« S’est présenté à nous votre honoré fils, avec votre honorable et

distingué frère, apportant vos présents, selon ce qu’expose votre

lettre. Nous en avons ressenti la plus vive joie, et cela pour deux

raisons : la première, c’est que vous vous trouvez réuni à votre fils ;

votre paupière maintenant s’est rafraîchie et couvre tranquillement vos

yeux. La seconde, c’est que nous espérons que dès lors vous pouvez vous

fixer pour toujours dans notre pays ; et c’est là notre plus ardent

désir. Car alors il nous arrivera bénédiction par vous, enfants de la

famille prophétique. Nous avons fait à votre fils quelques dons qu’il

emporte avec lui. Nous espérons qu’ils seront bien accueillis ; mais

notre excuse est en votre complaisance. Veuillez ne pas nous oublier

dans vos prières saintes et pures. Salut. Sur vous soit la miséricorde

et la bénédiction de Dieu. »

Quant au Fakyh-Mâlik, il me fit cadeau d’une jeune esclave à gorge

ferme, et me remit une lettre de sa part pour mon père. Après les

compliments d’usage, le Fakyh lui écrivait :

« Votre lettre nous est parvenue, avec votre fils et votre frère. Nous

les avons présentés à Son Excellence le cheykh Mohammed-Kourrâ. Dieu

sait quelle joie il a ressentie de l’arrivée de votre fils. Vous en

jugerez d’ailleurs par la lettre de Son Excellence. Nous, nous sommes

heureux en songeant à l’amitié qui nous unit à vous. Quant aux présents

du cheykh Mohammed-Kourrâ à votre fils, vous les connaîtrez par votre

lettre, et le tout vous viendra en main. Et voilà aussi que nous avons

donné à votre excellent fils une jeune esclave à gorge ferme et assise

comme un cube, et de l’âge des houris ; elle a pour nom Homaydah. Sans

doute vous la verrez d’un œil de plaisir ; c’est du moins mon espoir.

Salut. »

Nous nous en retournâmes joyeux et contents. Notre arrivée réjouit mon

père.

Nous restâmes en repos chez lui, le mois de ramadhân. A la fin du mois,

mon père se rendit au Fâcher, pour saluer le sultan. Il y rencontra le

cheykh Mohammed-Kourrâ ; il lui demanda la permission d’aller à Tunis

pour voir sa mère et ses deux frères, et se réunir à eux avant la mort

de sa mère. Il ajouta qu’il me laisserait au Dârfour ; car le pays où

résidait mon père était une sorte de fief que lui avait confié le sultan

Abd-el-Rahmân, quelque temps avant sa mort. D’abord, ce prince lui avait

assigné, comme direction, le territoire de Guerly, mais mon père avait

ensuite refusé d’y rester, parce que les habitants ont un idiome

particulier, et qu’ils n’ont aucune connaissance de l’arabe. Le sultan

le plaça donc dans le domaine où il était quand j’arrivai. Là, l’étendue

des terres mises sous son inspection comprenait trois villages : celui

de Djoultou, où était notre maison, celui de Dabbah et celui d’Oum-

Bâoudhah. Il fut convenu, entre mon père et le cheykh Kourrâ, que je

serais colloqué dans cette contrée, à la charge par moi d’en percevoir

les impôts, et de la faire cultiver, partie à mon profit.

Kourrâ, après avoir reçu de mon père la promesse qu’il reviendrait au

Dârfour, lui permit de partir. Il écrivit des lettres pour les chefs des

provinces par où il devait passer, leur intimant l’ordre de lui fournir

tout ce dont il aurait besoin, et de le faire accompagner par des

cavaliers qui l’escorteraient jusqu’aux lieux où il n’aurait plus rien à

craindre. Mon père fit ses adieux à Kourrâ ; puis il revint à nous tout

occupé de son voyage ; il se prépara ensuite à partir le plus tôt

possible... Il vendit tous ses cotons ; il en avait une quantité assez

considérable, au delà de cent quintaux ; car il en avait semé une

portion de terre de plus de vingt _feddâns_, mesure du feddân d’Égypte.

