Les mauguéh ne sont pas seulement d’usage à la cour ; chaque _roi_, de

degré élevé, a son mauguéh qui se tient debout devant lui dans son

divan, ou qui le précède s’il est en marche.

Généralement les mauguéh ne craignent guère les accès de mécontentement

et de colère du souverain. Ils ont en quelque sorte droit d’audace

auprès de lui. Ils ne font secret de rien, même contre ceux qui

approchent le plus près du sultan. S’ils apprennent quelque chose de

répréhensible, ils le dévoilent en pleine assemblée, et dénoncent tout

haut qui que ce soit, grand ou petit. Ils ne s’inquiètent du

ressentiment de personne.

Quand le sultan veut publier quelque annonce, ou promulguer un ordre, il

se sert pour cela d’un mauguéh, qui alors en fait la criée à la foule

entre le maghreb et l’éché (c’est-à-dire, entre le coucher du soleil et

la prière qui se fait à une heure et demie après).

Voici un fait relatif à ce que nous venons de dire tout à l’heure des

mauguéh.

Le sultan Abd-el-Rahmân aimait les ulémas et était fréquemment avec eux

le jour et la nuit. Rarement il était en conseil sans en avoir au moins

un ou deux avec lui. Cette déférence suscita la jalousie des vizirs :

« Comment ! disaient-ils, le sultan nous préfère ces gens-là ! il les a

sans cesse à ses côtés. Certes ! après lui, nous nous garderons bien

d’asseoir sur le trône un sultan qui sache lire et écrire ! » Un mauguéh

entendit ces paroles. Il dissimula et attendit un jour d’assemblée

générale. Les vizirs y vinrent. Le mauguéh, qui y était aussi, se mit

tout à coup à dire en fôrien : « Certainement, nous nous garderons bien

désormais de donner le trône à un sultan qui sache lire et écrire. » Le

sultan se tourne : « Pourquoi cela ? — Parce que tu préfères la société

des ulémas à celle des vizirs. » Le sultan, irrité, lance au mauguéh un

regard de fureur. Le mauguéh, alors, pensant qu’il pourrait bien, s’il

s’en tenait à ces mots, recevoir quelque correction un peu dure : « Moi,

je ne suis coupable de rien, ajouta-t-il ; j’ai entendu ces personnages

(et il montra les vizirs) dire ces paroles-là, et je les répète. » Le

sultan s’adresse alors aux vizirs, et les accable de reproches. Il

voulait les faire saisir immédiatement ; ce ne fut qu’après beaucoup

d’efforts et de peine qu’ils se tirèrent d’affaire.

Je me dis alors, à propos de ces vizirs : « Les ignorants sont toujours

ennemis des hommes instruits. » L’anecdote suivante, qui me fut racontée

au Dârfour par des gens dignes de foi, en offre une preuve.

Le sultan Tyrâb fit un jour un grand festin, pour une circonstance que

je ne me rappelle plus. Quand les mets furent apportés, le sultan les

examina l’un après l’autre, afin de voir quels étaient les meilleurs. Il

en était plusieurs que l’yâkoury Kinâneh avait préparés elle-même. Tyrâb

les goûta, et les trouva excellents. Il recommanda alors de les réserver

pour les ulémas. Kinâneh s’y refusa : « Suis-je donc yâkoury pour faire

à manger à des cheykhs et pour voir servir aux vizirs et aux moulouk

(_rois_) des mets préparés par d’autres que moi ? — Je fais donner ces

mets aux cheykhs parce que ce sont les meilleurs ; tu recueilleras, pour

récompense, la bénédiction de ces hommes de bien. — Laissez manger mes

plats aux vizirs et aux _rois_ ; je n’ai nul besoin de la bénédiction de

vos cheykhs. — Point du tout ; les ulémas les mangeront. — Ils n’en

goûteront pas, je vous le jure par votre tête. » Elle eut le dernier

mot, le sultan fit servir ces mets aux _rois_, et en choisit d’autres

pour les ulémas.

Les mauguéh sont toujours des gens pauvres, pris dans la populace. Ne

pensant qu’à mendier des uns et des autres, ils rôdent sans cesse aux

portes des hauts personnages et tendent la main à tout le monde. Les

grands les craignent, et les traitent avec égards, comme des espions qui

ne cachent rien de ce qu’ils voient et entendent. Celui qui leur fait du

bien, ils le vantent à tout venant, et se répandent en éloges sur sa

générosité. Celui qui les écarte et semble les rebuter, ils le

dénigrent, et vont manifestant partout leur mépris pour lui. En cela,

ils sont comme les poëtes : qui leur donne a leur encens ; qui les

dédaigne a leurs sarcasmes.

