Mâlik-el-Foutâouy alla le voir, et il trouva le _père_ cheykh Mohammed-
Kourrâ près de lui. « Seigneur, dit Mâlik au prince, il serait utile que
vous exprimassiez vos dernières volontés. Vous avez fait tant de bien
qu’on ne saurait le décrire. Tous vos vizirs, tous vos sujets ont
accueilli votre arrivée au trône par leurs acclamations. Si vous testez,
je crois, je suis certain que vos volontés seront religieusement
remplies. Donnez vos ordres, et votre fils, je l’espère, aura son avenir
assuré. — Mettre son espoir en Dieu, cela suffit, » répondit le
moribond. Le fakyh Mâlik renouvela ses instances ; il reçut la même
réponse. Mâlik revint une troisième fois à la charge ; même réponse
encore. Alors il n’insista plus... Peu après, Abd-el-Rahmân rendit le
dernier soupir. Que Dieu l’ombrage des nuages de sa clémence !
Quand il fut expiré, le _père_ et le fakyh laissèrent couler leurs
larmes... Ensuite le fakyh dit à Kourrâ : « Que penses-tu faire
maintenant ? — Tu vas le voir. » Et Kourrâ passa à l’instant dans
l’intérieur du _palais_ et appela Mohammed-Fadhl. C’était l’aîné des
deux fils du sultan ; car il n’avait eu que deux enfants mâles,
Mohammed-Fadhl et Mohammed-Boukhâry. Il avait eu aussi trois filles,
Haouâ, Sitt-al-Niçâ et Oum-Salmâ.
Kourrâ prit avec lui Mohammed-Fadhl, lui passa l’anneau ou sceau royal,
le coiffa du turban, lui ceignit le cimeterre et l’assit sur le trône,
qui était dans la pièce contiguë à celle où gisait le cadavre ; ensuite
il fit abaisser le rideau suspendu à la porte de cette pièce. Il
convoqua immédiatement au _palais_ les grands de sa suite et toutes ses
troupes. On s’y rendit en armes. Kourrâ distribua son monde aux
différentes issues et plaça un poste considérable tout près de l’endroit
où était le jeune prince. Il avait profité, pour ces dispositions, d’une
porte secrète qui conduisait de sa propre demeure à celle du sultan, de
sorte que les soldats de Kourrâ entrèrent au _palais_ sans être vus.
Cela fait, il envoya chercher ceux des vizirs qui avaient le plus de
troupes sous leurs ordres et avaient le plus d’influence sur le peuple ;
tels que le _roi_ Ibrahym-Ouad-Rimâd, à qui il fit dire que le sultan
l’appelait.
Ibrahym arrive, il franchit la porte du _palais_, et se trouve en face
de soldats sous les armes. Surpris et effrayé à l’aspect de cet appareil
inattendu, il se croit cependant obligé d’entrer. Il pénètre dans
l’appartement où est le cadavre du sultan ; il y voit le _père_ cheykh
et le fakyh Mâlik, assis auprès du corps couvert du drap mortuaire. Les
larmes tombent des yeux d’Ibrahym ; il prononce le verset : « Nous
sommes tous à Dieu, et nous retournons dans son sein. » Kourrâ lui dit
ensuite : « Notre sultan n’est plus ; que faut-il faire ? quel est ton
avis ? — Ton avis sera le mien. — Me jurerais-tu de rester fidèle à
cette parole ? — Oui. » Et Kourrâ le fit jurer et promettre de ne
s’opposer en rien à ses vues. Alors il soulève le voile de la porte et
dit : « Voilà notre sultan, Mohammed-Fadhl. — Je l’accepte, répond
Ibrahym. — Eh bien ! lève-toi, et reconnais-le pour ton souverain. »
Ibrahym prononça le serment de la fidélité à Fadhl et alla se rasseoir.
