cheykh Haçan-Ouad-Aouowdhah. Plusieurs des principaux habitants de
Kôbeih, informés qu’ils avaient parmi eux un savant ou uléma de Tunis,
s’empressèrent de lui rendre visite. Tels furent le cheykh Mohammed-
Karyatym, le chérif Sourour, Ibn-Aboul-Djoud, Abd-el-Karym, fils du
fakyh Haçan-Ouad-Aouowdhah, etc. Ils prièrent mon père de leur expliquer
l’Abrégé du cheykh Khalyl, livre sur le droit canon musulman. Il leur
lut le quart de l’ouvrage, c’est-à-dire, ce qui est relatif aux
dévotions ou œuvres pies.
La nouvelle de la présence de mon père à Kôbeih vint aux oreilles de
Mâlik-al-Foutâouy, qui en parla ensuite au sultan. Celui-ci envoya
appeler mon père, qui aussitôt se rendit au _palais_. Le sultan le
traita avec égards, lui donna des femmes esclaves et lui assigna sa
demeure chez le fakyh Nour-el-Anssâry, époux d’une des meyram[111]
appelée Haouâ. Ce Nour était un descendant des Anssâr[112] ; il aimait
les gens de science et possédait assez bien le Fiqh ou science du droit
canon musulman. Il étudia, sous mon père le recueil du Sahyh de
Boukhâry, livre traitant des paroles ou traditions du Prophète. Il vanta
au sultan le savoir de mon père, l’étendue de ses connaissances dans les
sciences démonstratives et dans les questions relatives aux vérités de
la foi pure[113]. Le sultan alors s’attacha encore davantage à mon
père ; et pendant le mois de ramadhân, il étudia avec lui une partie du
_Hadyth_.
D’autre part, le fakyh Mâlik mit aussi, pour l’éducation de sa famille,
tout son espoir dans mon père, qui, en effet, reçut à ses leçons les
fils et plusieurs frères du fakyh. Ainsi, des frères de Mâlik, il y
avait à ces leçons le fakyh Ibrâhym, le fakyh Médény, le fakyh Yâkoub ;
et de ses fils, il y avait Zâky, Sanouy, Mohammed-Djelâl-el-Dyn. Il y
avait aussi son neveu, le fakyh Mohammed-el-Berkâouy, ainsi que le fakyh
Husseyn Ouad-Touris.
Le sultan demanda à mon père de lui commenter le livre : _des Privilèges
accordés par Dieu au Prophète_, ouvrage du Turk Moughlatây, ce qui donna
matière à un commentaire estimé intitulé : _La Perle parfaite_. Abd-el-
Rahmân lui demanda ensuite un commentaire développé de l’abrégé du
cheykh Khalyl le Mâlikide (de la secte de Mâlik) sur le Fiqh. Ce
commentaire forma deux volumes et fut intitulé : _Les Perles égales_.
C’était une explication complète du texte du sublime savant Khalyl, fils
d’Ishâq.[Note E]
Le sultan, lors de son intronisation, reçut les hommages du pieux et
dévot fakyh El-Tamourrou, Foullân d’origine, ceux du fakyh le pénétrant
cheykh Husseyn-Ammary, élève de la mosquée El-Ashar au Kaire, ceux de
quelques chérifs de la Mecque, tels que le chérif Moucaed, qu’on dit
être un des fils du chérif Sourour, alors chef de la religion à la
Mecque.
Le câdy du sultan était à cette époque le pieux fakyh cheykh Azz-el-Dyn,
de la tribu des Banou-Djâmi, et chef de tous les câdys du Dârfour et de
ses dépendances.
Abd-el-Rahmân était libéral, généreux autant que juste et pur de mœurs.
Il avait une taille moyenne, le teint noir foncé, la barbe mêlée de
poils blancs, la voix rauque et sourde. Dans la colère, il passait tout
d’un coup à la fureur, mais il se calmait promptement et pardonnait
facilement. Il avait de la présence d’esprit, du savoir-faire et de la
finesse : nous en donnerons quelques exemples.
