passeport, et d’un chapelet pour amulette de bonheur, s’est heureusement
aventuré au milieu des sauvages peuplades qu’il a parcourues pour
atteindre Tounbouctou : vivez comme lui dans la route ; prenez comme lui
pour bouclier et pour firman lisible à tous au premier coup d’œil, les
haillons du malheureux. Ne tentez pas la cupidité des indigènes de
chaque pays : l’habit rouge ou doré ne peut pas protéger. Portez un
costume riche ou beau chez des sauvages, vous leur allez faire tout
simplement cadeau de votre dépouille et de votre vie.
Sondez-vous d’abord : tâchez de bien voir à l’avance si vous avez la
force d’âme et de corps, la patience, le courage, l’adresse et le tact
nécessaires pour supporter les fatigues, les pertes de temps, les
privations, la malice des indigènes, leurs vexations et même leurs
brutalités. Un bon voyageur est un homme pour ainsi dire parfait. Je ne
parle pas de la science ; je la lui suppose acquise. Je suppose de plus
qu’il a, par-dessus le marché, une certaine connaissance de la
médecine ; on sait tout ce que les voyageurs en ont retiré d’avantages.
D’autre part, il n’est pas besoin de grands trésors pour aller chez les
peuples sauvages ; on le verra par l’exemple de notre cheykh, et on le
sait par l’expérience de beaucoup d’autres que lui. Le meilleur
auxiliaire sera une certaine provision de ces colifichets, de ces
grigris, de ces verroteries, de ces étoffes à couleurs vives, que
recherchent si avidement les hommes encore enfants de ces pays ; ces
bagatelles et vingt autres, sont pour eux d’un prix inestimable. Caillié
ne fit-il pas sa ressource, presque unique, de morceaux d’ambre et de
corail, de mouchoirs, de ciseaux, de couteaux, de poudre, de clous de
girofle, de petits miroirs, de papier, de rhubarbe, de jalap, de nitrate
d’argent, de calomel, etc., et d’une chétive somme de trois cents
francs ?... Toutefois, sur dix voyageurs qui se portèrent sur
Tounbouctou, depuis une vingtaine d’années, neuf succombèrent sur la
route ; réfléchissez, et vous verrez ce en quoi ils ont péché. Caillié
seul revint de cette ville si profondément cachée au sein de l’Afrique
et pour laquelle moururent Park, Hornemann, Browne, Bowdich, Beauford,
Laing, Davidson. « La fortune, dit M. Jomard, a décidé contre tous ;
elle n’a protégé que le seul Caillié[51]. »
Je ne prolongerai pas davantage ces observations : la lecture du Voyage
au Dârfour instruira suffisamment des précautions à prendre pour visiter
fructueusement et en détail les peuplades et les pays qui y sont
indiqués. J’ajouterai seulement que les instruments nécessaires à une
semblable expédition, géographique et ethnographique, devront être peu
nombreux, toujours à cause de la curiosité avide et rapace des hommes
qu’on aura à rencontrer. Il faudrait se contenter, à une première
tentative, d’une ou de plusieurs petites boussoles, avec un court
thermomètre, allant à cent degrés au-dessus de zéro, à degrés assez
serrés entre eux pour que l’instrument fût très-portatif, un hygromètre
de poche, et du papier pour les notes. Notre cheykh n’avait pas de
valise ; aussi passait-il partout sans encombre. Soyez Arabe comme lui,
vous qui pensez à recommencer sa course, et vous verrez que tous les
jours que vous passerez au Soudan, ne seront pas des jours perdus.
Au Kaire, 1842.
PERRON.
[Note 50 : Il faut écrire orang-outan et non oran-outang. En malai,
_outan_ ou mieux _owtan_ et _howtan_ signifie _sylvestris_, habitant les
forêts ; _owtang_ et _howtang_, qu’on écrit ordinairement _outang_ en
lettres françaises, signifie _débiteur, qui a une dette_.]
