des os, et on la dépose dans de grands vases de terre où on la laisse,
avec du sel, pendant six jours ; le septième jour, on amène d’autres
taureaux ordinaires, des moutons, des chevreaux, etc. ; on égorge le
tout, et on en fait cuire la chair. Pendant ce temps, on retire la
viande qu’on a mise avec du sel dans les vases de terre, on la coupe en
petits morceaux, et on en mêle dans chaque marmite avec la nouvelle
viande.
Des _tables_ sont préparées en nombre suffisant pour tous les _rois_,
pour les enfants des sultans et pour les vizirs ; elles sont disposées
par groupes et placées, relativement les unes aux autres, selon le rang
des dignitaires. A chacune de ces tables est un inspecteur qui, au nom
du sultan, observe quels sont ceux qui mangent et quels sont ceux qui ne
mangent pas. Si quelqu’un s’abstient de manger, le sultan en est
informé, et le fait saisir sur-le-champ ; car on croit que celui qui a
projet ou velléité de trahison contre le souverain ne _peut_ manger de
ces viandes.
Lorsque, sous prétexte de maladie ou pour tout autre motif, quelqu’un de
la cour n’assiste pas à ce festin, on lui envoie chez lui quelques plats
de viande, et un inspecteur sûr et dévoué l’observe. S’il refuse de
manger, on le saisit, à moins toutefois qu’il ne soit très-gravement
malade.
Beaucoup de Fôriens prétendent que, pour cette sorte de festin, on
égorge secrètement un jeune garçon et une jeune fille qui ne soient pas
encore pubères, qu’on les coupe en morceaux, et qu’on mêle leur chair,
dans les marmites, à celle des taureaux et des moutons qu’on a tués. On
prétend même que le jeune garçon doit s’appeler Mohammed, et la jeune
fille Fatmé. Si le fait est vrai, ces hommes sont des infidèles, des
barbares outrageant Dieu et son Prophète. Pour moi, je n’ai rien vu de
cette cérémonie, je n’ai pas pu y assister ; jamais un étranger n’y est
admis : mais j’en ai appris les détails de nombre d’individus qui m’ont
affirmé et juré par serment la vérité de ce récit, de manière à ne
présenter aucun doute.
Avant qu’on ne serve les viandes, on assemble tous les soldats sur la
place du Fâcher, pour la grande revue ; le sultan paraît ensuite dans sa
plus brillante parure et au milieu d’un nombreux cortége. Tous les
_rois_, l’un après l’autre, lui font passer en revue leurs troupes et
toute leur suite. Voici comment s’accomplit cette cérémonie. (Voyez
_fig._ 16, _pl._ III, le _palais_ du sultan.)
Un des _rois_, avec toute sa suite, s’élance au grand galop jusque vers
le sultan ; si ce _roi_ est un des plus hauts personnages de l’État, le
sultan sort du milieu de son cortége, et s’avance, à deux ou trois pas,
à la rencontre du _roi_. Lorsque le _roi_ est d’un rang moyen, le sultan
reste en place. Dans tous les cas, le _roi_ s’en retourne avec sa suite
à l’endroit où il était d’abord ; il exécute cette manœuvre trois fois,
mais à la troisième fois il fait défiler ses troupes devant le sultan,
et tous vont ensuite reprendre leur poste. Un autre _roi_ sort des rangs
à son tour, répète la même cérémonie, et ainsi de suite jusqu’au
dernier.
Quand cette revue est terminée, le sultan part au galop, et se dirige
vers le _roi_ du rang le plus élevé ; de celui-là, il passe à ceux qui
le suivent en dignité, et il finit par ceux de rang inférieur ; mais à
chacun d’eux il adresse quelques paroles d’encouragement et de
félicitation. A chaque fois qu’il arrive d’une troupe à l’autre, tous
poussent un hourra accompagné de qualifications flatteuses, telles que :
« O manteau (protecteur) des nations !... O souverain, arbitre des
souverains !... O collier de force des rois !... O toi qui punis ceux
qui te résistent ! » etc.
