Le fôr-an-abâ, ou abâ-fôr, a sous son autorité quatre _rois_ du pays des

Karakryt ; l’oroundoulou_n_, nom qui signifie _la face du sultan_, a

pour fermiers quatre _rois_ dans le Birguid. L’ab-cheykh a aussi sous sa

dépendance quatre _rois_, et le ouarran-abâ a deux _rois_, etc.

Ensuite il y a certains territoires assignés spécialement (et ils sont

en dehors des apanages précédents) aux émyn, aux chérifs, aux grands

fakyh et aux câdis.

De cet arrangement il résulte que le sultan n’a véritablement en

propriétés, comme domaines de la couronne, que certains territoires que

possédaient ses aïeux ; tels sont les territoires de Guerly, de Ryl, de

Tendelty, etc.

Quant à l’espace qui compose l’apanage de l’ab-cheykh, il s’étend

d’Aboul-Djoudoul, vers le sud, jusque très-haut dans le Birguid.

Les émyn ont leurs revenus assignés aux monts Marrah.

Les sultans secondaires, ou petits sultans, ont aussi chacun une contrée

particulière ; ainsi il y en a un chez les Bargau, un chez les Mymeh, un

chez les Toundjour, un chez les Dâdjo, un chez les Bygo, et un chez les

Zaghâouah. Chacun de ces six sultans secondaires a des terrains en

propriétés spéciales dont il recueille les revenus, même lorsque la

contrée qu’il gouverne est un apanage de quelque dignitaire. Ainsi le

sultan des Zaghâouah a le gouvernement du Dâr de ce nom, qui est de

l’apanage du tékényâouy ; mais ce sultan a des portions de territoires

ou des _communes_ à titre de biens fonds, qui sont un héritage de

famille, et sur lesquels le tékényâouy n’a aucun droit. Il en est de

même pour les autres sultans secondaires, qui sont dans le même cas.

Toutes les autres contrées du Dârfour, excepté les six que nous venons

d’indiquer, sont régies par des _rois_.

Maintenant, quant à la largeur du Dârfour, elle comprend l’espace qui

s’étend depuis la limite Est du désert situé entre le Dârfour et le Dâr-

Séleyh, jusqu’à l’extrémité Est du Toouycheh, c’est-à-dire jusqu’à

l’origine Ouest du désert qui sépare le Dârfour du Kordofâl ; cette

largeur est d’environ dix-huit jours de marche.

Le sol du Dârfour est pour la moitié en plaines, et formé d’un terrain

légèrement sablonneux ; vers la limite, à l’est, il est presque

entièrement sablonneux, et toute cette partie porte le nom de Gaouz. Les

terrains des versants des monts Marrah sont d’un limon noirâtre.

Cette dernière chaîne coupe le Dârfour dans presque toute sa longueur.

Les Marrah ne constituent pas une seule masse, ils présentent une foule

de découpures et de chemins. Sur cette sorte de Sierra sont différentes

populations qui forment une multitude considérable d’habitants. C’est là

que sont les Koundjârah, tribu qui fournit les sultans du Dârfour. Le

Marrah est creusé d’une quantité étonnante de cavernes, dont plusieurs

servent de prisons, les unes pour les fils des princes, les autres pour

les vizirs, etc.

Les Fôriens des monts Marrah ont une aisance remarquable ; ils ont en

abondance des bœufs et du menu bétail. A cet égard, il n’est aucune

province dont les habitants puissent se comparer à ces montagnards ;

tous leurs troupeaux paissent seuls, sans bergers ; on ne se met en

garde ni contre les voleurs, ni contre les lions, ni contre les loups.