Quand les Français se furent emparés du Kaire, et que les Ghouzz ou
Mamelouks s’en furent éloignés, un de ces Mamelouks, nommé Zaouânah, qui
avait été kâchef, se retira au Dârfour. Zaouânah était des Mamelouks de
Mourâd-Bey, d’autres disent un des kâchefs de Mohammed-Bey-el-Elfy[114].
Zaouânah avait avec lui une dizaine d’autres Mamelouks, des bagages
considérables, des chameaux, des domestiques, un cuisinier, un farrâch
ou valet de chambre, des sâys ou valets d’écurie ; il avait aussi un
canon et un obusier.
A son arrivée au Dârfour, il fut accueilli avec bienveillance par Abd-
el-Rahmân, qui le traita honorablement, lui donna une demeure
convenable, et lui assigna même un revenu assez élevé. Bien plus, il en
reçut tant de femmes esclaves, qu’il en ignorait pour ainsi dire le
nombre.
Il demanda au sultan de lui permettre de se bâtir une maison à la
manière de celles du Kaire : le sultan le lui permit. Zaouânah fit
préparer des briques cuites, réunit une grande quantité de travailleurs,
pris parmi les noirs esclaves, pour tailler les pierres, et il se fit
une maison d’assez belle apparence ; il l’entoura d’un mur de défense
d’une épaisseur extraordinaire, et auquel il pratiqua deux embrasures
dirigées vers la demeure du sultan ; à l’une il plaça le canon, à
l’autre l’obusier. Cette maison dominait tellement le palais, que
Zaouânah, de chez lui, pouvait facilement le voir entrer et sortir.
Le mauvais esprit de ce Ghouzz lui suggéra la folle pensée de tuer Abd-
el-Rahmân et de s’emparer du Dârfour ; pour cela, il avait projeté
d’épier le sultan quand il sortirait ou rentrerait, et de lui tirer un
coup de canon à mitraille.
Cependant Zaouânah craignait qu’après son projet accompli sur la
personne de l’Orphelin, les Fôriens et surtout les hauts dignitaires ne
refusassent de lui obéir. Il imagina un expédient préparatoire : il alla
trouver le fakyh El-Tayyb-Ouad-Moustafa, qui avait été vizir et parent
de Tyrâb. Ce prince avait épousé la sœur de Tayyb, et en avait eu un
fils. Zaouânah, après quelque temps de conversation avec Tayyb, lui
découvrit son secret, mais en lui faisant jurer qu’il n’en dévoilerait
rien. « Je sais, lui dit-il, que tu as un neveu qui est fils du sultan ;
je voudrais que tu m’aidasses à tuer Abd-el-Rahmân ; nous mettrions
ensuite ton neveu sur le trône : de cette manière, les affaires seraient
à notre discrétion. » Le fakyh accepta le projet. « Mais, dit-il, nous
ne pouvons être sûrs de réussir qu’en faisant entrer dans le complot des
personnages élevés qui aient des troupes sous leurs ordres. — Très-
bien ! dit Zaouânah, mais cela te regarde spécialement, et tu dois mieux
savoir que personne à qui on peut s’adresser. »
Le fakyh travailla aussitôt à se gagner des partisans ; il les amenait
au kâchef, qui leur donnait des présents, et les faisait jurer
d’embrasser son projet. Ils introduisirent ainsi un bon nombre
d’individus dans la conspiration.
Un des grands que Tayyb chercha à séduire fut également présenté au
kâchef, qui l’instruisit de ses intentions et lui fit jurer le secret.
