du Kordofâl, il prit par les montagnes des Tourou, attaqua les
habitants, et enleva tout ce qu’il y rencontra de jeunes garçons et de
jeunes filles. Il ne laissa que les gens âgés.
Il convoqua ensuite les cheykhs des Bédouins de la tribu des Rezeygât et
de celle de Macyryeh, et les décida à le suivre pour combattre le
khalife Ishâq. Il leur promit que tout ce qu’ils prendraient de
troupeaux, armes et chevaux, serait pour eux. Ils se réunirent à lui au
nombre de plusieurs mille. Abd-el-Rahmân alors se dirigea du côté du
Dârfour, mais au lieu de marcher droit sur les frontières de l’est, il
tourna vers le sud.
Avant d’aborder sur le territoire fôrien, il écrivit au khalife la
lettre suivante :
« _Abd-el-Rahmân, sultan du Dârfour, à son neveu Ishâq._
« Reçois mes condoléances au sujet de la perte de ton père. Il était mon
frère, mais toi, tu étais encore plus rapproché de lui par le sang.
« Je te recommande les devoirs de la piété filiale envers les proches
parents, et par conséquent envers moi. Quand donc tu auras reçu cette
lettre, reconnais que je suis ton oncle, et que tu me dois le même
respect qu’à ton père ; c’est une honte pour un enfant de s’élever
contre son père ou contre un oncle, et à plus forte raison de tirer le
sabre en face de lui. Je te défends de combattre. Garde-toi bien de te
laisser emporter par l’effervescence de la jeunesse, et de prêter
l’oreille aux suggestions des méchants qui cherchent à semer la discorde
entre toi et moi. Je te fais serment au nom de Dieu, et te promets sur
ma conscience, de te confirmer dans le khalifat, comme tu étais aux
jours de ton père. Tu as donc ma parole comme tu avais celle de Tyrâb.
Ecoute ma voix et épargne le sang des musulmans. Si tu t’opiniâtres, le
repentir descendra sur toi. N’oublie pas quels malheurs viennent
bouleverser les hommes criminels. »
Lorsque le khalife eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance, il
répondit au sultan Abd-el-Rahmân, après les compliments d’usage :
« Je le jure par le Dieu Très-Haut, je ne poserai jamais le pied sur un
autre tapis que sur celui de mon père. J’ai sa promesse de lui succéder,
et tu n’as nul droit sur moi. En venant me combattre, tu te rends
coupable d’une injuste agression. Adieu. »
Ishâq mit de suite en mouvement une nombreuse armée sous les ordres de
Hadj-Mouftâh, son mentor nourricier et le premier de ses esclaves. Hadj-
Mouftâh découvrit le camp d’Abd-el-Rahmân sur le territoire de
Tébeldyéh. Chaque homme des troupes du sultan avait un safrouk, sorte de
bâton court en forme de T. Les deux armées en vinrent aux mains ; les
troupes du sultan lancèrent leurs safrouk sur les gens du khalife, en
criant : « _Allah akbar_, Dieu est grand ! » L’armée du khalife se
débanda et s’enfuit. Les soldats du sultan la poursuivirent, ils firent
nombre de prisonniers et prirent une multitude de chevaux et un butin
considérable. Les Arabes auxiliaires la poursuivirent aussi, et firent
également leur curée. Hadj-Mouftâh se sauva avec la foule des fuyards ;
ils échappèrent à l’ennemi, grâce à la rapidité de leurs chevaux. Hadj-
Mouftâh alla trouver le khalife, qui lui dit : « Quelle nouvelle ? —
Maître, voici le conseil que je vous donne : faites la paix avec votre
oncle ; s’il vous demande des richesses, donnez-les ; livrez-moi moi-
même le premier ; je serai votre rançon. » A ces paroles, le khalife se
lève tout d’un bond : « Te voilà revenu à ce que tu es, à ta lâche
nature, esclave de malheur..... Mais la faute en est à moi ; je n’aurais
pas dû te confier les chances d’une bataille. »
Le khalife rassembla de nouvelles troupes. Il ouvrit ses trésors, en
distribua les richesses, nomma les administrateurs des provinces ; et
quand il eut ramassé le plus d’hommes qu’il lui fut possible, il alla
chercher l’ennemi, comptant sur une victoire certaine. Il arriva à
Taldaoua. Là, le sultan l’atteignit.
