Kourrâ resta ainsi quelque temps. Il était sans cesse à la porte de son

maître, et toutes les fois que l’émyn appelait quelqu’un du Soum-yn-

Dogolah, Kourrâ lui répondait ; souvent même nul autre que lui n’était

présent. Le vizir lui confiait une foule d’affaires, qui toujours se

terminaient de la manière la plus avantageuse et la plus parfaite. Aly-

Ouad-Djâmi se trouva ainsi forcé de lui accorder son amitié ; car il le

voyait suffire à tout. Il le nomma enfin chef des gardes du Soum-yn-

Dogolah. Cette nouvelle position donna un nouveau relief à Kourrâ ; il

avait le service entier du Dourâ entre les mains, et tout y obéissait à

ses ordres. Du moment qu’il fut élevé à ce poste, il s’acquitta de ses

devoirs avec plus de zèle que jamais. Il restait constamment attaché à

la porte de son maître.

L’émyn était d’une paresse et d’une indolence extraordinaires. Par suite

de son incurie, on préparait, pour le dîner et le souper, un nombre

incroyable de mets et sans qu’il en eût connaissance. On ne lui servait,

pour lui et pour ceux qui étaient avec lui, que ce qu’il fallait pour le

repas ; le reste était distribué à tort et à travers ; et plusieurs des

plats retournaient intacts aux femmes qui les avaient préparés.

Mohammed-Kourrâ réforma le mode de dispensation de ces mets

surabondants. Ainsi il envoyait chaque jour des serviteurs chez les

individus de la suite de son maître, s’informer du nombre d’hôtes que

chacun avait chez soi. Ces serviteurs venaient ensuite lui rendre compte

de leurs enquêtes, et lui désigner quels étaient ceux qui avaient des

étrangers à traiter.

Quand on apportait les mets, il en choisissait ce qu’il y avait de

meilleur pour l’émyn et ceux qui mangeaient avec lui ; puis il en

distribuait aux domestiques ce qui leur était nécessaire, le reste était

réparti au dehors entre ceux qui avaient chez eux des hôtes ou

étrangers, chacun recevait de ces mets selon son rang, sa richesse, et

sa considération et sa science. Mais Kourrâ enjoignait à ceux qui les

distribuaient de dire toujours : « L’émyn vous envoie ceci pour votre

repas. » Cependant l’émyn ne savait rien de tout cela ; et tous

témoignaient publiquement leur reconnaissance, et faisaient l’éloge

d’Aly-Ouad-Djâmi. Lorsqu’ils venaient chez lui, ils « lui disaient : Que

Dieu vous récompense ! vous nous avez honorés d’un repas excellent...

Nul ne vous peut être comparé pour la manière sage et intelligente dont

vous servez le sultan. »

Et le vizir, surpris, se disait : « Tous ces gens-là me comblent de

louanges ; tous me répètent : « Vous nous avez envoyé de quoi faire un

repas excellent ; » En vérité, je ne sais comment cela se fait. » Il

ignorait qui était cause de ces félicitations et de ces remercîments :

il chercha à le découvrir.

Un soir qu’il sortait du harem pour passer à son divan, il aperçoit

Kourrâ distribuant les mets. Il s’arrête et se cache. Bientôt il

l’entend demander aux serviteurs : « Combien y a-t-il d’étrangers chez

le roi un tel ? — Il y en a tant. — Alors portez-lui tant de plats, et

n’oubliez pas de lui dire : « L’émyn vous envoie ce souper. » Il

répartit ainsi une grande partie de ce qu’il y avait de mets préparés.

Alors le visir dit : « Voilà d’où vient le fait. » Et il s’attacha de

plus vive amitié à Kourrâ, le combla d’égards et l’éleva encore en

dignité. Il l’établit roi des kourâyât, c’est-à-dire, en style du

Dârfour, directeur ou intendant supérieur des chevaux et de tous les

serviteurs de la cour ; c’est une des principales dignités fôriennes. En

style d’Égypte, ce ne serait que la fonction de chef des sâys ou

palefreniers.