Ensuite le sultan rentre dans son _palais_, escorté de tous les
dignitaires de l’État, des vizirs, des _rois_ et des fils des sultans ;
et de là il va au dépôt des _cuivres_. Quand il y est arrivé, il prend
une baguette et en frappe trois coups sur le nacâryeh-mansourah. Les
vieilles, ou habbôbah, sont alors rangées autour du prince, et ont en
main leurs kourbâdj qu’elles battent les uns contre les autres. Enfin,
elles se disposent sur deux lignes, et sortent avec le sultan, qui
marche entre les deux dernières. (Voy. _pl._ IV, _fig._ 9.) J’ai assisté
à cette dernière cérémonie.
La procession se rend au lieu des assemblées du prince (_voy._ chap.
IV), et alors on distribue les viandes dont nous avons parlé tout à
l’heure.
Si quelque gouverneur ou vizir est absent du _Fâcher_, lors de la fête
du renouvellement des peaux des _cuivres_, et qu’à son retour on le
soupçonne de malveillance ou de trahison, au lieu de l’_épreuve des
viandes_, on lui fait boire de l’eau de _kyly_. C’est de l’eau dans
laquelle on a infusé le fruit d’un arbre appelé _kyly_ par les Fôriens.
Ce fruit est semblable à une noix. On dit au Dârfour qu’un accusé à qui
on fait boire de l’eau de kyly, la vomit sur-le-champ, s’il est
innocent ; s’il est coupable, il peut en boire, sans vomir, une quantité
considérable, et même jusqu’à une jarre. J’ai vu faire l’expérience sur
un individu accusé de vol.
Il est possible que ces effets dépendent de propriétés particulières au
kyly, car au Dârfour, les plantes ont, pour la plupart, des vertus
singulières : nous en parlerons bientôt, s’il plaît à Dieu.
Voici une coutume remarquable des princes du Dârfour.
Le sultan possède, en propriété spéciale, des terres labourables qu’on
sème pour lui chaque année. A l’époque des semailles, c’est-à-dire,
après les pluies, il sort en grande pompe, escorté de plus de cent
jeunes femmes, choisies parmi les plus belles, et ornées de tout ce
qu’elles peuvent avoir de parures et de bijoux. Ces femmes font partie
de son sérail, et sont celles qu’il aime le mieux. Elles portent sur
leurs têtes des vases, appelés _omrah_, remplis des mets les plus
recherchés ; elles marchent derrière le cheval du sultan avec les jeunes
esclaves appelés kôrkoa, armés de lances, et avec une troupe de joueurs
de flûte, qui font murmurer leurs voix en soufflant dans leurs flûtes.
De leur côté, les kôrkoa les accompagnent de leurs chants. Quand les
jeunes filles sont sorties de la demeure du sultan, elles se mettent
également à chanter avec eux ; tout cela compose une sorte de concert
des plus singuliers, et un spectacle pittoresque. Le prince, une fois
arrivé en pleine campagne, descend de cheval, prend différentes graines,
et, à mesure qu’un esclave pioche la terre, il les jette et les sème.
C’est la première semence qui tombe sur le sol, dans la contrée où est
alors le sultan. Ensuite les _rois_, les vizirs, les officiers de la
cour, suivent l’exemple du souverain, et en un moment toute la plaine
est semée. Cela fini, on prépare les mets apportés par les jeunes
filles, on les étale devant le sultan, qui, alors se met à manger avec
ses vizirs. Enfin, il remonte à cheval et retourne en grand appareil au
Fâcher. Cette fête des semailles est une des plus solennelles du
Dârfour[134].
[Décoration]
[Note 129 : Voir la planche IV.]
[Note 130 : Voir la planche III.]
