après avoir rempli nos outres d’eau, et nous rentrons dans le désert.
Nous y marchons cinq jours ; et la matinée du sixième, nous arrivons à
Laguyéh. Nous y trouvons des puits ou citernes au milieu du sable, et
d’une eau douce et limpide. Avant d’arriver à Laguyéh[72], nous avions
rencontré une caravane venant du puits du Natron appelé le puits de
Zaghâouy[73] : cette caravane se composait d’Arabes Amâïm. Ils nous
accueillirent de leurs saluts, et s’éloignèrent en recevant les nôtres.
Nous restons à Laguyéh deux jours, et au matin du troisième, nous
partons, nous dirigeant sur Zaghâouy. Mais voilà que se présente à nous
un courrier à dromadaire, venant du Dârfour, et qui nous annonce la mort
(Dieu lui fasse miséricorde !) du prince juste et glorieux, le sultan
Abd-el-Rahmân-el-Rachyd, souverain du Dârfour et des provinces
dépendantes, sultan de contrées au loin et auprès. Le courrier allait au
Kaire pour faire renouveler le sceau dont on scelle les ordres
souverains, car il n’y avait dans le pays personne qui fût capable de le
graver convenablement. Ce nouveau sceau devait porter le nom du fils du
défunt, le sultan Mohammed-Fadhl.
Nous étions alors dans les premiers jours de redjeb (cinquième mois de
l’année) 1218. — La caravane témoigna sa douleur de la mort du sultan
Abd-el-Rahmân. Tous craignaient qu’il ne survînt quelque trouble dans le
pays, car le sultan qui venait de mourir était un prince équitable,
généreux, aimant la science et ceux qui la possédaient, ennemi juré de
l’ignorance et de ceux qui l’entretiennent. Je parlerai plus tard, je
l’espère, de sa justice et de sa sagesse.
Nous continuons notre route ; et après cinq jours de marche, nous
faisons agenouiller nos chameaux au puits de Zaghâouy, le puits du
Natron. De là aux frontières du Dârfour, il y a encore dix jours de
route complets[74]. Nous demeurons à Zaghâouy onze jours pour nous
réparer, nous reposer, faire paître nos montures, et leur donner la
force de franchir l’affreux désert qui nous restait à parcourir. On
égorgea dans cette station quelques chameaux, et on en distribua la
chair à la caravane. Il nous arriva là des Arabes bédouins du Dârfour,
qui nous offrirent du lait de chamelle et du beurre. Nous en achetâmes
ce qu’il nous en fallait. Ces Arabes étaient venus à ce puits afin d’y
prendre du sel et du natron pour le Dârfour ; car c’est de là qu’ils
tirent leur natron et la plus grande partie de leur sel.
Avant de descendre à Zaghâouy, nous expédiâmes un courrier à dromadaire
au Dârfour, avec des lettres pour le gouvernement, et d’autres pour les
parents des gens de la caravane. Par ces lettres, mes compagnons
annonçaient à leurs familles qu’ils arrivaient, et que tous étaient en
bonne santé. Moi aussi j’écrivis à mon père une lettre ainsi conçue :
« A mon père, Omar le Tunisien ; que Dieu conserve ses jours ! Amen.
« Je baise vos vénérables mains. Je viens avec la caravane du chef
Faradj-Allah, et sous la protection d’Ahmed-Badaouy, votre ami intime.
Par amour pour vous, il m’a comblé de tant de bontés que je ne saurais
les décrire.
« De la main de votre fils, Mohammed-Omar, petit-fils de Soleymân. »
Le courrier prit ma lettre, et disparut aussitôt.