Celui-ci jura et reçut les présents, mais il alla aussitôt les porter au
sultan, et l’informer en détail de ce qui se tramait contre lui. « Garde
ces présents, lui dit le sultan ; reste avec eux, en apparence, comme tu
es à présent, et ne dis à qui que ce soit que tu es venu me trouver. »
Le lendemain même, Zaouânah alla rendre visite à Abd-el-Rahmân, qui le
reçut avec plus d’égards que jamais, lui fit cadeau de cent esclaves
mâles, de cent jeunes filles, de cent chamelles, de cent jarres de
beurre, cent jarres de miel et cent charges de doukn[115]. Il le revêtit
ensuite d’un cachemire rouge et d’une pièce de drap rouge, lui ceignit
un sabre, et lui donna un cheval avec une selle garnie en or. Le kâchef,
transporté de joie, partit. « Ces objets, se dit-il, Dieu me les envoie
pour servir au succès de mon projet. » Le soir, à une heure et demie
après le coucher du soleil, le sultan fit appeler un des rois, et lui
ordonna de se tenir aux aguets avec ses soldats, de voir quand Zaouânah
serait entré au _palais_, et alors de retourner sur les pas du kâchef,
de s’emparer de tout ce qu’il trouverait dans sa maison, et de n’en
laisser absolument rien échapper.
Cette consigne donnée, le sultan envoie un jeune garçon de sa suite dire
au kâchef : « Mon maître doit passer la soirée en société ; il serait
bien aise que vous vinssiez chez lui dès à présent. » Des esclaves
étaient apostés autour du sultan pour saisir Zaouânah à un signal
convenu.
Le jeune garçon va porter l’invitation au kâchef ; celui-ci arrive
aussitôt. Le sultan le reçoit avec politesse. Quelques serviteurs de
Zaouânah étaient entrés avec leur maître jusqu’au delà de la seconde
porte du _palais_, mais on les avait arrêtés à la troisième. « Attendez
ici, leur dit-on, que votre maître sorte. » Abd-el-Rahmân, assis,
converse avec le kâchef, et prolonge les causeries assez loin dans la
nuit. Enfin le sultan se met à dire : « J’ai faim ; » et il ordonne
qu’on apporte à manger. On sert un nacys, c’est-à-dire un rôti non
coupé. On demande un couteau, mais on n’en trouve pas ; le kâchef alors
en tire un qu’il avait avec lui, et veut découper ; mais plusieurs
assistants le prient de n’en rien faire, et disent que la bienséance ne
leur permet pas de lui laisser cette peine. L’un d’eux prend donc le
couteau et se met à couper le nacys. Le kâchef tire son khandjar ou
poignard, un autre le lui prend encore.
Alors le sultan donne le signal ; on saisit Zaouânah, et une fois qu’on
est maître de lui : « Quel mal t’ai-je fait, lui dit le prince, pour que
tu cherches à m’assassiner, à séduire mes soldats, à les entraîner à la
révolte ? — Prince, écoutez-moi..... — Dieu ne t’écouterait pas si je
t’écoutais. » Et il donne ordre de le mettre à mort à l’instant même. On
l’égorge comme un mouton. Peu après on apporta au _palais_ tout ce que
le kâchef avait de richesses, d’esclaves, etc. ; il ne resta plus rien
chez lui.
Ensuite le sultan ordonna qu’on démolît la maison. On l’abattit et il
n’en resta pas vestige ; on eût dit qu’elle n’avait jamais existé.
On s’était aussi saisi des gens de Zaouânah ; ils passèrent la nuit en
prison. Au matin, le sultan les fit paraître devant lui ; mais il leur
pardonna et les renvoya. Toutefois, il les mit aux ordres et sous la
surveillance d’un certain Yousouf, khazandâr (trésorier) de Zaouânah.
Le sultan se débarrassa successivement de ceux qui avaient trempé dans
la conspiration. Il les prit l’un après l’autre et les fit mettre à
mort. Il laissa pour le dernier fakyh El-Tayyb ; il le fit périr à peu
près de la même façon que le kâchef. Ensuite il fit jeter en prison le
fils de la sœur de ce fakyh, et l’y abandonna jusqu’à ce qu’il mourût.