Les deux partis une fois en face l’un de l’autre, on se mit en bataille,
on disposa les rangs. Le khalife avait avec lui un des rois du Dârfour,
appelé Bahhr, et percepteur des dîmes ; c’était lui qui recueillait les
grains pour le sultan Tyrâb. Il commandait un corps de troupes de plus
de dix mille chevaux et de nombreux fantassins.
Quand les deux armées furent rangées, il s’avança avec ces forces sur
l’ennemi, comme pour engager le combat. Il se porta sur le centre du
sultan, mais tout à coup il fit sa jonction avec lui et se plaça en
bataille contre le khalife, dont les rangs, par cette défection,
présentaient un vide immense et une large brèche qu’il n’était plus
possible de fermer. Les soldats du khalife, à la vue de la conduite de
Bahhr, perdirent courage. L’action commença. Aussi vite que l’éclair,
l’armée du khalife lâcha pied. Alors Ishâq s’élança au milieu de la
mêlée. Tous ceux des soldats de l’Orphelin qui reconnurent Ishâq
s’éloignèrent, par respect pour lui et pour la mémoire de son père. Il
continua à se battre ainsi jusqu’à ce qu’il vit ses troupes totalement
en déroute et qu’il n’eut plus que quelques hommes autour de lui. Alors
il rejoignit les restes de son armée..... Mais une grande partie avait
succombé. Les vainqueurs poursuivirent ce qui avait échappé à leurs
coups, firent nombre de prisonniers, enlevèrent femmes et enfants. Ils
allèrent ainsi en avant jusqu’au soir.
Un témoin oculaire m’a raconté qu’au moment de la mêlée, on aperçut les
étoiles au ciel ; et c’était vers le milieu du jour[108]. J’ai vu moi-
même le lieu où se donna la bataille ; il était sans végétation,
quoiqu’on fût au printemps. J’en demandai la cause, et on me répondit :
« Nulle plante ne peut y croître, tant il y eut là de sang versé. »
Le khalife, après cet échec, se retira avec les débris de ses troupes
vers le nord du Dârfour, et laissa le sultan au sud. Une fois qu’il se
vit libre des poursuites de l’Orphelin, et assez éloigné de lui, Ishâq
ne pensa qu’à vexer, tourmenter, dépouiller les habitants des provinces
où il était. Ainsi il les entraînait de force avec lui ; toutes les fois
qu’il rencontrait un cheval, il l’emmenait, des troupeaux ; il les
enlevait. Il se procura ainsi d’énormes richesses et une foule de
soldats. Sa main devenait chaque jour de plus en plus pesante pour tous.
On implora le secours du sultan, qui se disposa aussitôt à marcher en
personne contre lui. Mais les personnages de sa suite l’en dissuadèrent,
et il resta. Il se contenta d’écrire à Ishâq une lettre où, après les
salutations d’usage, il lui dit :
« Tu sèmes partout la tyrannie, la spoliation, l’injustice ; tu répands
à pleines mains le mal et la désolation. Je t’avais conseillé de
respecter le sang des habitants, tu ne m’as pas écouté. Après tout ce
que tu as déjà fait, tu te prépares encore, par la violence et la
déprédation, à nous faire la guerre. Je te conseille une nouvelle fois
de quitter la voie où tu t’es engagé, d’étouffer ton effervescence, de
faire taire ta brutalité et ton fol orgueil. Si tu reviens t’unir à
nous, nous t’accueillerons et nous te rendrons tout ce que tu avais
d’abord. Si tu refuses, tant pis pour toi ; tu n’auras à t’en prendre à
personne qu’à toi-même, et tu ne gagneras que la honte et l’humiliation.