A l’époque de la maturité parfaite du coton, il en recueillait tous les

jours quatorze _rykah_. Le rykah, en langage fôrien, est ce qu’on

appelle en Égypte la _couffe_, qui, remplie de grains, contient cinq

_roub_ égyptiens.

Mon père fit argent de tout ce qu’il possédait, même de sa bergerie de

menu bétail, de ses bœufs et de ses ânes. Il prit avec lui ses femmes

esclaves, ses noirs, et tout ce que j’avais reçu d’Ahmed-Badâouy et de

l’ab-cheykh[85] Mohammed-Kourrâ. Il ne me laissa qu’une esclave qui

avait des taies aux yeux, et appelée Farhânah, deux noirs avec leurs

deux femmes, un âne et un dromadaire malade. Il me laissa aussi une de

ses femmes, appelée Zohrah, et la femme de son frère ; chacune d’elles

avait une fille. Il vendit ses fosses de grains[86], excepté une seule,

qu’il m’abandonna. Il me remit ensuite le contrat de donation de la

partie de terres que lui avait cédée le sultan Abd-el-Rahmân. En voici

la copie :

« De la part du sultan très-grand, refuge et conseil de tous, le plus

illustre sultan des peuples arabes et des peuples non arabes, roi du col

des nations, sultan des deux terres et des deux mers, serviteur des deux

illustres Villes Saintes, mettant sa confiance en l’aide du Souverain

qui a créé les hommes et les ressuscitera, le sultan Abd-el-Rahmân-el-

Rachyd, à leurs Excellences les Rois, Gouverneurs, Charâty et Ramâlidj,

aux enfants des sultans, aux percepteurs d’impôts et de douanes, à tous

les peuples des États du sultan des Arabes et du Soudan[87]...

« Le susdit sultan, rempli de prospérités qu’il verse sur les hommes,

plein de puissance, le Triomphant, le Vainqueur, a honoré de ses

bienfaits le savant schérif Omar le Tunisien, et lui a donné une partie

de terre dans le district d’Aboul-Djoudoul, et renfermant trois

villages, Djoultou, Dabbah, et Oum-Bâoudhah, selon l’étendue qui leur

est connue et les limites qui leur sont fixées, d’après la démarcation

faite par le roi Djauhar au roi Khamys-Armân. Que nul opposant ne lui

cherche opposition, et que nul discutant ne lui cherche discussion dans

toute l’étendue de mes États et surtout parmi les percepteurs d’impôts

du blé. Qu’il y soit maître absolu, de quelque manière qu’il veuille

exercer son autorité. Nous lui avons fait ce don en vue de Dieu Très-

Haut, dans l’intention d’en recevoir récompense dans la demeure de la

résurrection. Que personne, soit des grands, soit du peuple, ne lui

fasse opposition et réclamation. »

Mon père chargea ses bagages, emmena ses esclaves, son sérail et son

frère, partit, et me laissa à sa place.

Mais au mois de Redjeb 1219, l’ab-cheykh Mohammed-Kourrâ fut tué dans un

combat à la suite d’une révolte dans laquelle il fut poussé malgré lui,

et qu’il fut obligé de soutenir par les armes contre le sultan Mohammed-

Fadhl. Elle fut amenée par les ennemis de Mohammed-Kourrâ. Ils

suscitèrent l’inimitié du sultan contre lui par leurs menées et leurs

calomnies. Ils firent entendre à Fadhl que Kourrâ pensait à lui ôter des

mains l’autorité souveraine, pour la remettre entre les mains de son

propre frère Bâcy-Aouâdh-Allah[88]. L’atmosphère se rembrunit alors

entre le sultan et l’ab. Le sultan et les siens cherchèrent à se saisir

de Kourrâ ; mais ils ne purent y parvenir. Le cheykh, avec ceux qui lui

étaient dévoués quitta la demeure qu’il avait assez près de celle du

sultan, et alla en habiter une autre qu’il avait un peu plus loin, mais

toujours dans Tendelty, le Fâcher actuel. Le sultan fit dire à Kourrâ de

revenir à sa demeure première. Le cheykh refusa.

