conserve dans la demeure du sultan, il en est une appelée _Mansourah_,
ou la Victorieuse, que les lutins Damzôg choisissent pour eux, et que
quelquefois on entend battre cette caisse, bien qu’on ne voie personne
auprès d’elle. Quand cela a lieu, il arrive quelque grand événement au
Darfour, une guerre étrangère ou une guerre intestine. Nous parlerons
des _timbales_ au chapitre suivant, en traitant des coutumes des
princes.
Les habitudes et les mœurs des autres tribus du Dârfour, telles que les
tribus des Berty, des Dâdjo, des Bygo, des Zaghâouah, des Bargau, des
Mymeh, etc., sont à peu près les mêmes que celles des habitants du
Marrah. Si quelques autres peuplades s’en éloignent et sont plus
hospitalières, plus avenantes, plus bienveillantes, elles le doivent à
la fréquentation des Arabes bédouins, des marchands qui leur arrivent
assez souvent d’Egypte et d’autres contrées lointaines. Dans certains
cantons du Dârfour, les habitants accueillent un étranger avec une
généreuse hospitalité, et le traitent avec la plus grande prévénance ;
mais cela n’a pas lieu parmi ceux des Fôriens qui ne parlent pas arabe,
tels que ceux des Marrah et du Témourkeh. Ils ne témoignent ni égards,
ni amitié à leurs hôtes, et ce n’est qu’à regret qu’ils en
reçoivent[128].
[Décoration]
[Note 117 : Les Arabes et les Nègres comptent le Sennâr comme partie du
Soudan, à cause de la couleur des habitants.]
[Note 118 : Ou Soulâyh.]
[Note 119 : Il est, en effet, toujours très-difficile d’obtenir des
Nègres des renseignements sur leur pays, surtout s’ils sont du côté du
Ouadây, du Dâr-Fertyt, et au delà vers l’ouest. Les uns s’imaginent que
personne ne connaît leur contrée, et que, dès lors, il est au moins
inutile de parler de choses inconnues. Les autres craignent qu’il ne
prenne envie à ceux qui les questionnent, de chercher à faire chez eux
une course intéressée, et même d’aller conduire contre eux quelque armée
pour les conquérir. Enfin, il en est peut-être qui ne veulent pas qu’on
sache qu’ils sont du Soudan.
P.]
[Note 120 : Les _n_ en caractère italique qu’on trouvera ici et plus bas
dans plusieurs noms propres indiquent une accentuation nasale dans
laquelle le son _n_ ne se distingue pas ; on n’entend réellement que la
voyelle qui la suit, prononcée légèrement du nez.]
[Note 121 : La longueur du Dârfour proprement dit est d’environ quarante
jours ; ensuite, en tenant compte du Fangarau, du By_n_a et du Châla, on
évalue l’étendue collective de tous ces _Dâr_ à neuf ou dix jours avec
les intervalles, ce qui fait, en total, cinquante jours au lieu de
soixante-dix.]
[Note 122 : De même que _francisés_.]
[Note 123 : Voyez le _fac-similé_ de la carte du cheykh Mohammed-el-
Tounsy, planche II.
Je donne ici ce tracé tel que l’a figuré le cheykh. Ce n’est point une
carte construite selon nos principes et nos habitudes ; mais les
indications que présente ce tableau tel qu’il est m’ont beaucoup servi
pour celui que j’ai dressé moi-même (voyez planche I). Le cheykh n’a
aucune idée de ce que c’est qu’une carte, il a placé les localités
simplement selon les positions relatives, et non de manière à indiquer
les distances telles qu’on les mesure sur une échelle géographique.
Le long séjour du cheykh au Dârfour, aussi bien que son intelligence,
permet d’accepter ses données comme exactes, et comme préférables à
celles qui résultent des relations des voyageurs européens. Aucun de ces
voyageurs n’a pu, comme lui, parcourir le pays dans tous les sens et
l’explorer aussi bien.
D’après lui, et d’après les informations que j’ai prises des Fôriens que
j’ai rencontrés au Kaire, la carte du sultan Teïma, donnée dans
l’ouvrage de MM. Cadalvène et Breuvery sur l’Égypte et la Nubie,
contient beaucoup d’erreurs.]
[Note 124 : Khâcân est un terme honorifique appliqué aux sultans
osmanlis et au châh de Perse.]
[Note 125 : Bokhsah, grande citrouille sèche et vide, sorte de gourde
ronde.]
[Note 126 : _Pennisetum typhoïdeum_, sorte de millet.]