[Note 51 : Voyez _Notice historique sur la vie et les voyages de Réné
Caillié_, par M. Jomard, Paris, 1839, et _Remarques et recherches
géographiques_ sur ce voyage, par le même, 1830.]
L’AIGUISEMENT DE L’ESPRIT,
VOYAGE
AU SOUDAN
ET PARMI
LES ARABES DE L’AFRIQUE CENTRALE.
[Décoration]
DARFOUR.
[Décoration]
Au nom du Dieu clément et miséricordieux ! que la bénédiction de Dieu
soit sur notre Seigneur Mohammed, sur sa famille, et sur ses compagnons
d’apostolat ! que Dieu leur accorde abondante faveur et salut !
O TOI qui conduis aux voyages les pieds des hommes par ta volonté
suprême ! toi qui as établi, dans ton admirable sagesse, le changement
de séjour d’hiver et d’été pour les habitants de la Ville Sainte[52],
nous te glorifions de la louange de celui qui se délecte des douceurs du
repos après l’amertume des peines du voyage ; nous te remercions avec la
ferveur reconnaissante de celui dont le cœur s’épanouit lorsque, après
de longues fatigues et de longs ennuis, il a touché enfin au terme de
ses courses. Puis, ô Roi des empires ! toi qui, par ta mystérieuse
puissance, as fixé les révolutions des planètes autour d’étoiles fixes,
nous te demandons de faire pleuvoir les abondantes ondées de ta
miséricorde et de ta bonté, et de faire descendre la rosée de ta grâce
et de ta bénédiction, sur le plus admirable en mérites de tous ceux qui
firent voyage et arrivèrent à repos, celui-là qui alla de La Mecque en
Syrie, notre Seigneur, notre Maître, Mohammed, l’Intercesseur des
nations pour le jour de la grande revue des coupables, lui à qui tu as
mandé des cieux ces paroles du Coran : « Dis aux hommes : Parcourez la
terre ; voyez ce qui advint de malheur à ceux qui (comme les habitants
de Sodôme et de Gomorrhe) m’ont traité de faux dieu ; » bénédiction
aussi sur ses proches, qui abandonnèrent leur patrie par amour pour
lui ; sur ses compagnons d’apostolat, qui coururent à Médine, dans leur
ardent désir de s’unir à lui, salut ! salut !
Or, maintenant, a dit l’humble qui espère en la bonté de son Seigneur,
Dieu de bienfaits, moi Mohammed-Ibn-el-Seyd-Omar, de Tunis, petit-fils
de Soleymân : — Lorsque le Dieu Très-Haut m’eut inspiré le goût des
sciences arabes, je m’abreuvai à la coupe du savoir, et je méritai
bientôt d’être compté au nombre des érudits et des enfants de la
science, au nombre de ceux qui l’aiment et l’accueillent. Mais déjà,
s’agenouillant sur moi comme un chameau, la fortune m’avait brisé ; elle
avait écrasé de son poids ce que j’avais de richesses en main ; elle n’y
en avait laissé tout au plus que la trace. Dès lors je dépensai tous mes
efforts à m’enrichir de connaissances, à m’orner l’esprit de prose et de
vers, de questions éparses et de questions rattachées entre elles. Et
quand je vis l’injuste sort s’acharner encore à mon malheur, je dis ces
vers du savant Abd-el-Rahmân-el-Ssafty :
« Par mon travail, les Pléiades des sciences les plus difficiles se sont
abaissées devant moi.
« Je semblai, dans mon vol, m’élever de ciel en ciel.
« Je surpassai tout en savoir ; et cependant, entre moi et la richesse,
distance, distance immense !
« J’étais au désespoir. Quoi ! l’oriflamme brillante pour l’ignorant !
et la misère embrasse à pleins bras les turbans des savants ! »
Quand j’eus la paume de ma main réduite à zéro, quand s’évanouit ma
richesse, quand changea ma fortune, quand devant moi l’eau des sources
rentra en terre, quand la verdure des pâturages mourut devant moi, alors
m’échappèrent ces vers de douleur :
« Que faire ? cruelles rigueurs du temps ! Malheur pour le mérite !
faveur pour l’homme de rien !
