commence à s’arrondir, on assigne
à cette fille une hutte à part où elle couche seule ; celui qui s’est
pris d’amour pour elle vient la voir quand il le veut, et passer la nuit
avec elle. Plusieurs filles deviennent ainsi enceintes ; en cela il n’y
a ni honte ni déshonneur, même s’il y a eu inceste. Les enfants, garçons
ou filles, nés de ces relations sont mis sur le compte d’un oncle
maternel. La fille qui en provient est mariée plus tard par cet oncle,
qui profite alors du douaire que paye l’époux. Ce douaire, quand la
fille est jolie, peut être très-considérable. Il serait impossible
d’empêcher ce commerce des hommes et des femmes et de les tenir séparés.
Souvent un père de famille ne peut pas, même dans sa propre maison,
garder sa fille intacte, fût-il de condition élevée ; et s’il est
pauvre, il s’expose à être hué, tourmenté, et parfois même à être tué.
Les riches, les personnages dont la position inspire le plus de respect
et de considération, et qui ont à leurs ordres nombre d’esclaves et de
serviteurs, ne sont pas plus que les autres exempts des conséquences de
cette habitude. Il se trouve toujours quelque amant qui, par stratagème,
par exemple, sous un déguisement de femme, pénètre de nuit auprès de
leurs filles.