Quoi ! tu t’opiniâtres à prolonger la guerre ! mais les sujets doivent-
ils subir les conséquences de ta folie ? Est-ce un motif pour les
tourmenter ainsi ? Retire ta main qui pèse sur leurs biens. Quant à ce
que je possède, moi, je te l’abandonne, prends-en ce que tu voudras.
Dieu va bientôt décider entre nous. Salut. »
Lorsque le khalife eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance, il
la dechira, et ne daigna pas y répondre. Il redoubla de cruauté ; les
plaintes et les malédictions s’élevaient de toutes parts contre lui.
Alors le sultan envoya le tékényâouy à la tête d’un corps d’armée, pour
combattre Ishâq. Le tékényâouy partit et atteignit l’ennemi à Baououâ.
Lorsque le khalife sut que cette armée était à peu de distance, il
rangea ses troupes et l’attendit de pied ferme... On en vint aux mains.
Les soldats du khalife, depuis l’affaire de Taldaoua, étaient
entièrement démoralisés. Ils ne pensaient qu’à chercher leur salut dans
la fuite. Ishâq les retint de tout son pouvoir, et s’efforça, au moment
de l’action, de ranimer leur courage. Il s’élança lui-même au fort de la
mêlée, suivi d’une escorte de ses partisans les plus dévoués, et tous de
son âge. De quelque côté qu’il se portât, on fuyait devant lui, non par
crainte, mais par respect. Il rompit enfin le centre de l’ennemi, et
arriva jusqu’au tékényâouy : « Artisan de malheur, lui dit-il, n’es-tu
donc pas l’esclave de mon père ? Et tu me trahis ; et tu viens me
combattre ! » Ishâq tire son sabre, le frappe, et le tue.
Le tékényâouy abattu, le trouble se répandit dans ses rangs, et ses
soldats s’enfuirent. Les troupes du khalife se mirent à leur poursuite,
tombèrent sur eux de toutes parts, en tuèrent un grand nombre, firent
une foule de prisonniers et enlevèrent des dépouilles considérables. Il
n’y eut que quelques fuyards qui échappèrent aux vainqueurs. Le khalife
eut, pour trophées de sa victoire, leurs armes, leurs chevaux et tous
les bagages. Ses forces et ses ressources s’étaient accrues par le butin
qu’il venait de faire. Il reprit alors courage et considéra désormais le
parti du sultan comme ruiné sans retour.
A la nouvelle de l’échec qu’il avait reçu, Abd-el-Rahmân laissa éclater
son indignation. Il fit partir sur-le-champ son frère Ryfâ avec une
autre armée. Ryfâ réjoignit aussi le khalife à Baououâ. Le khalife
disposa ses lignes et se rangea en bataille. Il avait préparé une
embuscade dans un bas-fond, et il avait dit à ceux qu’il y avait
placés : « Je battrai en retraite avec toutes mes troupes ; l’ennemi
alors s’animera contre moi et me poursuivra. Quand vous le verrez
s’acharner contre nous, attendez qu’il vous ait dépassés. Puis, prenez-
le subitement en queue, tombez sur lui et massacrez à tour de bras. Je
fais alors volte-face ; nous l’attaquons, nous, par devant, et vous, par
derrière, et pas un seul homme n’échappera. » La chose arriva comme il
l’avait prévu.
On en vient aux mains ; les soldats du khalife reculent ; ceux du sultan
s’imaginent que les premiers prennent la fuite, fondent sur eux et
arrivent au delà de l’embuscade, qui se montre tout à coup et se rue sur
l’ennemi. Le khalife se retourne et charge avec fureur. L’armée du
sultan est enfoncée ; le trouble et la confusion se mettent dans ses
rangs, et Bâcy-Ryfâ est tué. Le champ de bataille est jonché de morts.
