notre pays et à rafraîchir les regards de toute votre famille par votre
aspect ? — J’y retournerai, s’il plaît à Dieu. — Et quand ? — Je vais
maintenant au Kaire pour y vendre ce que j’ai de femmes esclaves ; puis
je reviens au Sennâr pour prendre mes enfants et ce que je possède ;
ensuite je repars pour l’Egypte. Vous allez au pèlerinage ; à votre
retour, nous nous retrouverons au Kaire ; qui arrivera le premier,
attendra... » On se dit adieu, et on part. C’était vraiment
l’application de ce vers :
« Il arrive... Je n’ai pas fini de le saluer, que déjà je commence mes
adieux. »
Mon père et son oncle vont à leur pèlerinage. Mon aïeul part pour le
Kaire ;... il y vend ses esclaves, achète ce dont il a besoin, et
regagne le Sennâr. Mon père et son oncle arrivent au Hedjâz ; puis se
rendent à Tâyfah, où ils restent jusqu’à l’époque du pèlerinage. Ils
vont alors à La Mecque, accomplissent leurs pieux devoirs. Ils avaient à
peine fini, que l’oncle mourut dans la Ville Sainte ; il fut enterré
vers la porte de Mâlâ. Omar revint au Kaire, mais il n’y trouva pas son
père. Il l’attendit, et pendant ce temps il assista aux leçons
scientifiques de la mosquée El-Azhar.... Fatigué d’attendre, il se mit
en route pour le Sennâr avec une caravane qui en était venue depuis peu.
Arrivé, il trouva son père établi à demeure fixe, tranquille au sein de
ses enfants et de sa famille, ne s’informant de rien, n’ayant pas eu
seulement la pensée de partir. Mon père lui demanda pour quel motif il
avait manqué à sa promesse, et pourquoi il lui avait ainsi donné une
parole de plaisanterie pour un rendez-vous réel. Mon aïeul lui allégua
une excuse au hasard, insignifiante. « J’ai, lui dit-il, des débiteurs
qui remettent sans cesse leurs paiements d’époques en époques, et il
m’est impossible de m’en aller avant d’en avoir fini, car ce n’est
qu’alors que je pourrai relever mes affaires en déroute, et prendre du
nerf pour le voyage. » Omar resta six mois chez son père.
Alors une caravane se prépara pour l’Egypte, et Omar dit à son père :
« Voyons ! de deux choses l’une : voici une caravane qui se dispose à
partir ; voulez-vous venir avec nous, ou bien voulez-vous que je m’en
aille seul ? — Ni l’un ni l’autre ; partir ne me convient pas, vu que
j’ai des dettes à Tunis ; et, de plus, j’ai eu nouvelle que ta mère
s’est remariée. Quant à ton départ, diffère-le ; ce sera pour une autre
caravane, s’il plaît à Dieu. Et puis, il faut bien te pourvoir, pour
cela, d’esclaves, de chameaux, d’or, de marchandises ; car tu ne peux
pas t’en retourner sans être remonté. » Mon père refuse de rester et de
prolonger plus longtemps son séjour. « Je désire m’instruire, dit-il, et
le temps que je passe ici est en pure perte pour moi. » Dans cette
opposition d’avis, ils s’aigrirent mutuellement ; et mon père, tout en
colère, partit avec la caravane, ne possédant pas un para. Mais, trois
jours après, mon aïeul l’atteignit et lui remit trois chameaux, quatre
jeunes filles esclaves, deux esclaves noirs, des provisions de voyage en
vivres et eau sur les chameaux, et de plus un chameau chargé de gomme.