Voici comment il s’y prit avec Tayyb :
Après la mort de Zaouânah, Abd-el-Rahmân laissa à Tayyb la bride libre
sur le cou. Il lui prodigua même ses présents et lui montra la plus
parfaite amitié. Le fakyh était persuadé que le sultan n’avait nulle
connaissance de sa complicité avec Zaouânah. Un certain temps se passa
ainsi. Un jour que Tayyb était au divan, on amena pour le sultan deux
chameaux chargés de miel. Le sultan lui en fit immédiatement cadeau, et
de plus lui fit donner un cachemire rouge et un vêtement superbe. Tayyb
le revêtit et s’assit en faisant des vœux pour le bonheur de son maître.
Or, assez ordinairement, quand un prince fôrien fait donner à quelqu’un
un vêtement rouge, c’est un signe de colère et une annonce de mort. Le
sultan avait toujours présent à l’esprit tout ce que le fakyh avait
montré d’hypocrite dissimulation le jour de la réunion où fut tué le
kâchef... Il s’adresse _ex abrupto_ à ceux qui l’entourent : « Je vous
en conjure au nom de Dieu, dit-il, demandez à ce fakyh si, aux jours de
mon frère Tyrâb, il était en plus heureuse position, s’il avait de plus
abondantes richesses. Ou bien est-ce maintenant qu’il a une vie plus
paisible, qu’il est plus riche, que sa parole a plus de puissance ?
Demandez-le-lui. — Alors pourquoi m’a-t-il voulu trahir ? Pourquoi, avec
le kâchef, a-t-il conspiré ma mort et la perte de ma famille ? » On fait
au fakyh la question proposée par le sultan. Mais le fakyh supplie le
prince, au nom du ciel, de le mettre à mort plutôt que de l’obliger à
répondre ; la mort, dit-il, lui est plus douce que ces cruelles paroles.
Le sultan se rend à son adjuration, et on le tue sur la place même.
On avait déjà confisqué tout ce qu’il avait de richesses et de terres.
Car Abd-el-Rahmân, avant de le faire exécuter, avait envoyé des soldats
s’emparer de tout ce qu’il possédait ; il leur avait recommandé d’en
terminer promptement, et ce jour-là même, de peur que si le but de leur
mission venait à s’ébruiter, on ne pût leur soustraire quelque chose.
Tout cela s’accomplit le plus adroitement qu’il fut possible. C’est avec
le même succès qu’Abd-el-Rahmân vit tous ceux qui cherchèrent à le
frapper de mal, victimes de leurs coupables intentions, et, grâce à
Dieu, succombant devant lui.
Il en fut encore de même à l’égard de l’yâkoury Kinâneh, mère de Habyb,
dont nous avons déjà parlé. Le sultan avait négligé de remplir les
promesses qu’il lui avait faites, soit à cause des affaires qui
l’avaient occupé, soit qu’il craignît quelque chose de la part de cette
femme entreprenante, ou de la part de son fils. Mécontente de cette
indifférence, se voyant confinée, comme oubliée dans le harem du sultan,
et séparée ainsi de son fils, qui avait sa demeure et sa famille loin
d’elle, l’yâkoury trama, par lettres, un complot avec plusieurs _rois_
ou grands de l’Etat ; et il fut convenu qu’ils aideraient Habyb à
s’emparer du pouvoir souverain. Car elle avait perdu l’espoir de l’y
voir arriver, surtout depuis qu’il était né un nouveau fils à Abd-el-
Rahmân. Mais ce prince, l’eût-il négligée, ne l’avait pas moins
maintenue au rang d’yâkoury, commandant et ordonnant à son gré, ayant
autorité suprême dans tout ce qui regardait l’intérieur de la demeure du
sultan.
Lors donc qu’elle eut conçu son projet de conspiration, elle en machina
l’exécution de la manière suivante : « Mon fils, dit-elle à Abd-el-
Rahmân, veut donner un grand festin, et je serais bien aise de l’aider à
ce dessein en lui envoyant les mets d’ici. » Le sultan le lui permit.