Fadhl, ne pouvant s’emparer ni de lui, ni de ses partisans, et se voyant

ainsi trompé dans ses vues, aposta des soldats pour l’empêcher d’aller

prendre de l’eau au lac situé au milieu de Tendelty. Pendant trois

jours, Kourrâ envoya chercher de l’eau jusqu’à Djédid-al-Sayl. La soif

se fit sentir parmi les partisans de Kourrâ. Ils lui dirent alors :

« Nous avons soif, et nous manquons d’animaux et d’outres pour aller

prendre l’eau dont nous avons besoin. Conduis-nous à un autre endroit,

où nous puissions avoir à boire, ou bien donne-nous un moyen quelconque

d’avoir de l’eau ici. »

Kourrâ monte alors à cheval avec sa troupe, et se rend au lac. Mais il y

trouve une garde du sultan assez nombreuse et commandée par le mâlik ou

roi Mohammed-Delden, fils d’une tante de Fadhl. Kourrâ le tue et fait de

sa troupe un carnage épouvantable. Les partisans du sultan, à cette

nouvelle, marchent contre Kourrâ. Un combat violent s’engage ; le parti

du Trône est mis en déroute ; c’était le jeudi à midi. Mohammed-Fadhl,

effrayé, s’enfuit à Djédid-al-Sayl. Ce jour-là fut terrible pour le

sultan et pour son parti ; car le carnage dura jusqu’au soir.

Ensuite, le cheykh Kourrâ descendit avec ses troupes sur un des flancs

de l’étang. Le sultan vint camper en face, à l’autre bord, et resta

ainsi jusqu’au lendemain matin. Pendant la nuit, Kourrâ chercha qui des

siens avait succombé. Il trouva parmi les morts son frère Bâcy-Aouâdh-

Allah. Kourrâ, affligé, s’écria alors : « Pour qui combattrai-je

maintenant ? Voilà mon frère mort, lui qui pour moi était ce que j’avais

de plus cher au monde ! »

L’ab-cheykh Mohammed avait dans son parti, Bâcy-Tâhir, le fils du sultan

Ahmed-Bakr, et oncle de Mohammed-Fadhl, et il l’avait proclamé sultan.

Par ce moyen, il avait prévenu de son côté la défection des Fôriens qui

avaient soutenu sa révolte. Car il est de coutume, au Dârfour, de ne

reconnaître le sultanat qu’entre les mains d’un individu qui soit de la

famille royale et de la maison des sultans.

Kourrâ, désolé de la perte de son frère, dit enfin à ceux qui

l’entouraient : « J’ai horreur de la vie. Demain, gardez-vous de

combattre quand vous m’aurez vu pénétrer au milieu de la mêlée ; songez

seulement à vous conserver. » Cette résolution une fois connue, tous

ceux de son parti qui ne lui étaient pas attachés par les liens du sang

ou par les liens de l’amitié et du dévouement désertèrent pendant la

nuit, et il ne lui resta guère que mille et quelques individus.

Au matin, les tambourins du combat donnent le signal de l’attaque. Les

troupes du sultan montent à cheval ; Kourrâ monte à cheval avec sa

suite. On le fait pénétrer au centre de la bataille. L’affaire s’engage

vivement. Kourrâ plonge au milieu des troupes de Mohammed-Fadhl, rompt

leurs lignes : personne ne le séparait plus du sultan ; s’il veut, il le

tue. Mais il se rappelle les bienfaits qu’il a reçus du père de Fadhl,

et il retient son bras. Il s’arrêta un moment devant Fadhl... « Tu

écoutes, lui dit-il, les calomnies qu’on te porte contre moi ! Voilà

comme tu récompenses mes services !... » Le sultan, effrayé, tremble ;

il voudrait fuir ; il crie à sa troupe : « Le voilà ! il va me tuer ! »

De tous côtés on se précipite sur Kourrâ, on l’entoure, comme l’anneau

entoure le doigt. L’ab, ne voyant ni ressource ni salut, se bat comme un

lion, et égorge une foule de braves. Il est couvert de blessures plus ou

moins graves, mais il n’y fait aucune attention. Les défenseurs de Fadhl

craignaient que quelqu’un de la suite du cheykh ne vînt à son secours et

le sauvât de leurs mains, bien que toute sa troupe fût assez éloignée et

l’eût laissé seul...