De tous les voyages que j’ai faits, celui-ci a été le plus agréable et
le plus facile. Car, au moment que nous quittâmes Bény-Ady, Ahmed-
Badaouy ordonna à ses esclaves d’établir pour moi une sorte de tente sur
un chameau paisible, et de la disposer le plus commodément possible pour
la route ; ils obéirent, et lui-même me tint par la main jusqu’à ce que
je fusse monté, et qu’il m’eût remis la rêne du chameau. Il me fit
donner ensuite une zamzamyéh (grande gourde en cuir) pleine d’eau, qu’on
suspendit à ma monture. Puis il me dit : « Ce chameau est à toi, tu le
monteras quand tu voudras, tu en descendras quand tu voudras ; cette
zamzamyéh, tu y boiras quand tu en auras envie ; et quand elle sera
vide, ordonne à un de mes esclaves de te la remplir. » Et il enjoignit à
tous ses esclaves et serviteurs de se tenir à mes ordres, pour tout ce
dont j’aurais besoin. Or, il avait avec lui sept esclaves d’âge moyen,
un autre assez jeune, huit domestiques, et soixante-huit chameaux. Parmi
ceux-ci, il en avait harnaché huit pour porter l’eau et deux pour les
autres provisions. De plus, avant qu’on entrât dans le désert, il
attacha à chaque chameau deux outres d’eau. Il avait en outre cinq
femmes concubines ; une sixième femme était sa cousine, Sitti-Djamâl,
d’une beauté ravissante. Il emmenait aussi un cheval noir, de race
Dongolah et d’un très-grand prix, dont la selle était couverte en
velours vert ; un esclave particulier le conduisait.
Ahmed avait pour moi toutes les bontés et les attentions d’un père pour
son fils. Quand la caravane mettait pied à terre, parfois, je
m’endormais fatigué du voyage et assoupi par les balancements du chameau
et par la chaleur du soleil. Alors il m’arrangeait pour me procurer un
sommeil agréable, et quand était venue l’heure de souper, il m’éveillait
doucement ; il demandait de l’eau, me faisait laver la figure et les
mains, et rincer la bouche pour me retirer tout à fait du sommeil[75].
Il continua ces prévenances pour moi, jusqu’à ce que nous fûmes
heureusement arrivés chez mon père.
Nous quittâmes donc le puits de Zaghâouy, et nous marchâmes dix jours à
marche forcée, voyageant au commencement de la nuit, et un peu avant
l’aube du jour. Enfin, le onzième jour, dans la matinée, nous touchâmes
à Mazroub, qui est un puits situé à l’entrée du premier district du
Dârfour. A environ trois ou quatre heures de là, des Arabes étaient déjà
venus à nous, avec des outres d’eau et de petites outres de lait.
Nous nous félicitâmes de notre heureux voyage, et nous descendîmes au
puits de Mazroub ; nous y restâmes la journée. Au matin suivant, nous
marchâmes à peu près quatre heures, et nous arrivâmes au puits de
Souwâynéh. Là, nous rencontrâmes le gouverneur de la contrée : c’était
le _melik_ Mohammed-Sandjaq ; au Soudan, chaque gouverneur a le titre de
_melik_ ou _mek_, c’est-à-dire _roi_. Il gouvernait un district des
Zaghâouah (ou Zaghâouides), qui forment une grande tribu. Il avait une
assez nombreuse suite, composée d’au moins cinq cents cavaliers. Il
salua notre caravane, et nous souhaita un bon voyage... Nous nous
arrêtâmes à Souwâynéh deux jours, puis nous partîmes.
Mais alors tout le monde se sépara ; chacun se dirigea du côté de son
pays. Car nous avions dans la caravane des groupes de différents
endroits. Le groupe le plus considérable était de Kobeih ; plusieurs
étaient de Kebkâbyéh ; d’autres, comme Ahmed-Badaouy, mon protecteur,
étaient de Sarf-al-Dadjâdj[76] ; d’autres de Chayryéh ; d’autres, de
Djédyd-Kériou ; d’autres, de Djédyd-al-Sayl. Chacun prit sa route.