Elle fit donc préparer des mets en abondance ; ensuite elle prit de
grandes sébiles en bois, plaça au fond des cuirasses en cottes de
mailles, et des sabres, et rangea les mets par-dessus, si bien et de
telle sorte qu’en voyant ces sébiles on ne se serait jamais imaginé
qu’elles continssent autre chose que des aliments. Elle fit sortir
ainsi, en une première fois, plus de cent sébiles.
Elle laissa passer quelques jours, et elle demanda encore au sultan
d’envoyer à son fils de quoi fournir un second repas. Le sultan le lui
permit. Il ne se doutait nullement que Kinâneh pût avoir aucune mauvaise
intention contre lui ; car il était sans pensée de mal et sans défiance,
comme sans méchanceté.
Kinâneh recommença sa manœuvre comme la première fois. Quelques jours
après, elle revint encore à la charge. Mais avant le départ du troisième
repas, Abd-el-Rahmân aperçut par hasard chez Kinâneh une jeune fille
qu’elle élevait et qui était d’une haute famille et d’une grande beauté.
Le sultan en fut épris, et il résolut d’en parler à l’yâkoury pour
qu’elle la lui fît épouser. Kinâneh avait vu l’effet qu’avait produit
sur le sultan la beauté de la jeune fille ; mais comme elle la destinait
à Habyb, son fils, elle chercha à la punir de s’être laissée voir par le
prince.
La jeune fille, fatiguée des mauvais traitements de l’yâkoury, ayant
découvert d’ailleurs le projet de conspiration et reconnu par quels
moyens on en préparait l’accomplissement, s’échappa secrètement, alla
trouver le sultan en particulier, et lui annonça que Kinâneh faisait
enlever des armes des magasins de Sa Hautesse, et que tous les mets
qu’on emportait pour les festins de Habyb recouvraient et cachaient des
cuirasses et des sabres ; que Kinâneh s’entendait avec tels et tels
_rois_ pour le tuer et mettre Habyb sur le trône. « Si vous doutez de la
vérité de cette révélation, ajouta-t-elle, renversez seulement une des
sébiles que vous verrez sortir pour le repas de demain ; vous y
trouverez la preuve de ce que je viens de vous communiquer. — Va, reprit
le sultan, retourne chez toi, et ne dis à personne que tu m’as parlé. »
La jeune fille partit, et le laissa tout agité et inquiet.
Cependant Abd-el-Rahmân ordonna à l’un de ses serviteurs de l’avertir le
lendemain, lorsqu’on serait sur le point d’emporter le repas de Habyb,
et il lui recommanda le plus grand secret à cet égard. Le lendemain
matin, quand tous les mets furent prêts, Kinâneh appela ses esclaves,
hommes et femmes, pour emporter les sébiles. Le serviteur qui faisait le
guet court prévenir le sultan que le festin est préparé et qu’on va tout
enlever. Abd-el-Rahmân arrive, il reconnaît que Kinâneh avait
parfaitement rangé les mets et avait désigné à chaque esclave son
fardeau. « Un moment, s’il vous plaît, dit-il, attendez. Otez-moi ces
couvercles et montrez-moi les mets que vous portez à Habyb. » On lève
les couvercles, et le sultan remarque le soin qu’on avait mis à tout
coordonner. Il s’approche d’une sébile où étaient certains mets qu’il
aimait beaucoup : « Laissez-moi ceci, dit-il, et versez-en dans de
petits vases. Je veux en manger, et en régaler quelques personnes avec
moi. » On se dispose à lui obéir sur-le-champ. Mais Kinàneh, informée de
la visite d’Abd-el-Rahmân, accourt : « Prince, je vous en conjure, dit-
elle, laissez ces mets ; nous en avons encore ici, et en abondance ; je
vous en ferai servir autant qu’il vous plaira. — Je le sais ; mais c’est
de ceux-là même que j’ai envie. Il est possible que ceux que vous voulez
me donner, bien qu’absolument les mêmes, ne me plaisent pas autant que
ceux-ci. » Kinâneh fut obligée de céder. « Eh bien ! dit-elle, laissez
ces esclaves emporter ces sébiles, et gardez celle-là. — Non ; videz-la,
vous la remplirez ensuite, et on enlèvera le tout ensemble. » On apporte
des vases ; on retire les mets qui étaient dans la sébile, et, au fond,
on aperçoit des cuirasses. « Eh quoi ! dit le sultan, qu’est-ce que
cela ? » Kinâneh perd contenance, se trouble et ne sait que répondre.