[Note 127 : Le _carâ_ (citrouille) est un vase fait avec la moitié d’une
petite citrouille desséchée et coupée en deux.]
[Note 128 : Les chapitres suivants renferment la description des autres
coutumes des Fôriens et de leur caractère.
_Observation du traducteur._
Je vais offrir ici le tableau approximatif de la population du Dârfour
_en hommes_, pour un certain nombre de localités citées dans l’article
précédent, et figurant dans la carte géographique. Les chiffres m’en ont
été donnés par le cheykh Mohammed, auteur de ce voyage, mais ils
n’indiquent que ce que chaque lieu peut fournir en hommes armés ; il
n’est pas possible d’apprécier d’aucune manière exacte le nombre des
femmes, des enfants, des esclaves mâles ou femelles que chaque individu
possède. Ce tableau ne donnera donc que le terme général des hommes
valides de chaque localité désignée. Au Dârfour, tout individu qui a la
force de porter les armes est soldat le jour où la guerre s’élève.
A juger par aperçu général, la capitale ou le Fâcher actuel,
Tendelty, peut fournir 30000 h.
Kôbeih 8000
Djédyd-Râs-el-Fyl 2000
Kebkâbyeh 3000
Marboutah 600
Tebeldyeh 600
Soouayneh 200
Chayryeh 200
Djédyd-el-Sayl 5000
Sarf-al-Dadjâdj 100
Djédyd-Kéryo 600
Târneh 300
Rachyd 1000
Djoultou 50
Guerly 200
Dabbah 50
Oum-Baoudhah 50
Ryl 250
Djibryl 250
Okâcheh 50
Korobât (les trois) 800
Farich 500
Kergayât 300
Tinneh 150
Tyneh 250
Chayryeh (près Ryl) 250
Chaubah 300
------
Total. 55050
D’après ces indications statistiques relatives à un petit nombre de
pays, il est permis de croire que, si le gouvernement du sultan
réunissait en une seule masse tout ce que la population fôrienne peut
fournir d’hommes armés, cette masse s’élèverait sans peine à plus de
200,000 individus. Ce nombre supposant un nombre de femmes au moins
triple, un nombre d’enfants au moins quadruple, et un nombre d’esclaves
mâles et femelles au moins quadruple aussi, la population du Dârfour
doit être de trois à quatre millions d’individus ; car je n’ai pas parlé
des hommes hors d’état de porter les armes, soit par leur faiblesse,
soit pour cause d’infirmité, soit par leur âge avancé, etc.
J’exclus de ce calcul les provinces adjointes : je n’y admets que les
peuples enfermés dans les limites du Dârfour proprement dit, et peut-
être le chiffre de 4,000,000 reste au-dessous de la vérité, si, comme le
dit le cheykh, les monts Marrah, ainsi que l’ouest et le nord de cet
État, sont extraordinairement populeux.
_P. S._ Je venais de terminer cette note[a], lorsque vint, chez un de
mes confrères, dans la maison que j’habite, un _prince_ fôrien, Abou-
Madian, qui se qualifie du titre de sultan. Je m’empressai d’aller le
voir et de lui parler de son pays. Je vis un jeune homme d’un noir
foncé, de taille moyenne, d’une physionomie vive et animée, ayant la
sclérotique rougeâtre, le front large et haut, le nez presque aquilin,
quoique peu élevé, les lèvres légèrement épaisses et à distance
régulière des narines, les dents un peu rougeâtres, un visage en ovale
agréable, plus large en haut qu’en bas, et d’un angle facial parfait. Il
a l’œil assez bien ouvert, les pommettes à peine saillantes, les
moustaches courtes et peu fournies, la barbe légère, posée plus
abondamment au bout du menton, et allant sur les côtés à peu près
jusqu’à la moitié de la largeur de la mâchoire inférieure, les _favoris_
nuls, l’oreille un peu haute ; il a la parole facile et abondante, l’air
franc et souriant.
Il se dit fils du sultan Abd-el-Rahmân l’Orphelin, et par conséquent
frère du sultan Mohammed-Fadhl (il prononce tantôt Fodhel, tantôt
Fadhl). Mais, à juger de son âge par l’apparence, et il ne me semble pas
avoir plus de trente ans, il est impossible qu’il soit fils du sultan
Abd-el-Rahmân, car celui-ci mourut il y a quarante ou quarante-un ans.