Nous, nous prîmes la direction de Sarf-al-Dadjâdj, et nous allâmes
doucement, et à petits pas, pendant près de trois jours. Le quatrième,
vers midi, nous descendîmes à l’ombre sous une montagne et près d’un
puits, pour laisser passer le moment de la grande chaleur. Là, un grand
nombre d’individus vinrent nous féliciter de notre arrivée. Vint aussi
Badaouy, fils d’Ahmed, accompagné d’esclaves et de domestiques, et avec
des aliments en abondance. Il salua son père, et le complimenta sur son
heureux retour. Ensuite, nous dînâmes... Nous restâmes là jusqu’au
moment où, le jour commençant à baisser, les feux plus ardents de
l’horizon du soir annoncent la prochaine disparition du soleil. Alors on
disposa les chameaux, on les chargea, et le _maghreb_ (coucher du
soleil) n’était pas arrivé que déjà nous étions sur le dos de nos
montures et marchant bon pas. Après l’_éché_ (une heure et demie après
le coucher du soleil), nous entrâmes à Sarf-al-Dadjâdj :
« On jette le bâton de voyage ; on se repose avec le plaisir qu’a le
voyageur, à son retour, de se délasser et de se rafraîchir les yeux. »
La soirée fut fatigante, à cause du grand nombre de complimenteurs qui
affluèrent auprès de nous, et de la foule des entrants et des sortants.
Toutefois, Ahmed ne diminua rien de ses attentions pour moi, et rien ne
put le distraire de ses soins. Il me fit préparer une hutte à part, y
fit placer un lit, les vases et les ustensiles nécessaires, et tout cela
sans que je m’en fusse aperçu.
Au matin, je m’habille et j’entre chez Ahmed. Je le vois assis avec un
certain air de gravité ; autour de lui étaient ses domestiques, ses
femmes esclaves et ses enfants ; il était là en repos, heureux et
satisfait. On n’eût pas dit qu’il fût arrivé, d’hier seulement, d’un si
long voyage.
Il m’accueille avec bienveillance et amitié. Je lui baise la main, et je
m’assieds près de lui. Un moment après, il me dit : « Mon cousin Syd-
Ahmed le jeune donne aujourd’hui le repas du retour. Il m’a demandé de
t’y faire conduire ; il désire que tu honores leur réunion de ta
présence. Si tu te sens dispos, et que tu veuilles lui réjouir l’âme par
ton aspect..., cela est à ta discrétion. Je ne veux te gêner en rien. —
Je suis tout prêt, » répondis-je. Alors il ordonna à un esclave de m’y
conduire. On me reçoit avec empressement ; on me fait mille politesses.
Ce fut une journée de fête.
Dans les jours suivants, les voyageurs de Sarf-al-Dadjâdj qui avaient
fait partie de la caravane donnèrent successivement chacun un repas ; on
m’invita à tous. Ainsi, je fus presque constamment en plaisirs jusqu’à
l’arrivée de mon oncle le Sennârien, et à mon départ pour aller auprès
de mon père.
Une fois, je revenais d’un de ces festins d’amis, un peu avant la
nuit..... J’entre chez moi ;..... j’y vois deux hommes et deux
esclaves ; des deux hommes, l’un était bronzé, court, d’un extérieur
assez prévenant, habillé avec une certaine élégance ; son teint
rappelait la couleur des Abyssins. L’autre était noir, pauvrement
accoutré. Je m’assieds, tout surpris de ce qu’ils s’étaient ainsi
impatronisés dans ma chambre sans ma permission... Je les vois se faire
des signes en me regardant... Puis l’un d’eux se met à dire : « Est-ce
bien lui ? — Certainement, c’est lui. » Je ne savais ce qu’ils
voulaient. Mais l’homme bronzé me dit : « Es-tu d’ici ! — Non, je viens
du Kaire, rejoindre mon père. — Qui est ton père ? — Omar de Tunis. »
Alors le noir me dit vivement : « Salue donc ton oncle Ahmed-Zarrouq. »
Je salue l’homme bronzé, et aussitôt il me présente une lettre, dans
laquelle, après les politesses habituées, je lis ces mots :
« Il m’est parvenu une lettre de mon fils Mohammed ; il m’annonce qu’il
a fait voyage avec vous, et que vous avez eu pour lui toutes sortes de
bontés et de prévenances. Que Dieu vous en récompense ! C’est là un
service que jamais je ne pourrai ni reconnaître assez, ni payer de
retour. Jamais il ne me sera possible de vous offrir rien qui l’égale.