Mohammed-Kourrâ resta ainsi avec l’émyn Aly, et conserva ce poste

jusqu’à ce que ce vizir partit pour le Kordofâl avec le sultan Tyrâb. Le

cheykh Kourrâ l’accompagna.

Causes de l’expédition du sultan Mohammed-Tyrâb pour le Kordofâl. — Mort

de Tyrâb.

Des hommes dignes de foi, et connaissant parfaitement la généalogie des

princes fôriens, m’ont raconté que le sultan Saloun, appelé aussi

Soleymân, et le premier aïeul des sultans du Dârfour proprement dit,

avait un frère nommé Mouçabbâ[98]. Ils se partagèrent le royaume, c’est-

à-dire le Dârfour et le Kordofâl, qui, primitivement, formaient un seul

gouvernement. Soleymân prit le Dârfour, et Mouçabbâ le Kordofâl, et ils

se promirent par serment de ne jamais rien tenter l’un contre l’autre.

Cet état de paix leur survécut jusqu’à l’époque du sultan Mohammed-

Tyrâb.

Le Kordofâl était alors gouverné par un des descendants directs de

Mouçabbâ, le sultan Hâchim, prince audacieux, entreprenant, aimant les

dangers et les périls. Il fit de nombreuses incursions chez les

Touroudj, chez les Arabes nomades, voisins du Dârfour, et acquit ainsi

de grandes richesses. Il avait organisé une troupe de dix mille noirs

armés, et un nombre assez considérable de soldats de différents pays,

tels que Dongoliens, Châydjiens, Kabâbych, Arabes Rézeygât[99]. Quand il

se vit ainsi à la tête de forces imposantes, il conçut le projet de

s’emparer du Dârfour. Il consulta à cet égard les grands de sa cour, qui

lui conseillèrent d’envoyer çà et là des détachements de maraudeurs en

avant-garde sur les limites du Dârfour, pour en affaiblir et piller les

habitants. Il devait, quelque temps après, se mettre lui-même en

campagne.

Il agréa cet avis, et, en conséquence, il dissémina des escouades de

pillards sur la ligne limitrophe du Dârfour. Ils tuèrent des hommes,

firent des prisonniers, et s’emparèrent d’un butin considérable.

Alors Tyrâb écrivit à Hâchim : « Mon cher cousin, tu envoies des

pillards sur les confins de mon pays ; cependant tu sais l’amitié qui

nous lie, et rien de ma part n’est venu la troubler. Tu sais aussi que

ceux dont tu enlèves les biens sont des musulmans, des adorateurs du

Dieu unique ; et cette conduite n’est justifiable auprès de personne au

monde. Jamais homme sage et intelligent n’agirait de la sorte. Quand

cette lettre t’arrivera, arrête ces hostilités ; car, tu le sais,

l’injuste trouve toujours son précipice. Adieu. »

Au reçu de cette lettre, Hâchim prit plus d’orgueil et de fierté, et

anima encore davantage ses pillards à la maraude. Le sultan Tyrâb

comprit alors que s’il ne marchait contre Hâchim, et ne le réduisait au

néant, il n’avait que malheurs à attendre, et qu’il verrait bientôt son

pays ruiné. Il fit donc ses préparatifs de guerre et se disposa à

partir.