Il y a aussi au Dârfour la dignité d’yâkoury, et celle de reine des

habbôbah ; nous en avons déjà parlé. Si le sultan régnant a encore sa

mère et sa grand’mère, elles ont chacune un rang ; bien entendu, ce rang

n’est pas une dignité toujours présente dans l’État ; il meurt avec

celles qui en sont revêtues.

J’ai vu la mère du sultan Mohammed-Fadhl : c’était une vilaine esclave

qu’on n’eût pas vendue au Dârfour pour dix talaris (50 francs). J’ai vu

aussi sa grand’mère, femme vieille et laide, presque stupide et des plus

hideuses qu’on eût pu trouver dans tout le Soudan. Elle avait la sotte

manie, en voyage, de se faire porter à épaules d’hommes, assise sur une

sorte de tabouret, et accompagnée d’une escorte nombreuse de soldats. On

alla un jour lui raconter que les Fôriens disaient, en parlant d’elle :

« Cette _khâdem_ (esclave) tyrannise et tourmente les gens. » Elle se

montra alors au divan, dans sa hutte ordinaire, appela toute sa suite et

s’écria : « _El-hâdem !_... _el-hâdem_ est accouchée d’argent, et

l’argent est accouché d’or ! » C’est-à-dire : Moi, l’_esclave_, j’ai eu

une fille, et ma fille a eu le sultan actuel. (Elle disait _hâdem_, au

lieu de _khâdem_, ne sachant pas prononcer l’arabe autrement.)

Il y a encore d’autres emplois au Dârfour ; mais comme ils sont d’une

importance minime, je les passe sous silence.

[Décoration]

[Note 135 : Ce mot arabe est le nom d’une sorte de bracelet qu’on porte

au-dessus du coude.]

[Note 136 : Le mot de _mauguéh_, c’est-à-dire bouffons, fous de la cour,

est un terme collectif ; il est le même au pluriel qu’au singulier. Ce

nom fôrien signifie en arabe vulgaire d’Égypte, _khalbous, maskharah_,

et en turk _soutary_.]

CHAPITRE IV.

Des assemblées publiques et particulières. — Disposition des lieux

d’assemblée. — Le Fâcher ; Tendelty. — Demeure ou palais du sultan. —

Demeures des Fôriens. — Division des habitants de Tendelty ; deux

quartiers seulement ; cette division se conserve partout où va le

sultan.

La demeure du sultan est dans l’intérieur du fâcher, c’est-à-dire, du

lieu, ville ou bourg, qu’il s’est choisi pour sa résidence ordinaire, et

les maisons ou huttes des habitants l’entourent jusqu’à plus ou moins de

distance.

Cette demeure a deux portes extérieures : la plus grande est appelée

_ouarrédayé_, _porte des hommes_ ; l’autre est appelée _ouarrébaya_,

_porte du harem_, _porte des femmes_ (_ouarré_, porte). Chacune d’elles

conduit à une cour où est le _divan_ destiné aux _medjlis_ (assemblées).

Le divan du ouarrédayé est le plus spacieux ; c’est le _grand divan_. Le

sultan n’y siége que dans les jours de représentation solennelle et pour

les affaires de quelque importance. La construction de ce divan diffère

de celle des habitations : celles-ci, comme nous le verrons, sont faites

de tiges de doukhn, ou de roseaux de marhabeib. Chacun des deux divans

ou lieux des assemblées est un grand _ligdâbeh_ ou _rakoubeh_[137].

Voici de quelle manière on les construit.

On se procure d’abord de longues pièces de bois brut, mais de surface

aussi unie que possible, et terminées par une enfourchure (_pl._ IV,

_fig._ 11). On creuse en terre des trous profonds et on plante ces bois

de manière à ce que tous les sommets soient à égale distance du sol. Ces

bois, disposés en lignes multiples et parallèles, forment un carré long

régulier (_pl._ IV, _fig._ 12) ; ils sont fichés en terre et assujettis

debout, toutes les enfourchures étant dirigées dans le même sens ; ce

sont les points d’appui des _baldaya_ ou longues solives par-dessus

lesquelles on place des _matârig_. Les matârig sont des faisceaux

composés de quatre ou cinq branches d’arbre d’inégale longueur,

maintenues solidement ensemble par des liens d’écorce, et liées à

d’autres branches d’une manière continue jusqu’à ce que chaque faisceau

ait la même longueur que celle qu’on doit donner au _ligdâbeh_. Quand on

a préparé une quantité suffisante de ces fascines, on les réunit en

forme de claie, à vides carrés, et on la pose sur les solives. Ensuite

on recouvre le tout avec des faisceaux de _bouss_ ou tiges de doukhn,

qu’on fixe sur les fascines au moyen de liens d’écorce d’arbre. Par là,

le ligdâbeh se trouve garni d’une sorte de toiture plus solide que celle

des demeures ordinaires des Fôriens.