« Guerre plus implacable contre le savoir et la vertu, que ne le fut
jamais la guerre de quarante ans pour chamelle de Baçous[53] !
« Vois comme s’élève l’imbécile ignorant, et vois comme l’homme d’or pur
souffre et est avili. »
Puis j’ajoutai ces pénibles paroles d’un poëte :
« Quoi ! les lions passent les nuits dans leurs antres avec la faim ! et
la chair de mouton on la jette à des chiens !
« Le cochon repose couché sur la soie, et le savant couche sur la
poussière ! »
Ensuite mon esprit me souffla tout bas : « Appelle à ton secours
quelques-uns de tes frères. » Je réfléchis alors : « Eh ! tout ce qui
est rouge n’est pas viande ; tout ce qui est blanc n’est pas graisse....
Peut-être perdras-tu la sueur de ta face humiliée, sans voir exaucer tes
vœux !... Oui, jeter le suc de ta vie, répandre ton sang, mourir, est
plus doux que de sentir ton front suer de honte, lorsque, voyant tomber
sur toi le guignon et le bonheur à l’envers, tu iras implorer la pitié
d’un homme dédaigneux. Le poëte n’a-t-il pas dit :
« Oui, l’enlèvement des grosses molaires, le séjour d’une étroite
prison, la perte de la vie, la descente sous la tombe ;
« Le feu qui t’atteint, le poids lourd du mépris, la vente de ta maison
pour le quart d’une obole ;
« La misère du pauvre réduit à mendier avec un singe, les rigueurs du
froid, le tannage du cuir sans le soleil ;
« La perte d’un intime ami, les étreintes de la misère, mille coups de
mille verges :
« Tout cela est moins dur que de se tenir, homme de mérite et de vertu,
à la porte d’un vil cancre, pour l’implorer. »
Et puis, n’a-t-on pas trouvé sur certaines pierres du monde ces mots
tracés par la main puissante de celui qui est le Seigneur des seigneurs,
par la main de Dieu : « Mange de la fatigue de ton bras et de la sueur
de ton front ; et si ton courage vient à défaillir, prie Dieu qu’il te
vienne en aide. »
Et j’entrai au service de celui dont les libéralités embellissent la
face de nos jours, et dont le génie bienfaisant dissipe les ténèbres de
l’obscurité, l’image de Dieu couvrant de son ombre les villes et les
villages, ardent conservateur des principes de l’islamisme, correcteur
sévère de la dépravation. C’est lui qui donne aux hommes un sommeil
paisible sous le vaste abri de sa force et de ses faveurs, et leur fait
goûter les douceurs de la sécurité sous l’égide de sa grandeur et de sa
puissance.
« Roi de gloire, magnanime, généreux, sa libéralité passe comme un
soleil éclipsant tout ce que le monde a jamais vu de libéralité ;
« Il répand l’équité, enveloppe et étouffe l’iniquité ; ferme et
inébranlable dans les limites des lois ;
« Sûr dans ses actes, sincère dans ses paroles, fidèle à ses serments,
exact dans ses promesses ;
« Jaloux de détruire le mal, de faire le bonheur de ses sujets en
aplanissant leurs peines,
« Il nous conserve en paix, dans le parterre de son empire, nous
maintient dans le calme de la vie sous son abondant ombrage.
« Prince, jamais nulle gloire n’atteindra les limites de la gloire où
t’ont porté tes vertus et tes œuvres.
« Protégé par le bastion de notre Dieu, sois sans crainte ; ne redoute
ni l’œil envieux de tes ennemis, ni les embûches des jaloux. »
Eh quoi ! il a conquis les deux Villes Saintes par ses triomphantes
armées ; il s’est emparé des régions syriennes par le bras d’Ibrahym,
héros, lion, au nom célèbre. Il est l’Emir des croyants, le pèlerin
Mohammed-Aly-Pacha, roi de générosité ; que Dieu rehausse et illustre la
gloire de son empire, éternise son règne par l’éclat qui environne son
nom et par la mémoire de ses hardies conquêtes.