Il combattit ainsi près d’une heure. Les gens du sultan, voyant qu’ils

n’en pouvaient venir à bout, coupent les jarrets de son cheval. Kourrâ

tombe, et, trop pesant, il ne peut se relever ; car il avait une double

cuirasse de mailles en fer. On court en masse sur lui ; tous à coups de

lance et de sabre se ruent sur lui comme des chiens sur leur proie. Il

est tué ! La miséricorde de Dieu sur lui !

On le dépouille... il était frappé de plus de cent blessures, coups de

sabre ou de pointes de lance.

Le fils de sa femme[89], appelé Chylfout, accourt, espérant le trouver

encore vivant, et le débarrasser des mains de l’ennemi... Kourrâ avait

succombé. Chylfout tire son sabre, plonge sur l’ennemi, renverse nombre

de braves, en leur criant : « Allons ! le talion ! Payez-moi le talion

de Kourrâ. » Enfin, on s’amasse sur lui, et il est tué, après avoir

abattu plus de vingt cavaliers.

Telle fut la fin du cheykh Mohammed-Kourrâ. Je vais dire en quelques

mots quel fut son commencement, et comment il s’éleva aux honneurs.

J’exposerai en même temps ce que j’ai appris d’hommes véridiques, et de

plusieurs vieillards, sur les sultans du Dârfour.

Le sultan Mohammed-Fadhl était fils du sultan Abd-el-Rahmân, fils du

sultan Ahmed-Bakr.

Ahmed-Bakr avait sept fils : Omar, Aboul-Kacim, Ryz, Ryfâ, Tyrâb, Tâhir,

et Abd-el-Rahmân, surnommé El-Yatym ou l’Orphelin, parce qu’à la mort de

son père, il était encore dans le sein de sa mère. Quand Ahmed-Bakr vit

approcher l’heure de sa mort, il assembla près de lui les grands de

l’État, et déclara, comme dernière volonté, qu’il entendait que le

sultanat passât alternativement à chacun de ses fils, à mesure que

l’aîné de chacun mourrait. Il établit, de plus, que nul des enfants de

ses sept fils ne régnerait avant que tous les sept ne fussent morts.

En conséquence, Omar eut le premier l’empire. Il régna sept ans, et fut

tué dans une guerre qui s’alluma entre lui et le sultan Mohammed-

Djaoudeh, sultan du Dâr-Seleyh ou Soulâyh, connu aussi sous les noms de

Dâr-Wâday et de Dâr-Bargou[90].

Après Omar, son frère Aboul-Kacim gouverna. Il resta sept ans au

souverain pouvoir, et fut tué aussi dans une bataille qu’il livra au

sultan du Dâr-Bargou. Mohammed-Tyrâb lui succéda. Il eut la guerre en

horreur, et resta chez lui, occupé à gouverner, pendant trente-trois

ans. Il fut appelé _Tyrâb-Ardh-el-Châm_[91]. Il aimait la grosse joie et

les amusements, et était recherché dans sa parure. Pendant les jours de

son règne, il y eut fertilité, paix et tranquillité, et les denrées

furent à bas prix. Mais, sur la fin de sa vie, il fut détesté, à cause

des vexations extravagantes de ses enfants, qui étaient au nombre de

plus de trente, sans compter les filles.