Le ligdâbeh du ouarrédayé est le plus spacieux (il a environ 50 pieds de

long), et sa hauteur est telle qu’un homme assis sur un chameau peut

passer dessous sans que sa tête heurte à la toiture. Autrefois ce

ligdâbeh était moins élevé ; il n’avait qu’une hauteur suffisante pour

permettre à un homme à cheval de passer par-dessous.

Or, un jour, deux Arabes vinrent se présenter au sultan lors d’une

grande assemblée. Tous les deux étaient des plus habiles à monter à

chameau. Toutefois chacun prétendait être supérieur à l’autre. Une vive

contestation s’engagea entre eux à ce sujet, et ils convinrent, pour

décider la question, de faire une course à chameau[138] sous le ligdâbeh

même. Un dédit fut proposé et accepté de suite. Le sultan et la foule

des assistants sortirent donc du rakoubeh pour voir quelle allait être

l’issue de cette joûte singulière.

Les deux champions montent sur leurs chameaux et parlent au grand

galop... Ils arrivent tout près du ligdâbeh. L’un d’eux s’élance d’un

bond sur la toiture, laisse ainsi son chameau franchir d’un pas rapide

la longueur du ligdâbeh, en atteint l’extrémité par-dessus, au moment

même où son chameau sort de dessous, se jette à cheval sur lui et

continue sa course tranquillement. L’autre, en approchant du ligdâbeh,

se penche, se suspend à deux mains aux flancs de son chameau et se tient

ainsi jusqu’à ce qu’il soit hors du hangar.

Le résultat était merveilleux de la part des deux rivaux. Le sultan

rendit justice à leur adresse, la foule vanta leur habileté et les porta

aux nues. Toutefois, nombre d’assistants furent d’avis partagés ; les

uns donnaient gain de cause à celui qui, s’élançant de son chameau,

avait couru sur le ligdâbeh ; les autres, à celui qui s’était tenu

suspendu au ventre de son chameau. Le sultan jugea en faveur du second ;

mais cette aventure fit élever, depuis, la couverture du rakoubeh au

degré où elle est aujourd’hui.

Quand il y a séance au ouarrédayé, le sultan est assis, au milieu même

de ce divan, sur une élévation (_pl._ III, _fig._ 13)[139], au centre

d’une sorte d’estrade large et carrée. A droite, est la place des

ulémas, à gauche, celle de quelques chérifs et fakyh et des grands de

l’Etat. En face du sultan est un grand espace libre.

Lorsqu’il y a divan général et solennel, soit pour la réception

d’ambassades, soit dans les jours de fête et de cérémonies publiques, on

décore l’estrade en la tapissant de pièces de soie d’un tissu épais,

chamarrées d’or, et d’autres étoffes également marquetées d’or ; et on

met sur l’assise supérieure une sorte de tabouret en ébène, recouvert

d’un coussin de soie, sur lequel s’assied le sultan, qui alors prend un

air imposant et majestueux. A ses côtés se placent les ulémas, les

fakyh, les chérifs, et devant lui se tiennent debout deux _émyn_ ou

vizirs. Tout en face, et assez près de son siége, est le chef des

interprètes, suivi de six autres interprètes placés en ligne, à une

certaine distance l’un de l’autre, mais de manière que chacun puisse

entendre facilement et distinctement les paroles que lui transmet celui

qui est le plus voisin de lui. Les _kôrkoa_, avec leurs chalumeaux ou

flûtes, sont debout derrière le sultan, ainsi que celui qui est chargé

du _dingâr_.

Les esclaves du prince, les geôliers, les exécuteurs des sentences et

condamnations, sont derrière le public. Chacun a une place fixée selon

son grade et son rang ; ainsi le chef des _mauguéh_ est près du premier

interprète ; les autres mauguéh sont à droite et à gauche des

assistants, ou derrière eux, si les côtés sont occupés par la foule.