Je servis d’abord comme aumônier dans le huitième régiment d’infanterie,
et j’allai en Morée, où j’eus à essuyer maintes souffrances. Avant cela,
j’avais voyagé dans le Soudan, et j’y avais vu, en choses étonnantes, de
quoi orner un parterre et composer les fleurs d’un récit. Ensuite
j’entrai au service de l’école d’Abou-Zabel, pour y réviser les
traductions en arabe des livres de médecine. J’y fus spécialement chargé
de la correction des ouvrages pharmacologiques. J’étais là depuis
quelque temps, lorsque je me liai avec le plus distingué de ses
collègues par sa pénétration et son intelligence, le plus habile d’œuvre
et de science, le professeur de chimie Perron, médecin français. Il lut
avec moi le _Livre de Kalylah et Dimnah_ en arabe. Je lui parlai maintes
fois de ce que j’avais vu dans mes voyages, en merveilles et en choses
curieuses. Il m’engagea à en parer les pages de quelques cahiers, à lui
écrire ce que j’avais rencontré de remarquable et d’intéressant. Je me
rendis à sa prière ; car j’ai vu la main blanche de son amitié. Et puis,
je pensai qu’il y avait aussi quelque gloire pour moi, selon ces mots
d’un poëte :
« Certes, l’homme ne laisse après lui que ses paroles ; sois donc une
parole, un récit salutaire pour qui l’entendra. »
Je me mis à extraire ces perles de la coquille de mon esprit, et à lever
le voile de ces belles vierges. Je réunis aussi les récits curieux que
je reçus de gens véridiques et dignes de foi ; je rassemblai encore, de
plusieurs ouvrages arabes, quelques digressions et épisodes ; et tout
cela, afin que cette relation de mon voyage pût être un parterre frais
et fleuri pour qui y jetterait les regards, un jardin donnant ses fruits
pendants à la portée de la main, pour qui feuilleterait mes pages. Je
n’oubliai nul effort pour en rendre le sens clair ; et j’évitai de
plonger à la recherche d’expressions étranges, afin d’être facilement
compris de ceux qui liraient ou entendraient mes récits.
J’ai distribué cette relation en préface, exposition proprement dite et
finale, avec divisions en chapitres ; et je l’ai appelée : L’AIGUISEMENT
DE L’ESPRIT, ou VOYAGE AU SOUDAN ET PARMI LES ARABES DU CENTRE DE
L’AFRIQUE.
Mon Dieu, veuille étendre sur ce livre le vêtement du bon accueil, le
préserver de la malveillance des jaloux, et garantir de leurs traits mes
paroles. Combien jettent leur blâme sur des œuvres bonnes, et dont tout
le mal n’est que dans leur esprit malade ! Et ce livre, l’eussé-je fait
accompli, fût-il d’or pur, et coulé dans un moule parfait, je me
garderais encore de dire qu’il est exempt de défauts, innocent de tout
reproche. Je suis homme, et partant je suis sujet à faillir et à
oublier. Je remets entre les mains de Dieu les critiques de l’ignorant
ennemi qui m’examinerait d’un œil méchant, et oserait dire que mon livre
est menteur. Admettez, proclamez, si vous le voulez, que j’aie dit :
« Ce matin, en plein jour, il fait nuit ; » mais, pour cela, la lumière
en est-elle moins visible à tous ? — Que Dieu donne miséricorde à qui
découvre les défauts et les pardonne, à qui aperçoit les lacunes et les
comble ! Que celui qui trouvera des reproches à m’adresser, refasse ce
que j’ai mal fait. — Et gloire à celui qui seul est sans défaut, gloire
à lui ! Je demande à Dieu la force de persévérance dans le bien, dans la
voie de la droiture ; lui seul me suffit, lui seul est le bon appui, le
bon maître, le bon secours.
[Décoration]
[Note 52 : Les habitants de La Mecque vont, à cause des grandes chaleurs
de l’été, passer l’hiver à Tâyfah, dont le climat est plus doux.]