Tel fut le motif apparent de la guerre ; mais le motif secret et réel

était celui-ci : il savait que le peuple était mécontent de lui et ne

voulait pas du gouvernement d’aucun de ses fils. De plus, la plupart des

grands, qui avaient juré au sultan Ahmed-Bakr, à son lit de mort, de

laisser arriver successivement au sultanat ses sept fils, les oncles des

enfants de Tyrâb, existaient encore, et pouvaient exiger l’exécution des

dernières volontés du prince. Tyrâb, enfin, songeait aux vexations

exercées par ses fils, et il avait intention de tester en faveur de son

fils aîné, Ishâq le khalife, dont nous avons déjà parlé. Il profita donc

de la circonstance actuelle et des motifs de guerre que lui présentait

Hâchim ; il affecta une indignation extrême, et dit hautement à son

conseil que lui-même se chargerait de conduire l’expédition. L’émyn Aly,

ou tout autre vizir, aurait suffi pour soutenir la guerre et parer aux

dangers qu’elle pouvait entraîner ; mais il voulait partir et prendre

avec lui les fils et petits-fils du sultan Ahmed-Bakr et des autres

sultans, et les lancer dans les combats, espérant les y voir périr,

ainsi que les anciens vizirs qui auraient pu refuser la concession du

souverain pouvoir à Ishâq. Il voulait, par suite, livrer entre les mains

de son fils le pays, les trésors de l’État, les troupes, et, de plus,

avoir lui seul la gloire de mener à fin cette guerre.

Il rassembla donc les fils de la famille d’Ahmed-Bakr et les premiers

vizirs, et fit rester au Dârfour, avec Ishâq, les enfants de ces vizirs,

chacun ayant, auprès du khalife, la même dignité qu’avait son père

auprès du sultan.

Tyrâb partit ensuite ; mais, bien qu’il eût tenu cachées ses intentions,

on les découvrit. Un poëte a dit :

« Quelque esprit et quelque adresse que mette l’homme à dérober sa

pensée aux yeux des autres, on l’aperçoit toujours. »

Tyrâb obtint des résultats contraires à ses espérances ; la conséquence

de cette expédition fut que son fils Ishâq fut tué ; et ainsi, toutes

ses prévisions avortèrent complétement. La bénédiction du ciel soit sur

l’auteur de ces vers :

« Abandonne-toi à la bonté de Dieu, elle ne te laissera jamais dans

l’embarras.

« Toutes les fois que je me suis jeté dans quelque affaire difficile, la

Grâce divine m’a dit : « Ne t’inquiète de rien. »

« Confie-moi tes espérances ; je suis meilleure que toi pour toi. »

Et aussi, pour exprimer les caprices hostiles des événements, le poëte

El-Moutanabby a dit :

« L’homme n’obtient pas toujours ce qu’il désire ; que de fois les vents

viennent souffler tout autrement que ne le demande son navire ! »

A la nouvelle de l’approche de Tyrâb, Hâchim s’enfuit avec sa suite et

sa famille. Il alla chercher asile chez le roi de Sennâr, et se fixa

chez lui. Tyrâb entra dans le Kordofâl sans coup férir. Il envoya les

différents corps de ses troupes jusque sur les extrêmes limites du pays,

soumit tout à sa discrétion, enleva d’immenses richesses, et réduisit le

peuple au silence. Il resta là jusqu’à l’année suivante. Alors ses

troupes et sa suite, fatiguées de leur long séjour au Kordofâl, lui

demandèrent de retourner au Dârfour. Quant à lui, il voyait avec peine

qu’il n’avait pu satisfaire ses désirs relativement aux enfants des

sultans qu’il avait emmenés avec lui ; mais il dissimula son

mécontentement, et il dit aux grands de sa cour : « Comment partir ?

Hâchim, vous le savez, s’est réfugié chez le mek de Sennâr, et ce mek

lui prépare une armée pour marcher contre nous. Si nous nous retirons,

il croira, quand il reviendra ici, que la peur nous aura fait prendre la

fuite ; et une fois qu’il se sera emparé du Kordofâl, il renouvellera

ses incursions sur nos frontières, et nous obligera ainsi de recommencer

la campagne. Pour moi, mon avis est d’aller à lui avant qu’il ne

reparaisse sur les terres du Kordofâl. Toutefois, il faut que je

m’assure s’il est vrai qu’il se dispose à la guerre. » On resta donc

encore quelque temps à attendre... Rien ne venant justifier les

présomptions de Tyrâb, l’ennui s’empara des esprits. Le mécontentement

général s’accrut : tous désiraient revoir leurs familles, leurs proches.