Kourrâ fit appeler, l’un après l’autre, les vizirs et les autres _rois_,
et procéda avec chacun de la même manière qu’avec le _roi_ Ibrahym. Il
obtint par là les serments de fidélité de tous les grands de l’Etat. Il
ne négligea que ceux qui étaient sans influence et sans moyens de
résister. Bientôt il annonce publiquement la mort d’Abd-el-Rahmân, et
fait battre le tambour du deuil. Aussitôt les fils des sultans montent à
cheval et accourent tout armés au _palais_. Ils se précipitent pour
entrer ; mais ils trouvent ses troupes disposées partout, gardant toutes
les avenues et leur défendant le passage à eux et à qui que ce soit.
Se voyant ainsi frustrés dans leur attente, ils se retirent ; de ce jour
même ils vont se disperser dans les provinces, et se mettent à piller de
toutes parts. La basse populace se réunit à eux et leur forme une suite
considérable. Ils font peser partout leurs violences et multiplient
chaque jour leurs spoliations. Kourrâ envoie contre eux un corps de
troupes commandé par le roi Delden, fils d’une tante de Mohammed-Fadhl,
et dont nous avons déjà fait mention. Delden met en déroute et disperse
cette populace, en tue une grande partie, s’empare des fils des sultans,
et les amène liés et garrottés à Mohammed-Kourrâ, qui les expédie de
suite à la prison impériale du mont Marrah. Dès lors le calme est
rétabli, et tout rentre dans l’ordre.
Kourrâ s’occupa ensuite de l’instruction du jeune sultan. Il lui fit
d’abord apprendre à lire ; ensuite il l’appliqua à des études plus
élevées, selon ce que pouvait comporter son âge et ce qu’exigeait son
inexpérience du monde et de ses devoirs de gouvernant. Fadhl ne suivait
ces études qu’avec répugnance, mais il lui fallait obéir. Il passa à peu
près deux ans à ces sortes de travaux, qui pour lui étaient une série
d’ennuis intolérables.
Pendant cet espace de temps, Kourrâ fit incarcérer ou mettre à mort
plusieurs rois qui essayèrent de fomenter des troubles ; tous étaient ou
des proches ou des anciens amis du sultan. Kourrâ distribua leurs
fonctions à des hommes choisis de sa main.
Les grands de la cour, mécontents de cette conduite rigide du _père_, et
craignant aussi pour eux son inexorable sévérité, parvinrent peu à peu à
décider le sultan à se débarrasser de ce censeur importun, par la mort
ou la prison ; enfin, Kourrâ fut obligé de recourir à la force des armes
pour se protéger ; peu après il périt, comme nous l’avons raconté
précédemment. Et Dieu sait tout.
[Décoration]
[Note 106 : Des jongleurs très-révérés dans le pays tracent des points
sur le sable, et, par différentes manières d’agencer ces points, de les
combiner, de les effacer, de les compter, etc., ils annoncent les issues
des choses et disent _la bonne aventure_.]
[Note 107 : Environ 13 centimes.]
[Note 108 : Cette expression hyperbolique est assez fréquente, en arabe,
pour exprimer l’horreur d’un combat, les flots de poussière et les nuées
de traits qui obscurcissent l’air au point de permettre presque de voir
les étoiles à midi.]
[Note 109 : Voyez la note D.]
[Note 110 : C’est pour cela que, dans les cartes géographiques, le
Fâcher est indiqué à des lieux différents, et que souvent on a pris ce
nom de Fâcher pour un nom propre de localité.
P.]
[Note 111 : On donne le nom de _meyram_ à chaque fille du sultan
régnant.]
[Note 112 : Les Anssâr étaient issus de la double souche des Aous et des
Khazradj, deux tribus sœurs. Les Anssâr furent les plus ardents
auxiliaires de Mahomet.]
[Note 113 : Par sciences démonstratives, ou de raisonnement, les
Musulmans entendent, la grammaire, la rhétorique, la logique, etc. ; par
science des questions relatives aux vérités de foi pure, ou science des
choses révélées et posées en principes religieux, ils entendent les
préceptes et récits du Coran, les paroles du Prophète, ou le _Hadyth_.
Ces deux séries dernières composent ce qu’on doit croire sans examen ;
ce sont articles de foi qu’il faut admettre et pratiquer sans
raisonnement, comme devoirs religieux, sans demander pourquoi, ou à quoi
bon.]