Il y a sept à huit ans qu’Abou-Madian quitta le Dârfour pour éviter la
jalousie de Mohammed-Fadhl, qui déjà avait fait égorger son propre frère
Boukhâry. Abou-Madian passa au Kordofâl, et presque aussitôt en Egypte.
Puis, sur l’invitation de Mohammed-Aly, le vice-roi d’Egypte, qui lui
promit des secours, il retourna au Kordofâl. Là, Abou-Madian attendit ;
mais la guerre de Syrie vint occuper les pensées et les ressources du
vice-roi, et Abou-Madian resta dans l’attente plusieurs années, recevant
du gouverneur Roustoum-Bey, qui commandait alors le Kordofâl, une
pension mensuelle de mille piastres (250 fr.) et des rations.
Quand son Altesse le vice-roi fit son voyage au Fazoglou, Abou-Madian
vint à sa rencontre. Mohammed-Aly lui donna de nouvelles espérances et
lui dit de se rendre en Egypte. Abou-Madian y arriva en effet quelque
temps après le retour du vice-roi. Celui-ci le fit appeler à Alexandrie,
lui fit voir ses arsenaux, ses troupes, sa marine, et lui fit visiter
plusieurs consuls européens, en lui insinuant de travailler à l’imiter
et à policer le Dârfour, quand Dieu lui rendrait le sultanat.
Abou-Madian fit son pèlerinage et revint au Kaire. Maintenant il attend
que les circonstances politiques permettent à Mohammed-Aly de lui
fournir les secours dont il a besoin pour rentrer au Dârfour en
vainqueur et en sultan. Selon lui, les Fôriens le demandent pour
souverain à la place du sultan Husseyn, qui gouverne actuellement. Car
le sultan Mohammed-Fadhl est mort depuis à peu près trois ans, selon
Abou-Madian.
Quand il m’eut entendu parler avec quelque détail de son pays et des
sultans ses ancêtres, il me répéta plusieurs fois ces mots : « Lorsque
je rentrerai au Dârfour, il faut venir, toi, visiter ce pays. J’y
établirai le mode de guerre que j’ai vu ici, j’y introduirai un autre
mode d’administration ; j’ai vu l’Egypte et Mohammed-Aly, et
j’espère..... — Mais, lui dis-je, les Fôriens sont peu faciles de
caractère, ils sont encore sauvages ; il y a danger pour des voyageurs
comme nous.... — Tout dépend du gouvernant, répliqua-t-il vivement. Déjà
maintenant il y a dans mon pays des voyageurs marchands de toute
religion, musulmans, coptes, chrétiens, etc. »
De là je vins à lui adresser plusieurs questions sur le Dârfour. Toutes
ses réponses furent parfaitement conformes aux données de mon cheykh. Je
le questionnai sur la position des provinces, sur la division du pays en
apanages affectés aux grands de l’État, etc., sur les noms propres de
plusieurs lieux, sur certaines coutumes, etc. Je lui demandai aussi
combien d’hommes pourrait rassembler le sultan fôrien s’il faisait une
levée générale. Voici sa réponse : « De mon temps, le sultan Mohammed-
Fadhl fit faire une sorte de dénombrement de la population capable de
prendre les armes ; tous les _rois_ du Dârfour, grands et petits, les
sultans secondaires, tous les chartay enfin, relevèrent le chiffre de
leurs hommes, avec les Arabes limitrophes de l’est et du nord, et le
nombre d’hommes valides, jeunes ou de l’âge viril, ou _presque vieux_,
se monta à environ 500,000. Il faut une instruction militaire à ces
hommes ; s’ils l’avaient, je suis sûr qu’ils feraient d’immenses
conquêtes. »
Je ne sais pas quelles espérances il y a à fonder sur Abou-Madian pour
commencer la civilisation du Soudan ; seulement on peut dire, quant à la
question de la population du Dârfour, que, d’après le langage du prince
noir, le chiffre de quatre millions que j’indiquais tout à l’heure
devrait être plus que doublé. Abou-Madian m’a paru être d’un caractère
entreprenant, mais d’une certaine légèreté qui dénote le jeune homme.
Dans certains moments, il prend des attitudes qui ont un air de dignité,
puis aussitôt il passe à une très-grande familiarité et à une extrême
simplicité de manières. Aujourd’hui le sultan Abou-Madian reçoit du
gouvernement égyptien, comme je l’ai dit, une pension mensuelle de mille
piastres avec des rations.
P.]
[Note a : 13 avril 1841. _Voyez_ le portrait d’Abou-Madian.]
CHAPITRE II.