On tenait des conciliabules secrets, et le vizir Aly-Ouad-Bargau, dont

Tyrâb avait épousé la fille, dit un jour : « Que me donnez-vous si je

tue le sultan ? Je vous en débarrasserai, et vous mettrez à sa place qui

vous plaira. » Ils lui promirent pour cela de grandes richesses, et on

sanctionna le pacte par serments. On convint que le signal de

l’exécution du projet serait donné par le tambour, et qu’au premier coup

d’alerte, tous seraient prêts pour accourir à son aide.

A la chute du jour, l’émyn Aly-Ouad-Bargau revêt deux cuirasses de

mailles solides, qui l’embrassent et le couvrent exactement. Par-dessus,

il ajoute ses habits et s’arme de son sabre. Il pénètre ainsi au

_palais_, et se rend à la demeure de sa fille[100] ; car il connaissait

l’amour que Tyrâb avait pour elle, et il savait que ce prince allait

beaucoup plus souvent chez elle que chez ses autres femmes : nombre de

fois il l’y avait trouvé. Il entre. La princesse aperçoit de suite dans

les traits de son père quelque chose de sinistre. La fortune manqua

cette fois à Aly : le sultan n’était pas ce soir-là chez sa favorite.

Aly demande de ses nouvelles. — « Je ne sais pas où il est, lui dit sa

fille ; mais, si vous le désirez, j’irai m’informer de lui, et je lui

annoncerai votre arrivée. — Tout ce que tu feras sera bien fait ; j’ai

besoin de le voir ce soir. »

La fille d’Aly, en parlant avec son père, avait aperçu le bord de ses

cuirasses sous le collet de son habit. Assurée alors de ce qu’elle

n’avait que soupçonné d’abord, elle va trouver le sultan, et lui dit

qu’Aly-Ouad-Bargau le demandait, mais qu’elle avait vu en lui quelque

chose d’étrange, qu’il avait deux cuirasses de mailles sous ses habits,

et était armé d’un sabre ; que cependant Aly n’ignorait pas qu’on

n’entrait jamais dans la demeure du sultan avec le sabre au côté, et

que, de plus, sa figure exprimait la colère. Tyrâb devina le projet

d’Aly ; car, de tous les vizirs, c’était lui qui avait le plus insisté

sur le retour au Fâcher, et avait été le plus pressant, le plus abondant

en raisons.

Le sultan défend à la fille d’Aly-Ouad-Bargau de retourner vers son

père, et il la quitte. Il fait aussitôt appeler les chefs de ses gardes

et leur enjoint de s’emparer de quiconque sortirait du _palais_. Il

ajoute que si l’émyn parvenait à leur échapper, tous paieraient leur

faute de leur propre sang. Il choisit ensuite un certain nombre d’entre

eux pour escorte et pour sa défense, et leur ordonne de se tenir sous

les armes. Il se retire alors chez une de ses femmes, au centre du

_palais_, et fait poster les gardes à toutes les issues.

L’émyn Aly attendait, ou le retour de sa fille pour avoir des nouvelles

du sultan, ou l’arrivée du sultan lui-même pour accomplir son projet.

Personne ne vint. Aly se trouva alors comme le mouton qui, du pied

grattant la terre, découvrit l’instrument de sa mort[101], ou comme

celui qui, de sa propre main, se coupe le bout du nez. Un poëte a dit :

« Mon pied m’entraîne vers la mort ; je vois mon pied me conduire où mon

sang va couler[102]. »

Fatigué d’attendre, l’émyn se dispose enfin à partir. Il craignait que

le jour venant à poindre ne fît voir qu’il était armé. Il sort... il

approche des gardes ; mais on lui crie : « Arrière ! on ne passe pas ! »

Il résiste, et déclare qui il est, afin qu’on le laisse franchir les

portes. On s’y oppose, et on lui dit : « Nous avons ordre de t’arrêter

si tu ne retournes sur tes pas. » Aly injurie les gardes, et veut forcer

le passage. Alors on se précipite sur lui, on essaye de le saisir pour

le garrotter et le livrer le lendemain matin au sultan. Aly-Ouad-Bargau

met le sabre à la main, frappe et blesse à droite et à gauche. Les

gardes tombent sur lui comme des chiens furieux et le tuent. Ainsi

échoua son projet audacieux. Le prophète de Dieu a dit : « Tout méchant

a son abîme. » La bénédiction du ciel sur Aly-Ghourâb, le poëte de ces

vers :

« Le méchant qui sème le mal, moissonne le repentir. Cherche la

droiture, tu trouveras le droit chemin.