[Note 131 : C’est là le seul salut que fasse le sultan, et cela par la
voix des esclaves. Il signifie : le sultan vous salue et salue, salue et
salue. — Le mot _rây_ dans cette formule est explétif.]
[Note 132 : Nous parlerons bientôt des mauguéh.]
[Note 133 : Les musulmans, avant de tuer un animal, même à la chasse,
doivent toujours dire _bism illah_ ; sans cela, la victime n’est pas
bénie et ils n’en mangent pas. Du reste, le _bism illah_ doit se dire
avant _tout_ acte, quel qu’il soit, sans exception aucune.]
[Note 134 : Les empereurs de la Chine, comme on le sait, ont une
cérémonie analogue à cette fête.]
CHAPITRE III.
Dignités et emplois. — Noms de dignités pris des diverses parties du
corps. — Perception des contributions ou dîmes. — Rétributions des
emplois. — Corvées. — Mauguéh ou bouffons du sultan. — L’yâkoury. — Mère
et grand’mère du sultan Mohammed-Fadhl.
Sachez ceci : l’Être suprême, Dieu, dont l’essence est par elle-même
sainte et pure, Dieu, le souverain arbitre de l’infinie puissance, et
dont la volonté est irrésistible et absolue, a établi pour les rois de
ce monde le besoin indispensable de vizirs, de ministres et de
conseillers, afin de prouver à ces rois, que par eux seuls ils sont
impuissants à gouverner leurs empires et à conduire leurs sujets. Ce
besoin de secours et de coopération tempère la passion des rois pour la
tyrannie et l’injustice. Sans ce frein salutaire, peut-être
s’arrogeraient-ils même le titre de Dieu, ce nom sacré, réservé à Celui
seul dont la nature est l’infini.
Mais, pour chaque région du globe, Dieu a constitué une forme et une
organisation des pouvoirs. C’est par suite de cela que les noms anciens
de _vizirs des khalifes_, se trouvent actuellement changés en _vizirs
des rois_. Mais, de plus, il y a différentes gradations établies entre
ces vizirs. Ainsi, dans l’empire des descendants d’Othmân, il y a pour
dignitaires : le grand vizir, le ketkhodâ ou chef du conseil, le
khazandâr ou ministre du trésor et des finances, le grand sélêhdâr ou
ministre des arsenaux et de la guerre, le muhurdâr ou garde des sceaux,
le dévitdâr ou secrétaire (porte-encrier), le djokhadâr ou ministre des
affaires étrangères, le serr-beouâbyn ou garde général des clefs, le
kâpidjy-bâchy ou chef des portes, chargé aussi d’une partie des affaires
étrangères, etc. ; puis, le tutundjy ou conservateur du tabac du sultan,
le cheurbetdjy-bâchy ou maître des sorbets, le caouédjy ou inspecteur du
café du prince, le cafetân-agâcy ou garde-cafetan, le bechkyr-agâcy ou
porte-serviette aux ablutions du sultan, les pachas, les généraux de
division, les colonels, etc., etc.
Au Dârfour, par honneur pour la majesté du sultan, on applique les
dénominations de plusieurs parties de son corps à la désignation des
différentes dignités. L’orondolo_n_, c’est-à-dire, la tête du sultan,
est un haut et puissant dignitaire, qui possède, comme prérogatives,
plusieurs grands domaines. On ne salue jamais l’orondolo_n_ que par :
_Do_n_arây do_n_a_, salut ! salut ! On porte devant lui un tapis, comme
devant le sultan. Quand celui-ci va à la chasse ou en voyage, la
fonction de l’orondolo_n_ est de marcher avec ses soldats, en _tête_ des
troupes ; c’est lui qui ouvre la marche.