Mon père reçut le tout, et continua sa route avec la caravane... Mais on
s’égara ; la soif se fit sentir ; le trajet du désert se prolongea, et
les jeunes filles esclaves et les chameaux de mon père moururent. Il
allait revenir au Kaire, pauvre comme auparavant. — Un poëte a dit :
« Quand la fortune veut te suivre, tu la mènerais avec un cheveu ; veut-
elle tourner le dos, elle brise des chaînes de fer. »
Or, par une sorte de faveur du ciel pour mon père, le chef de la
caravane tomba malade. Une céphalalgie violente le prit et ne lui laissa
pas un moment de calme. Personne ne savait comment le guérir. Mon père
est informé de l’accident : il écrit aussitôt un passage du Coran sur un
morceau de papier. Le malade prend ce papier avec une foi profonde, le
place sur le lieu de la douleur, et à l’instant même il est guéri[57].
Persuadé alors que mon père était un homme de bénédiction, le chef de la
caravane le fit monter sur un de ses chameaux et chargea un de ses
ballots de gomme sur un autre.
Mon père arriva au Kaire après toutes ces angoisses mortelles du
voyage ; il y vendit sa gomme soixante-quinze foundougly[58]... Il entra
à la mosquée El-Azhar pour étudier, et peu après il épousa ma mère.
Après deux ans de mariage, il eut un fils qu’il appela Ahmed, et qui
mourut à quinze mois. Alors, dans son chagrin, mon père répétait ces
vers :
« Le sort m’a frappé dans toi ; l’heure de ta mort est venue la nuit de
ta naissance.
« Hélas ! sa vie est finie avant que finissent les jours de son enfance.
« Il semble que, par piété et par vertu, il ait voulu, par sa mort,
restituer sa vie à son père et à sa mère.
« Cher enfant ! bel astre du ciel !... combien courte fut sa durée !
Ah ! ce sont bien là les étoiles de la dernière heure de la nuit ! »
Mon père partit pour Tunis, emmenant avec lui sa femme et sa belle-mère.
J’étais alors dans le sein maternel. Arrivé à Tunis, mon père descendit
chez son frère Mohammed. Mohammed était un fabricant distingué de
châchiyah ou tarboûch. Cinq mois après que mon père fut à Tunis, je vins
au monde : c’était le vendredi, à trois heures après le coucher du
soleil, au milieu du mois de zou-l-cadeh, l’an 1204. Mon père resta
encore environ trois ans à Tunis. Il se brouilla avec ses deux frères,
et il repartit pour le Kaire en 1207. Il se mit de nouveau à étudier à
El-Azhar. Il suivait les leçons du savant cheykh Arafah-el-Douçoucky, de
la secte des mâlékites, et les leçons du célèbre cheykh, l’unique en
science, le cheykh Mohammed, le grand émyr, ou inspecteur de la
mosquée[59].
Mon père obtint, à El-Azhar, la fonction de nackyb dans le rouwâck ou la
section des mogrébins étudiants à cette mosquée. Il vivait dans une
médiocre aisance. Il resta ainsi jusqu’au commencement de 1211, époque à
laquelle il lui vint, de Sennâr, une lettre de son frère paternel, qui
lui écrivait, après les politesses d’usage : « Notre père est passé au
séjour du pardon de Dieu très-haut. Il a laissé nombre de livres qui
nous ont été volés par un certain Ahmed, de Benzéreh (dans les États de
Tunis). Nous avions accueilli cet homme dans notre maison, parce qu’il
se disait parent de notre père. Nous sommes dans un état qui réjouit nos
ennemis et afflige nos amis. Au reçu de cette lettre, pars à la hâte,
viens ici ; prends-nous avec toi ; nous vivrons de ce dont tu vivras.
Salut. »
A la lecture de cette lettre, mon père, attristé, versa des larmes. Il
eut pitié de la misère de son frère et de sa sœur. Il se mit de suite en
route pour aller les retrouver. J’étais alors âgé de sept ans. J’avais
déjà lu le Coran en entier : je le lisais pour la seconde fois, et j’en
étais à la fin du chapitre : _De la famille d’Aaron_.
J’avais un frère de quatre ans. Mon père nous laissa de quoi vivre
pendant six mois ; mais nous restâmes un an seuls. Ma mère fut obligée
de vendre une grande partie de notre vaisselle de cuivre et sa parure.