Mœurs et coutumes des souverains du Dârfour. — Leur autorité despotique.
— Investiture du sultanat ; cérémonies. — Les Habbôbah. — Réceptions du
sultan au divan. — Le sultan en voyage. — Fête du revêtement des cuivres
ou grandes timbales. — Repas d’épreuve ; usage de la chair humaine. —
Revues. — Épreuves par l’eau de Kyly. — Fête des semailles.
Sachez que le Dieu saint et très-haut, en formant les créatures par sa
toute-puissance, les a différenciées par un effet de sa sagesse, et a
établi les diversités de mœurs et de natures comme un objet d’étude pour
l’intelligence de l’homme, comme un sujet de méditation pour sa raison
et sa pensée. En examinant les différentes formes des empires, les
variétés de goûts et d’habitudes des peuples, et les résultats de ces
différences, on voit que le grand Créateur (sa majesté soit glorifiée !)
a multiplié les aspects des nations du monde, et leur a donné à toutes
des caractères spéciaux et distinctifs, pour nous montrer l’immensité de
son pouvoir et la profondeur de sa sagesse. Si on jette ses regards sur
les diversités des langues des hommes, de leurs couleurs, de leurs
vêtements et des habitudes de la vie, on découvre encore une preuve
irréfragable de la puissance divine ; car le Très-Haut a dit dans son
saint Livre : « La preuve de ma puissance se montre même dans le sommeil
qui vous vient ou la nuit ou le jour, et dans les différences des
langues et des couleurs des hommes. »
De plus, Dieu a imprimé un caractère aussi à chaque climat. Il y a des
climats chauds, des climats froids, des climats tempérés, selon qu’ils
sont ou plus près ou plus loin de la ligne équinoxiale. Si Dieu eût
voulu, il n’eût fait de tous les peuples qu’une seule nation identique,
mais il leur a assigné des dissemblances comme traits caractérisques ;
de là, un motif qui pousse les hommes à connaître ce qu’ils ignorent.
Sans ces nuances physionomiques des peuples, l’homme ne se fût pas lancé
dans les plages inconnues, il n’eût pas prodigué dans les voyages ses
richesses et sa vie.
Ces vérités établies, venons à notre but.
Les princes fôriens ont des coutumes différentes de celles des autres
princes. Le souverain, au Dârfour, a un pouvoir despotique et sans
bornes. Qu’il mette à mort des milliers d’individus, nul ne demande :
pourquoi ? Qu’il dégrade, destitue, nul ne demande : pourquoi ? Ses
désirs, ses volontés sont la loi suprême et absolue. Jamais d’opposition
à ses ordres, quelque odieux qu’ils puissent être ; on n’a que la
permission de demander grâce, et non celle de résister, ne fût-ce que
par une parole. Si le sultan commet un acte d’injustice ou d’abus de
pouvoir, qui suscite la haine des sujets, cette haine reste ensevelie
dans les cœurs, et jamais on ne cherche à rien tenter contre son
autorité.
Il est de principe fondamental au Dârfour que le souverain doit être de
la famille et du sang des sultans. Jamais un individu étranger à la
lignée directe des princes, fût-il même chérif reconnu comme de pure
descendance du Prophète, n’a le droit de prétendre au trône.
Lorsqu’un prince est nouvellement investi du pouvoir, il se repose
durant une semaine dans sa demeure, sans donner ni ordres ni défenses ;
pendant cette durée de temps, nulle affaire n’est portée à son tribunal.
Le sultan Abd-el-Rahmân fut le premier qu’on vit déroger à cette
coutume, comme nous l’avons remarqué en parlant de son avénement.
Auprès des sultans fôriens sont de vieilles femmes appelées les
_habbôbah_, qui composent une sorte de corps aulique assez nombreux.
Elles sont sous les ordres d’une d’entre elles, qui a le titre de reine
des habbôbah. Lorsque le sultan est sorti de la retraite de sept jours
qui suit son inauguration, les habbôbah se réunissent et viennent le
trouver, portant chacune, à chaque main, deux tiges de fer appelées
_kourbâdj_ (de la longueur d’environ 2 pieds), et façonnées selon les
_fig._ 2, 3 et 4[129] ; elles frappent ces kourbâdj les uns contre les
autres, et produisent ainsi un cliquetis très-singulier.
Une de ces vieilles tient à la main une poignée ou petit balai de
folioles de dattier blanchies ; elle a aussi une eau particulière, sur
la composition de laquelle les habitants du pays ne sont pas d’accord.