Le kâmneh est plus élevé en considération et en puissance que
l’orondolo_n_ ; son nom signifie : le col du sultan. Le sultan est-il
tué à la guerre, le kâmneh, s’il lui survit et s’il revient, est mis à
mort ; on l’étrangle en secret. Son successeur est élu par le sultan
nouveau. — Si le sultan meurt dans son lit, on laisse survivre le
kâmneh. Les pays du Dârfour où on ne parle pas arabe appellent encore le
kâmneh, aba-fory, _le père du Dârfour_. A la dignité de kâmneh sont
affectés les revenus de plusieurs districts. Il a sous ses ordres de
nombreux soldats et a presque la même liberté de conduite et d’action
que le sultan. Il marche après les troupes de l’orondolo_n_.
L’aba-oma_n_ est presque l’égal du kâmneh, et son titre signifie les
_vertèbres du dos_ du sultan. Il marche à la queue de l’armée, dont il
forme l’arrière-garde. Cette arrière-garde, toujours commandée par
l’aba-oma_n_, est assez forte pour pouvoir en toute occasion soutenir
une attaque, une surprise des ennemis, jusqu’à ce que des forces
suffisantes viennent le rejoindre et le secourir.
L’abadyma est, en autorité et en considération, au-dessus des
dignitaires dont nous venons de parler. Il est accompagné de plus
d’appareil et de soldats. Il a sous ses ordres douze _rois_ et reçoit le
revenu de la vaste province du Témourkeh. Il a les insignes et
l’entourage du sultan ; seulement il n’a pas les _cuivres_ ; il n’a que
le _dingâr_. Son titre signifie _bras droit_ du sultan ; l’abadyma
marche avec ses troupes à la droite du prince.
Le tékényâouy ou _bras gauche_ du sultan est l’égal en tout de
l’abadyma. Il a sous ses ordres douze _rois_ fôriens des provinces du
nord, et reçoit les revenus d’une étendue de pays considérable.
L’ab-cheykh ou le _père_ cheykh est au-dessus de tous les degrés
précédents. Il est comme l’égal du sultan, et tous les autres
dignitaires subissent l’empire de sa parole. Il possède en différents
endroits un grand nombre de terres, et de plus, une province étendue. Il
peut condamner à mort, sans contrôle de personne. Tout Fôrien dépend de
ses volontés. L’ab-cheykh est encore appelé l’_adjyzeh_, ou le
_derrière_ du sultan. Nous avons déjà parlé de cette dignité, en faisant
l’histoire de l’ab-cheykh Mohammed-Kourrâ.
Il y a aussi la dignité d’émyn ; ceux qui la possèdent sont au nombre de
quatre. Chaque émyn a à sa disposition plusieurs terres et des soldats,
mais aucun n’a les insignes de _roi_. Les quatre émyn sont membres du
conseil du sultan.
Les korâyât, bien que représentant une dignité inférieure à celle des
émyn, ont cependant encore des pouvoirs assez étendus. Ils sont aussi au
nombre de quatre :
Le soum-in-dogolah a un pouvoir assez étendu, un entourage d’un certain
relief, des terres et de riches revenus.
Après le soum-in-dogolah viennent les chefs kôrkoa.
Mais au-dessus de ces deux derniers degrés est le mélik-ouarrébaya,
personnage d’une grande considération. Les princes fôriens ne défèrent
cette dignité qu’à un eunuque ; car c’est le mélik-ouarrébaya qui, après
la mort de l’ab-cheykh, doit lui succéder dans la fonction de _père_,
toujours dévolue à un eunuque. Le ouarrébaya a sous sa direction tous
les eunuques préposés à la garde et au service du harem du sultan ; il
est l’instrument des vengeances du prince, et a les prisons sous son
administration. Toutes les fois que quelqu’un a encouru l’animadversion
du sultan, celui-ci le livre au mélik-ouarrébaya, qui, provisoirement,
le fait incarcérer. Le mélik-ouarrébaya a un assez grand nombre de
soldats sous son commandement. En langue fôrienne, le nom de cette
dignité signifie : _Roi de la porte du harem, de la porte des femmes_.
