mais ils le trouvèrent mort. Ils se repentirent d’être sortis sitôt
d’auprès de lui... Ils se consultèrent à l’instant sur ce qu’ils avaient
de mieux à faire, et ils s’accordèrent à placer le sultan dans un
_takhtraouân_, sorte de palanquin, pour le transporter au Dârfour.
D’abord, ils ouvrirent son corps, en retirèrent les entrailles, et
l’embaumèrent avec l’aloès ; ensuite ils l’ensevelirent, l’enfermèrent
sous le palanquin, et le firent partir, escorté par des soldats, à qui
ils donnèrent pour consigne d’empêcher qui que ce fût d’approcher. Et si
on leur demandait des nouvelles du sultan, ils avaient simplement à
répondre : « Il est malade. » On devait aller ainsi jusqu’au Fâcher
impérial, et livrer le tout au khalife Ishâq.
Mais le cheykh Mohammed-Kourrâ, comme nous l’avons indiqué, était parti
pour aller trouver l’Orphelin... Il l’aborda : « Que Dieu, lui dit-il,
te dédommage de la perte de ton frère par quelque bonheur[105] ! » Et il
lui donna le sceau, l’amulette, le chapelet et le mouchoir. L’Orphelin
alors, certain de la mort de Tyrâb, prit ces objets, et se rendit auprès
de Ryz, son frère aîné. Aussitôt que l’Orphelin lui eut annoncé que le
sultan n’était plus, Ryz se leva, et sortit, emmenant avec lui Ryfâ et
Tâhir. Il se dirigea avec eux vers le _palais_. Comme frères de Tyrâb,
on les laissa passer, et ils arrivèrent à l’appartement où étaient les
vizirs. Le corps du sultan, couvert du voile mortuaire, était devant
eux. Tous pleuraient. En entrant, Ryz et ses deux frères ne dirent pas
un seul mot aux vizirs. Ils s’assirent auprès du corps de Tyrâb, et
versèrent des larmes jusqu’à ce qu’ils ne purent plus pleurer. Puis,
Ryz, se tournant du côté des vizirs ou émyns, leur dit : « N’est-ce pas
assez pour vous que, du vivant de notre frère, vous ayez eu toute sa
faveur ? vous voulez encore, à présent, vous emparer de son cadavre !
Faut-il donc qu’il soit à vous, et vivant, et mort ! Maintenant, il
n’est plus, nous n’en sommes que trop certains ; songez à ce que vous
avez à faire. Nous vous l’abandonnons..., et nous verrons comment vous
vous conduirez. »
Les trois princes sortirent, et laissèrent les émyns incertains du parti
qu’ils devaient prendre. « Nos projets ont échoué ; les princes ont su
trop tôt la mort du sultan. Il nous est impossible maintenant d’exécuter
ses dernières volontés. — Moi, dit l’émyn Aly-Ouad-Djâmi, je les
exécuterai, ou je périrai. » Il appelle Mohammed-Kourrâ : « Va, lui dit-
il, auprès de mon fils Mohammed, et ordonne-lui de ma part de rassembler
l’armée, de faire revêtir aux soldats les cuirasses, de leur faire
prendre les armes, et de les amener à la porte du _palais_. — Je suis à
vos ordres, répondit Kourrâ. Puis il sortit. Il alla trouver Mohammed-
Doukkoumy, fils de l’émyn Aly, et lui dit : « Son Excellence le vizir
vous ordonne de tenir l’armée prête, de monter vous-même à cheval, et de
vous rendre avec les troupes à la demeure des enfants du sultan ; vous
resterez là, sous les armes, à les observer, jusqu’à nouvel ordre de sa
part. — C’est bien, je pars. » Et il fait aussitôt sonner le rappel des
troupes. On se met sous les armes, on monte à cheval et on se rassemble
à la demeure des enfants du sultan.
Kourrâ revient à l’émyn Aly et lui dit : « Je suis allé trouver votre
fils, il avait avec lui les troupes, mais il se rendait à la demeure des
fils du sultan. » L’émyn entra en colère et comprit qu’il ne pouvait
plus exécuter les ordres de Tyrâb. Furieux, après cette démarche de son
fils, qui semblait être une défection, d’être obligé de renoncer à
l’accomplissement de ses promesses, il tira une petite boîte qu’il avait
avec lui, l’ouvrit, jeta à sa bouche ce qu’elle contenait, et tomba
mort. Les autres vizirs alors se déroutèrent et ne surent plus à quoi se
résoudre.