L’an 1220 (de l’hégire) je demandai au sultan Mohammed-Fadhl la

permission d’aller visiter le mont Marrah avec un firman de sa part. Il

hésita d’abord, par crainte pour moi, de la sauvagerie des montagnards ;

mais ensuite il me permit de partir. Il m’adjoignit une escorte, et

m’écrivit, pour tous les gouverneurs de montagnes, le firman que voici :

« De par Sa Hautesse le Grand Sultan, le Khâcân[124] révéré, le Haut

Sultan des populations arabes et non arabes, qui met sa confiance dans

le secours du Dieu roi de justice et de longanimité, le Sultan Mohammed-

Fadhl le Victorieux, à tous les _rois_ du mont Marrah ;

« Or sus, le chérif Mohammed le Tunisien, fils du chérif le savant Omar

de Tunis, nous a demandé la permission d’aller voir la Montagne et tout

ce qui s’y rencontre, et d’en visiter tout ce qu’il y a de curieux, soit

apparent, soit caché. Nous le lui avons permis : or donc, que nul ne

l’empêche de voir tout ce qu’il voudra. J’ordonne à tout _roi_ chez

lequel il descendra de le traiter avec égard et distinction. Je le fais

accompagner par deux de mes falcanâouy particuliers (sorte d’alguazils),

afin qu’ils lui servent d’intermédiaires dans ses relations avec vous,

et pour l’exécution de son projet. Salut. »

Je me mis en route avec les deux falcanâouy, deux esclaves à moi, et un

individu du village que j’habitais. Nous marchâmes deux jours, et le

troisième nous arrivâmes près de la montagne ; nous trouvâmes un village

appelé Noumleh, dont le chef était le fakyh Nemr. Ce Nemr avait deux

fils, Mohammed et Soleymân : ce fut chez lui que nous descendîmes. Nous

fumes reçus par lui et ses enfants avec toute la politesse et la

bienveillance possibles. Nous exposâmes le but de notre voyage, et nous

montrâmes notre firman. On se mit en frais pour nous bien traiter, et

l’on nous servit un excellent repas. Le lendemain nous allâmes voir le

marché de Noumleh. Ce marché se tient tous les lundis ; de toutes les

parties de la montagne hommes et femmes y affluent en foule pour faire

leurs emplettes.

Je vis là une population à peau très-noire, ayant les yeux rouges sur la

sclérotique, et les dents naturellement rougeâtres. Quand j’arrivai, la

foule étonnée s’amassa autour de moi ; on s’émerveillait de mon teint

brun nuancé de rose ; on se relayait en quelque sorte, troupe par

troupe, pour m’examiner. Il n’était jamais arrivé à ces noirs de voir un

Arabe de ma couleur, et il leur prit d’abord envie de me tuer,

simplement pour contenter leur curiosité ; mais je ne compris rien à

leur langage, ne sachant pas un mot de l’idiome particulier des

montagnes.

Tout à coup je vis les gens de mon escorte saisir leurs armes, dégaîner

contre la foule et s’interposer entre elle et moi. Je demandai pourquoi

ce mouvement, on me répondit : « Ces noirs veulent te tuer. — Et

pourquoi ? — Ce sont des ignorants, des brutaux ; ils disent que tu n’es

pas venu au monde à terme, que tu n’étais pas mûr. D’autres prétendent

que si une mouche descendait sur ta peau, elle en ferait jaillir le

sang. Un d’eux a dit : Je vais le percer avec ce fer ; je veux voir

combien il coulera de sang de son corps. C’est alors que nous avons

craint pour ta vie, et que nous nous sommes rangés et serrés contre

toi. »

Mes gens m’emmenèrent du marché, et une foule prodigieuse nous suivit ;

mon escorte suffisait à peine à la maintenir à distance de moi.

De là nous allâmes à une vallée où nous trouvâmes des dattiers, des

bananiers et quelques citronniers ; elle était abondamment semée

d’oignons, d’aulx, de poivre rouge à coque courte, déliée, à grains à

peu près gros comme des grains d’orge, de cumin, de coriandre, de fenu

grec, de concombres longs et de concombres courts.