« Les projets sont la monture qui te mènera souvent à ta perte, la

fontaine où tu boiras le remords.

« Combien de fois se hâte-t-on de porter la main sur un mets succulent ?

on le saisit, et l’on ne voit pas qu’il renferme la mort ! »

On courut annoncer à Tyrâb la mort de l’émyn. « Enveloppez-le, dit-il,

dans un _ridâ_ (un manteau), et « mettez-le à part jusqu’à demain. » Au

lever du jour, le sultan convoqua ses esclaves sous les armes. Ils

s’assemblèrent. On les distribua aux portes du _palais_, et on ordonna

aux portiers de tenir les portes ouvertes, et de ne les fermer que

lorsqu’il n’y aurait plus personne à entrer. Tyrâb donna ordre aussi de

ne pas laisser pénétrer avec les grands de sa cour les gens de leur

suite, et de retenir leurs escortes en dehors. Il prescrivit encore aux

esclaves armés de venir, lorsque les portes seraient fermées, se ranger

en certain nombre auprès de lui, de manière à entourer les assistants

qui seraient à son conseil.

Tyrâb fit ensuite battre le tambour d’alarme et d’effroi ; car on a, au

Dârfour, un coup de tambour connu pour les réjouissances, et un autre

pour l’alarme.

Les vizirs et autres dignitaires se mirent en marche par ordre de

dignité. Ils pensaient qu’Aly-Ouad-Bargau avait exécuté son projet, et

ils étaient prêts à y donner suite. Une fois rendus à la porte du

sultan, ils virent que l’affaire avait tourné autrement. Cependant, il

leur fallut entrer. Leurs escortes suivaient de près ; mais on les

retint en dehors, et chaque vizir entra seul et sans suite. Aussitôt

après, les esclaves commandés pour les entourer arrivèrent au conseil,

armés de pied en cap, et se postèrent autour d’eux, d’un air décidé et

menaçant.

Le sultan paraît. Il était enfoncé dans un vêtement noir, et il avait

pour turban un cachemire rouge, rabattu sur le front : ce sont les

marques de la colère. Tyrâb s’assied à sa place habituelle, et ordonne

qu’on apporte le cadavre. On l’apporte, enveloppé dans un _ridâ_. Le

sultan le fait placer au milieu de l’assemblée. « Voyez, dit-il alors ;

reconnaissez qui c’est. » On s’empresse ; on découvre le ridâ, et l’on

reconnaît Aly... Nul n’ose proférer un seul mot ; la colère du sultan

leur fermait la bouche. « Eh bien ! ajoute-t-il, le reconnaissez-

vous ? » Tous restent muets. Cependant, un des assistants, homme de

sagacité et de tact, et dont le sultan avait épousé la fille, prend la

parole : « Oui, nous le connaissons ; c’est l’émyn Aly-Ouad-Bargau. Nous

savions tous qu’il était au _palais_. Si tu veux notre sang, nous

voilà ; si tu veux nous faire grâce, tu en es le maître. — Mais, reprend

le sultan, qui vous a portés à agir ainsi ? — Tu nous as amenés ici ; tu

sais que dans notre pays sont nos parents, nos familles, nos enfants. Tu

nous prives de les voir, de jouir de leur présence ; rien ne t’excuse de

nous retenir ici : de plus, nous ne te voyons pas disposé à t’en

retourner. La vie ne nous est bonne que chez nous. Ce que tu peux nous

faire de plus agréable, c’est de nous rendre à notre patrie. Nous avons

le cœur ennuyé de cette longue absence. Sache ce vers d’un poëte :

« Mes soupirs, mes désirs sont pour mon sol natal, pour la première

terre dont la poussière a touché mon corps. »

« Et le divin rejeton d’Adnân, notre prophète, a dit : L’amour de la

patrie est de la religion. »