Un petit nombre d’hommes échappe par la fuite.
Le khalife, dans sa présomptueuse fierté, ne pensa plus, après ce
succès, qu’à marcher à la recherche du sultan lui-même. Il oublia qu’en
toutes choses il faut considérer la fin.
Pour Abd-el-Rahmân, la nouvelle de la mort de son frère Ryfâ l’affligea
profondément. Il se blâma lui-même d’être ainsi resté éloigné des
chances de la guerre. « Si je n’eusse pas écouté, dit-il, ceux qui me
conseillèrent, si je fusse allé en personne trouver mon ennemi, peut-
être l’issue de la bataille nous eût été favorable. Mais Dieu l’a voulu
ainsi ; sa volonté est une fatalité inexorable. » Abd-el-Rahmân se mit
en marche le jour même et se dirigea du côté où était le khalife avec
toutes ses forces, remplissant plaines et vallons.
Les éclaireurs avancés de l’armée du khalife découvrirent bientôt celle
du sultan. Elle se présentait en nombre formidable. On accourut donner
l’alerte à Ishâq, qui alors, par crainte pour lui et pour les siens,
décampa en toute hâte et se porta directement sur la contrée de
Zaghâouah dont le roi était son oncle. Ishâq espérait en recevoir des
renforts. Il alla à marches forcées, nuit et jour. Cependant le sultan
le suivait ; car des espions l’avaient informé du projet d’Ishâq, et il
craignait que le khalife n’eût le temps d’arriver au Zaghâouah, pour
faire sa jonction avec son oncle, n’augmentât ainsi ses forces, et ne se
mît en état de prolonger la guerre. Abd-el-Rahmân força sa marche, et on
atteignit l’ennemi à un endroit appelé Guerkaou. A l’avant-garde du
sultan était l’émyn Mohammed-el-Doukkoumy, fils d’Aly-Ouad-Djâmi, qui
s’était empoisonné au Kordofâl, comme nous l’avons dit. Quand El-
Doukkoumy rencontra les troupes du khalife, celui-ci s’imagina voir là
toute l’armée du sultan ; il fondit sur elle, et engagea vivement la
bataille ; lui-même, au milieu de la mêlée, payait de sa personne : tout
fuyait devant lui.
Il pénétra jusqu’à Doukkoumy, s’arrêta devant lui, et lui allongea de
vigoureux coups de sabre, en l’apostrophant par ces mots : « Vil
esclave, traître, fourbe ! quoi ! tu as l’audace de lever le regard sur
moi ! Tu as trahi mes bienfaits et les bienfaits de mon père. Tu oses
venir me combattre ! » L’émyn resta muet, il n’ouvrit la bouche, ni pour
proférer une parole de douceur, ni pour dire une parole d’injure.
El-Doukkoumy avait deux cuirasses de mailles ; et les coups de sabre du
khalife, étaient sans effet sur lui. Le khalife, pour ainsi dire fatigué
de le frapper, faisait mine de se retirer. L’émyn tint ferme alors, et
prit l’offensive. Il attaque en face le khalife, lui décharge un coup de
sabre sur le sommet de l’épaule droite, et lui brise la clavicule.
L’émyn Doukkoumy était d’une force extraordinaire ; mais son sabre se
rompt près de la poignée et vole à ses pieds. La main droite du khalife
s’abaisse, et son bras semble immobile. A cette vue, El-Doukkoumy veut
s’emparer du khalife ; mais de toutes parts on accourt à sa défense et
on le débarrasse. L’armée d’Ishâq s’enfuit ; l’émyn se met à sa
poursuite, mais en même temps il envoie au sultan son sabre brisé, comme
signe de ce qui s’était passé. Aussitôt le sultan lui expédie deux
autres sabres superbes et garnis en or ; il lui ordonne de presser
vigoureusement sa poursuite, et ajoute que lui-même se hâtait de le
rejoindre.