On était alors en automne, et les dattes commençaient à rougir ; on m’en

coupa deux _soubâtah_ ou régimes de dattes rouges, et deux de dattes

jaunes. On me donna aussi un bokhsah de miel[125] tel que je n’en ai

jamais trouvé qui lui fût comparable pour la beauté, le goût et le

parfum. Nous passâmes la nuit là, le plus agréablement du monde, après

un repas excellent.

Au matin, je demandai à continuer notre route. Nous partîmes, et bientôt

nous eûmes à traverser et couper une série de vallées que nous

franchîmes tranquillement ; elles sont distantes l’une de l’autre d’un

peu moins d’un mille : partout c’est une culture luxuriante, des eaux

courant sur des lits de sable, étincelantes d’un éclat argentin. Chaque

vallée, sur ses deux bords, est comme palissadée d’une haie d’arbres, et

semble inviter le voyageur à ne pas la quitter. Nous nous assîmes sur la

lisière d’une de ces vallées, à l’ombre d’un arbre ; on tua un chevreau

gras, qu’on fit rôtir pour le repas.

Nous nous dirigeâmes ensuite sur un village qui était au pied de la

montagne, et nous y passâmes la nuit. Nous fûmes traités largement et

généreusement. Au matin, nous gravîmes le mont Marrah ; nous montâmes

près de trois heures avant d’arriver au sommet. Nous vîmes partout, sur

les revers de ces monts, une population nombreuse et une foule de

villages semés de tous côtés. On nous conduisit chez le cheykh de la

montagne ; il s’appelait Abou-Bekr. Nous le trouvâmes assis et seul.

C’était un homme âgé, sur lequel la vieillesse était profondément

empreinte. Nous le saluâmes. « Soyez les bienvenus, » nous dit-il ; et

il nous fit asseoir.

Il est remarquable que les nuages ne dégagent complétement la tête de

ces montagnes que quelques jours durant l’année. Il y pleut assez

abondamment pour permettre de semer du blé, qui y vient excellent, et

auquel on ne peut guère comparer, pour la beauté, que les blés de

Barbarie et d’Europe. Pour le reste du Dârfour, le manque de terres

convenables et de pluies fait que le blé ne croît que dans quelques

petits cantons, comme dans celui de Kôbeih et celui de Kebkâbyeh, et il

faut l’arroser avec l’eau des puits jusqu’à sa parfaite maturité.

On va consulter, à un jour fixé dans l’année, le cheykh, ou Vieux de la

Montagne, dont nous venons de parler. De toutes parts on accourt en

foule chez lui. En ce jour solennel, consacré à la divination, il

annonce ce qui doit survenir pendant l’année, la sécheresse ou la pluie,

la guerre ou le calme, la sérénité ou le malheur, la maladie ou la

santé. Tous ont une foi entière et parfaite en ses prédictions. Les

Fôriens varient d’opinion sur la source et la cause de la vertu qu’il a

de prophétiser l’avenir ; les uns prétendent qu’il prédit par

inspiration divine, et que celui qui revêt la dignité de cheykh de la

montagne est nécessairement et toujours illuminé de Dieu, un saint

personnage, et qu’ainsi ce qu’il dit lui vient du ciel. C’est là

l’explication des _savants_ du Dârfour. D’autres assurent que ce sont

les génies qui lui découvrent l’avenir. Pour moi, je ne sais quelle

valeur peuvent avoir ces deux opinions ; ce que je sais bien, c’est

qu’on lui fait honneur de plusieurs prédictions que l’événement a

complétement démenties.

Nous exhibâmes à notre devin le firman du sultan, et le fakyh Mohammed,

un de mes compagnons de voyage, lui en lut le contenu. Le Vieux de la

Montagne nous fit alors mille politesses des plus empressées, et ordonna

qu’on nous servît à manger. Ensuite il fit battre le tambourin qu’ils

appellent _tenbel_ ; aussitôt arriva une foule d’individus. Parmi les

plus jeunes, il en choisit une centaine, et leur désigna pour chef un de

ses parents, connu par son courage, et appelé le fakyh Zayd. Il

recommanda expressément à la troupe de ne pas me quitter un seul moment,

et d’être toujours en éveil et en garde contre la rusticité brutale des

montagnards.