Alors mon oncle Tâhir arriva au Kaire ; il nous prit sous ses ailes et
eut soin de nous. Il était venu pour le pèlerinage et pour faire du
commerce. Il avait avec lui un fils beau comme le soleil matinal dans un
ciel sans nuages ; il l’avait appelé Mohammed. Il était plus âgé que moi
d’environ un an et demi. Il vint avec moi à l’école pour lire le
Coran... Enfin il se disposa à se mettre en route avec son père pour le
pèlerinage, à la fin de l’année 1212.
Au commencement de 1213, les Français entrèrent au Kaire, et en
restèrent maîtres. Mon oncle y était alors avec les pèlerins mogrébins.
Les Ghouzz ou Mamelouks s’étaient dispersés et enfuis de tous côtés. Les
pèlerins des autres pays arrivèrent : ils trouvèrent les Français au
Kaire et dans les provinces... L’occupation étrangère dura jusqu’au
commencement de 1216. Le visir Yousouf-Pacha parut avec ses troupes, et
les Français se retirèrent[60].
Or, mon cousin Mohammed savait le Coran, et il avait commencé l’étude
des sciences[61] : c’était un jeune homme de mœurs pures et de savoir.
L’année qu’il était au Kaire, la peste tomba sur l’Égypte ; elle
enveloppa mon jeune parent, et l’emporta des demeures de ce monde au
tombeau et aux voluptés des houris. Mais son père fut saisi d’un chagrin
profond ; il pensa mourir de douleur et descendre sous la tombe par
l’excès de sa souffrance et de son égarement.
Le poëte dit :
« Les hommes, dans la carrière de la vie, sont comme les chevaux lancés
à la course : celui qui devance tous les autres est le meilleur ;
« Car la mort trie les mortels dans le creux de sa main ; et elle ne
choisit que les diamants les plus précieux. »
Mon oncle, après la perte de son fils, eut en horreur le séjour du
Kaire, et son cœur se brisait. — C’est lui que je fais parler dans ce
vers :
« Celui que j’aime est parti de ce pays ; mon ami une fois éloigné, ce
pays m’est odieux. »
Il pensa à rafraîchir la fièvre de sa douleur et à calmer la plaie qui
le tourmentait, en accomplissant le pèlerinage à la Maison Sainte, et en
allant visiter le divin Prophète. Mais, dit le poëte,
« Transporte ton cœur en quelque atmosphère que tu voudras, ta tendresse
le rappellera toujours l’être qui le premier eut ton amour. »
L’Envoyé divin, sur qui soit la bénédiction et le salut de Dieu ! a dit
aussi : « Lorsqu’un de vous est frappé d’un malheur, qu’il le compare au
malheur de mon trépas, qui sera pour le monde la plus grande des
calamités. » De là ces vers :
« Supporte toute infortune avec résignation, et prends courage ; sache
que nul homme n’est immortel.
« Tu as perdu celui que tu aimais ; réfléchis et compare : qu’est-ce que
ton malheur auprès de la mort du Prophète ? »
Mon oncle partit pour le Hedjâz et me laissa au Kaire étudier à la
mosquée El-Azhar. Il m’avait remis de quoi suffire à mes dépenses
pendant quatre mois, mais son absence se prolongea bien au delà de ce
temps. L’argent s’épuisa ; je me trouvai dans la gêne et le besoin.
J’entrais en adolescence ; je ne sus plus quel parti prendre. Je ne
voulais pas abandonner la science pour apprendre un métier. J’étais
réduit à chercher de quoi manger, et je me voyais sur le point de rester
sans vêtements.
Un jour, j’appris qu’une caravane arrivait du Soudan ; elle venait du
Dârfour. J’avais su, peu de temps auparavant, que mon père était parti
du Sennâr pour cette contrée avec son frère. Lorsque la caravane fut
entrée à l’okel des Djellâb ou marchands d’esclaves, j’y allai pour
m’informer de mon père, demander s’il vivait encore, et savoir s’il
était possible d’aller le rejoindre.