Le roi dit ouarrébaya est subordonné à l’ab-cheykh.
Après lui vient le mélik-ouarrédayé, ou _roi de la porte des hommes_ ;
car chaque demeure, soit des sultans, soit des _rois_, ou des vizirs, a
deux portes spéciales, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes ;
la première est appelée ouarrédayé, la seconde, ouarrébaya.
Au-dessous du ouarrédayé est le _roi des abydyeh_, ou esclaves. Ses
fonctions lui confèrent une assez grande autorité ; il a sous sa
direction tous les esclaves du sultan, qui sont hors du service immédiat
du _palais_ ou fâcher, et qui sont répandus dans diverses localités avec
leurs femmes et leurs enfants. Il a aussi l’administration des troupeaux
du prince, et celle de tous les objets et ustensiles de voyage, tels que
tentes, outres pour l’eau, etc.
Après cette charge, vient celle du _roi des cauouâr_, ou douaniers des
octrois. Cette fonction donne une grande considération à celui qui en
est revêtu, et lui confère l’autorité sur tous les douaniers et tous les
marchands voyageurs. Ce _roi_ reçoit les revenus de plusieurs terres, et
a de nombreux soldats sous sa main.
Au-dessus de lui est le _roi des djebbâyeh_, ou percepteurs des
contributions. Il est entouré d’un certain appareil de représentation,
et ses pouvoirs s’exerçent sur tous les points du Dârfour. C’est de lui
que relèvent ceux qui lèvent les contributions de grains dans les
différents pays. On entend proprement par _djebbâyeh_ ceux qui lèvent
les dîmes des grains et les mettent en dépôt dans de grands réservoirs
ou fossés creusés en terre, pour la consommation de la maison du sultan.
Enfin, après tous ces fonctionnaires, qui tous portent le titre de
_rois_, il y a encore beaucoup d’autres espèces de _rois_.
Les simples gouverneurs secondaires de districts ou de communes sont
appelés _chartây_ (au pluriel _chérâty_). Les inspecteurs des tribus
portent le nom de _damâlidj_ (singulier de _doumloudj_, qu’ils
prononcent _doumledj_[135]) ; chaque chartây a un certain nombre de
soldats à sa disposition, et chaque doumloudj a ses adjoints ou suppôts.
De tous ces employés ou dignitaires, aucun ne reçoit du souverain ni
traitement ni solde ; chacun a des terres ou apanages assignés à son
titre, et dont il recueille les revenus, et, à l’aide de ces revenus, il
se fournit de chevaux, d’armes, de cuirasses de mailles, de vêtements
pour lui et pour ses soldats.
La dîme des grains et la dîme des bestiaux appartiennent exclusivement
au sultan ; les _rois_ n’en reçoivent absolument rien ; mais chacun
d’eux a, en propre, un certain nombre de feddans de terres où il sème du
doukhn, du dourah, du sésame, des fèves, du coton, etc. ; les rayas, à
titre de corvées, font ces semailles et en moissonnent et récoltent les
produits pour les _rois_. Un _roi_, dans la circonscription qui le
regarde, a encore le _hâmel_, c’est-à-dire tout ce qui s’échappe de chez
les différents individus, tels que, esclaves, bœufs, menu bétail, ânes,
et qu’on rencontre errants et sans maîtres. On les prend et on les vend
au profit du _roi_, qui en touche le prix. De plus, tout _roi_ qui
arrive dans un pays et s’installe dans ses fonctions, reçoit des cadeaux
de bienvenue. Il a aussi le _khatiyéh_ (droit des fautes, ou droit de
justice), c’est-à-dire ce que doit payer un coupable au juge : c’est ce
qu’on appelle au Dârfour le _hokm_, ou jugement. Par exemple, lorsqu’un
homme en a blessé un autre, et qu’il y a eu du sang versé, le premier
paie un droit au profit du juge. Si un homme, par voie d’adultère, a
rendu une femme enceinte, on condamne l’homme et la femme à payer une
amende proportionnée à leurs moyens. Il y a encore _le sang_, ou droit
du sang ; c’est-à-dire que si un homme est tué par un autre, le
meurtrier paie une amende, ou droit du sang, dont le _roi_ partage le
prix avec les parents du mort, soit que le meurtre ait été volontaire,
soit qu’il ait été involontaire.