Nous montâmes à cheval, et nous nous dirigeâmes sur un lieu où est un

pic isolé qui porte le nom spécial de Marrah, et qui a donné son nom à

toute la chaîne de montagnes qui longe le Dârfour. Nous trouvâmes là une

construction qui ressemblait à un petit _oratoire_ (_mabad_), et dont la

haute sainteté est pour les habitants un article de foi ; ils le

vénèrent à l’égal des mosquées. Un arbre énorme ombrage cet oratoire ;

le soleil ne voit jamais ce lieu sacré. Nous y entrâmes, et nous nous y

assîmes un moment. Il y a des serviteurs chargés de le tenir toujours

propre, et de recevoir les offrandes ou les _ex-voto_ de ceux qui y

viennent.

Nous partîmes. Les soldats de Zayd marchaient devant nous. Bientôt une

multitude de femmes et d’hommes nous suivit. On me regardait comme un

être extraordinaire ; on se pressait, on se précipitait autour de moi ;

les soldats de notre escorte avaient peine à écarter la foule. On

disait : « Le sultan nous envoie sur nos montagnes un homme qui n’est

pas né à terme, c’est pour que nous en fassions un repas. » Quelques-uns

s’écriaient : « Mais c’est un homme ! » D’autres : « Non, ce n’est pas

un homme, c’est un animal sous la figure d’homme, dont la chair est

bonne à manger. » Ces montagnards ne s’imaginent pas qu’il puisse

exister des hommes de couleur blanche ou de teint rosé.

On me traduisait les réflexions et les dires de cette populace sur mon

compte. Ces peuplades ne savent d’arabe que les quelques mots de la

profession de foi musulmane, et encore les prononcent-ils d’une manière

saccadée, entrecoupée, et avec l’expression de la plus grossière

sauvagerie.

Lorsque le fakyh Zayd vit qu’il était impossible d’éloigner de moi la

foule, il vint me dire de me voiler le visage avec le châle de mon

turban, de manière à ne laisser à découvert que la prunelle de mes yeux.

Je me voilai donc, et les soldats me mirent au milieu d’eux et se

serrèrent autour de moi. Les nègres, ne voyant plus ma face, demeurèrent

tout stupéfaits. « Où est donc le rouge, disaient-ils ; où est-il ? — Il

est retourné vers le sultan, leur répondit-on ; et peu à peu ils

s’éloignèrent de nous.

Nous fîmes route du côté des prisons de l’Etat, c’est-à-dire des

cavernes où l’on tient incarcérés les fils des princes et les vizirs.

Les geôliers nous en refusèrent d’abord l’entrée, et peu s’en fallut

qu’il n’advînt quelque accident fâcheux entre eux et nous ; mais Zayd

pacifia promptement la querelle. Il me demanda mon firman, et alla

trouver le chef de la geôle, auquel il en donna lecture. Ce chef se

calma alors et dit : « Puisqu’il en est ainsi, que celui pour qui est la

permission de visiter les cavernes les visite tout seul ; et que ceux

qui sont avec lui se tiennent à distance, jusqu’à ce qu’il ait fini et

qu’il sorte. » Zayd vint m’annoncer cette décision ; je refusai d’en

profiter. Je craignis d’entrer seul dans ces cavernes, et aussitôt je

manifestai le désir de repartir.

Une habitude singulière chez les montagnards du Marrah, est que nul

n’épouse une femme avant d’avoir vécu avec elle et d’en avoir eu un ou

deux enfants ; on dit alors : « Elle est féconde. » Et l’homme reste

avec elle, et ils vivent en union matrimoniale.

