[Note 29 : Traduction de Silvestre de Sacy. — L’Edrisi (1er climat, 4e

section) nomme trois fois _le mont_ de la Lune. « La source de ces deux

branches du Nil est dans la montagne de la lune. Le Nil tire son origine

de cette montagne, par des fontaines dont cinq s’écoulent et se

rassemblent dans un grand lac ; les autres descendent également dans un

grand lac ; de chacun de ces deux lacs sortent trois rivières qui

finissent par se réunir et par s’écouler dans un très-grand lac, près

duquel est située une ville nommée Tarfi, populeuse et dont les environs

sont fertiles en riz..... Ce lac est situé au-dessus, mais _très-près_

de la ligne équinoxiale, » etc. (Traduction de M. Jaubert, t. IV des

_Mémoires de la Société de géographie_, p. 27, 28 et 29.)]

[Note 30 : Vulgairement Tombouctou et Temboctou ; j’adopte cette

orthographe de Tounbouctou d’après le cheykh. Voyez le _Voyage de René

Caillié dans l’Afrique centrale_ et mes _Remarques et Recherches

géographiques sur ce voyage_, t. III.]

[Note 31 : On sait que la capitale actuelle des Foulahs est Sakkatou.]

[Note 32 : On y voit aussi le Misselad traverser tout le Dârfour ; mais

Browne l’avait tracé très en dehors du Dârfour. Tendelty n’est qu’à deux

journées de Kôbeyh, selon Browne, c’est aussi ce qu’on trouve sur la

carte ci-jointe.]

[Note 33 : J’estime que cette journée de marche peut être évaluée à

quatre ou cinq lieues tout au plus, ce qui est au-dessous de

l’estimation de M. le Dr. Perron. Attendu l’incertitude qui existe sur

ce point, nous n’avons introduit aucune échelle métrique, aucune

graduation sur la carte, et nous pensons que les géographes approuveront

ce parti. Les itinéraires de Browne sont d’ailleurs en désaccord complet

avec les données du cheykh, et il reste beaucoup d’incertitude sur la

position des lieux.]

[Note 34 : On doit écarter le _w_ pour éviter une équivoque aux lecteurs

anglais et allemands. — L’_î_ long, _y_, est souvent écrit par _i_, sauf

peu d’exceptions.]

[Note 35 : The people no supposed to exceed in number 200,000

(_Encyclopædia of geography_, etc., by Hugues Murray, 1834, p. 1293.]

[Note 36 : Voyez _Bulletin de la Société de géographie_, année 1842,

page 367, tome XVIII ; et année 1843, t. XIX, p. 89, 96, 444.]

[Note 37 : Voyez _Bulletin de la Société de géographie_, année 1843, t.

XIX.]

[Note 38 : Voy. Burckhardt, _Nubia_, p. 480.]

[Note 39 : Voyez l’ouvrage de M. d’Eichthal intitulé : _Histoire et

origine des foulahs ou fellans_. Voyez aussi la lettre de M. Hodgson au

sujet des Foulahs, qu’il regarde comme des intermédiaires entre les

nègres et les Berbers, les Libyens et les Ethiopiens des Grecs, ou

plutôt entre les nègres et les blancs.]

[Note 40 : Ce mot est le seul, parmi les mots connus, qui se dise à peu

près de même dans les deux langues.]

[Note 41 : Suivant un voyageur récent, l’on appelle _kongara_ l’idiome

du Darfour.]

[Note 42 : Quand le mot fourâoui donné par le cheykh n’est pas le même

que selon M. Kœnig, je le fais suivre du signe CH.]

[Note 43 : Signifiant bras gauche et aile gauche du sultan.]

[Note 44 : Sept, huit, neuf, comme en arabe. (Voy. plus haut.)]

[Note 45 : Voyez _Etudes géographiques et historiques sur l’Arabie_, p.

241 et suivantes.]

[Note 46 : Voy. _Athenæum_, février 1844.]