Le sultan craignait que, s’il punissait quelqu’un, il ne s’ensuivît une

révolte ; il trouvait d’ailleurs plausible cette impatience de rentrer

au Dârfour. Il se tira d’affaire en disant : « Ne hâtez pas ma mort par

ces manifestations de mécontentement ; car, je vous le jure, je vois ma

fin s’approcher. Je souffre d’un mal que je ne puis vous faire

connaître, et c’est là ce qui retarde mon départ. Si Dieu me rend

bientôt la santé, nous nous en retournerons tous ensemble. Mais songez à

ne pas agir comme vous le faites. Et, salut ! »

Quelques jours après, il donna à entendre qu’il était assez gravement

malade. Il ne parut plus à son divan, et ne s’occupa plus des affaires

publiques.

Tyrâb était robuste et vigoureux ; mais il ne savait pas que celui qui

fait le malade voit souvent son mensonge devenir vérité, qu’il tombe

réellement malade, et que parfois même il en meurt. Le prophète a dit :

« Ne faites pas semblant d’être malades, car vous le deviendriez, et

vous mourriez. » Le mensonge de Tyrâb tourna en effet contre lui. La

maladie et la colère de Dieu le frappèrent, et bientôt il vit ses jours

en danger. Il fit alors écrire au khalife Ishâq une lettre, où, après

les politesses ordinaires, il lui dit :

« Sache, mon fils, que je vois approcher ce que nul ne peut éviter, ce

dont nul ne peut se sauver. Dès que tu auras reçu cette lettre, laisse

ton fils Khalyl au Dârfour, et hâte-toi de venir ici. Peut-être me

trouveras-tu vivant encore. Je sens ma vie s’éteindre, et j’ai désir de

disposer en ta faveur. Adieu. »

Cette lettre fut expédiée par un courrier à dromadaire. Le bruit courut

aussitôt que le sultan était dangereusement malade ; bientôt même on

répandit qu’il était mort. C’était le sujet de toutes les conversations.

Or, Mohammed-Kourrâ allait fréquemment chez le sultan et dans le harem.

Mais Kourrâ visitait plus souvent l’yâkoury Kinâneh : c’était la

première des femmes de Tyrâb, et celle qui avait auprès de lui le rang

le plus élevé. Toutes les fois qu’un nouveau sultan monte sur le trône,

il y a toujours une des femmes à qui il accorde une prédilection

particulière. A celle qui a ainsi mérité plus spécialement ses

affections et son amour, il défère un pouvoir supérieur dans le

_palais_, avec le titre par excellence d’_yâkoury_, c’est-à-dire, dame

royale, ou reine. Cependant, on donne aussi parfois le nom d’yâkoury à

d’autres femmes du sultan ; mais alors ce n’est qu’un terme honorifique,

et on y ajoute toujours le nom particulier de celle à qui on applique

cette dénomination.

La princesse Kinâneh était une femme d’esprit et de sagacité, et le

sultan ne s’occupait d’autres femmes que dans certains moments et par

caprice. Aussi, il avait décoré Kinâneh de la dignité d’yâkoury, parce

qu’à cette dignité sont attachés des douaires, des dîmes et de riches

revenus. Du reste, l’yâkoury a une certaine puissance de commandement :

elle a sous ses ordres des régisseurs qui veillent à ses biens et à ses

intérêts.

Kinâneh, sachant Tyrâb sur le point de mourir, craignit pour sa position

et pour son fils, Habyb. Elle en parla à Kourrâ. « Mohammed, lui dit-

elle, as-tu un moyen de nous tirer d’affaire, moi et mon fils ? — Oui ;

et ce moyen, c’est de lier votre avenir à celui de l’orphelin ; car à

lui reviendra l’empire après le sultan Tyrâb : tous le désirent et

l’appellent de leurs vœux. — Alors, pourrais-tu établir ce lien entre

lui et moi, et lui faire promettre que, lorsqu’il sera sur le trône, il

me choisira pour yâkoury, et désignera mon fils pour son khalife ? — Je

vous le promets ; et tout réussira à votre gré, je l’espère. » Kinâneh

redoutait pour son fils Habyb les menées d’Ishâq le khalife, qui était

fils d’une autre femme légitime de Tyrâb. Elle savait aussi que

l’orphelin était sans enfants ; « et pour cela, disait-elle, il élèvera

plus attentivement mon fils. »

Mohammed-Kourrâ alla donc trouver l’orphelin, lui présenta les saluts de

Kinâneh, et lui annonça qu’elle voulait l’aider à parvenir au sultanat,

mais à condition qu’il l’épouserait, et qu’il nommerait Habyb khalife.