La trahison de Kourrâ envers Aly, et le mensonge qu’il fit à Mohammed-
Doukkoumy, furent dès lors la cause d’une haine violente que Doukkoumy
conserva contre le protégé de son père.
Les vizirs sortirent du _palais_, et chacun alla rejoindre le corps de
troupes qu’il commandait. Tout ce qu’il y avait là de Fôriens, soldats
et autres, était en agitation et en émoi. Il devenait urgent d’élire un
souverain qui prît de suite en main l’autorité, et concentrât toutes les
volontés dans la sienne seule. Les frères de Tyrâb tenaient un
conciliabule séparé avec leurs affidés ; leurs neveux, c’est-à-dire les
enfants de feu leurs trois frères Tyrâb, Omar et Aboul-Kâcim, étaient
aussi, avec leurs partisans, en conférence isolée ; les raïas étaient
également en assemblée d’un autre côté.
Les vizirs et grands de l’Etat appelèrent alors le câdy et les ulémas et
les députèrent aux fils de Bakr, les plus âgés, comme étant en
possession de la promesse de leur père. — Cette députation fut chargée
du message suivant : « Princes, sachez que l’état actuel des choses
réclame de suite la présence d’un sultan qui prenne la puissance et
l’autorité suprêmes. Le trône est à vous ; vous en êtes les maîtres
légitimes ; désignez parmi vous le sultan que nous devons avoir, et que
ce choix soit pour vous et pour nous. »
Les ulémas partirent..... Leur allocution terminée, les fils de Bakr
répondirent : « Nous agréons pour sultan notre frère Ryz, comme notre
aîné et par conséquent notre chef ; et nous sommes tous à ses ordres et
prêts à sa défense. » Les ulémas vont annoncer aux petits-fils des
sultans que Bâcy-Ryz est leur souverain. Les jeunes princes le
refusent : « Bâcy-Ryz, disent-ils, est notre oncle, il est vrai ; c’est
un second père pour nous, mais nous ne voulons pas de lui pour maître.
Il est d’une opiniâtreté indomptable, dur, emporté ; nous redoutons les
violences de sa colère, surtout à l’âge où nous sommes encore. Nous
voulons un chef d’un caractère doux, qui soigne notre éducation, et qui,
s’il nous échappe quelque étourderie de jeunesse, nous traite avec
bonté. » Les raïas ou soldats dirent : « Bâcy-Ryz est notre roi, il est
vrai, fils de notre roi ; mais il est emporté et violent : qu’il nous
choisisse lui-même un autre chef que lui. Nous le regarderons toujours
comme sultan, qu’il nous gouverne ou non. » Les ulémas portèrent ces
nouvelles à Ryz, qui dit alors : « Nous agréons leurs observations, et
nous leur donnons pour chef Bâcy-Tâhir. » On alla informer les fils des
sultans de ce nouveau choix. « Non, dirent-ils, nous n’acceptons pas
notre oncle Tâhir. Il a trop de fils pour qu’il puisse s’occuper de
nous. » Les raïas réclamèrent aussi : « Nous détestions le sultan Tyrâb
à cause de ses nombreux enfants, et on nous donne Tâhir ! Nous préférons
que le khalife soit notre sultan ; celui-là a très-peu d’enfants. » On
porta encore ces paroles aux fils de Bakr. Ryz alors répondit : « Nous
élisons pour votre sultan l’Orphelin. »
Cette élection fut accueillie avec joie par la foule et par les princes.
Toutes les volontés se relièrent et se soumirent à la sienne. On alla
donc chercher l’Orphelin et on le conduisit au _palais_ des sultans ; on
lui remit alors le sceau suprême, on l’assit sur le trône de l’Etat, et
il n’y eut pas deux individus qui désapprouvèrent son élévation.
[Décoration]
[Note 64 : Le Cordofan des cartes.]