Il y avait alors parmi les soldats d’Abd-el-Rahmân un Arabe appelé
Zabâdy, qu’on disait être un _fellâh_ (paysan) égyptien. Habile chasseur
au fusil, il ne manquait jamais son coup. Il vint se présenter au sultan
et lui dit : « Prince, si je te délivre promptement de ton ennemi, que
me donneras-tu ? — Si tu m’en délivres, je te donne cent femmes
esclaves. — Envoie-moi à l’émyn Doukkoumy ; je vais me mêler à ses
soldats, et tu verras aujourd’hui ce qui adviendra. » Le sultan
l’expédie sur-le-champ à l’émyn, avec la lettre que voici :
« Zabâdy s’est engagé à nous délivrer de notre ennemi, et nous nous
sommes engagé à l’en récompenser. Il demande à se mêler avec tes
soldats. C’est lui-même qui te porte cette lettre. Accorde-lui tout ce
qu’il désirera, et traite-le avec égards. Je marche toujours sur tes
traces. »
Zabâdy monte à dromadaire... Il arrive auprès de l’émyn et lui remet la
dépêche du sultan. Doukkoumy, après l’avoir lue, fait ses félicitations
à Zabâdy. Les troupes continuaient d’avancer.
Or, par une sorte de fatalité, le khalife, qui souffrait beaucoup de son
bras, voulut descendre de cheval et se reposer. Ses officiers l’en
dissuadaient. « Pourquoi, leur dit-il, m’empêcher de descendre ? —
L’émyn Mohammed est là, sur nos pas, avec ses troupes, et la lutte ne
cesse pas un moment entre nous et lui. » Le khalife, impatient,
s’écrie : « Quoi ! il n’a pas encore cessé de nous suivre ! — Non, pas
un moment. » — Le khalife veut faire volte-face. Ses officiers
s’opposent encore à son désir. — « J’irai, je le veux, » dit-il.
Pendant qu’on cherche à le calmer, à le faire renoncer à son projet,
voilà qu’arrive Zabâdy. Il examine, il reconnaît le khalife, il le
couche en joue, lâche son coup de fusil, et frappe le prince, les uns
disent à la poitrine, les autres, à la tête. Le khalife tombe ; on le
relève ; il marche quelques pas, mais il est mortellement frappé.
Ses officiers, le voyant ainsi presque à son dernier soupir, dressent
une grande tente, et ils l’y déposent. L’armée s’arrête et protége son
chef. On combat avec vigueur des deux côtés. L’émyn approche... Il
aperçoit les soldats du khalife, se défendant avec courage et ranimant
la chaleur de la bataille. Il demande ce qui les irrite, et on lui
apprend qu’Ishâq a reçu une balle, qu’il est à l’agonie et presque sans
mouvement ; qu’on lui a dressé une tente devant laquelle ses troupes
forment un rempart inexpugnable. « Cessez le combat, dit l’émyn,
entourez ces soldats à distance, et attendons. » Puis il envoie aussitôt
avertir le sultan que le khalife, frappé d’une balle par Zabâdy, est
mourant. « Si vous voulez, lui fait-il dire, arriver avant qu’il ne
rende le dernier soupir, précipitez votre marche. » Mais peu après le
départ du courrier, Ishâq expire... Sa mort est annoncée par des cris de
lamentation ; sa cavalerie met pied à terre, et celle de l’émyn fait de
même.