[Note 53 : La mort d’une chamelle appartenant à une femme appelée Baçous
fut le motif de la guerre dite de Baçous. Voyez _Première lettre de M.
Fulgence Fresnel sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme_.]
INTRODUCTION HISTORIQUE.
* * * * *
CHAPITRE Ier.
Causes qui ont déterminé mon départ pour le Soudan.
Mon père, que Dieu l’ombrage des nuages humides de sa miséricorde et de
sa bonté ! m’a raconté que mon aïeul fut un des personnages les plus
importants de Tunis ; qu’il avait été intendant du sultan de Barbarie,
le prince parfait, le roi victorieux, le juste, le schérif Mohammed-el-
Hossny.
Il avait amassé, dans l’exercice de ses fonctions, une grande fortune,
et était devenu un des plus riches de son temps. A sa mort, il laissa
trois fils. Ceux-ci se partagèrent son héritage, et vendirent la maison
qui avait été leur premier asile. Chacun d’eux alors demeura seul, avec
sa femme et ses enfants.
Mon aïeul était homme de lettres, et avait une belle écriture. Il
copiait des livres qu’il vendait le double des autres. Il avait appris
aussi l’art du teinturier, et dès le principe il était plus à l’aise que
ses frères, mieux vêtu qu’eux.
Il lui arriva de désirer faire le pèlerinage à la Maison Sainte, la
Kaaba, et de visiter le tombeau du Prophète. Il vendit quelques-unes de
ses propriétés, et se prépara au voyage. Il acheta des couvertures et
des tarboûch. Maintes personnes lui confièrent une certaine quantité de
marchandises, afin qu’il en fît commerce à leur profit ; car on
connaissait sa bonne foi et sa probité. De cette sorte, il chargea sur
un bâtiment une assez bonne cargaison. Quand il partit, ses frères
l’accompagnèrent de leurs adieux jusqu’à la mer. Il s’embarqua, on mit à
la voile par un vent favorable. Mais bientôt le temps devint contraire ;
on fut poussé en dehors de la direction qu’on s’était proposé de suivre,
et on cingla du côté de l’île de Rhodes. On voguait toutefois en paix et
sécurité, lorsque, à quelque distance des rivages de Rhodes, s’éleva
tout à coup un violent ouragan... Les vagues s’entrechoquèrent, et le
calme fut changé en tempête. C’était le cas de rappeler cette parole du
poëte :
« Tu avais bonne idée du temps, lorsque tu le voyais favorable, et tu ne
craignais pas que le destin t’apportât le malheur.
« La fortune te favorisait, tu étais dans l’illusion de l’espérance ; et
voilà qu’au moment du calme, survient l’orage. »
Le bâtiment s’avarie, les chocs des flots le frappent à coups furieux,
les planches se disloquent, se brisent en morceaux, on échoue : à peine
quelques passagers échappent au naufrage. De ce nombre, cependant, fut
mon aïeul. Il avait vu la mort déjà le saisir à la gorge. Il se réfugia
à Rhodes.