[Note 65 : Voyez la note B à la fin du volume.]
[Note 66 : Voyez la note C à la fin du volume.]
[Note 67 : La grande oasis, ou l’oasis de Thèbes.]
[Note 68 : Ou Beyrys.]
[Note 69 : Ou Maghs.]
[Note 70 : Les Arabes prétendent que Dieu donna le choix à un sage,
qu’ils appellent Locmân, de vivre la durée de la vie de sept vaches ou
de sept aigles. Il préfera la vie de sept aigles : ces aigles vinrent
trouver le sage l’un après l’autre pour lui compter ainsi les sept
divisions de sa vie ; et le dernier, appelé Loubad, lui annonça la fin
de ses jours.]
[Note 71 : Ou Ayn-Cheb.]
[Note 72 : Ou Leguya et Ayn-el-Eguy des cartes.]
[Note 73 : Le _gh_, que nous employons pour représenter la lettre arabe
_ghayn_, est l’_r_ grasseyée.]
[Note 74 : Il résulte de l’évaluation des distances indiquées dans le
trajet par le cheykh qu’il faut quarante jours pour passer de Bény-Ady
au Dârfour : de Bény-Ady, qui est à huit heures au-dessus de Manfalout,
à Khârdjéh, cinq jours ; de Khârdjéh à Abyrys, près de trois jours ;
d’Abyrys à Boulâc, puis à Macs, trois jours ; de là à El-Chebb, cinq
jours ; de là à Selyméh, quatre jours ; de là à Laguyéh, cinq jours ; de
là à Zaghâouy, cinq jours ; puis de là au Dârfour, dix jours. — C’est la
route suivie par Browne en 1793.]
[Note 75 : Le texte ajoute ici : « Lors du repas, il me portait la main
au plat, parfois même, il me mettait la nourriture à la bouche. » —
Cette habitude de prendre une bouchée au plat et de la mettre à la main
et surtout à la bouche d’un convive est un témoignage d’une grande
déférence. (_Note du traducteur._)]
[Note 76 : En langue fôrienne, _saraf_, ou _sarf_, signifie ruisseau. —
_Saraf-al-dadjâdj_ ; ruisseau des poules.]
[Note 77 : Adouân est le vingtième aïeul de Mahomet ; passé ce degré, la
généalogie du Prophète est assez incertaine.]
[Note 78 : On mesure la taille ou hauteur des esclaves mâles à l’empan,
depuis la cheville jusqu’à la pointe inférieure de l’oreille. Au delà de
sept empans, les esclaves diminuent de prix ; car alors ils sont hommes,
et ne doivent plus servir dans les harem ou être en domesticité aux
ordres d’une femme.]
[Note 79 : Selon les musulmans, Salomon avait sous ses ordres tous les
êtres, les oiseaux, les quadrupèdes, les génies, même les vents, etc.]
[Note 80 : Les Arabes appellent _kharaz_ les verroteries en fragments
troués qu’on dispose en forme de collier en les passant dans un fil, et
qu’on peut coudre comme parure aux ceintures et aux autres vêtements.]
[Note 81 : Les noms botaniques que j’indiquerai me sont fournis par mon
collègue et ami M. Figari, autrefois professeur de botanique à l’École
de médecine d’Égypte, et maintenant membre du conseil général de santé
au Kaire. — Le sounboul est la lavande, ou spico nardo ; — le mahhlab
est le cerasus mahlab.]
[Note 82 : M. Delile, auteur de la partie botanique dans la _Description
de l’Égypte_, rapporte les noms de six espèces de _cara_, et il classe
différemment les espèces des genres _cucurbita_ et _cucumis_.
(J.—D.)]
[Note 83 : Le bâmyéh est l’hibiscus esculentus, — le mouloukhyéh est le
corchorus sativus ; — le concombre court, ou coutta, est le cucurbita
catti ; — le concombre long, ou faccous, est un cucurbita chammâouy ; —
le habb-richâd est une sorte de lepidium ; — le bâdindjân rouge est le
solanum lycopersicum ; le noir est un solanum melongena ; — le cara est
un concombre court.]
[Note 84 : Le mot de _kourrâ_, en langue fôrienne, signifie _grand,
long_.]