Un poëte a dit :
« Que le méchant ne se fie jamais à la fortune, fût-il même roi, ses
armées fussent-elles assez nombreuses pour être à l’étroit dans les
plaines les plus étendues et sur les vastes flancs des montagnes. »
L’auteur de ce voyage a dit aussi :
« Les masses d’une armée ne sauraient conjurer le trépas ; murs et
bastions, rien ne saurait arrêter la fatalité. »
Le sultan se présente bientôt avec ses troupes ; il fend les rangs... et
paraît aux yeux des soldats du khalife, qui alors lui font leur
soumission. Ensuite il entre dans la tente du fils de Tyrâb avec l’émyn
Mohammed-el-Doukkoumy et son cortége impérial. Il soulève le voile qui
couvre la face du cadavre, et à l’aspect du khalife, d’abondantes larmes
coulent de ses yeux. « Malheureux ! » dit-il en fixant les regards sur
le corps de son neveu, c’est toi-même qui fus l’artisan de ta perte. Je
t’avais averti, tu n’as pas écouté mes avis. Ainsi l’a voulu le destin
de Dieu. » Puis il s’adresse aux grands qui avaient suivi le khalife :
« C’est vous qui lui montriez le succès de sa fortune dans les chances
des combats, et par là vous l’avez tué. Il n’y avait donc pas parmi vous
un seul homme assez sage pour le détourner de la guerre, pour le
conseiller ? »
Tous protestèrent qu’ils étaient innocents des malheurs qui avaient eu
lieu. Ils jurèrent qu’ils n’avaient pas épargné les conseils, mais qu’il
les avait toujours repoussés. « Prince, ajoutèrent-ils, nous avions ses
bienfaits suspendus sur notre sein comme un baudrier, et nous devions
combattre pour lui jusqu’à ce que Dieu eût mis fin à ses jours. Nous ne
devions pas le trahir. Maintenant, prince, si tu veux accepter nos bras,
nous combattrons de même pour toi. Si nous l’eussions trahi, et que nous
fussions venus à ton service, tu nous aurais pu croire, avec raison,
capables de te trahir aussi. »
Abd-el-Rahmân sentit la justesse de ces paroles. « Je vous pardonne de
bon cœur, leur dit-il ; ceux d’entre vous qui voudront être avec moi
conserveront leur grade et leur rang. Qui refusera n’en éprouvera aucun
mal. »
Le sultan ordonna qu’Ishâq fût enterré au lieu où il était mort. Il ne
voulut pas qu’il fût inhumé avec les princes de sa famille. « Il s’est
révolté, dit-il, il ne sera pas déposé près de nos tombeaux. » Le sultan
resta là un jour et une nuit, et au matin suivant il partit pour le
Fâcher, comme enveloppé de sa victoire, satisfait d’être délivré des
embarras de cette guerre[109].
Le _fâcher_ ou siége du sultan était alors à Guerly ; le fâcher de Tyrâb
était à Ryl, et celui du khalife à Djédyd-Râs-al-Fyl. Abd-el-Rahmân le
transporta à Tendelty, et c’est là qu’est encore aujourd’hui le fâcher
de son fils le sultan Mohammed-Fadhl. On n’a jamais vu, au Dârfour, le
fâcher fixé aussi longtemps dans un même lieu. Précédemment les sultans
le changeaient très-souvent de place[110].
Quand El-Yatym fut libre des inquiétudes de la guerre, et qu’il eut le
cœur dégagé de tout souci, il porta ses regards sur les affaires
administratives. Il détruisit les douanes, destitua ceux qui
tourmentaient et tyrannisaient les provinces, distribua leurs fonctions
à d’autres, et s’occupa de tout ce qui pouvait faire accroître la
prospérité et la richesse de son pays.
Il réprima l’habitude qu’on avait partout de boire du vin et de se
livrer à la débauche. Il établit la sécurité des routes, qui jusqu’à lui
avaient été pleines de dangers ; depuis, elles furent tellement libres
et sûres, qu’une femme eût pu aller des cantons les plus éloignés de la
capitale jusqu’aux plus rapprochés, toute chargée de parures, sans avoir
à craindre autre chose que Dieu. Le commerce prit de l’accroissement, et
l’aisance se répandit de toutes parts. Il mit en honneur la justice et
l’équité. Il n’avait nulle pitié pour ceux qui commettaient quelque acte
de violence ou de spoliation, fussent-ils même de ses proches.