« Ta tête une fois sauvée du trépas, la fortune n’est plus qu’une
rognure d’ongle. »
Il resta quelque temps dans l’île. Bien lui advint de la ceinture pleine
d’or qu’il avait aux flancs ; elle fournit à ses dépenses. — Ensuite il
acheta de nouvelles provisions de voyage, se rembarqua et fit voile pour
Alexandrie... C’était l’époque du départ des pèlerins, du départ pour
les grandes cérémonies autour du mont Arafa à La Mecque et pour les
immolations saintes. Il se mit de suite en route... et arriva aux
contrées sacrées. Il accomplit ses pieux devoirs avec tout le zèle et
toute la dévotion dont il était capable. La circonstance semblait lui
inspirer ce langage, avant d’arriver à La Mecque :
« Le plus béni de mes jours est le jour où l’on me dit : Voilà la Ville
Sainte ; voilà les monts de sable qui l’entourent ;
« Voilà le parterre du divin, du saint Prophète ; voilà la source de
Zarcâ[54] devant vous ; buvez. »
Lorsque mon aïeul se fut acquitté de toutes les cérémonies d’usage, et
qu’il fut rassasié du bonheur de saluer le Prophète et ses deux
compagnons Abou-Bekr et Omar, enterrés près de lui, il se réveilla de
son étourdissement et revint au calme sérieux de l’esprit ; il réfléchit
alors à la perte de sa fortune et de sa position, à l’incertitude de son
avenir. Il eut honte de retourner et de reparaître à Tunis dans cet état
de misère et de détresse, lui qui avait été dans l’aisance et avait vécu
dans l’élévation. Comment, après les jouissances, supporter tant de
peines ! De quel œil le verrait-on à Tunis ! A ces réflexions sur le
passé, il se prit à répéter ces paroles sérieuses et graves :
« Je voyagerai dans les contrées de l’Orient et du couchant ; je ferai
fortune, ou je mourrai loin de mon pays.
« Si mon âme s’en va, Dieu l’appellera à lui ; si je survis, il me sera
facile de revoir mes foyers. »
L’homme peut bien se décider et se résoudre à vivre dans la peine, la
souffrance et la misère, au milieu d’un peuple où il n’est connu de
personne ! Et puis, aujourd’hui surtout, le Juif même n’est-il pas en
honneur à cause de sa richesse ? et le schérif n’est-il pas humilié s’il
est dans la pauvreté et dans le malheur ? Bénédiction de Dieu sur qui a
dit ces vers :
« Le pauvre marche, et tout est contre lui, et sur la terre entière,
partout, on lui ferme la porte.
« Vois comme il est en horreur à tous, quoiqu’il soit sans reproche ; il
trouve inimitié de toutes parts, sans l’avoir mérité.
« Les chiens même, s’ils voient un homme dans l’opulence, vont au-devant
de lui en agitant la queue ;
« Mais qu’ils voient un pauvre en haillons, ils aboient après lui et lui
grincent les dents[55]. »
Mon aïeul partit de La Mecque et se rendit à Djeddah. Il y resta à
copier des livres qu’il vendait ensuite ; car, comme nous l’avons
remarqué, il avait une belle écriture. Il s’y lia avec quelques
individus venus du Sennâr, mais il s’attacha plus particulièrement à
l’un d’eux, et en fit son ami intime.
Cet homme lui dit un jour : « De quel pays es-tu ? — Je suis de Tunis. —
Pour quelle raison veux-tu te fixer à Djeddah ? » Alors mon grand-père
lui conta son histoire et ses malheurs. « Est-ce que tu ne te déciderais
pas, reprit le Sennârien, à venir avec nous à la ville de Sennâr ? Tu y
trouveras honneur et bien-être. Notre mek (roi) est homme à main
ouverte, qui ne regarde ni à l’argent, ni à l’or, qui aime le mérite et
ceux qui en ont, qui sait mettre chacun à son rang, qui sait traiter les
schérifs et leur donner tous les secours possibles. Moi, je te réponds,
si tu viens avec nous, qu’il te relèvera de tes échecs, fermera les
brèches de tes affaires, et que tu te trouveras bientôt avec des
richesses, des honneurs, des esclaves et des chameaux. » Mon aïeul se
laisse tenter ; et, curieux d’aller voir le mek sennârien, il part,
espérant joie et bonheur.
On arrive, on le présente au mek, en disant : « Cet homme est un savant,
de pays étranger ; son bâtiment s’est brisé sur les mers, et il a perdu
tout ce qu’il possédait. » Le mek accueille mon grand-père : « Sois le
bienvenu, » lui dit-il.