[Note 47 : Il ne faut pas confondre ce lieu de Maçâlyt avec le mot de

Masâlyt, pluriel de Maslaty, c’est-à-dire habitant de Maslat, lieu à

trois journées ouest du Ouârah. La rivière appelée Misselad par Browne

tire peut-être son nom de ce dernier endroit. Battah de Burckhardt

correspond au même lieu, puisqu’il est à dix-huit lieues ouest de

Ouârah. La rivière Om-Teymam, sur le bord de laquelle se trouve Battah

(Burckhardt), doit, en ce cas, être identifiée avec le Bahr Misselad. La

rivière de Battah, arrosant le pays de Maslat, est encore la même ;

Battah n’est pas le nom d’une rivière, pas plus que Misselad. C’est

ainsi que peuvent se concilier très-bien les récits faits à Browne, à

Burckhardt et à M. Fresnel. On regarde à tort comme noms de rivières

beaucoup de noms qui sont ceux des lieux et des pays qu’elles arrosent ;

comme si on disait la rivière de Macon, la rivière de Châlons, pour dire

la Saône, la Marne.]

[Note 48 : Un très-court fragment du _Voyage au Dârfour_ a été inséré

dans le _Journal asiatique_ (t. VIII, 3e série) ; c’est une circonstance

dont nous devons faire mention ; mais nous n’avons pas cru devoir, pour

ce motif, tronquer la relation originale.

La plus grande partie des observations qu’on trouvera à la suite du

voyage, sous le titre de _Notes et Eclaircissements_, faisaient partie

du texte écrit par le cheykh Mohammed-el-Tounsy. M. le Dr. Perron les a

retranchés du texte, où l’on aurait pu les regarder comme des hors

d’œuvre ; quoique souvent étrangers à la narration, il a cru devoir les

conserver dans l’ouvrage, attendu qu’ils expliquent beaucoup de faits

relatifs à la littérature des Arabes et à leurs idées religieuses.]

[Note 49 : Voy. _Wissenschaftliche bemerkungen_, etc., p. 66 et

suivantes. Selon M. Russegger, les indigènes regardent le Bahr-el-Abyad

comme le bras principal du fleuve, et le Bahr-el-Azrak n’a qu’une

importance secondaire ; il me semble que c’est l’opinion inverse, qui

est précisément celle des natifs, celle des Abyssins du moins. Ptolémée

a enseigné la première, et avec raison, dès le second siècle de notre

ère ; mais l’idée contraire prévaut en effet en Abyssinie.]

AVANT-PROPOS

PAR

=M. le Dr PERRON.=

C’est une singulière destinée que celle des peuplades centrales de

l’Afrique, à 20 degrés environ au-dessus et au-dessous de l’équateur. De

tout temps, elles ont été comme renfermées par un mur infranchissable ;

les plus anciennes annales connues n’en donnent aucune description

admissible, et, le plus souvent même, n’en renferment aucune trace ; le

peu qu’en dit Hérodote, et encore d’après des récits hasardés et

fabuleux, n’a guère trait qu’aux Libyens et aux Barcéens. Bien entendu,

l’Egypte est ici exceptée.

Qu’était donc jadis, dans l’immense péninsule d’Afrique, ce vaste pays

des Noirs, ce Soudan et tout l’espace inconnu à une incalculable

antiquité ? Il paraît que de nombreuses populations, soit à demeures

fixes, soit à vie nomade, ont habité ces climats ardents, en ont

parcouru et les sables stériles et les terres productives ; mais

pourquoi cette réclusion des Noirs par delà le Sahara ? Je hasarderai à

ce sujet quelques considérations. — Je ne saurais admettre, comme on a

cru devoir le faire pour la Tasmanie, la Nouvelle-Hollande, pour les

Papous, les Mélanésiens, les Australasiens, etc., que les hommes du

centre de l’Afrique, c’est-à-dire presque depuis les monts Atlas jusqu’à

la Cafrerie et la Hottentotie, soient une apparition de seconde époque

sur le globe. Car si on suit les gradations qui marquent et

caractérisent les êtres et leur position relative, si on raisonne

d’après la succession de leurs apparitions si bien exposées par Cuvier,

on arrive à reconnaître que la généralité des populations nègres se

rapproche, à certains égards, des espèces d’individus qui forment

l’échelon le plus élevé des _animaux_ proprement dits. Ainsi les Cafres,

et surtout les Hottentots, les Boschismens, les Gonaquas, les Coranas,

tiennent du singe par leur extérieur, leur physionomie, leur sauvagerie.