[Note 114 : Mohammed-Bey avait été surnommé El-Elfy, du mot arabe _elf_,
mille, parce qu’il avait été acheté mille pataques.]
[Note 115 : Sorte de millet dont on fait du pain ; le blé manque au
Dârfour.]
[Note 116 : La science des lettres et des listes est une sorte de
_science divinatoire_ par laquelle on cherche à savoir le nombre qui
résulte de l’addition des lettres des différents noms de Dieu, tels que
grand, éternel, etc. ; car plusieurs des lettres arabes ont une valeur
de chiffres. Des sommes de ces lettres on tire des augures. On prononce
rapidement quelques noms des attributs de Dieu, on les écrit ; et quand
le récitateur s’arrête, on compte combien il en a prononcé. On en
compare le nombre à celui de la somme fournie par l’addition des
chiffres que représentent les lettres du nom de _Allah_ (Dieu), qui vaut
66 (alif 1, lâm 30, lam 30, hâ 5). On peut encore multiplier par elle-
même la somme 66, et, du produit comparé au nombre résultant de
l’addition des valeurs données par les lettres des attributs récités, on
tire un augure ; et, selon que l’un représente un nombre plus grand ou
plus petit comparé à l’autre, on en tire un augure favorable ou
défavorable. On appelle cela la science des listes, parce qu’on trace en
forme de liste les nombres des attributs nommés. Cela correspond à peu
près à l’emploi magique qu’on faisait autrefois du mot _abracadabra_.
P.]
VOYAGE AU DARFOUR.
* * * * *
CHAPITRE Ier.
Description du Dârfour ; ses habitants ; mœurs et coutumes. — Damzôg.
Le Dâr-el-Four ou Dârfour est la troisième contrée du Soudan en allant
de l’est à l’ouest. La première est le Sennâr[117] ; la seconde, le
Kordofâl (Cordofan) ; en suivant cette direction, la quatrième est le
Ouadadây ou Ouadây ; la cinquième est le Bâguirmeh ; la sixième, le
Barnau ; la septième, l’Adiguiz ; la huitième, l’Afnau ; la neuvième, le
Dâr-Tounbouktou ; la dixième, le Dâr-Mella, où réside le roi des Foullân
ou Fellâtâ. Mais en voyageant de l’ouest à l’est, on compte à l’inverse,
c’est-à-dire, que la première contrée est alors le Dâr-Mella, la
deuxième, le Dâr-Tounbouktou ; la troisième, l’Afnau, et ainsi de suite.
Autrefois le nom de Takrour était appliqué à une seule des populations
du Soudan, c’est-à-dire, aux Bârnaouy ou Barâouneh (habitants du
Barnau). Aujourd’hui, sous le nom de Takrour (au pluriel, Takâryr), on
comprend les populations de plusieurs Etats ; ce sont toutes celles que
nourrit l’étendue de pays qui se prolonge depuis la limite orientale du
Ouadây ou Dâr-Séleyh[118], jusqu’à la limite occidentale du Barnau, ce
qui embrasse le Ouadây, le Bâguirmeh, le Katakau et le Mandarah. Ainsi,
tout habitant de ces quatre contrées est, en terme général, désigné par
le nom de Takrour, Takrourien. — Il y a quelques jours, je rencontrai
par hasard au Kaire un individu que je reconnus pour être du Soudan. Je
lui demandai de quel pays il était. — « Je suis, me répondit-il,
Takrourien. — De quel endroit ? lui dis-je. — Du Bâguirmeh. » Ce ne fut
qu’avec beaucoup de peine que je pus obtenir de lui cette dernière
indication. Il pensait que je ne connaissais rien à ces pays du
Soudan[119] ; mais quand il m’eut répondu catégoriquement, et que je le
questionnai ensuite sur différents endroits du Bâguirmeh, il fut comme
étourdi d’étonnement, et il satisfit sans hésiter à toutes mes
questions.
[Carte Pl. I] Les limites extrêmes du Dârfour, à l’est, sont celles du
Towycheh, pays sablonneux et presque stérile ; à l’ouest, ses limites
sont les frontières occidentales du Dâr-el-Maçâlyt, du Dâr-Guimir, et le
commencement du Dâr-Tâmah, pays assez stérile, situé entre le Ouadây et
le Dârfour.