Et il le traita avec la plus grande déférence, lui souhaita toutes
sortes de prospérité, le logea dans une maison choisie, et lui fit
donner d’abondantes largesses. Parmi ses présents était une jeune fille
makâddienne charmante, d’un prix très-élevé, et appelée Halymah. Séduit
par sa beauté, mon aïeul en fit sa concubine ; et il en eut un garçon et
une fille aussi beaux que leur mère. Le roi assigna encore à mon grand-
père un certain revenu, ce qui le fixa au Sennâr. Il oublia alors sa
famille restée à Tunis, et les trois jeunes enfants qu’il y avait
laissés avec leur mère.
L’aîné, feu mon oncle, s’appelait Mohammed, il avait alors neuf ans ; le
second, que Dieu sauve son âme ! s’appelait Omar, il avait alors six
ans ; ce fut mon père ; le troisième, Mohammed-Tâhir, avait trois ans :
voilà du moins ce que j’ai entendu raconter par mon père et ma
grand’-mère ; que sur eux soit l’ombre de la miséricorde de Dieu !
Or, ces trois enfants furent d’abord mis sous la tutelle et la
surveillance de leur oncle maternel El-Seyd-Ahmed, fils du savant
Soleymân-el-Azhary ; c’était un homme digne d’estime et de
considération, d’une haute valeur, jurisconsulte habile, d’une science
profonde dans les Traditions du prophète, et d’une vertu reconnue. Il
est auteur de plusieurs ouvrages et de plusieurs écrits estimés. Ahmed
était renommé pour ses connaissances, pour son savoir immense en
théologie. On lui avait proposé les fonctions de câdy à Tunis, et il les
avait refusées. Il s’occupait à donner des leçons. Par la suite, on le
nomma professeur à l’école d’Aly-Pacha Ier ; et il se livra de plein
cœur à ce genre de travail. Vers la fin de sa vie, il fut frappé d’une
maladie qui l’obligea de renoncer à cette école. Alors il donna des
leçons chez lui. Les grands et les gens de naissance et de condition
élevée venaient l’écouter. Il resta ainsi jusqu’à ce que mon père
atteignît l’âge viril. Mon père, qui avait dans sa jeunesse appris le
Coran, assistait aux leçons scientifiques de son oncle et d’autres
maîtres encore.
Or, s’agita en lui le désir d’aller faire son pèlerinage ; il consulta
son oncle à ce sujet, et son oncle aussi sentit le même désir. Ils se
préparent donc au voyage ; ils s’embarquent, ils vont à Alexandrie, puis
au Kaire, et de là partent pour Cosseyr. C’était quelques mois avant
l’époque du pèlerinage.
En route, la caravane est rencontrée par une autre caravane de Mogrébins
venant du Sennâr. On s’appelle de part et d’autre, et ceux qui venaient
du Sennâr crient : « Hé ! les Mogrébins, y a-t-il avec vous quelqu’un de
Tunis ? — Oui, répondit mon père, nous en sommes. — Connaissez-vous
Ahmed, fils de Soleymân ? — Oui, dit mon père, nous le connaissons. Qui
es-tu, toi ? — Je suis son beau-frère ; je suis sorti de Tunis il y a
longtemps, j’y ai laissé mes enfants, toute ma famille, et je ne sais
pas s’ils sont morts ou vivants. » Or, l’oncle de mon père était sous
une sorte de palanquin couvert de toile. Il avait entendu cette
conversation. « Omar[56], dit-il, salue ton père ; c’est lui ! fais-lui
aussi mes compliments. » Omar saute à terre, va saluer son père, et lui
embrasse la main. Il lui dit aussitôt que le frère de sa femme était
sous le palanquin. Mon grand-père accourt et salue le fils de Soleymân-
el-Azhary. Les salutations finies, Omar dit à son père : « Comment avez-
vous pu nous laisser si longtemps sans moyens de dépenses, sans
ressources, nous si jeunes encore ! Si Dieu n’eût pas éveillé la bonté
de mon oncle, nous étions perdus. — Que pouvais-je faire ? Le destin ne
marche-t-il pas par l’ordre des volontés suprêmes de Dieu ? Un poëte
n’a-t-il pas dit :
« Ce qui est écrit par le destin ne saurait être effacé ; et sois
tranquille pour ce que le destin ne te réserve pas. »