Abd-el-Rahmân la fait saisir aussitôt. Il fait culbuter toutes les
sébiles et y trouve des sabres et des cuirasses, et même des talaris et
autres monnaies. « Que t’ai-je donc fait de mal ? dit-il à l’yâkoury.
Qui a pu te décider à conspirer contre moi ? » L’yâkoury reste sans
réponse... Abd-el-Rahmân ordonne qu’on la mette à mort à l’instant même.
En même temps il envoie un de ses _rois_ chercher Habyb. Habyb, sans se
douter de rien, vient se présenter au sultan, qui le fait arrêter et
jeter en prison. Ensuite, sous les ailes de la nuit, le prince le fait
transférer au mont Marrah, au lieu de réclusion des enfants des sultans.
Il confisqua ses biens, et on rapporta au dépôt des armes les cuirasses
et les sabres qui en avaient été soustraits. Il fit ensuite arrêter tous
les complices de Habyb, et pas un ne lui échappa. Après ces exécutions,
tout resta calme et tranquille.
Abd-el-Rahmân porta à la dignité de vizir le fakyh Mâlik-el-Foutâouy,
car il le croyait homme de connaissances et de probité. Ce fakyh, entre
autres prétentions, se vantait de savoir le _secret des lettres et la
science des listes_[116], bien qu’il fût d’une ignorance parfaite.
Souvent il affectait un grand mépris des choses du monde et une piété
profonde, mais il n’avait réellement ni l’un ni l’autre. Du reste, moi-
même, je l’avais ainsi jugé tout d’abord, et j’en eus la preuve, grâce à
Dieu, dans une réunion publique. On le verra tout à l’heure.
Lorsqu’il fut élevé au vizirat, il fit passer sous son autorité tous les
Foullân dépendant du Dârfour, en sa qualité de Foullân ; il les
défendait auprès du sultan envers et contre tous. Quand il surgissait
quelque différend entre eux et des peuplades qui leur étaient ennemies,
il prenait constamment le parti de ses compatriotes. De cette manière,
il les mit pour ainsi dire en dehors de l’autorité du gouvernement ; les
choses en vinrent au point qu’on ne levait même plus d’impôt sur eux. Si
les Foullân pillaient quelque tribu étrangère, El-Foutâouy recevait
froidement les plaintes portées contre ses contribuables ; aussi
devinrent-ils la plus redoutable et la plus riche des tribus... Or, il
advint que ces Foullân firent une incursion sur le territoire des
Maçâlyt, leur tuèrent nombre d’individus, pillèrent leurs troupeaux, et
leur volèrent des bœufs, des chevaux et des esclaves. Le chef des
Foullân, appelé Djid-el-Ayyâl, amena au fakyh une partie du butin, des
chevaux, des bœufs et des esclaves, et lui en fit présent. Mâlik alors
travailla et réussit à rendre vaines toutes les récriminations des
Maçâlyt.