Toutefois, vous savez que les cadeaux sont d’usage antique ; le Seigneur
issu du sang d’Adouân[77], notre Prophète, sur qui soit la bénédiction
de Dieu ! recevait les dons des hommes ; il a dit : « Faites-vous des
présents, et vous vous aimerez, et l’inimitié s’évanouira de vos
cœurs. » Je vous envoie par mon frère Zarrouq deux esclaves de six
empans de taille[78], et un poulain alezan. Veuillez les accepter comme
un faible présent qui n’est que selon mon rang et non selon le vôtre. Un
poëte a dit :
« Un jour que Salomon faisait la revue des oiseaux[79], une huppe vint à
lui ; elle portait une sauterelle dans son bec.
« Et elle lui semblait dire : Les présents ne sauraient être que selon
le pouvoir de ceux qui les donnent.
« Si on donnait à chaque homme ce qu’il mérite, certes, il faudrait te
donner, à toi, l’univers et tout ce qu’il renferme.
« Salut de notre part pour vous, vos enfants, votre famille et tous ceux
qui composent votre heureux entourage. »
L’homme bronzé me dit alors : « Va porter cette lettre à Ahmed-
Badaouy. » J’obéis. Je communique la lettre et je présente les cadeaux
de mon père. Ahmed les considère d’un air satisfait, et dit :
« Bénédiction ! ils sont superbes. Je les accepte..., et je les donne à
mon fils que voilà. » Et il me désigne de la main. Nous le pressons, moi
et mon oncle, de les recevoir. Mais il refuse toute autre forme
d’acceptation que celle qu’il vient de prononcer. « Quand je dépenserais
toute ma fortune pour ton père, ajoute-t-il, ce serait peu pour
reconnaître le service qu’il m’a rendu. » Alors je m’enhardis à lui
demander quel était ce service. « Sache, mon enfant, me répond-il, que
mes ennemis m’avaient calomnié auprès de Sa Hautesse le sultan. On
m’avait accusé de vendre des femmes libres. On avait tourné cette
inculpation avec tant d’adresse, on l’avait si bien colorée, que le
sultan était resté persuadé de la vérité du fait ; et dans sa colère il
s’était écrié : « Un marchand de son rang, possesseur de tant de
richesses, se conduire ainsi ! Mieux vaudrait qu’il fût pauvre ! » Puis
il me mande devant lui. A peine ai-je paru à ses yeux que son
indignation éclate ; et il m’accable de paroles outrageantes. Je demande
qu’on vérifie ces imputations ; on refuse ; on ne veut pas entendre un
seul mot. On me fait saisir, mettre le carcan au cou, et jetter dans une
étroite prison. Mais, grâce à la bienveillante providence de Dieu, ton
père était présent à la séance. Nul n’avait osé intercéder pour moi,
voyant l’excès de colère du sultan. Ton père s’avance, et, toussant
comme celui qui a un discours à entamer, il prononce certaines paroles
du Prophète sur le pardon envers les coupables, et il arrive à citer ces
mots sacrés : « O vous qui avez la foi, si un malveillant vient à vous
avec des paroles de mal, vérifiez-les. » Puis il implore la clémence du
sultan pour moi. Le sultan se laisse toucher et ordonne ma mise en
liberté. Mon innocence fut reconnue ensuite. Mais si Dieu n’eût pas
suscité ton père au moment propice, ma vie, mes biens, tout