Telle est la disposition générale des assemblées au grand divan, dont

nous avons parlé précédemment ; mais celles qui se tiennent au

ouarrébaya ont moins d’appareil et ressemblent presque à des conseils

privés et secrets ; d’ailleurs, le ligdâbeh est ici moins spacieux. Il

n’y a alors qu’un interprète devant le sultan, et un, deux, ou au plus

trois mauguéh. Souvent ces assemblées ont lieu pendant la nuit, et alors

le sultan est assis ; quand elles ont lieu de jour, le sultan y reste à

cheval parfois durant toute la séance, c’est-à-dire pendant une et même

deux heures. Il a, pour cela, des chevaux dressés et habitués à garder

une immobilité parfaite.

Au divan du ouarrébaya, le siége du sultan est assez élevé pour dominer

les gens de sa suite ; mais il n’y a, pour tout décor, qu’un simple

tapis sur lequel sa majesté s’accroupit, et un coussin sur lequel elle

s’appuie.

Du reste, dans toute espèce d’assemblée, comme nous l’avons déjà

remarqué ailleurs, la formule du salut adressé au sultan consiste à

prononcer ces mots : « _Do_n_ra do_n_a_. » Si sa majesté crache, on

essuie aussitôt le sol à l’endroit où il a craché ; s’il tousse, comme

pour prendre la parole, tout le monde fait entendre un claquement de

langue semblable à celui par lequel un cavalier excite sa monture.

Au Ouadây, le cérémonial et la forme des assemblées diffèrent de tout ce

que nous venons de dire. Là, on dérobe autant que possible le sultan aux

regards du public ; en cela, on est d’une extrême attention, aussi

aperçoit-on difficilement la face du prince. Les _rois_ eux-mêmes, ou

gouverneurs, ne sont pas admis en sa présence, comme au Dârfour. Selon

les Ouadâyens, cette absence de communications directes de la part du

sultan inspire pour la majesté souveraine plus de respect et de crainte,

donne à sa parole plus de puissance et de force. Toutefois, pour

prévenir et réprimer sévèrement les actes d’injustice et de vexation, le

sultan du Ouadây a des jours d’assises particuliers et périodiques ; ce

sont le lundi et le jeudi : le but en cela est de maintenir l’autorité

de l’État par une continuelle application des lois.

Là, on rappelle à ses devoirs le prévaricateur ; on frappe l’homme

inique ; on satisfait aux droits de toutes les victimes de l’injustice

ou de la méchanceté ; mais tout est disposé de manière que, dans les

débats, nul ne voit le sultan ; comme nous le dirons dans la suite de ce

voyage[140], la construction de la demeure du sultan ouadâyen diffère

essentiellement de celle du sultan fôrien. Au Dârfour, on bâtit en

briques crues, ou en terre, bien plus rarement qu’au Ouadây.

Le lieu des séances du sultan ouadâyen est une maisonnette peu élevée où

il siége le lundi et le jeudi, avec quelques affidés seulement ;

personne du dehors ne l’aperçoit. Le public est instruit de son arrivée

au divan par le moyen d’un drapeau que l’on fait paraître au devant et

en haut de la maisonnette, et par le moyen d’un _baradyéh_, sorte de

daraboukkah ou tambourin, dont le son se fait entendre de très-loin. Au

moment où les _kabartou_ (officiers de justice et exécuteurs des

coupables) ont ouï le premier coup de baradyéh, ils se mettent à sonner

de leurs longues trompes et à battre du tikdjel, pour avertir la foule

et surtout ceux qui ont quelque affaire, ou en litige, ou en conseil, et

qui attendent le jour des assises. Alors tout le public présent sur la

grande place du Fâcher s’assied par terre.

Les _kamkolak_, ou conseillers, assistent à ces assemblées, comme juges

auditeurs dans les procès et les contestations. Les principaux

personnages et les hauts fonctionnaires y assistent aussi quand le

sultan juge à propos de les appeler. Il en est de même des _khachm-el-

kélâm_ (bouche du langage), c’est-à-dire des interprètes des _aguyd_ ou

gouverneurs généraux des provinces (ceux qui sont dans leurs

départements respectifs ont toujours au Fâcher leurs représentants) ;

des _rois_, ou chefs des diverses administrations, quel que soit leur

rang ou leur importance ; le câdy. Les chérifs et les ulémas y sont

assis à part, à l’ombre d’un _séyâl_[141].