La vieille trempe dans cette eau son petit balai blanc, et en asperge
par intervalles le sultan ; alors toutes les habbôbah prononcent à haute
voix certaines paroles à elles seules connues. Ensuite elles reçoivent
le nouveau prince au milieu de leur troupe, le conduisent en procession
(_fig._ 9)[129] de sa demeure particulière (_fig._ 16)[130] au dépôt des
Cuivres, c’est-à-dire aux huttes où sont les _nacârieh_, ou timbales du
sultan. Une fois entrées, elles vont prendre le _nacâryeh_ appelé
_mansourah_, ou victorieux, se rangent en cercle, et mettent le
mansourah au milieu d’elles. Le sultan est alors seul avec les habbôbah,
qui, rangées comme nous venons de le dire, battent et entrechoquent
leurs kourbâdj, toujours en répétant leurs paroles mystérieuses. Après
cette cérémonie, elles ramènent le prince au lieu où est le _trône_
impérial.
Quand les sept jours de repos sont expirés, le mouvement des affaires
publiques recommence, et le nouveau souverain ouvre son divan.
Jamais le sultan n’adresse les paroles ordinaires de salut à personne,
grands ou petits, riches ou pauvres, que par l’intermédiaire
d’interprètes. Voici comment : ceux qui entrent chez le prince se
mettent à genoux ; alors un interprète s’avance de son côté, et lui
nomme l’une après l’autre toutes les personnes présentes, avec cette
formule : « _Inau taura felân do_n_a kennyaguy dâry_ ; » c’est-à-dire,
dans l’ordre des mots : « Ici, dehors, un tel, salut (vous) donne,
humblement. » Quand l’interprète a fait cette cérémonie pour tous, il
ajoute : « _Ky kyn dogola kéri_n_a_ ; avec eux sont leurs gens (ou leurs
enfants) derrière eux. » Mot à mot : ky, _avec_, kyn, _eux_, dogola,
_enfants, gens_, kéri, _derrière_, _n_a, _eux_.)
Alors les nègres placés debout derrière le sultan, et appelés _kôrkoa_
(sorte de gardes du corps), se mettent à répéter plusieurs fois :
« _Do_n_arây do_n_a, do_n_arây do_n_a_, » c’est-à-dire, « Salut salut,
salut salut[131]. » S’il y a une grande assemblée, on bat alors une
grosse caisse en bois, appelée _dingâr_, faite en manière de cône
renversé, et couverte d’une peau (voy. _pl._ IV, _fig._ 5) : cette
caisse a un son très-retentissant. Lorsqu’il n’y a pas grand divan, on
ne bat jamais le dingâr.
Il existe au Dârfour différents usages singuliers pour exprimer sa haute
vénération pour la majesté du souverain ; ainsi, toutes les fois que le
sultan crache, son crachat est aussitôt essuyé à terre, avec les mains,
par un des serviteurs qui sont devant lui, et dont l’œil attentif épie
ses moindres gestes et ses moindres mouvements. Lorsqu’il tousse comme
pour parler, tout le monde fait _ts, ts_, c’est-à-dire le son de _t_
frappant sur _s_, et produit par le battement léger de la langue
derrière la racine des dents supérieures (comme font souvent les
nourrices à leurs nourrissons encore très-jeunes, pour les amuser).
Lorsqu’il éternue, toute l’assemblée fait entendre un bruit comme le cri
du jecko, ou comme celui par lequel un individu excite sa monture à
marcher (c’est-à-dire en appliquant fortement la pointe de la langue au
palais, et la détachant vivement, tout en desserrant les mâchoires par
un mouvement rapide).
Quand on est en grand conseil, et que le conseil se prolonge quelque
temps, on évente le sultan avec un large éventail en plumes d’autruche.
Quand le prince va à la chasse, on lui fait de l’ombre avec un parasol
et quatre larges éventails en plumes d’autruche, enveloppées par en bas
et fixées dans un support revêtu de drap rouge. Ce genre d’éventail est
appelé _rych_, ou _plumes_, et a la forme représentée dans la _fig._ 1
(_pl._ IV). On tient le parasol de manière qu’il soit au-dessus de la
tête du sultan, et on porte deux éventails à sa droite et deux à sa
gauche, mais assez rapprochés du parasol pour que le sultan soit de
beaucoup débordé par l’ombre. Un _roi_ est spécialement chargé de la
conservation du parasol et des rych, et il a à ses ordres des
subdélégués qui vont toujours à pied et se relayent à tour de rôle pour
ombrager le prince.