Une autre source de profits consiste dans toutes les espèces de
vexations et d’avanies commises par caprice, les travaux de peine dont
on charge gratis les administrés, tels que les constructions des huttes,
et vingt autres corvées, le tout à l’arbitraire des chefs, qui jamais ne
donnent à l’ouvrier le moindre salaire.
Enfin, parmi les emplois du Dârfour, il faut citer la _royauté des
mauguéh_, ou bouffons du sultan. Je vais en parler avec quelques
détails, à cause de la bizarrerie et de la singularité de ces fonctions,
et de l’étrangeté des actes de ceux qui en sont revêtus.
La royauté des mauguéh est le dernier et le plus infime des emplois de
la cour ; toutefois, je crois intéressant de retracer ici le portrait et
les devoirs de ce genre de _fous_ attachés aux sultans fôriens.
CELUI qui a l’éternelle sagesse, celui qui donne l’intelligence et
dispense les mérites, a gratifié l’homme de la raison, pour distinguer
le bien qu’il doit faire et le mal qu’il doit fuir ; et il a mis en même
temps en chaque individu ce penchant qui l’entraîne à suivre de
préférence ses propres vues et ses propres idées, cet amour-propre qui
le pénètre d’une foi plus implicite dans sa perspicacité et sa
pénétration que dans celle des autres, à moins toutefois que, par
illumination divine, il n’aperçoive ses défauts et ses faiblesses, et ne
reconnaisse son impuissance dans la conduite parfaite de ses intérêts et
de son bien-être, et dans l’application des moyens convenables pour
détourner ce qui peut lui être nuisible.
Puis nous dirons : Les Fôriens ont un penchant naturel très-vif pour le
plaisir, la gaieté, les jeux et les fêtes ; le moindre amusement les
ravit et les enthousiasme. Ils ne passent presque pas de jour sans
quelque divertissement ; _rois_, peuple, tous en cela ont le même goût
et la même passion ; aussi ils ont inventé tout ce qu’il leur était
possible d’inventer en instruments et moyens de réjouissance.
Chaque _roi_ a des jeunes garçons choisis pour la beauté de leur voix,
et qu’on appelle kôrkoa ; ils ont des espèces de chalumeaux en roseaux,
dont ils jouent en prononçant et chantant des paroles dans le chalumeau
même, qui accompagne ainsi d’une singulière façon le chant de ces
joueurs, et en même temps celui d’autres jeunes chanteurs : de là une
sorte de concert tout à fait original. En voici la disposition : Si un
_roi_ a, par exemple, dix jeunes garçons, il y en a deux ou trois qui
jouent de la flûte ; un autre porte en main une longue citrouille sèche
et vide, renflée en forme de tête, et prolongée par une extrémité mince
par laquelle on la tient. (Voy. _pl._ IV, _fig._ 7.) On introduit dans
cette citrouille plusieurs petits cailloux, et on en ferme l’ouverture
avec une matière goudronnée. Celui qui porte cette citrouille l’agite,
et les cailloux font alors entendre un cliquetis particulier, cadencé
sur les sons et les repos des flûtes. Les six autres jeunes garçons
chantent.