Lorsque le drapeau a paru, et que le baradyeh a donné son signal, un

khachm-el-kélâm entre dans le divan de la justice par un escalier

intérieur et caché, et paraît à une sorte de balcon d’où il peut

entendre les paroles du sultan pour les transmettre au public. En même

temps les soldats se rangent en lignes ; le câdy, les ulémas, les

chérifs, les marchands prennent aussitôt leurs places respectives ;

ensuite s’avancent ceux qui ont quelque affaire à soumettre au sultan ;

mais ils n’ont la parole que lorsque le khachm-el-kélâm a dit : « Le

sultan vous salue, gens du Fâcher ; le sultan te salue, câdy ; le sultan

vous salue, ulémas et chérifs, » et ainsi de suite ; sortes de

politesses qu’aux assemblées du vendredi le prince ne manque jamais de

faire.

Mais revenons au Dârfour, et disons quelques mots de Tendelty, le Fâcher

actuel, de la demeure du sultan, et des habitations des Fôriens.

Tendelty est aujourd’hui la capitale du Dârfour. Le prince qui choisit

le premier cet endroit pour la résidence impériale, et qui en fixa les

limites, fut le sultan Abd-el-Rahmân el-Yatym ; c’était en 1206 de

l’hégire (1791, ère des chrétiens)[142].

Tendelty est sur un emplacement sablonneux, ou, comme disent les

Fôriens, sur un _gauz_, ou plaine de sable. La ville est traversée dans

sa largeur par un torrent qui est un bras du grand torrent de la longue

vallée de Kou. Les pluies de l’automne (correspondant à notre été)

comblent et remplissent de leurs eaux le lit de ce torrent, qui alors

devient tellement profond et large, qu’on ne peut le passer qu’à une

distance assez grande de la ville, du côté de l’est. A l’approche de la

fin de l’hiver, ou au commencement de l’été (et cette dernière saison

correspond à notre printemps), lorsque l’eau du bras du torrent est

desséchée, et a laissé le sable à découvert, on creuse dans le lit de ce

torrent un grand nombre de puits dont l’eau fournit ensuite aux besoins

des habitants du Fâcher ou de Tendelty. Le sultan, aussi, fait usage de

cette eau ; mais comme il craint que quelque malintentionné ne jette

parfois dans les puits quelque sortilége, il prend son eau, par

intervalles irréguliers, tantôt à ces puits, tantôt à Djédyd-el-Sayl,

qui n’est éloigné de la ville, vers l’est, que d’environ une parasange.

Les habitations des Fôriens sont généralement des huttes construites

avec des tiges de _doukhn_ ; elles ont ordinairement une enceinte

extérieure en forme de haie, faite de branches d’arbres épineux : cette

enceinte, plus ou moins distante des huttes, est appelée _zarybeh_. Une

seconde enceinte, assez rapprochée des huttes, est appelée _saryf_, et

est en tiges de doukhn, comme les huttes elles-mêmes. Les personnes

aisées ont plusieurs huttes ; mais le plus souvent un seul saryf les

entoure. La hutte particulière du maître a en outre un saryf spécial. Du

reste, à la couleur blanche et propre des huttes et des saryf, on

reconnaît l’état d’aisance des propriétaires ; c’est ordinairement là la

mesure apparente de leur fortune ou de leur position. Les zarybeh ont

souvent d’autres zarybeh secondaires dans leur intérieur, pour y mettre

les troupeaux pendant la nuit : l’entrée de ces zarybeh de second ordre

se ferme simplement avec des branches d’arbres qu’on y jette.

Les huttes sont rondes et présentent à peu près la figure de tentes, à

sommet plus ou moins rond et allongé. Le saryf correspond au _tuzluk_,

ou toile extérieure accessoire, qu’on fixe autour d’une tente pour

arrêter le vent et la poussière.

Les huttes fôriennes varient de forme et de construction, bien que

toutes soient arrondies ; celles des pauvres gens sont en tiges de

doukhn, et n’ont parfois qu’un saryf grossier sans zarybeh, et _vice

versâ_. Le but de ces enceintes, surtout dans les campagnes, est de se

garantir des bêtes sauvages durant la nuit. Les huttes des grands, des

émyn, des _rois_, sont construites avec le _marhabeib_[143].

Les huttes ont différents noms, savoir : les _souktâyeh_, les

_toukoulty_ et les _kournouk_.