L’orphelin promit par serment de satisfaire Kinâneh. « Mais, ajouta

ensuite Kourrâ, que m’en reviendra-t-il, à moi, si je tiens ce projet

secret, si je t’aide de tous mes efforts à t’élever sur le trône, si

j’ouvre toutes les voies qu’il me sera possible de faire servir au

succès ? Un poëte a dit :

« Ne dédaigne pas le secours et l’adresse du faible ; souvent de grands

serpents périssent par le venin d’un scorpion. »

L’orphelin répondit à Kourrâ : « Si tu diriges bien cette affaire, et si

elle se termine heureusement, je te revêts de la dignité de

_père_[103] ; je t’en fais le serment. »

Mohammed-Kourrâ revint près de Kinâneh, et l’informa que l’orphelin

consentait à tout ce qu’elle lui proposait. Kinâneh, tranquillisée

alors, et sûre de son avenir, se concerta avec Kourrâ pour envoyer, de

moment en moment, à l’orphelin, des nouvelles du sultan.

Cependant, la maladie de Tyrâb s’aggravait, et il désespérait de voir

arriver son fils Ishâq. Il appela l’émyn Aly-Ouad-Djâmi, maître de

Kourrâ, l’émyn Haçab-Allah-Djirân, l’émyn Ibrahym-Ouad-Ramâd, l’ab-

cheykh Abd-Allah-Djoutâ, et un autre émyn dont j’ai oublié le nom.

« Souvenez-vous, leur dit Tyrâb, que vous avez reçu de moi des

bienfaits. J’espère que vous saurez en être reconnaissants, et qu’en

retour vous exécuterez mes volontés dernières, que voici. — Nous vous

sommes tout dévoués, répondirent-ils. » Alors Tyrâb dit à l’émyn Aly :

« Je te recommande de rassembler, après ma mort, toutes les troupes sous

tes ordres, et de les conduire à mon fils Ishâq, au Dârfour. — Nous

avons entendu ; vous serez obéi. »

Et à l’émyn Haçab-Allah : « Je t’ai confié le soin de mes trésors et de

mes richesses ; quand je serai mort, remets-les à mon fils Ishâq. — Vous

serez obéi. »

A l’émyn Ibrahym-Ouad-Ramâd : « Je t’ai fait intendant de mes bestiaux

et de mes chevaux ; quand je serai mort, consigne-les à mon fils, au

Dârfour. »

Et à l’ab-cheykh : « Je t’ai donné la direction suprême de mes femmes,

de ma famille et de mes serviteurs ; quand je serai mort, tu les

livreras à mon fils. »

Enfin, il dit au dernier : « Je t’ai chargé de la garde de mes armes, de

mes vêtements et de mes enfants ; quand je serai mort, remets tout à mon

fils. »

Après avoir entendu ces ordres, tous dirent au prince : « Nous sommes

vos serviteurs soumis. » Ensuite ils lui répétèrent plusieurs fois leurs

vœux pour le rétablissement de sa santé ; et ils pleuraient en le voyant

ainsi malade, car tous étaient gendres du sultan, excepté l’ab-cheykh

qui était eunuque. Ils se retirèrent..... Peu après leur départ, Tyrâb

expira.

Aussitôt Kinâneh envoya Mohammed porter à l’orphelin le chapelet du

sultan, son mouchoir, son cachet et son amulette[104], comme l’annonce

et la preuve de la mort du prince.

Voyage au Darfour · 第 9 / 37 段