Je fis par hasard la rencontre d’un homme de la caravane, homme déjà
d’un certain âge et d’un air grave et respectable. Il s’appelait Ahmed-
Badaouy. Je lui baisai la main, et je me tins un moment debout devant
lui. — « Que désires-tu, mon ami ? » me dit-il d’un ton plein de
douceur. — « Je viens demander des nouvelles de quelqu’un qui
m’intéresse et qui est dans votre pays. Peut-être quelqu’un de vous le
connaîtra et m’en indiquera la trace. — Qui est-il ? son nom ? — Son
nom ? Omar, de Tunis : c’est un homme instruit... — Tu es tombé juste
sur celui qui, de nous tous, peut te fournir les plus sûrs
renseignements. C’est mon ami ; je le connais mieux que qui que ce soit.
Je vois que tu lui ressembles, tu es son fils. — Oui, je le suis. Mais
le triste état auquel je suis réduit, le trouble qui m’agite... — Mon
enfant, pourquoi n’irais-tu pas revoir ton père ? Tu trouveras près de
lui consolation et joie. — Comment ? Rien dans la main ; aucune
ressource, rien pour le voyage ! — Ton père est du nombre des
personnages qui sont placés près du sultan et les plus honorés après les
membres du divan ; si tu veux aller le rejoindre, je me charge de tes
provisions, de ton transport, de tout ce qu’il te faudra, jusqu’à ce que
tu arrives en sa présence. — Ce que tu me dis là est-il bien vrai ? —
Oui, par la vie du Prophète ! Ton père m’a rendu des services que je ne
pourrai jamais assez reconnaître et payer, quand même je donnerais tout
ce que je possède et tout ce que j’ai de biens. — Eh bien ! je suivrai
tes pas, mieux que la chaussure de tes pieds ; je m’attache à toi comme
ton ombre. »
J’acceptai donc les offres d’Ahmed, et nous convînmes de tout à
l’instant même.
Ensuite j’allai le voir tous les jours... Enfin, on se prépara au
départ ; et Ahmed me dit un jour : « Nous partons demain ; si tu veux,
viens passer la nuit avec nous, pour être prêt de bonne heure. — Je suis
tout à toi, sur ma tête et sur mes yeux[62]. » Je passai la nuit avec
eux, plein de joie et de bonheur, dans la satisfaction la plus douce et
la plus pure. Lorsque l’aurore, la fille du soleil, commença à poindre
et à remplir l’atmosphère de sa lumière, nous nous levâmes, et nous
chantâmes la prière du matin. Puis on prépara les bagages, on les
sortit, et on les chargea aussitôt sur les chameaux. La corne de la
gazelle n’aurait pu s’apercevoir encore au désert, que déjà le
chargement était terminé... Aussitôt les chameaux commencent leur marche
balancée. Nous arrivons à Fostât (Vieux-Kaire), et nous faisons
agenouiller nos montures sur le bord du Nil. On descend tout le bagage
dans une barque ; cela fait, nous attendons la prière de midi, car
c’était le vendredi[63]...
Nous nous embarquâmes, et nous saluâmes le Kaire du salut d’adieu.
[Décoration]
[Note 54 : La source de Zarcâ est dans Médine. (_Note du cheykh._)]
[Note 55 : Voyez la _note_ A, dans les _Notes et Eclaircissements_, à la
fin du volume. — Je mettrai à la fin de cet ouvrage les digressions
étrangères qui, comme celle que je déplace d’ici, interrompent trop
longuement le fil de la narration. (_Note du traducteur._)]
[Note 56 : Omar est le père du cheykh auteur de ce livre.]