Lorsque le sultan est à cheval, son tapis est porté par un homme. La
garde et le soin de ce tapis sont confiés à un _roi_ spécial, qui a
aussi des serviteurs particuliers pour le porter alternativement.
Quand le sultan fait une course à cheval, si par hasard le cheval fait
un faux pas et le renverse, ou si le sultan, emporté par le cheval,
tombe, tous ceux qui l’accompagnent se jettent à terre de dessus leurs
chevaux. Nul ne peut se dispenser de cette chute honorifique lorsque le
prince est démonté. Si alors on voit quelqu’un rester en selle, et ne
pas faire la chute d’obligation, on le couche à terre, et il reçoit une
volée de coups, fût-il un des personnages les plus élevés, car il a
forfait à son devoir et manqué de respect pour le souverain.
Quand le sultan est en divan pour rendre la justice, même en divan
particulier, il ne parle jamais directement aux assistants, il le fait
toujours par l’intermédiaire d’un interprète. Si l’audience est
nombreuse et publique, il y a alors sept interprètes rangés au milieu du
divan ; le premier est près du sultan, et le dernier près des parties
plaignantes. Des soldats sont placés en ligne autour de la salle, des
ulémas et des chérifs assistent aux débats et aux délibérations. La
disposition de l’assemblée est représentée dans la pl. IV (_fig._ 8).
Les étrangers et les parties plaignantes, _ashâb-el-dâoua_, sont à
genoux, la paume des mains appliquée à terre. Les _mauguéh_, ou bouffons
du sultan, sont toujours debout[132]. Le sultan salue ceux qui viennent
réclamer sa justice, alors ils essuient tous le sol avec leurs mains.
Celui qui prend la parole commence toujours par : « Salut à notre
seigneur et maître, _sallem ala syd-na_, » s’il est Arabe ; s’il est
Fôrien, il dit à l’interprète : « _Abakoury do_n_a djény_, _à_ notre
_seigneur et maître, salut donne_ » (mot à mot). Si le sultan prend
ensuite la parole, et répond en arabe, il dit : « _Sallem aléy_, salue-
le, » et un interprète traduit ces mots par : « _Do_n_ây dây_n _syd-y_
(te) salue notre maître. » (_Dây_n, de nous, ou notre.) Mais si le
sultan parle à des individus non arabes, il leur dit en fôrien :
« _Do_n_a djény_, salut donne (leur). »
Ces formules ne sont pas seulement usitées au divan du sultan, elles le
sont encore dans toute assemblée où il y a quelque affaire à informer et
à examiner, c’est-à-dire devant les câdis et les cheykhs des villages.
On ne peut traiter aucune question judiciaire sans la formule _do_n_a
djény_, qu’on répète après chaque membre de phrase, ce qui allonge
singulièrement les délibérations, même les plus simples. Celui qui
ouvrirait une discussion sans le _do_n_a djény_, serait regardé avec
dédain et considéré comme un individu incivil et très-mal élevé ; s’il
est en présence d’un supérieur, d’un chef, on le rappelle vertement à
l’ordre, à moins toutefois qu’il ne soit étranger ; dans ce cas, on
l’excuse.
Une sorte de coutume assez bizarre des princes fôriens est le
_revêtement des cuivres_ ou timbales : cette coutume est exclusive au
Dârfour. Le _revêtement_ consiste à renouveler les peaux des grandes
timbales appelées en Égypte _nacâryeh_. C’est une cérémonie de la plus
haute solennité, et elle constitue une fête publique annuelle qui dure
sept jours. Voici comment elle se passe.
Le sultan ordonne d’enlever les peaux de tous les nacâryeh dans un seul
jour ; ce dépouillement terminé, on amène des taureaux de poil gris
noirâtre, et on les égorge ; leurs peaux sont destinées à recouvrir les
timbales.
Les Fôriens font à ce sujet un récit qui sera difficilement admis de
ceux qui ont quelque intelligence ; mais au Dârfour c’est une croyance
parfaitement acceptée. Les Fôriens prétendent que les taureaux dont nous
venons de parler sont une espèce particulière qu’ils savent très-bien
reconnaître, et qui, lorsqu’on va les égorger, se couchent d’eux-mêmes
et sans que personne les tienne ou leur fasse violence. On les tue sans
dire le préambule obligé : « _bism illah_, au nom de Dieu[133]. » On est
persuadé, au Dârfour, que lorsqu’on tue ces taureaux, ce sont les génies
qui les saisissent et les font coucher à terre.