[Note 85 : Nous verrons bientôt ce que signifie, comme titre, cette
qualification d’_ab_, père.]
[Note 86 : Les Fôriens conservent leurs grains en terre dans des fosses,
pour les garder.]
[Note 87 : _El-Rachyd_, le juste ; — _Charâty_, préfets ; — _Ramâlidj_,
officiers de l’État. Le mot _ramâlidj_ signifie proprement, en fôrien,
pièce de cuivre que les plus braves portent sur le bras, comme nos
militaires portent un chevron.]
[Note 88 : Le mot _bâcy_, en fôrien, signifie _grand_, et ne s’applique
qu’aux enfants et proches parents des hauts personnages. — Par _mayrâm_,
on distingue une fille du sultan. — Le titre de _dettan_, (mot prononcé
sans faire sonner l’_n_) n’est donné qu’au fils aîné du sultan : c’est
le _dauphin_, l’_infant_. — Le nom d’_yâkoury_ est réservé uniquement à
la première femme du sultan, quand il est énoncé seul ; si on l’applique
aux autres, ce n’est que par forme honorifique, et alors on y ajoute
toujours le nom propre de celle qu’on veut désigner. Nous retrouverons
ailleurs ces titres et d’autres encore, et nous verrons aussi ce qu’ils
expriment.]
[Note 89 : Le brave Kourrâ était eunuque ; cependant il s’était marié à
une femme qui avait pour fils Chylfout. Les eunuques de haut rang se
marient, dans ces contrées, pour avoir une famille aux yeux de la
société. — Ce nom de Chylfout est un composé de deux mots arabes
signifiant : _prends_ et _pars_. Il fut ainsi appelé à cause de son
intrépidité extraordinaire, qualité fréquente chez ces noirs.]
[Note 90 : On dit aussi _Borgou_.]
[Note 91 : C’est-à-dire _semences de la Syrie_. Les Fôriens savent par
ouï-dire que la Syrie est une terre fertile et bénie du ciel, le berceau
des prophètes, le lieu où doivent s’assembler les mortels au dernier
jour ; et, comparant les œuvres de bien de Tyrâb aux riches productions
des terres de la Syrie, ils ont surnommé ce prince Tyrâb-la-Syrie.
Tyrâb, en fôrien, signifie semences qu’on jette en terre (_tourâb_,
terre). Le surnom de Tyrâb-Ardh-el-Châm, _semences de Syrie_, fut ainsi
donné au sultan Mohammed à cause de sa générosité, de sa douceur, de sa
bonté, de son empressement à faire du bien à ceux qu’il voyait dans le
besoin, de son habileté à manier les affaires et de sa prudente lenteur.
On exprime par _Tyrâb_, en langue fôrienne, le mot _semence, grain
choisi, réservé pour semer_ ; en langage vulgaire d’Égypte, par
_tacaouy_, et en langage de Barbarie, par _zarryâh_.]
[Note 92 : Ou le Cordofan.]
[Note 93 : On appelle _tamymah_ un fragment de papier sur lequel on
écrit des épithètes attributs de Dieu, ou quelques mots du Coran. On
plie ce papier, et on le tient attaché sur la tête des enfants jusqu’à
l’âge de puberté. On veut par là les préserver de maladies, des mauvais
génies, du mauvais œil ; c’est un talisman, un genre de scapulaire. Pour
les filles, on le déchire quand les signes de la puberté sont apparus et
que la gorge commence à poindre.]
[Note 94 : Hâchim est le bisaïeul de Mahomet.]
[Note 95 : Les anneaux que les femmes se mettent comme parure aux
chevilles des pieds, et qui correspondent aux bracelets qu’on porte aux
poignets.]
[Note 96 : Le mot _soum_ signifie _demeure_ ; _yn_ est la préposition
_de_, et _dogolah_ veut dire _famille_. — _Dourâ_ est une corruption de
l’arabe, _maison, demeure_. — Le Soum-yn-Dogolah répond donc au sérail,
au harem.]
[Note 97 : Aly, fils de Djâmi. Le mot _ouad_, que nous trouverons plus
d’une fois, est une altération de l’arabe _oualad, fils_.]