[Note 57 : Ces pratiques mystiques sont en grand usage chez les Arabes,
qui ont une foi complète dans leur efficacité. Il est admis toutefois,
comme indispensable pour le succès de cette médication religieuse,
d’avoir confiance entière en la bonté et la générosité de Dieu ;
l’émotion dévote qui agite le patient est une condition exigée pour
obtenir la guérison. C’est absolument la _foi magnétique_. — Souvent
j’ai vu ici, en Égypte, écrire des mots ou un verset du Coran dans une
tasse, puis verser de l’eau dans cette tasse, et remuer. Le malade qui a
la foi, en buvant cette infusion d’écriture sacrée, court grand risque
de guérir ; et, dit-on, il guérit assez souvent. La foi sauve ; les
émotions sauvent aussi. — On avale encore des fragments de papier sur
lesquels on a écrit des versets sacrés, etc. — (PERRON.)]
[Note 58 : Le foundougly dont il est question ici était une pièce d’or
de trois à quatre piastres.]
[Note 59 : Le grand émyr de la mosquée maintient la discipline et
l’ordre dans cette espèce de collége ; il surveille aussi les fonctions
des nackyb, qui sont chargés de distribuer aux étudiants le pain et les
autres choses que ces étudiants reçoivent à la mosquée aux frais du
gouvernement. — Chaque _rouwâck_, ou section, ou chambrée, comprend,
l’une les élèves syriens, l’autre les mogrébins, etc., et a un nackyb.
Le cheykh El-Djâmi, ou cheykh de la mosquée, est comme un grand vicaire,
et a autorité suprême sur tout ce qui concerne la mosquée.]
[Note 60 : Le cheykh Mohammed-el-Tounsy passe un peu rapidement sur
l’expédition des Français, et s’exprime de manière à faire croire qu’une
armée française aurait été battue par le grand vizir, que l’expédition
aurait été dissipée par la seule présence d’une armée turque ! la
réponse est dans les victoires d’Aboukir et d’Héliopolis.
(J.—D.)]
[Note 61 : Il ne faut pas se faire une haute idée de ce que les Arabes
appellent ici les _sciences_. — On fait apprendre aux enfants le Coran
par cœur. Le _fakih_, ou maître d’école, qui les dirige en cela, n’y
entend pas beaucoup plus qu’eux ; il ne sait guère que lire assez
correctement le texte sacré. — Ensuite on fait passer les enfants à
l’étude des _sciences_, c’est-à-dire des diverses parties de la langue
arabe. Quatre traités explicatifs de la grammaire sont mis
successivement entre les mains des élèves ; puis vient l’étude de la
rhétorique, des tropes, etc. Il y a dans cette étude une douzaine de
divisions, parmi lesquelles la _science de la conjugaison des verbes_,
par exemple, forme une division très-importante. (_Not. du trad._)]
[Note 62 : Formule d’assentiment et de soumission, très-employée.]
[Note 63 : Les Arabes se mettent très-rarement en route le vendredi
avant la prière de midi. Le vendredi est pour eux un jour sinistre,
excepté après la prière du milieu du jour.]
CHAPITRE II.
Départ du Vieux-Kaire. Arrivée au Dârfour. Je retrouve mon oncle et mon
père. Départ de mon père, qui me laisse au Dârfour. Révolution. Les
sultans Mohammed Fadhl, Tyrâb, etc. Le cheykh Kourrâ ; sa castration
volontaire. Expédition dans le Kordofâl[64]. Mort de Tyrâb. Inauguration
d’Abd-el-Rahmân.