Les femmes ne fuient pas, comme en Orient, la société des hommes. Un

mari qui, en rentrant chez lui, trouve sa femme en tête-à-tête avec un

homme, ne s’en formalise pas et n’en conçoit nul souci, à moins qu’il ne

les prenne en flagrant délit.

Les Fôriens du Marrah sont brutaux et colères, surtout dans l’état

d’ivresse. Ils sont avares à l’excès, et ne reçoivent jamais d’hôtes, si

ce n’est des parents, ou à moins qu’ils n’aient avec les gens des

relations d’intérêt, ou bien qu’ils n’aient quelque chose à craindre de

leur part.

Les jeunes garçons et les jeunes filles ne cachent les parties sexuelles

qu’à l’âge de puberté. Les garçons portent alors une chemise, les filles

ceignent leur ceinture d’un meizel, espèce de pagne court en toile ;

mais, depuis le nombril jusqu’au sommet de la tête, elles laissent tout

à découvert.

Ces hommes n’ont aucun goût de propreté ; il n’y a ni variété ni art

dans la préparation de leur nourriture ; ils mangent indistinctement

tout ce qui se présente à eux avec l’apparence d’aliments. Que ce soit

amer ou gâté, ils ne font aucun choix ; parfois même ils préfèrent à

tout les aliments amers ou la viande presque pourrie, et s’en font un

régal.

Dans chaque village, les jeunes gens ont un chef qu’ils appellent

_ouornân_ ; les jeunes filles ont aussi une d’elles pour chef, et

l’appellent _meirem_. Aux jours de réjouissances, de fêtes et de

cérémonies, le ouornân rassemble ses jeunes gens, et tous vont s’asseoir

dans un endroit à part. La meirem paraît ensuite avec ses compagnes,

mais elle va s’asseoir, seule, en avant, et à quelque distance des

jeunes filles. Le ouornân se détache alors de sa troupe, et vient auprès

de la meirem. Ils se parlent un moment, et bientôt la meirem ordonne à

ses compagnes de se partager entre les jeunes gens du ouornân. Chacun

alors emmène une jeune fille, et chaque couple s’en va et passe la nuit

où bon lui semble.

Au Dârfour, les hommes ne se livrent jamais seuls à aucun travail,

excepté au métier de la guerre, la seule chose dont les femmes soient

entièrement dispensées. Hommes et femmes vaquent pêle-mêle à leurs

occupations et à leurs affaires. Cependant la plupart des travaux les

plus fatigants sont à la charge des femmes. Du reste, les deux sexes

sont, toujours et partout, en société commune, le jour et la nuit.

Il est à remarquer, pour les habitants des monts Marrah, qu’ils ne

consomment pas le blé qu’ils récoltent ; ils le vendent, et, du prix

qu’ils en retirent, ils achètent le doukhn[126] dont ils se nourrissent.

Ces montagnards sont d’une grossièreté et d’une brutalité

extraordinaires, bien qu’ils soient constamment en contact avec les

femmes. C’est là un fait de mœurs qu’on peut opposer à l’opinion

générale en Europe, que la société des femmes corrige la rudesse des

manières et engendre la politesse.

Voici un trait qui peint les montagnards du Marrah : Un individu voyage

pendant plusieurs heures à pied, chassant son âne devant lui, au lieu de

le monter. On lui demande pourquoi il va à pied ; il répond : « Si je

montais mon âne, il avancerait trop lentement. »

Le langage fôrien a quelque chose d’âpre et de dur ; toutefois nombre de

mots rappellent des mots de la langue turke. Ainsi les Fôriens disent

_guéla_, viens, pour appeler quelqu’un, et les Turks disent _guèl_ ;

mais cette ressemblance n’est que phonétique, elle n’est pas dans la

signification, ce qui distingue d’une manière absolue les deux langues.