[Note 98 : Le sultan Saloun, selon les gens instruits du Dârfour,
régnait il y a à peu près deux siècles. C’est lui qui est l’origine de
la famille régnante. Saloun s’écrit par un saghyr-noun. (_Note d’après
le cheykh._)
MM. de Cadalvène et de Breuvery, dans leur ouvrage sur l’_Égypte et la
Turquie_, 2e vol., donnent un abrégé de l’histoire du Dârfour.]
[Note 99 : Les Châydjiens sont entre le Dârfour et le Kordofâl, mais
plus rapprochés de ce dernier. Les Kabâbych sont entre le Kordofâl et le
Sennâr.]
[Note 100 : Tyrâb, selon l’habitude des princes du Soudan, avait emmené
avec lui la plupart de ses femmes.]
[Note 101 : Allusion à une allégorie connue : Un mouton fut préparé pour
être tué, mais le couteau avait disparu, enfoui dans le sable ; on le
chercha inutilement. On avait renoncé à tuer le mouton, quand lui-même,
grattant la terre avec le pied, découvrit le couteau ; et il fut
égorgé.]
[Note 102 : On ne peut pas rendre en français le jeu de sons que
présente ce vers en arabe : _îlà hafi saà cadamy, arâca damy arâca
damy_. — Les Arabes actuels aiment beaucoup ces bizarreries, qu’ils
appellent _djanâs_.]
[Note 103 : _Ab_ ou _père_ : cette dignité est la première de l’État. Le
_père_ est le plus haut personnage après le sultan ; mais il est
toujours eunuque. On veut éviter par là qu’il pense à usurper l’autorité
pour ses enfants, à les enrichir, etc. Il est à remarquer que Kourrâ,
quoique réduit à l’état d’eunuque, mais cela par sa propre volonté et de
sa propre main, n’en conserva pas moins toute son énergie de caractère,
et qu’il poursuivit constamment avec la même fermeté sa carrière
ambitieuse. Nous voyons ici, en Orient, beaucoup d’eunuques qui font
preuve d’une grande force de volonté et d’une grande intelligence ; mais
il en est bien plus encore qui sont réduits à un état intellectuel au
moins médiocre. Toutefois, leurs fonctions au harem leur donnent à tous
une dose énorme d’orgueil et de fierté.
(_Note du Traducteur._)]
[Note 104 : Cette amulette, suspendue à un baudrier ou cordon en soie,
est une sorte de petite giberne, brodée en or, et dans laquelle est un
Coran, ou bien des grigris ou talismans protecteurs. Cette habitude
existe en Égypte, on voit beaucoup de ces amulettes au Kaire, surtout
chez les Turks. Mais le talisman le plus ordinaire ici est une petite
enveloppe en cuir grossier, et d’un pouce environ de côté ; on y met des
bouts de papier où sont écrits quelques versets du Coran. On suspend ces
cuirs bienfaisants vers l’organe malade, s’il y a maladie ; ou bien on
les suspend à un baudrier, si on ne veut qu’une protection divine
générale et préventive ; ou bien on les suspend sur la tête ou sur le
front, pour empêcher le coup du _mauvais œil_ ; (préjugé qui est encore
très-répandu en Italie, le _cattivo occhio_) : dans ce dernier cas, on
le suspend aussi au cou des chevaux, des chameaux, etc. Un individu qui,
par exemple, a mal à un œil, porte ordinairement, suspendu devant l’œil
même, un kharaz, ou morceau de verroterie, comme moyen mystique de
guérison : c’est un autre genre d’amulette.]
[Note 105 : Cette phrase est une formule arabe pour annoncer la mort de
quelqu’un sans prononcer le mot mort : _Aouadh-ak allahou fy akhy-ka
khayran_.]
CHAPITRE III.
Récit abrégé de l’histoire du sultan Abd-el-Rahmân l’Orphelin, surnommé
Rachyd, ou le Juste. — Ses commencements. — Son règne. — Sa mort.
Nous avons déjà dit que le sultan Ahmed-Bakr laissa sept fils, dont le
plus jeune était Abd-el-Rahmân, qui fut appelé aussi El-Yatym ou
l’Orphelin, parce qu’à la mort de son père il était encore dans le sein
maternel.