Une fois que nous fûmes sur le navire, embarqués pour ce grand voyage,
nous dîmes : « Dieu de miséricorde et de clémence, conduis sa marche, et
le mène à bon port ! »
Nous étions depuis quelques moments détachés des rives du Vieux-Kaire,
empressés de nous éloigner ; je me mis à réfléchir sur les fatigues des
voyages, sur les dangers qui les accompagnent, principalement pour un
jeune homme de mon âge, dans la plus triste pauvreté, dans la dernière
détresse. Une voix secrète s’éleva en moi ; je tremblai. L’inquiétude me
serrait le cœur ; puis, je me trouvais alors avec les fils d’une race
étrangère à la mienne, au milieu d’hommes dont je connaissais peu le
langage, auxquels je ne voyais pas de face blanche et d’air avenant. Je
me dis, la larme à l’œil :
« Corps, vêtements, face, tout en eux se présente noir à toi : peaux
noires enveloppées même dans des habits noirs. »
Je me repentis de m’être ainsi laissé gagner par des fils de Cham ; leur
haine pour les fils de Sem me vint à la pensée. Alors je me sentis une
émotion indicible ; j’allais demander à retourner au Kaire. Mais soudain
la grâce de Dieu descendit en moi... Je me rappelai combien d’éloges les
hommes de lettres et de science avaient toujours donnés aux voyages. Je
me ressouvins de ces paroles révélées par le Créateur : « Voyage, et il
t’arrivera nouveau bonheur. » Je pensai que le plus vertueux des
humains, le Prophète, voyagea de La Mecque en Syrie, et que les savants
ont dit : « Les voyages mettent en relief les qualités de l’homme ; »
ils font distinguer l’homme au cœur mâle, des femmes réservées au secret
et à l’ombre des harem. Ne dit-on pas aussi : « Si la perle n’était pas
retirée de sa coquille, on ne l’attacherait pas aux couronnes ; si la
lune ne marchait pas, elle ne s’arrondirait jamais. » Un poëte a mis
cette idée dans ces vers :
« Voyage, tu trouveras et des honneurs et des merveilles. La perle
voyage et elle monte sur les couronnes.
« Si la lune ne marchait pas, elle resterait toujours à l’état de
croissant.
« Cours loin de ta patrie, va chercher la gloire, voyage ; dans tes
excursions, tu peux rencontrer ces cinq utilités :
« Chasser le souci, faire fortune, acquérir la science, orner ta
mémoire, hanter les grands.
« Et si l’on te dit : Dans les voyages, il n’y a à trouver que dédain et
abandon ; toujours loin de ses affections, toujours sous la menace du
danger ! »
« Réponds : Pour un homme, mourir lui vaut mieux que vivre dans un pays
sans espoir de bien, sous l’œil des méchants et des jaloux[65]. »
Je me fis violence ; je me résolus à persévérer, eussé-je dû me voir
appliquer le feu sur la peau.
Dès que nous eûmes démarré, un vent favorable nous accompagna tout le
jour. Notre cange se balançait à merveille, et semblait voguer avec
grâce et gaieté ; le vent enflait ses voiles, et elle allongeait
fièrement sa course[66].
Au soir, le vent s’apaisa ; il cessa de souffler et du nord et du midi ;
nous arrivons en face de Minyéh. Il y avait près de ce bourg une troupe
de ces Ghouzz ou Mamelouks à qui Dieu venait d’enlever le manteau de la
puissance. Ils nous saisirent notre barque par violence, et l’emmenèrent
brutalement à terre. Ils étaient campés sous des tentes dressées en
ligne le long du bourg, sur la rive du Nil. Ils s’étaient postés et
établis là pour piller les voyageurs. Ils dépouillèrent notre chef de
tout ce qu’il portait sur lui d’argent. Quand ils nous eurent quittés,
nous partîmes à la hâte. Trois jours après, nous amarrâmes à Manfalout
pour y prendre ce dont nous avions besoin. De là nous gagnâmes Bény-Ady,
où nous restâmes jusqu’à ce que la caravane du Dârfour fut prête à se
mettre en route, qu’elle eut recousu et réparé ses outres, et eut fait
des vivres...
On amène les chameaux, on les charge, et nous pénétrons dans le désert.
Le soir du cinquième jour, nous touchons à Khârdjéh[67]. Ce lieu est
planté de dattiers qui l’entourent, comme les chevillières entourent la
jambe d’une jeune fille, comme les deux bras de l’amant embrassent le
col de son amante à qui il verse un baiser. Ces dattiers étaient garnis
de dattes superbes, appétissantes, dont l’aspect charmait les yeux, et
qui cependant étaient à vil prix. Nous fîmes là une halte de cinq jours.