Ses fils étaient sans cesse à cheval à rôder par tout le Dârfour. Toutes

les fois qu’ils entendaient parler de quelque chose de précieux ou

d’agréable, ils l’enlevaient à celui qui en était possesseur. Ils

accablaient les Fôriens de pénibles corvées, et personne n’osait rien

dire. Ce fut au point qu’un de ces princes, appelé Moucâed, tout bouffi

de vanité, d’orgueil et d’insolence, et craignant de faire une chose

vulgaire en montant à cheval, montait à dos d’hommes. Ainsi,

rencontrait-il un jeune homme, il ordonnait de le saisir de suite, lui

montait sur le dos, et le faisait marcher jusqu’à ce qu’il l’eût

fatigué. Il fit d’assez longs voyages, non pas à cheval, ou bien à âne,

mais à dos d’hommes, qu’il faisait relayer jusqu’au terme auquel il

voulait atteindre. Quand il ne trouvait personne du peuple à son gré

pour remplir cette corvée, il montait des gens de sa suite.

Les Dârfôriens portèrent plainte enfin au sultan, qui refusa de les

croire et d’accueillir leurs réclamations. Plusieurs fois, à ce sujet,

il entra en colère. « C’est vraiment chose étonnante ! disait-il alors ;

un pays comme celui-ci, ne pas supporter mes enfants ! Pour la moindre

chose qu’ils font, on vient se plaindre à moi ! » Les habitants alors

renoncèrent à toute récrimination, et confièrent leur cause au Dieu de

grandeur et de gloire.

Tyrâb distribuait les hauts emplois aux parents de ses femmes ; c’est

parmi eux qu’il avait pris tous ses vizirs.

L’aîné de ses fils s’appelait Ishâq. Il était brave, inspirait le

respect et la crainte, était intelligent, mais avide de richesses et

enclin à la tyrannie et à la méchanceté. On l’appelait aussi le Khalife,

parce que son père l’avait désigné pour son khalife ou successeur, et

lui avait lui-même appliqué ce surnom. Tyrâb lui avait constitué une

cour et un entourage royal comme à lui-même, avec un même nombre de

vizirs. Tout fils d’un vizir de Tyrâb était attaché, par ordre du

sultan, à Ishâq, comme vizir du même degré que son père auprès du

sultan. Les choses demeurèrent ainsi pendant assez longtemps, c’est-à-

dire jusqu’à ce que Tyrâb partit pour le Kordofâl[92], et laissa Ishâq

au Dârfour, comme nous le dirons bientôt.

Tyrâb aimait aussi la débauche et les plaisirs. Souvent de jeunes

garçons et de jeunes filles jouaient ou dansaient ensemble en sa

présence ; et lui aimait à les regarder. Un jour, une troupe de

Birguides (ou Birckides) vint au Fâcher. Les Birguides, qui forment une

tribu assez considérable au Dârfour, ont une danse connue sous le nom de

la danse _tendéguéh_. Leur habitude est, lorsqu’ils sont fatigués de

danser, d’aller par couples, fille et garçon ensemble, s’asseoir à

l’écart. Après donc qu’ils eurent dansé devant le sultan, ils allèrent

s’asseoir deux par deux. Alors un des danseurs dit à sa jeune fille :

« Voudrais-tu de moi pour mari ? — Oui, mais que me donneras-tu pour

douaire ? — Hé ! je suis pauvre !...... Je ne vois rien de plus précieux

à te donner que mon vis-à-vis que voilà. » Et il montrait le sultan, qui

était assis en face d’eux. — « Très-bien ! dit la danseuse,

j’accepte... » Or, Tyrâb observait leurs signes ; il les appela. Quand

ils furent près de lui, il voulut savoir ce que signifiaient leurs

gestes. Le jeune homme lui dit : « Je demandais à mon amie, que vous

voyez, s’il lui plairait de se marier avec moi. Elle y consent, mais

elle veut un douaire ; et je lui répondais à cela : Je ne vois rien de

plus précieux à te donner, que mon vis-à-vis que voilà, et je vous

montrais. » Tyrâb trouva cette forme de don assez singulière, et

ajouta : « Veut-elle de moi pour douaire ? — Certainement, dit le jeune

homme. » Alors le sultan dit à la danseuse : « Me permets-tu de prendre

un remplaçant, et de te payer une rançon ? — Très-volontiers, répondit-

elle, j’y consens, j’accepte. » Tyrâb envoie chercher le père de la

jeune fille, la demande en mariage, fait faire le contrat avec le

danseur, et donne pour douaire à la fiancée deux belles esclaves, et au

fiancé un esclave noir. De plus, il leur fait assurer de quoi vivre.