Au sud, le Dârfour finit par des plaines qui le séparent du Dâr-Fertyt.
Au nord, il finit à Mazroub, qui est le premier puits de son territoire,
en venant du côté de l’Egypte.
Plusieurs petits États font partie intégrante du Dârfour. Ainsi, au nord
est la province de Zaghâouah, assez spacieuse, bien peuplée, et
gouvernée par un sultan particulier ; mais qui, comparé au sultan
fôrien, n’est guère qu’un simple gouverneur. Au nord encore, sont les
pays de Mydaoub et de Berty, deux provinces assez étendues. Toutefois,
la seconde est plus peuplée que la première, et malgré le nombre de ses
habitants, elle est plus soumise au sultan fôrien que celle de Mydaoub.
La partie moyenne du Dârfour renferme la contrée de Birguid, celle de
Bargau, celle de Toundjour, celle de Myméh. Celle de Birguid et celle de
Toundjour sont au milieu ; celles de Bargau et de Myméh sont plus à
l’est. Les provinces de Dâdjo, de Bygo et de Farâougueh sont du côté du
midi.
Chacune de ces provinces ou contrées a un gouverneur, qui, dans
quelques-unes, porte le nom de sultan. Mais tous relèvent directement du
sultan du Dârfour, et lui sont soumis. Tous ont la même manière d’être,
et portent le même vêtement, excepté le sultan de Toundjour, qui a le
turban noir. Je lui demandai pourquoi il avait, lui seul, le turban de
cette couleur. Il me répondit que ses aïeux avaient jadis été souverains
du Dârfour et qu’ils en avaient été dépossédés, excepté du Toundjour,
qui, plus tard, avait aussi été conquis par le sultan fôrien ; que,
depuis ce temps, lui, portait un turban noir en signe de deuil, et pour
manifester ses regrets.
Du côté de l’est et du sud, le Dârfour est environné d’une foule
d’Arabes errants ou Bédouins, tels que les Macyryeh-Rouges, les
Rézeygât, des Foullân, etc. Tous forment des tribus nombreuses, riches
en bœufs, en chevaux et en ustensiles mobiliers. Beaucoup d’entre eux
ont d’immenses troupeaux, et la plupart mènent une vie nomade,
stationnant là où ils rencontrent des pâturages. Parmi eux sont les
Bény-Helbeh ; de grands troupeaux de bœufs font presque toute leur
richesse ; une partie habite le centre du Dârfour et y sème du grain. De
ces tribus nomades, il en est plusieurs dont les richesses consistent
surtout en chameaux ; tels sont les Farârah, qui comprennent les
Mahâmyd, les Médjânyn (ou Fous), les Bény-Amrân, les Bény-Djerrâr, les
Macyryeh-Bleus, etc.
Sur chacune de ces tribus, le sultan du Dârfour lève un impôt annuel,
qui cependant lui est parfois refusé. Les Macyryeh-Rouges et les
Rézeygât, comme étant les plus puissants et les plus enfoncés dans le
désert, ne donnent au sultan que les rebuts de leurs troupeaux. Le
chargé d’affaires qui va recueillir cet impôt ne peut obtenir ce qu’il y
a de bon dans leurs bestiaux que quand ils le veulent bien. S’il ne se
contente pas de ce qu’on lui amène, on l’expulse et parfois même on le
tue, sans autre forme de procès. Le sultan, d’ailleurs, n’a aucune prise
sur eux.
J’ai ouï dire qu’une fois les Rézeygât refusèrent de payer leur impôt
annuel au sultan Tyrâb. Alors Tyrâb réunit un corps de troupes qu’il fit
partir contre eux ; mais ce corps fut battu. Tyrâb prit en personne le
commandement de l’expédition. Les Rézeygât s’enfuirent, emmenant avec
eux leurs troupeaux dans le Baradjaub. Il les poursuivit, mais les
Rézeygât lui tuèrent un nombre considérable d’hommes, et l’expédition
n’eut aucun succès.