Souvent le sultan, dans les cérémonies, fait suivre cet appareil musical
par plusieurs jeunes filles de son harem, en grande parure, et portant
sur la tête différents mets pour le prince. Elles marchent derrière lui
avec les jeunes garçons, en chantant avec eux et avec les joueurs de
flûte ; à tout cela s’ajoute encore le jeu d’un long tambourin de bois,
semblable au daraboukkah d’Égypte, et que les Fôriens appellent tikdjel
(_pl._ IV, _fig._ 6). Celui qui le porte passe le bras dans la corde qui
y est attachée ; il maintient l’instrument sous son aisselle, et il
marche la tête en avant. On bat avec les deux mains, mais à coups
mesurés, et en harmonie avec les chants des joueurs de flûte. Les
paroles chantées sont toujours en fôrien.
Il y a, au Dârfour, des maîtres qui enseignent la flûte, le chant et le
jeu du tikdjel.
Tout ce qui marche devant le sultan, tout près de lui et même à quelque
distance, chante en chœur. On est divisé par petites troupes ; un
individu de chacune d’elles chante d’abord seul, et toute sa troupe lui
répond par une ritournelle à toute voix.
Lorsque le sultan sort à cheval, on bat des tambourins, et toute la
foule qui le suit à pied ou à cheval chante, ce qui produit un vacarme
et un brouhaha étourdissant de voix, de flûtes ou chalumeaux ; c’est un
fracas à faire trembler, et qui écorche les oreilles.
Les flûtes sont appelées _tayr-al-Sayd_, oiseaux de Sayd, parce qu’il y
a dans le Sayd, ou Haut-Dârfour, des oiseaux d’un chant agréable, et sur
lequel les Fôriens prétendent modeler le jeu de leurs chalumeaux.
Enfin, on marie encore à toute cette _musique_ les chants des mauguéh.
Les mauguéh[136] forment une corporation assez nombreuse qui a son _roi_
particulier. Ils ont encore d’autres attributions que celles de
bouffons ; entre autres fonctions, ils ont celle d’exécuter ceux que le
sultan condamne à mort. Ordinairement les mauguéh ont la tête ceinte
d’une sorte de bandeau portant une plaque de fer ronde qui se place sur
le front et a un renflement creux ; dans celui-ci joue un fragment de
fer allongé en forme de clou, et attaché par un fil qui le suspend libre
au milieu de la cavité, en sorte que quand le mauguéh secoue la tête, le
fragment de fer s’agite comme un battant et produit un tintement de
clochette. En haut de la plaque est fixé un plumet composé d’une ou de
deux plumes d’autruche. (Voyez _pl._ IV, _fig._ 10.) Sur le _tartour_,
long bonnet conique, sont cousus des coquillages et des verroteries.
Les mauguéh ont plusieurs anneaux de fer ou _chevillères_ au bas de la
jambe droite, et un seul à la jambe gauche. Ils portent chacun au bras
un _djourâb_ ou petit sac long en cuir, pour y renfermer le bandeau et
le tartour quand ils ont fini leurs séances. A la main, ils ont un bâton
courbé par le haut, auquel sont suspendus des grelots.
Deux ou trois mauguéh se tiennent debout devant le sultan lorsqu’il est
en divan ; quand il part en voyage ou pour la chasse, quatre ou cinq
marchent devant lui, en chantant, dansant, imitant l’aboiement du chien,
le miaulement du chat, et débitant maintes fadaises pour provoquer
l’hilarité du public. Leurs chansons sont en langage fôrien, jamais en
arabe. Leur danse ne se compose pas de contorsions de reins (comme en
Egypte) ; mais ils secouent la tête, en la balançant à droite et à
gauche ; ils battent aussi des jambes l’une contre l’autre ; ils font
ainsi sonner le fer qui est dans le bandeau, et cliqueter les
chevillères de leurs jambes. Quand le sultan est éloigné du fâcher, en
voyage ou en chasse, ils ne chantent plus, mais tous ensemble, et de
toute la force de leurs voix, ils crient ; _yâ, yâ !_ Et cela, tant que
le prince est à cheval.