En fôrien, _yamourta_ signifie _cheval_, et en turk il signifie _œuf_ ;

_guitty_, le _mal_, _mauvais_ en fôrien, répond, en turk, au passé du

verbe _aller_, troisième personne. Du reste, je ne connais pas de langue

plus incomplète que la langue du Dârfour ; ainsi, elle n’a de noms de

nombre que jusqu’à six ; au delà de six, on compte par les noms de

nombre arabes. On dit : _dyk_, un ; _ao_, deux ; _ys_, trois ; _o_n_al_,

quatre ; _ôs_, cinq ; _oçandyk_, six ; puis, par l’arabe : _saba_,

sept ; _temâny_, huit ; _tiçâh_, neuf ; mais ensuite, chose remarquable,

il y a le mot fôrien _ouayyeh_, pour exprimer dix.

La plus singulière chose que j’aie entendu raconter quand j’étais sur

les Marrah, c’est que les génies y sont les gardiens des bestiaux ;

c’est pour cela qu’on laisse paître ceux-ci sans bergers. Plusieurs

personnes m’ont assuré sérieusement que si quelqu’un vient à passer près

d’un troupeau, et si, le voyant sans gardien, il s’avise de voler un

mouton ou une vache, et de tuer la bête, sa main, encore armée du

couteau, reste attachée à la gorge de l’animal, et qu’elle ne peut s’en

séparer ni s’en débarrasser qu’à l’arrivée du maître du troupeau. Le

propriétaire saisit alors son larron, et après l’avoir cruellement

maltraité, lui fait payer son larcin, avec les intérêts.

Cent fois on me parla de la protection des génies, je pus rassembler un

nombre considérable de récits sur ce sujet ; bien entendu, je taxais

tout cela de mensonge et de rêverie. Mais voici ce qui m’arriva. Etant

près des Marrah, j’allai un jour chez un individu de Noumleh pour le

questionner sur les génies. Arrivé à sa hutte, je n’y trouvai personne.

Cependant j’appelai de dehors, et une voix forte et terrible, qui me fit

frissonner du haut en bas, me cria : _Akibé_, c’est-à-dire « _il n’est

pas ici_. » J’allais néanmoins avancer et demander où était mon homme.

Un individu qui passa en ce moment près de moi, me tira par le bras et

me dit : « Va-t’en, va-t’en ; celui qui te parle n’est pas un être

humain. — Et qu’est-il donc ? — C’est le génie gardien de la hutte. Ici,

presque chacun de nous a le sien ; et nous les appelons en fôrien

damzôg. » J’eus peur, et je rebroussai chemin.