Au matin du sixième jour, nous partîmes, et nous voyageâmes presque deux
jours entiers. Le troisième, nous descendîmes à Abyrys[68]. Ce pays a
été ruiné par les injustices de ses gouverneurs. Toute sa population,
jadis heureuse, s’est dispersée. Les dattiers en sont détruits ; et tout
l’éclat de ces lieux, autrefois si pittoresques, a disparu.
Nous restons là deux jours pour laisser nos montures se reposer et se
relever de leur fatigue ; puis, après deux autres jours de route, nous
arrivons à Boulâq, pays désolé et presque sans habitants. La plupart de
ses maisons sont ruinées, les plus grandes et les plus belles sont
toutes fendues et crevassées. Ce qui me surprit là, ce fut le peu
d’élévation des dattiers : ils étaient chargés de dattes, qu’on pouvait
cueillir sans se donner la peine de se tenir debout ; même couché à
terre, on pouvait en atteindre. Le nom de Boulâc me rappela le Boulâc du
Kaire, et quelques larmes me tombèrent des yeux : mon cœur s’était ému ;
mes regrets se réveillèrent.
Nous partîmes, nous pressâmes notre marche, et le soir nous arrivâmes à
Macs[69]. Ce vers pourrait lui être appliqué :
« Ce pays désolé n’a plus d’autres habitants que les gazelles et les
caravanes qui le traversent. »
On raconte que Macs avait une population assez nombreuse, mais qu’il
périt abattu par la main de Celui qui fit périr le dernier aigle de
Locmân[70]. Tous les habitants de Macs s’enfuirent alors ; il n’y resta
pas un homme. A peine aujourd’hui y a-t-il quelques arbres, quelques
tamarix et des buissons épineux... Nous y séjournons deux jours... Nous
remplissons nos outres d’eau, et nous
partons.
Nous pénétrons dans un désert complètement nu. Nous marchons cinq jours
dans ces solitudes silencieuses, dans des plaines desséchées où l’œil
n’aperçoit çà et là que quelques chétives plantes épineuses ; pas un
arbre à l’ombre duquel on puisse s’abriter du soleil de midi. Dans cette
traversée, nous fîmes cuire nos aliments avec ce que les domestiques
trouvaient à glaner de crottes sèches de chameaux, car nous manquions de
combustible pour faire du feu.
Le soir du cinquième jour, nous arrivons à un lieu appelé El-Chebb[71],
situé au milieu de montagnes ayant la forme de vastes cônes sablonneux.
Il y soufflait un vent désagréable. Nous nous reposons là deux jours,
et, le troisième, nous nous remettons dans le désert. Nous le
franchissons, tantôt à grands pas, tantôt à pas modérés, en quatre
jours. Dans la matinée du jour suivant, nous descendons vers un puits
appelé le puits de Selyméh, près duquel sont des ruines d’anciennes
constructions. Il est situé au pied d’une montagne qui porte le même nom
que lui. Nous séjournons encore là deux jours pour nous reposer. Le
voyageur qui descend à ce puits goûte une véritable jouissance à s’y
arrêter ; mais ce qui m’étonna le plus, c’est que les jeunes gens de la
caravane, étant montés sur la montagne, y frappèrent certaines pierres
ou quartiers de roc avec des baguettes, et on entendit un véritable son
de tambourin. On ignore la cause de cette singularité. Y a-t-il des
cavités dans ces pierres ? ou bien sont-elles placées sur des creux ou
des trous ? Gloire à Dieu, qui le sait ! Du reste, les gens de la
caravane me dirent que, dans certaines nuits, et ils m’ont spécifié, je
crois, la nuit du vendredi, on entend de la montagne un jeu de tambourin
comme celui d’une noce : on ne sait pas non plus la cause de ces sortes
de fêtes nocturnes.