Des gens dignes de foi m’ont raconté que deux Arabes allèrent un jour à
sa rencontre, comme il revenait de la chasse. L’un d’eux lui adressa ces
mots : « On m’a fait une injustice, ô Rachyd, que Dieu te conserve ! ô
Rachyd, on m’a fait une injustice. » Or, il est d’habitude, chez les
Fôriens, que celui qui a été victime de quelque vexation, lorsqu’il se
présente au sultan pour lui en demander réparation, se mette deux doigts
de la main droite, l’index et le pouce, aux angles de la bouche, et les
fasse aller et revenir plusieurs fois et rapidement de droite à gauche,
en poussant en même temps un cri fort et prolongé qui fait entendre
d’abord un _k_, et continue par un roulement d’_r_ produit par
l’agitation de la langue. Il se forme ainsi une sorte de brouhaha qu’on
appelle le _karourâk_. Nul ne fait ce cri que lorsqu’il a reçu quelque
avanie.
Or, un de nos deux Arabes roulait le _karourâk_, puis répétait : « Que
Dieu te conserve, ô Rachyd ! je suis victime d’une injustice. » Le
sultan d’abord n’y fit pas attention, soit qu’il fût préoccupé de
quelque idée, soit qu’il ne l’entendît pas, à cause du bruit des
tambourins, des chants et du hourra des soldats. L’Arabe avait
_karourâké_ plusieurs fois, et le sultan ne lui en avait pas demandé la
cause. Alors l’autre Arabe dit à son compagnon : « Laisse-le, Rachyd est
tout à lui et nullement à toi. » Le sultan entend cette parole ; il
s’arrête et demande à notre homme ce qu’il vient de dire. — « Mon ami
que voilà, a _karourâké_ plusieurs fois et t’a adressé sa plainte en te
criant : « ô Rachyd, je suis victime d’une injustice. » Comme tu ne lui
répondais pas, je lui ai dit : « Laisse-le, Rachyd est tout à lui-même
et nullement à toi. » Le sultan se mit à sourire : « Non, mon ami, lui
dit-il, je suis également à toi. Dis-moi qui t’a fait avanie. — C’est
Bâcy-Khabyr. » Or, ce Bâcy-Khabyr était des parents de l’Orphelin.
Rachyd ajoute : « Et que t’a-t-il pris ? — Il m’a pris cinq chamelles. »
Le sultan au moment même appelle Bâcy-Khabyr et le questionne. Khabyr
avoue le fait, et le sultan le condamne à donner à l’Arabe dix
chamelles, cinq qui lui étaient dues, et cinq pour lui apprendre à se
conduire. Khabyr livre les dix chamelles ; et les deux Arabes s’en vont
pleins de joie et de reconnaissance.
Abd-el-Rahmân nomma le cheykh Mohammed-Kourrâ aux fonctions de _père
cheykh_ ; c’est la plus haute des dignités du Dârfour. Celui qui en est
revêtu a l’épée franche, c’est-à-dire, a droit de vie et de mort. Il a
une cour, comme le sultan, et, comme lui, il a aussi ses insignes.
L’habitude est de ne confier cet emploi qu’à un eunuque ; sinon, on
craindrait que ce dignitaire, une fois en puissance et en crédit, ne
songeât à s’élever contre le sultan et ne cherchât à s’emparer du trône.
Lorsque Mohammed-Kourrâ fut confirmé dans sa dignité de _père_, le
sultan l’envoya dans les provinces. Kourrâ se fixa à Aboul-Djoudoul.
Abd-el-Rahmân se montra sévère ; il punissait de mort tous ceux qui
étaient convaincus de spoliations ; mais on rendit hommage à son
équité ; on reconnut aussi sa bienveillance pour les ulémas (ou
savants), pour les gens de mérite et de probité, pour les chérifs. Aussi
les chérifs et les ulémas vinrent de toutes parts le visiter. Mon père
fut un des premiers qui allèrent près de lui.