Le Baradjaub a une étendue de plus de dix jours de marche. C’est un
territoire fangeux, d’un sol mou, presque partout couvert d’eau jusqu’à
hauteur du pubis, et si peu consistant que les pieds des animaux s’y
enfoncent profondément ; cependant il est parsemé de forêts très-
épaisses. Au Baradjaub, les pluies sont presque continuelles, excepté
pendant deux mois de l’année en hiver.
On prétend que la longueur du Dârfour, depuis la limite septentrionale
du Dâr-Zaghâouah qui est à l’extrémité nord, jusqu’à l’entrée du Dâr-
Rau_n_ah[120] qui est à l’extrémité sud-ouest, est d’environ soixante
jours de marche ; et qu’avec les cinq _provinces adjointes_, ou
_dépendances_, c’est-à-dire, le Dâr-Rau_n_ah, le Fangarau, le Dâr-
Bandalah, le By_n_a et le Châla, l’étendue en longueur est de plus de
soixante-dix jours de marche.
Toutefois, cette évaluation, qui est celle que donnent les Fôriens, est,
selon moi, de beaucoup exagérée ; le terme admissible ne va guère qu’à
une cinquantaine de jours, même en y comprenant les cinq provinces du
Dâr-Fertyt dont nous venons de parler, et qui, lorsque j’étais au
Soudan, étaient les seules _dépendances_ du Fertyt attachées au Dârfour,
payant au sultan un tribut annuel.
En pénétrant au Dâr-Zaghâouah par Mazroub, et allant droit jusqu’à
Kôbeih, on a environ six jours de marche ; de Kôbeih au Fâcher, c’est-à-
dire à Tendelty, il y a deux jours ; du Fâcher à Djédyd-Kéryo, deux
jours ; de Djédyd-Kéryo à Ryl, deux jours. En tout, douze jours.
De Ryl à Djédyd-Râs-el-Fyl, il y a quatre journées de route ; de Djédyd-
Râs-el-Fyl à Taldâoua, trois à quatre jours ; de Taldâoua à Tébeldyeh,
huit jours ; de Tébeldyeh, qui est sur la frontière orientale du
Dârfour, on passe presque immédiatement dans la contrée du Dâdjo et du
Bygo, contrée d’environ huit jours de marche.
On a donc en tout une étendue d’à peu près trente-six journées[121].
En se portant ensuite du côté de l’est, on arrive à un désert rempli
d’Arabes bédouins ; ce sont les Macyryeh-Rouges, les Habbânyeh, les
Rézeygât, qui forment des tribus très-nombreuses.
Si l’on se porte, au contraire, du côté de l’ouest, on arrive au Dâr-
Abadyma, dont la longueur est d’environ dix jours.
Ensuite est un désert d’à peu près deux jours, après lesquels on entre
dans le Dâr-Rau_n_ah, qui a une surface d’environ trois jours de
traversée. Vient après cela le Dâr-Fangarau, qui est un peu moins
étendu. Un désert d’environ deux jours le sépare du Dâr-By_n_a, après
lequel on arrive au Dâr-Châla. Ces deux derniers _Dâr_ ont deux jours de
trajet chacun.
Ainsi le Dârfour, y compris les provinces adjointes, n’a tout au plus
que cinquante jours de traversée en longueur.
Ce que nous appelons les _provinces adjointes_ (les _Moulhaçât_), sont
les _Dâr_ situés au midi du Dârfour, au delà du Dâr-Farâouguéh, qui
actuellement est la limite méridionale extrême du Dârfour proprement
dit.
Enfin les Fôriens appellent _Sayd_, ou Haut-Dârfour, l’espace compris
depuis Ryl jusqu’aux frontières sud du Dârfour. Le nord, et surtout le
Zaghâouah, est appelé _Ryhh_, c’est-à-dire le _vent frais_.
Le Dâr-Abadyma, dont la longueur, avons-nous dit, est de dix jours de
marche, est sous la direction de douze mélik ou _rois_, dont chacun a
sous ses ordres un territoire délimité et particulier. Le Dâr-Abadyma,
ou mieux le Dâr de l’Abadyma, est le Dâr ou pays des Témourkeh. Quant au
nom d’Abadyma, c’est un titre de dignité affecté à un des grands de
l’État, qui a le Témourkeh comme apanage attaché à son rang. Abadyma,
comme nous le verrons bientôt, signifie _le bras droit_ ou _l’aile
droite_ du sultan.