Voici une preuve de l’extrême ignorance de ce vizir, originaire de
Foutâ. Mon père m’a raconté que le sultan pria ce vizir de faire le
prêche sacré, le jour de la fête de Bayram. Mâlik demanda alors à mon
père de lui composer son oraison. Mon père la lui composa, et écrivit à
la fin : « Par le serviteur de Dieu, l’humble qui implore ses grâces,
Omar le Tunisien, fils de Soleymân, tel jour, telle année. » Il remit le
papier au fakyh. Celui-ci, le jour de la fête, fit la prière avec le
sultan ; ensuite il monta en chaire ; il débita son sermon, et termina
par les mots : « Fait par le serviteur de Dieu, l’humble qui implore ses
grâces, Omar le Tunisien, fils de Soleymân, tel jour, telle année. » Il
ne sut pas seulement comprendre que ces derniers mots étaient en dehors
du prêche.[Note F] — Ce fakyh vizir fut un des plus riches personnages
du Dârfour, même parmi les grands de l’Etat. Il avait sous sa dépendance
plus de cinq cents arrondissements, et cela sans compter les cantons
affermés à ses frères.
Revenons à Mohammed-Kourrâ. — Le sultan étendit considérablement la
puissance de ce cheykh. Il l’éleva si haut, que personne dans l’Etat
n’eut voix au-dessus de lui.
On apprit au Dârfour que Hâchim, le sultan expulsé du Kordofâl par
Tyrâb, était rentré dans ses Etats et en avait chassé le gouverneur qu’y
avait laissé Abd-el-Rahmân. Abd-el-Rahmân, alors, prépara une armée
nombreuse sous le commandement de Kourrâ... Celui-ci partit... et eut un
succès complet. Il reprit le Kordofâl des mains de Hâchim, battit ses
troupes et le força de s’enfuir dans les déserts.
Kourrâ resta ensuite au Kordofâl pendant sept ans, et durant tout cet
intervalle, il envoya à son souverain d’immenses richesses, en esclaves,
en or, etc.
Mais des ennemis jaloux de sa grandeur le desservirent auprès d’Abd-el-
Rahmân, qui finit par expédier au Kordofâl l’émyn Mohammed, fils de
l’émyn Aly-Ouad-Djâmi, à la tête d’un corps de troupes. Il lui remit une
paire d’entraves de fer. « Prends ces entraves, lui dit-il, pour
Kourrâ ; attache-les-lui aux pieds et envoie-le-moi, lui et ses
troupes. » Le sultan voulait éprouver par là la soumission de Kourrâ.
L’émyn Mohammed arriva au Kordofâl. Il pensait que Kourrâ refuserait
d’obéir, et même résisterait par les armes. Mais il n’en fut rien. Et
lorsque Mohammed se présenta à lui, Kourrâ lui dit : « Que t’a ordonné
le sultan ? — De te mettre les entraves aux pieds et de t’envoyer à lui.
— Je suis à ses volontés : donne-moi mes entraves. » L’émyn les lui
donna, et Kourrâ se les attacha de sa propre main ; il fit appeler un
ouvrier pour les lui clouer, et pour limer les têtes des clous. Il se
soumit ainsi sans hésiter aux ordres de son souverain. Le lendemain
matin, il se mit en route, les pieds dans les entraves, et arriva ainsi
au Dârfour.
Le sultan, informé qu’il approchait, lui dépêcha quelqu’un pour lui
enlever ses entraves. Et Abd-el-Rahmân disait à ses courtisans :
« N’avais-je pas raison quand je vous assurais que Kourrâ ne se mettrait
jamais en révolte contre moi ? » Le prince fit prévenir Kourrâ de se
rendre au fâcher en grand appareil, et à la tête de ses troupes. Bien
plus, Abd-el-Rahmân alla au-devant de lui, l’accueillit avec grâce, et
lui passa des bracelets d’or, en présence de tous les vizirs et de toute
sa cour. En un mot, il le combla de faveurs et de bienfaits, et le
renvoya à son poste. Dès lors Kourrâ fut plus grand, plus puissant et
plus révéré qu’il ne l’avait jamais été.
Cette conduite généreuse du sultan tourna plus tard au profit de son
fils Mohammed-Fadhl. Car lorsque Abd-el-Rahmân mourut, le _père_ cheykh
se chargea des intérêts de Fadhl ; sans Mohammed-Kourrâ, personne n’eût
songé à placer le jeune prince sur le trône, personne ne se fût occupé
de lui. Voici comment le fait se passa.