disparaissait. Quelle œuvre peut être plus belle et plus grande que
celle-là ? Quel acte est plus généreux ? La récompense en est entre les
mains de Dieu. Pour moi, j’avais longtemps attendu une occasion d’être
agréable à ton père ; il ne s’est trouvé que le léger service que je
viens de lui rendre. Peut-être est-ce quelque chose en payement d’un peu
de ma dette ; mais je ne le crois pas. »
Mon oncle voulut partir le lendemain. Ahmed-Badaouy s’y opposa, et nous
restâmes encore trois jours. Au matin du quatrième, j’allai faire mes
adieux à Ahmed. Alors il me donna une grande quantité de kharaz[80], ou
grains de verroterie dont les femmes du Soudan parsèment et ornent leurs
ceintures, et qu’elles appellent _rougâd-el-fâgah_ (le sommeil
réparateur). Il m’en donna encore d’autres, d’un prix assez élevé, et
dont les femmes se font des colliers ; ces kharaz sont de différentes
espèces : il y en avait de ceux qu’on appelle _al-raych_ ; ils sont
blancs, allongés, chamarrés de lignes brunes ; on les connaît aussi au
Kaire sous le nom de _raych_. Il y ajouta des _mansous_, ou grains
d’ambre jaune arrondis, mais un peu aplatis sur leurs axes ; une
_ackyq_, ou grain d’agate, globuleux et d’un rouge tendre ; il y en
avait de quoi faire plus de deux colliers, et leur valeur dépassait
celle de trois femmes esclaves. Il me fit également présent d’un turban
neuf de mousseline verte, de _sounboul_, de _mahhlab_[81], d’une grande
quantité de santal, puis de trois sortes de parfum, dont se parfument
les dames du Soudan. « Distribue cela, me dit-il, aux femmes de ton
père. » Ensuite, il égorgea un mouton, et le fit rôtir à la manière du
pays appelée _nassys_, pour nous le donner comme viatique (on appelle
nassys une grosse pièce de viande, cuite tout entière dans son jus, ou
rôtie).
Enfin, il nous fit ses adieux, et nous enfourchâmes nos montures. Mon
oncle avait encore avec lui un troisième esclave assez âgé. Moi j’étais
à cheval, mon oncle à dromadaire, et l’homme noir sur un âne bon
marcheur. Les esclaves allaient devant nous.
Nous voilà donc en route, nous dirigeant vers le lieu même où était mon
père, c’est-à-dire vers Aboul-Djoudoul. Aboul-Djoudoul est éloigné de
Sarf-al-Dadjâdj de six jours de marche. De Sarf-al-Dadjâdj, nous passons
par Kebkâbyéh, pays dont les environs ressemblent beaucoup aux campagnes
et villages d’Égypte ; mais il est mieux bâti, mieux fourni, plus riche,
plus populeux et plus vivant. Il regorge d’habitants venus du dehors ;
les indigènes sont la plupart de riches marchands qui ont un grand
nombre d’esclaves dont ils font commerce.
Le dattier croît assez bien à Kebkâbyéh. Le territoire de ce bourg est
vaste et découvert, et offre nombre de puits dont l’eau s’élève presque
jusqu’aux marges. On y sème en abondance des légumes, tels que bâmyéh,
mouloukhyéh, cara[82], bâdindjân (aubergines), concombres longs et
courts, oignons, fénu grec, cumin, poivre, habb-richâd[83], toutes
plantes qui réussissent là comme en Égypte ; toutefois le poivre a le
fruit petit, et dépasse à peine la grosseur d’un grain d’orge. On a
aussi là le limon acide.