Le nom de dignité _tékényâouy_, qui signifie _bras gauche_ ou _aile
gauche_ du sultan, est encore appliqué comme dénomination à une contrée,
celle de Zaghâouah et de ses environs à l’est, contrée assignée comme
apanage au grand dignitaire appelé le tékényâouy. Le Zaghâouah a aussi
douze _rois_ ou gouverneurs particuliers, et porte indifféremment le nom
de Dâr-Zaghâouah et de Dâr-el-Tékényâouy.
Le Dâr-Abadyma et le Dâr-el-Tékényâouy sont deux apanages d’égale
importance : le premier a une longueur de dix jours, et le second une
longueur d’environ cinq jours (du nord au sud) ; mais ce qu’il y a de
largeur en plus dans le Dâr-el-Tékényâouy compense ce qu’il a de moins,
en longueur, que le Dâr-Abadyma. En effet, la largeur du Dâr-Abadyma n’a
guère plus de cinq jours, et celle du Dâr-el-Tékényâouy est au moins de
sept à huit jours.
La surface du Dârfour présente une division naturelle régulière, par la
direction et la course de la chaîne du Marrah, qui, comme nous l’avons
déjà remarqué, partage le pays en deux parties ; ces deux parties ne
sont guère chacune qu’une vaste plaine, l’une à l’est, l’autre à l’ouest
du Marrah.
La largeur occupée par la base de cette chaîne, dans une assez grande
étendue de son cours, est de deux jours de marche.
Au nord du Dârfour sont deux peuplades considérables, les Zaghâouah ou
Zaghâouyens, et les Berty ; les premiers à l’ouest, les autres du côté
de l’est.
Au milieu du Dârfour, au sud et sud-ouest de Djédyd-Kéryo, sont les
Birguid et les Toundjour, deux peuplades nombreuses qui sont répandues
du côté de Djédyd-Râs-el-Fyl jusqu’à Tébeldyeh. Au milieu d’eux sont
d’autres petites peuplades.
Au delà des Birguid et des Toundjour, du côté des plaines du sud et de
l’est, vis-à-vis le Dâr de l’Abadyma, sont les Dâdjo et les Bygo, les
premiers du côté de l’ouest, les seconds plus à l’est.
A l’est, à la hauteur de Djédyd-Kéryo, sont les Bargaou et les Mymeh,
deux tribus considérables.
Les monts Marrah sont habités uniquement par des peuplades de véritables
Fôriens d’origine, entièrement étrangers à la langue et aux habitudes
arabes. Les Fôriens originels forment trois grandes divisions, savoir :
les Koundjârah, occupant l’espace compris depuis la hauteur de
l’emplacement de Guerly jusque un peu au delà du _petit-mont_, qui porte
le nom spécial de Marrah ; les Karakryt, placés au-dessus des
Koundjârah, lesquels s’étendent jusqu’au Dâr de l’Abadyma ; enfin les
Témourkeh, qui habitent le Dâr de l’Abadyma.
Au delà de ce dernier Dâr, et au sud-ouest, est le Dâr-Rau_n_ah, et à
l’est du Dâr-Rau_n_ah est le Dâr-Farâougueh.
En continuant à marcher vers l’est, on passe du Farâougueh au Dâr-
Fangarau ; à l’ouest du Rau_n_ah est le Dâr-Silâ ou Solâ, qui est sous
la dépendance du Dâr-Ouadây.
Les Marrah ne constituent pas une suite continue de montagnes, mais bien
une chaîne coupée de nombreuses intersections qui la divisent en une
série de monts grands et petits. Vers les limites nord du Dâr de
l’Abadyma, les Marrah s’interrompent et laissent une grande plaine
habitée par des Foullân, qui s’étendent à l’ouest jusque assez près des
Maçâlyt. A l’est de ces Foullân sont les Macyryeh-Bleus, les Bény-
Helbeh, etc., et des peuplades nomades différentes de celles qui sont
limitrophes du Dârfour au nord, à l’est et vers le sud.