A mon retour des Marrah au Fâcher, j’allai rendre visite au chérif

Ahmed-Badâouy, celui qui m’avait amené du Kaire au Dârfour. Je lui

contai cette aventure et ma peur. — « Cet homme avait raison, » me dit

Ahmed. Puis il m’apprit des choses plus étonnantes, plus merveilleuses

encore. « Mon ami, me dit-il, à l’époque où je commençai à faire le

commerce, j’entendis souvent raconter que les Damzôg s’achetaient et se

vendaient ; que, pour s’en procurer, il faut aller trouver quelque

propriétaire de Damzôg, et lui en acheter un au prix demandé. Une fois

le marché conclu, on revient avec un carâ[127] de lait et on le donne au

vendeur, qui le prend et le porte dans le lieu de sa demeure où sont ses

Damzôg. En entrant, il les salue, et va suspendre le carâ à un crochet

fixé au mur. Ensuite il dit à ses Damzôg : « Un de mes amis, un tel,

très-riche, craint les voleurs, et me demande que je lui fournisse un

gardien. Quelqu’un de vous voudrait-il aller chez lui ? il y a abondance

de lait ; c’est une maison de bénédiction ; et la preuve c’est qu’il

vous apporte ce carâ de lait. » Les Damzôg se refusent de se rendre à la

première invitation : « Non, non, répondent-ils, personne de nous n’y

ira. » Le maître de la hutte les conjure, les supplie de céder à son

désir : « Oh ! que celui de vous qui veut bien aller chez lui, descende

dans le carâ !... » L’homme s’éloigne un peu, et aussitôt qu’il entend

le bruit de la chute du Damzôg dans le lait, il accourt et pose vite sur

le vase ou carâ un couvercle tissu de folioles de dattier. Il le

décroche ainsi couvert, et le remet à l’acheteur, qui l’emporte chez

lui. Celui-ci le suspend à un mur de sa hutte, et en confie le soin à

une esclave, ou à une femme, qui, chaque matin, vient le prendre, en

vide le lait, le lave parfaitement, le remplit de nouveau lait

fraîchement trait, et le suspend à la même place. Dès lors on est en

sécurité contre tout vol et toute perte. Pour moi, je traitais tout cela

de folie. »

« Mes biens s’accrurent ; mes esclaves et mes domestiques me volaient.

Vainement j’eus recours à toutes sortes de moyens pour les en empêcher ;

j’étais toujours dupé. Un jour je m’en plaignis à un de mes amis, et il

me conseilla et me recommanda d’acheter un Damzôg, me certifiant que par

là je me mettrais à l’abri de tout vol possible. Le désir de conserver

ce que je possédais me fit accepter son conseil. J’allai donc chez un

individu qui, à ce que j’avais appris, avait des Damzôg, et je le priai

de m’en céder un. Je donnai à cet homme le prix qu’il exigea ; puis il

me dit : « Va chercher un carâ de lait frais et apporte-le-moi. » Je

partis... Je revins avec ma jatte de lait. Il la prit, sortit un moment,

et rentra avec le carâ couvert. « Voilà, me dit-il... ; tu l’attacheras

dans ton magasin. » Et il m’indiqua tout ce qu’il fallait faire chaque

jour : laver le vase, y mettre du lait nouveau et frais. Je suivis ses

intructions et je chargeai une esclave du soin du carâ. De ce jour-là,

je fus libre de soucis et d’ennuis ; je laissais même mon magasin

ouvert, et personne, en mon absence, ne pouvait en approcher. J’y avais

des richesses considérables et des marchandises en abondance. Depuis

lors, quiconque essaya d’en dérober quelque chose, fut puni

immédiatement par le Damzôg. Il me tua ainsi plusieurs esclaves. Je

n’avais plus rien à craindre pour mes marchandises.

« Mon fils Mohammed grandissait ; il était déjà pubère depuis quelques

années. Le goût des femmes le dominait ; il voulut, pour aider ses

conquêtes, faire des cadeaux de quelques verroteries et de parures. Il

épia le moment favorable, et un jour, sans que je m’en aperçusse, il

prit les clefs du magasin, l’ouvrit..., il y entrait, quand le Damzôg

lui rompit le cou et le tua sur la place.

« J’aimais mon fils bien tendrement : la nouvelle de sa mort fut pour

moi un coup de foudre. Ma douleur était au comble. Je m’informai de la

cause de sa mort ; on me dit qu’il avait voulu prendre de mes

marchandises et que le Damzôg l’avait tué. Je jurai alors que le Damzôg

ne resterait plus chez moi. J’essayai donc de le chasser, mais ce fut en

vain. J’en témoignai ma peine à un ami qui me donna le conseil que

voici : « Prépare un grand repas, me dit-il, et invite un grand nombre

de convives, mais en les avertissant de venir tous en une seule troupe,

chacun avec un fusil et de la poudre. Ils déchargeront à l’entrée de ton

magasin tous les fusils ensemble, et crieront en même temps, à très-

haute voix, ces mots (fôriens) : _Damzôg ah aiyé ?_ où est le Damzôg ?

On répète les décharges d’armes, toujours avec le même cri, puis on

entre ainsi dans l’endroit où sont les objets gardés par le génie.

D’ordinaire le Damzôg s’épouvante et s’enfuit. » Je fis cette cérémonie,

et, grâce à Dieu, le Damzôg disparut. Je fus délivré de la présence de

ces lutins infernaux. »

Voyage au Darfour · 第 14 / 37 段