A peu de distance se trouvent les monts Marrah, qui partagent en deux le
Dârfour presque depuis le commencement jusqu’à la fin. Les monts Marrah
forment une chaîne presque droite, coupée çà et là de divers chemins qui
permettent de la traverser et de la parcourir ; chaque partie a un nom
spécial, outre le nom général de Marrah. Les vrais Fôriens d’origine ont
leur séjour dans presque toute la longueur de cette chaîne. Ces
montagnards répugnent à habiter les plaines ; dans leurs montagnes, ils
se croient plus en sûreté pour eux-mêmes et leurs troupeaux. Je décrirai
ailleurs les monts Marrah.
A Kebkâbyéh, nous trouvâmes un marché très-fréquenté. Nous y prîmes ce
dont nous avions besoin, puis nous partîmes. Nous voyageâmes trois jours
le long des monts Marrah ; nous nous arrêtâmes pour la nuit dans un pays
dont les habitants, d’un naturel brutal, ont en aversion tous les
voyageurs, et surtout ceux qui sont arabes. Nous fûmes là dans une sorte
d’embarras, et peu s’en fallut que nous allassions plus loin passer la
nuit, tant leur mauvais accueil nous déplut. Cependant, nous n’avions
nullement besoin d’eux, car nous étions munis suffisamment de
provisions. Tous nous évitaient comme par un instinct de sauvagerie.
De là nous prîmes route en pleine campagne. Nous passâmes une nuit à
Târneh ; là nous fûmes bien reçus ; on nous fit faire un repas
excellent. Enfin, le sixième jour après notre départ de Sarf-al-Dadjâdj,
nous entrâmes dans le village où était mon père, la _commune_ de
Djoultou, une des communes du district d’Aboul-Djoudoul.
Nous voyons, à la porte de mon père, des chevaux, des ânes, des
domestiques, car il avait alors un certain nombre d’étrangers chez lui.
Nous entrons ; de jeunes filles esclaves, des noirs, viennent à notre
rencontre, nous saluent, nous félicitent de notre heureuse arrivée. Les
hôtes de mon père sortent ; et lui aussitôt s’approche de nous,
m’accueille, me témoigne sa joie. Je lui baise la main, et je reste
debout devant lui, par respect. Il me commande de m’asseoir : j’obéis ;
puis un moment après, il me dit : « Quelles études as-tu faites ? Qu’as-
tu appris ? — Le Coran, lui répondis-je, et quelque peu de science. »
Ces paroles le réjouirent.
Le lendemain de mon arrivée, mon père donna un grand repas. Il tua
plusieurs moutons et un bœuf ; et il fit ses invitations. Nous eûmes
beaucoup de convives, et ce fut un jour de joie pour tous. Trois jours
après, il nous fit préparer, mon oncle et moi, pour aller sur les degrés
du trône, offrir, de sa part, des présents au sultan, à son grand-vizir
le cheykh Mohammed-Kourrâ, et au vizir le Fakyh-Mâlik-al-Foutâouy.
C’était du Fakyh-Mâlik, comme chef supérieur, que relevait immédiatement
mon père, dans tous ses rapports avec le gouvernement. Il était de
Foutâ, village de la tribu des Foullân, appelés par les Dârfouriens,
Fellâtâ ; il avait la haute main sur tous les vizirs d’origine arabe.
Le sultan Mohammed-Fadhl, fils du défunt sultan Abd-el-Rahmân, était
alors très-jeune encore, et les rênes du gouvernement étaient entre les
mains de Mohammed-Kourrâ[84]. C’est lui qui avait pris par le bras
Mohammed-Fadhl, après la mort du sultan son père, et qui l’avait assis
sur le trône du Dârfour. Depuis lors, Kourrâ tenait l’autorité
souveraine et gouvernait comme régent du jeune sultan. On disait, dans
les conversations publiques, qu’il était originairement sorti des
esclaves du palais ; mais le fait était faux ; Kourrâ était de naissance
libre. Serviteur dévoué du sultan, il s’était rendu presque
indispensable dans le maniement des affaires, et il en portait tout le
poids. Du reste, il s’était élevé au vizirat suprême par son mérite et
par sa capacité administrative. Tout obéissait à ses ordres dans
l’État ; nul n’avait voix au-dessus de lui que le sultan. Que Dieu
l’accueille en sa miséricorde ! Kourrâ avait du génie, de la finesse, du
courage, de l’audace, de la sagacité dans les affaires ; il savait
diriger et conduire tout selon son désir. Son histoire viendra en son
lieu, tout à l’heure, avec celle du sultan Abd-el-Rahmân, celle de son
fils le sultan Mohammed-Fadhl, et du sultan Mohammed-Tyrâb, frère du
sultan Abd-el-Rahmân.