La jeunesse d’Abd-el-Rahmân fut exemplaire. Il apprit par cœur le Coran,
s’appliqua à l’étude des lois et s’habitua à distinguer le bien du mal ;
il ne se livrait à aucune des mauvaises habitudes des fils des sultans
au Dârfour. Là, lorsqu’un fils du souverain est arrivé à un certain âge,
il parcourt les différents pays, et se fait traiter chez qui il lui
plaît, disant que tout Fôrien est l’esclave du sultan.
Dès son jeune âge, Abd-el-Rahmân fut probe, religieux, sans reproche,
pur dans ses penchants. Il essuyait même des privations ; quand, dans le
cours de ses voyages, il arrivait, le soir, dans quelque lieu habité, il
disait à celui chez qui il descendait : « Je suis l’hôte de Dieu. » Si
on l’agréait, il restait ; sinon, il allait chercher un autre gîte.
Jamais on n’entendit dire qu’il eût causé le moindre mécontentement à
qui que ce fût. Il n’oublia pas non plus, après son avénement à la
puissance, ceux qui l’avaient bien reçu auparavant. Il sut au contraire
les en récompenser généreusement.
On raconte que, dans un de ses voyages, il se fit héberger chez un homme
de la tribu des Berty. Cet homme le reconnut, tua un mouton gras, et
voulut traiter le jeune prince avec les plus grandes recherches. L’heure
du souper venue, on servit à manger. El-Yatym, voyant que le Berty
s’était mis en dépense extraordinaire pour le recevoir, lui dit :
« Mais, mon ami, est-ce que nous n’aurions pas pu nous contenter de
moins que cela ? Si tu avais tué une poule, cela aurait suffi, et tu
m’aurais donné tout ce que tu pouvais. — Non, mon maître, non ; je le
jure par Dieu ! Si j’eusse eu une chamelle, je l’aurais égorgée pour
toi ; n’es-tu donc pas Abd-el-Rahmân l’Orphelin, le fils de notre
sultan ? — Et d’où me connais-tu ? — Je te connais à tes vertus, à ta
piété. Oui, il t’arrivera des jours de gloire. — Je le jure par le nom
de Dieu, si jamais je deviens roi, je te donnerai de quoi avoir bien
meilleure chère encore que ce que tu m’as offert aujourd’hui. »
Il accomplit sa promesse. Quand il fut sultan, il fit venir chez lui ce
Berty, appelé Mohammed-Dardouk, et lui confia une fonction lucrative. Il
le chargea de recueillir les contributions de la tribu arabe des
Madjânyn ou les Fous, tribu nombreuse et riche en chameaux. Dardouk
acquit des troupeaux considérables en chamelles et chameaux.
Une autre fois, passant par le Ryhh, au nord-ouest du Dârfour, il
descendit chez un pauvre homme appelé Djiddau, qui le traita du mieux
qu’il lui fut possible. Djiddau était d’une famille distinguée ; son
père avait été un roi très-considéré, ou tékényâouy ; c’est le nom que
l’on donne aux rois ou gouverneurs d’un certain rang dans les provinces
du nord. L’Orphelin, une fois élevé au sultanat, rendit à Djiddau la
place de son père. J’ai connu moi, ce roi ou tékényâouy, et je l’ai
fréquenté pendant mon séjour.
On m’a raconté encore l’histoire suivante :
Le cheykh Mâlik-el-Foutâouy, dont j’ai déjà parlé, eut un songe dans
lequel il vit la lune monter dans le ciel, et le peuple la contempler et
s’écrier : « Voilà l’Orphelin ! » L’interprétation naturelle était que
l’Orphelin monterait sur le trône. Mâlik alla annoncer au jeune prince
cet augure. Abd-el-Rahmân lui dit : « Si ta vision se vérifie, je
t’élèverai en dignité. » Et il tint parole.
L’Orphelin jeûnait le jeudi et le lundi de chaque semaine. Il jeûnait
aussi les mois de redjeb, chabân et ramadhân.