Ensuite la plupart des peuplades de l’intérieur sont mêlées de familles
nées, dans le Dârfour, de parents étrangers et intrus. Ces individus
sont appelés par les Fôriens les _Dârâouyeh_, c’est-à-dire habitants nés
au _Dâr_, comme on dirait les _Fôrisés_[122]. Disséminés dans le pays,
ils ne sont point considérés comme formant des tribus ou peuplades
distinctes.
Pour éclaircir cette description, j’ai fait un tracé dans lequel j’ai
indiqué la position relative des différentes tribus ou peuplades, et des
différents lieux du Dârfour, avec les stations des Arabes circonvoisins
et extérieurs : ce tableau n’est qu’un simple aperçu pour guider le
lecteur dans la description que je fais de cette contrée[123].
Le tableau dont je viens de parler est sans doute très-imparfait, car
j’ignore entièrement ce qu’il faut savoir pour l’exécution graphique
d’un pareil travail ; mais, tel qu’il est, et malgré ses dimensions trop
resserrées, il sera toujours, pour un esprit intelligent, un moyen de se
figurer la disposition générale du Dârfour.
Les contrées les plus peuplées du nord sont celles du Zaghâouah et du
Berty ; toutes deux ont une population très-nombreuse ; mais, par un
trait frappant de la sagesse divine, bien que ces deux contrées soient
voisines et sous une même latitude, les habitants du Berty sont d’un
caractère doux et bon, d’une physionomie agréable ; leurs femmes sont
remarquables par leur beauté ; et les habitants du Zaghâouah en sont
l’opposé sur tous les points.
Les Dâdjo et les Bygo sont sous une même ligne de latitude, et cependant
les femmes des Bygo sont supérieures en beauté à celles des Dâdjo. Chez
les Birguid et les Toundjour, la beauté et la laideur, pour les deux
sexes, sont mélangées ; mais les Birguid sont traîtres, voleurs et
rapaces à l’excès, sans crainte de Dieu ni du Prophète. Les Toundjour,
au contraire, ont une certaine dose de religion et d’intelligence, ce
qui les maintient dans les limites d’une conduite plus modérée.
Les montagnards des Marrah ont tous le même degré de sauvagerie et de
brutalité ; mais au Dâr-Abadyma, les habitants, hommes et femmes, sont
plus affables et d’aspect plus avenant... Gloire au Créateur, qui a
permis ces contrastes frappants !
Au Dâr-el-Maçâlyt, la beauté des femmes est ravissante, enlève la raison
et captive les cœurs ; cependant les plus belles femmes qui se trouvent
au Dârfour, et cela sans exception, sont les femmes arabes ; il en est
de même des hommes.
Entre le Dârfour et le Dâr-Ouadây, il n’y a aucune population, excepté
les Tâmiens ou habitants du Dâr-Tâmah. Nous raconterons plus tard
l’invasion et la conquête de ce pays par Sâboun, sultan du Ouadây.
Toutes les provinces et tous les pays du Dârfour proprement dit sont
divisés en lots qui sont comme autant de propriétés affectées chacune à
un des hauts dignitaires de l’État. L’étendue et la richesse en sont
proportionnées au rang de ce dignitaire, qui en perçoit les revenus. Les
deux plus grands apanages de cette nature sont celui de l’Abadyma et
celui du Tékényâouy ; en effet, chacun d’eux a sous ses ordres, dans sa
province, douze _rois_ ou gouverneurs qui régissent en sous-ordre,
chacun avec le titre de _chartây_ ou préfet, une partie limitée du
territoire. La contrée de l’Abadyma est le Témourkeh ; celle du
Tékényâouy comprend le Zaghâouah, plus le Berty et ses environs.
L’abâ-omâ, dignitaire qui est l’égal du kâminah, a sous ses ordres
quatre _rois_ ou gouverneurs du Dâr-el-Maçâlyt, et, pour cela, la
portion de pays occupée par ces _rois_ porte le nom de Dâr-Aba-Omâ,
c’est-à-dire Dâr de l’aba-omâ.