Certes, c’est là un trait frappant de générosité ; car est-il rien de

plus beau que de rapprocher ceux qui s’aiment, et de les unir par un

lien pur ?

On attribue un fait analogue à Abou-Bekr. Pendant son khalifat, souvent

il rôdait de nuit dans la brillante Médine, afin de connaître par lui-

même le véritable état du peuple, et de découvrir qui était victime de

vexations, et qui vexait ses frères. Dans une de ses tournées, il

entendit, de la rue, une jeune esclave chanter ces vers :

« Hélas ! je l’ai aimé avant qu’on ne me déchirât mon tamymah[93].

« Dans sa marche, il se balance comme la branche flexible.

« Et l’éclat de son visage ! il est beau comme l’éclat de la pleine

lune.

« Comme elle, il disparaît et reparaît ; c’est un rejeton du sang de

Hâchim[94]. »

Abou-Bekr frappe à la porte et dit à cette fille : « Qui est celui que

tu aimes ? — Pars d’ici, répond-elle aussitôt. — Il faut que tu me dises

qui tu aimes. — Par le nom du Prophète aujourd’hui dans le tombeau,

éloigne-toi d’ici. — Par le nom de Dieu, je ne sors pas que tu ne m’aies

déclaré quel est celui qui a ton amour. » Alors elle pousse un profond

soupir et dit : « Une flamme malheureuse me consume ; le trouble est en

moi ; j’aime Mohammed, fils de Kâcim. — Mais es-tu libre ? — Non, non,

je suis esclave. — De qui ? — D’un tel, » qu’elle lui nomma. Abou-Bekr

part. Au matin, il s’informe de ce Mohammed, fils de Kâcim, et il

apprend qu’il est en expédition dans l’Irâk. Aussitôt il envoie un

exprès au maître de la jeune fille, la lui achète et la fait conduire à

Mohammed, fils de Kâcim, à qui il écrit toute l’aventure ; et il

ajoute : « Mon fils, combien de cœurs malades sont morts pour des

femmes, et combien de cœurs vierges sont tombés en langueur ! »

Voici une autre anecdote à peu près semblable à celle qui précède.

Soleymân, fils d’Abd-el-Mâlik, fils de Marouân, était d’une extrême

jalousie ; parfois il fit mettre à mort des individus qu’il soupçonnait

seulement d’avoir jeté sur quelqu’une de ses concubines un regard de

convoitise.

Une fois, il fit venir chez lui un chanteur. C’était de jour. Il fit

asseoir ce chanteur en bas de son lit, et lui dit de chanter. Lui,

s’étendit sur son lit, et une jeune esclave l’éventait, car il faisait

très-chaud. Soleymân fut pris de sommeil. Par hasard, le chanteur lève

la tête ; il voit le khalife endormi, et la jeune fille qui agitait

l’éventail. Il fixe ses regards sur elle, et elle paraît à ses yeux

avoir l’éclat du soleil à la quatrième heure du jour. Il se trouble,

mais il n’ose lui parler ; le khalife est là. Des larmes d’amour roulent

entre ses paupières ; le feu de la passion bouillonne en lui ; il prend

un papier, et il lui écrit ces deux vers :

« Je t’ai vue en songe ; tu étais près de moi ; je humais la fraîche

salive de tes lèvres.

« Oui, oui, nous avons passé la nuit ensemble dans un seul lit. »

Il jette le papier à la jeune fille ; elle le prend, le lit et y écrit

ces autres vers :

« Tu as bien vu ; tout ce que tu espères, tu l’obtiendras, dût mon

jaloux avoir le nez traîné dans la poussière.

« Oui, tu passeras la nuit entre les _chevillères_[95] de mes pieds et

les bracelets de mes mains ; tu viendras sur mes lèvres et dans mes

bras.