Il aimait les hommes de science et savait les honorer. Assez longtemps
avant son élévation au sultanat, il était prédit par les astrologues et
les devineurs au sable[106], que l’Orphelin, après Tyrâb, aurait le
souverain pouvoir. Tyrâb fut instruit de cette prédiction, et dans sa
jalousie, plusieurs fois il essaya de le faire périr. Mais Dieu protégea
l’Orphelin. Tyrâb l’invitait à manger avec lui, et mêlait du poison dans
certains mets ; Abd-el-Rahmân disait au sultan : « Je jeûne
aujourd’hui. » Et il ne mangeait rien.
J’ai ouï dire à des gens qui le virent au moment où il fut investi du
pouvoir, et introduit dans la demeure des sultans, qu’il portait pour
vêtement une chemise tellement usée, que ses épaules paraissaient à
travers ; et il avait à la main un chapelet de bois qui, en Egypte,
vaudrait bien vingt paras[107].
Il resta célibataire jusqu’à ce que sa barbe commença à blanchir ; il
était tellement pauvre, qu’il n’avait pas même de quoi acheter une
esclave pour concubine, ni de quoi se marier. Il ne vit de femme que
lorsqu’il partit pour le Kordofâl avec son frère le sultan Tyrâb. En
passant par le Bigau, le roi de ce pays lui fit cadeau d’une assez laide
esclave, appelée Anbousah. Il en fit sa concubine et en eut un fils qui
fut le sultan Mohammed-Fadhl, lequel règne encore aujourd’hui.
Quand Abd-el-Rahmân fut agréé pour souverain et placé sur le trône, il
reçut les soumissions de tous. Le premier qui le vint féliciter et
saluer fut son frère aîné Ryz, puis après lui Ryfâ, puis Tâhir, puis les
fils des sultans. Il en fut de même du câdy, des ulémas et des grands de
l’Etat. Ensuite on battit le coup de tambour du deuil pour annoncer
publiquement la mort de Tyrâb. On cessa un moment, et on battit le coup
d’allégresse, comme signal de l’inauguration du sultan nouveau.
Il était d’habitude, chez les princes fôriens, que le sultan, lors de
son installation, restât sept jours enfermé chez lui sans s’occuper
d’affaires, sans donner d’ordres ni de défenses. Il passait ce temps
dans le cérémonial et les fêtes ; et les ulémas, les vizirs, et tous les
grands venaient lui rendre visite. A son avénement, Abd-el-Rahmân
dérogea à cet usage, et dès le lendemain matin de l’inauguration, il
parut au conseil. Les vizirs vinrent au _palais_, et le trouvèrent
occupé dans son divan à travailler. Ils lui firent à ce sujet quelques
observations et lui dirent : « Ce n’est pas l’usage. — Mauvaise
habitude, répondit le prince, il n’est pas question de cela dans le
livre de Dieu, ni dans la sonnah de son prophète. »
Il convoqua ensuite les grands de sa cour et leur dit : « Si vous avez à
cœur le maintien et la prospérité de mon règne, vous devez renoncer à
tout acte de vexation et d’injustice ; vous n’en devez pas même avoir la
pensée. Abjurez devant le Dieu Très-Haut vos œuvres passées. L’injustice
ruine les Etats et abrége la vie des rois. » — Ils répondirent : « Nous
vous sommes soumis. »
Au matin du troisième jour, il ordonna qu’on sortît les trésors de
Tyrâb, et il distribua tout ce qu’il y avait en or, en argent, en
habits, aux ulémas, aux chérifs, et aux pauvres. Il y avait aussi une
grande quantité de cachemires et de draps piqués par les mites. Il fit
tout porter hors du _palais_, afin que chacun y prit ce qu’il y
trouverait à son gré. Tout cela, amassé en tas, faisait une sorte de
montagne. Les pauvres accoururent et en firent leur profit. Et ils
levaient les deux mains au ciel et adressaient à Dieu leurs vœux pour le
sultan.
Sept jours après, il fit sortir les femmes esclaves de Tyrâb et les
distribua aussi. Il ne garda que les épouses de ce prince et les mères
légitimes des enfants qu’il avait laissés.
Il partagea ensuite les fonctions et les dignités, et il nomma Mohammed-
el-Doukkoumy émyn, à la place de son père Aly-Ouad-Djâmi.