Nous partîmes donc d’Aboul-Djoudoul pour _Tendelty_, qui était alors le
siége du sultan, le 1er de châbân 1218. Or, le lieu de résidence du
souverain, et tout lieu où le souverain fixe son séjour, est appelé au
Dârfour, _Fâcher_.
Nous marchâmes deux jours au petit pas ; dans la matinée du troisième,
nous étions arrivés. Nous trouvâmes à Tendelty des flots de peuple, une
foule toute remuante d’étrangers qui s’y étaient établis, gens à
monture, gens à pied, gens assis et gens se promenant, roulements de
tambourins, chevaux en mouvement. Nous entrâmes enfin chez le Fakyh-
Mâlik. Il était au milieu de ses serviteurs, des gens de sa suite, des
préposés aux affaires publiques, tous rangés autour de lui. Nous
approchâmes ; mon oncle le salua. Mâlik l’accueillit avec déférence et
politesse. Zarrouq me fit connaître à lui, et alors Mâlik me salua, me
sourit avec grâce et d’un air de bienveillance. Mon oncle lui remit la
lettre qui lui était adressée, et celles qui étaient pour la cour. Mâlik
lut la sienne, nous renouvela ses civilités, et ordonna qu’on nous
préparât un lieu pour y déposer nos hardes et nos bagages. Ensuite il
nous conduisit chez le cheykh Mohammed-Kourrâ.....
Nous voyons une maison devant laquelle est un nombre considérable de
chevaux et de toute espèce de montures. Nous entrons, nous trouvons
Kourrâ assis au milieu de son conseil, qui était alors encombré de
monde. Les grands de l’État l’entouraient. Kourrâ nous salue, mais il ne
savait pas qui j’étais. Il demande alors : « Qui est ce jeune homme ? »
Et le Fakyh-Mâlik lui dit : « C’est le fils du chérif Omar de Tunis, le
savant qui réside dans le Djoudoul. Il l’a envoyé avec son oncle saluer
Votre Excellence. Voilà une lettre de son père. » Kourrâ prend la lettre
et la lit ; puis il me fait mille politesses, par honneur pour mon père.
On lui offre ensuite les présents, il les fait porter à son trésor ; il
répète maintes fois ses aimables salutations, toujours en rappelant avec
distinction le nom de mon père. Il ordonne enfin à Mâlik de nous
héberger. Nous nous rendons alors chez le Fakyh. Nous y demeurons trois
jours : honneurs, festins, tout nous est prodigué ; nous étions dans le
plus parfait contentement. Le quatrième jour, le cheykh Mohammed-Kourrâ
nous envoie chercher ainsi que Mâlik. Kourrâ me donne alors un cachemire
vert, un djoubbeh vert, un caftan d’indienne, deux belles esclaves et un
nègre. Puis il écrit à mon père une lettre dont voici la copie :
« De la part de Son Excellence, celui que le Dieu bon a porté aux
honneurs, puisse le bien-être et le bonheur ne jamais s’éloigner de
lui ! Le vizir suprême, le cheykh Mohammed-Kourrâ, au maître sublime en
sciences, le chérif Omar de Tunis, que sa renommée dure à jamais !...
Amen. »