« Nous serons les premiers amants qui auront été unis en dépit du sort

et malgré un jaloux. »

Elle jette le papier au chanteur. Le khalife l’attrape au vol... il le

lit... ses yeux s’enflamment, il va éclater de fureur. « Quel motif vous

a inspirés ? Est-ce une amitié ancienne ? est-ce l’amour qui de ce

moment vient vous enivrer ? — Par le ciel ! c’est amour de ce moment :

nulle parole ne nous liait. » Et des larmes de crainte tombent de leurs

yeux... Le khalife s’attendrit ; puis, se tournant vers le chanteur :

« Prends-la... mais ne reparais jamais devant moi. »

Le sultan Tyrâb, comme nous l’avons déjà dit, vécut très-longtemps. Il

eut un grand nombre de femmes et de concubines. Aussi vit-il ensemble

plus de trente de ses fils pouvant monter à cheval. Il avait de plus un

certain nombre de filles et d’enfants en bas âge.

Le cheykh Mohammed-Kourrâ était à peine pubère, quand il entra au

service de ce prince. Le sultan le mit dans les kôrkoa ou lanciers. Les

kôrkoa sont des sortes de satellites armés de lances, et qui marchent

derrière le sultan lorsqu’il monte à cheval, ou lorsqu’il est en son

conseil et qu’il donne ses audiences. Mais ils ne sont pas exclusivement

affectés à la garde du prince. Les _rois_ et les gouverneurs ont aussi

de ces kôrkoa pour suppôts, et pour les accompagner lorsqu’ils sortent à

cheval, ou qu’ils sont à traiter et juger les affaires. Aux yeux du

peuple, leur présence donne à l’autorité un relief imposant ; elle

relève la grandeur et la majesté du chef de l’État.

Kourrâ resta un certain temps dans ce corps d’élite, et il y donna des

preuves d’une grande sagacité. Tyrâb le prit en affection, et le plaça

au service du Soum-yn-Dogolah, c’est-à-dire, au Dourâ[96] de la famille

impériale. Les officiers employés au Soum-yn-Dogolah sont des hommes de

confiance dont la fonction est d’exécuter les ordres de leur chef

particulier, et surtout de remplir les missions secrètes. Ce chef

particulier du Soum-yn-Dogolah a une bien plus grande considération que

le chef des kôrkoa.

Kourrâ, dans sa nouvelle position, sut se rendre indispensable ;

généralement Tyrâb n’appelait et ne consultait que lui. Kourrâ s’attira

bientôt la jalousie de ses collègues ; un jour, un d’eux alla dire au

sultan : « Kourrâ est un traître et un fourbe. Je le vois chaque jour

avec une de vos concubines, qui lui fait passer les meilleurs mets du

palais. » Le sultan, transporté de colère, promit de se venger. Kourrâ

eut nouvelle de cette dénonciation.

Il prend un couteau, s’enferme seul dans une hutte, et de sa propre main

il se coupe toutes les parties sexuelles. Puis il court se présenter au

sultan qui était dans une hutte voisine, et les jette devant lui. « On

m’a accusé de te trahir, dit-il, parce que j’avais _cela_... Les voilà,

je viens de les couper. J’espère que désormais mon prince n’aura plus de

doute sur moi. » Et il tomba évanoui. Le sultan, tout ému, ordonne de le

traiter et de le soigner avec la plus grande attention.

Quand Kourrâ fut guéri, Tyrâb le confia à l’émyn Aly-Ouad-Djâmi[97], un

des premiers vizirs, et le lui recommanda avec le plus vif empressement.

« Prends ce jeune homme avec toi au Dourâ, lui dit-il. Aie pour lui

toutes les attentions possibles ; traite-le honorablement, et garde-toi

bien de lui laisser apercevoir le moindre signe de dédain ou de hauteur.

J’espère qu’il sera un jour digne de te remplacer... » Le vizir reçut

Kourrâ avec quelque répugnance ; toutefois, il lui assigna au Soum-yn-

Dogolah une fonction correspondante à la considération dont le nouvel

eunuque jouissait auprès du sultan.

Voyage au Darfour · 第 8 / 37 段