La _souktâyeh_ (voyez _pl._ III, _fig._ 14) a la forme d’une tente

arrondie, mais à sommet très-élevé et très-pointu, surmonté d’un bâton

traversant trois ou quatre œufs d’autruche ; ces œufs sont séparés par

une sorte de jolie boule en terre cuite, rouge, très-bien vernissée, et

qui est, ou le ventre d’une espèce de cruche appelée doulla_n_, ou le

ventre d’une sorte d’aiguière (ibriq). Ces boules sont généralement

fabriquées à Kyry, village près de Guerly, situé au bas des monts

Marrah.

La _toukoulty_ est une hutte à voûte hémisphérique, soutenue par deux

_dourzoyéh_, ou piliers en bois. (Voyez _pl._ III, _fig._ 15.)

La _kournouk_ est de même forme que la toukoulty, mais elle est soutenue

par quatre dourzoyéh.

Les souktâyeh, les toukoulty et les kournouk de la demeure du sultan ont

à leur sommet, comme celles des autres Fôriens, le bâton orné d’œufs

d’autruche ; mais, de plus, elles ont, pour signe distinctif, leur

toiture conique revêtue extérieurement de bandes d’étoffes rouges et

blanches, placées horizontalement.

La partie inférieure des souktâyeh ou autres huttes du sultan, de

l’yâkoury, des concubines, et en général de tous les grands personnages,

est bâtie en terre, et tout le haut, c’est-à-dire le cône ou toit, est

en roseaux de marhabeib. Ces roseaux sont le signe de la richesse ou de

l’aisance des individus ; car le marhabeib est rare, il faut aller le

chercher très-loin dans l’intérieur du Dârfour. Le _mur_ inférieur

circulaire des huttes est appelé _dourdour_ ; son diamètre, même chez

les grands, ne dépasse guère celui d’une tente ordinaire.

Tous les habitants du Fâcher, c’est-à-dire de la ville, forment deux

divisions ou quartiers, le quartier du côté du ouarrédayé, et le

quartier du ouarrébaya, conformément à leur position par rapport au

_palais_ du sultan ; car cette demeure a elle-même ces deux divisions,

entre lesquelles est le saryf spécial du prince. Les habitants du

ouarrédayé, ou _porte des hommes_, sont ceux qui habitent le côté de la

ville correspondant à cette partie de la demeure du sultan. Par les

habitants du ouarrébaya, on entend ceux qui habitent le côté

correspondant à cette partie du zarybeh impérial. (Voyez _pl._ III,

_fig._ 16.)

Du reste, ce zarybeh est établi sur une légère hauteur, et arrive

jusqu’à quelques pas (une quarantaine de pas seulement) de la branche du

torrent de Kou, qui est au sud de l’enceinte. Cette enceinte s’étend de

là, dans une longueur considérable, à plus de trois cents pas du côté du

nord. Sa largeur est à peu près le tiers de sa longueur. La _porte des

hommes_ est celle qui s’ouvre sur la grande place située devant le

zarybeh, et appelée proprement _Fâcher_. La place a, à peu près, la

forme d’un demi-cercle allongé, dont le diamètre est la largeur du

zarybeh.

Le zarybeh du sultan est une haie très-épaisse faite en branches

épineuses de kitir et de hachâb ; il se compose de trois rangs de ces

branchages, et les deux espaces qui séparent ces trois rangs sont

occupés par des troncs d’arbres auxquels on a laissé quelques gros

rameaux écourtés. Ces troncs sont fichés profondément en terre, et

embrassés derrière et devant par les branchages épineux. Cet assemblage

forme une palissade régulière d’une hauteur qui dépasse d’assez haut la

taille d’un homme ; ces troncs d’arbres s’élèvent encore au delà de la

muraille d’épines. Chaque année on répare les parties du zarybeh qui

paraissent endommagées. Du zarybeh aux souktâyeh du sultan, et aux

autres les plus voisines, il y a un espace libre d’environ une

quarantaine de pas. La demeure du sultan n’est pas située exactement au

centre de Tendelty ; elle est vers le nord-ouest. La ville, dans sa plus

grande longueur, c’est-à-dire du nord au sud, a une étendue d’environ

une heure de marche ; elle est plus large du côté du ouarrébaya, et plus

longue du côté du ouarrédayé.

La partie ouarrédayé de l’enceinte ou _palais_ du sultan, à partir du

dehors, a quatre portes dont chacune est gardée par des portiers qui se

relayent pour la garde à tour de rôle.

Voyage au Darfour · 第 17 / 37 段