La dénomination d’orang-outan[50] ou _homme sauvage, Homo sylvestris,

homme des bois_, appliquée par les Malais eux-mêmes aux singes les plus

rapprochés de la forme humaine, exprime un rapport remarquable, une

sorte de parenté entre l’homme pour ainsi dire imparfait et le singe

parfait ; il semblerait donc rationnel d’admettre que, parmi les races

humaines de couleur, les Nègres sont en général le point initial après

l’animalité proprement dite, le premier degré d’évolution de la vie à

l’état d’homme, sur le globe ; dès lors ce serait la première race

apparue sur le globe.

S’il m’était permis d’asseoir quelques réflexions sur cette donnée

physique, je croirais pouvoir inférer de là que la patrie originelle des

premiers hommes, c’est-à-dire des Noirs, est le sol de l’Afrique ;

qu’ils ont été fixés là, dans le principe, de même que les différents

groupes d’êtres ont été posés et confinés sur telles circonscriptions du

globe, qui étaient le mieux adaptées à leur nature, à leurs besoins et à

leur genre de vie. J’ajouterais encore que la race blanche, soit qu’elle

ait été d’abord un développement plus ou plus moins lent de la race

noire, soit qu’elle ait été, si on le préfère ainsi, une autre évolution

plus perfectionnée d’animaux de l’ordre le plus élevé ; j’ajouterais,

dis-je, que la race blanche a dû éclore et naître sur le sol asiatique.

Quelle que soit l’hypothèse qu’on juge la plus probable, cette race

blanche, on ne saurait le nier, a pris un essor puissant et rapide. Elle

a montré d’abord, comme après et longtemps après, une certaine

supériorité qui la distingue encore à présent, qui, dès les âges

primitifs, a fait son caractère naturel, et a donné naissance au

_premier homme_ de la création.

De là _deux hommes_ ou _deux frères_ formant l’homme et engendrant, dans

la suite des siècles, par leur croisement, par l’action des climats, des

alimentations, des passions et de vingt autres causes qui modifient la

vie, les diverses constitutions physiognomoniques des habitants répandus

sur tous les points de la terre.

Les deux races ayant crû et multiplié isolément, chacune dans son

quartier du globe, ont fourni chacune une nombreuse famille. Soit que la

race africaine sortant de sa grande presqu’île, ait rencontré, au delà,

la race qui lui était étrangère et inconnue, et ait voulu la dominer ;

soit qu’elle ait vu avec inquiétude, avec jalousie s’accroître, autant

ou plus qu’elle, cette race dont, après de longues années, elle avait

oublié le lien de filiation, il a dû se manifester une opposition

hostile entre les deux couleurs. Il se fit alors en quelque sorte deux

camps, et, en Asie, se heurtèrent violemment les deux moitiés de

l’humanité. La race noire vaincue, fut repoussée, refoulée dans sa

patrie originelle ; elle dut s’y concentrer, s’y confiner, s’y enfermer.

De là cette cruelle malédiction jetée sur les Noirs par les Blancs des

âges primitifs ; de là l’espèce de talion que l’on prit si longtemps sur

les malheureux Nègres et que prennent encore aujourd’hui plusieurs

peuples par le mépris et par l’esclavage même ; de là, enfin, la

réclusion à laquelle se sont condamnées les peuplades noires, surtout au

sein de l’Afrique, soit forcément, soit systématiquement, c’est-à-dire

par sentiment de conservation. Leur colère s’est transmise, par

tradition, de génération en génération ; elles ont voué un sentiment

d’inimitié, de défiance ou de crainte aux visages blancs ; les avenues

de l’Afrique leur ont été fermées comme par des remparts inexpugnables ;

et, jusqu’à ce jour, la sauvagerie s’est fortifiée dans ce camp

africain. A peine quelques voyageurs, depuis un demi-siècle, ont pu

faire quelques pas au delà de cette circonvallation, apercevoir, aborder

un petit nombre de stations. Par cela même aussi, la civilisation n’a pu

s’approcher des noirs ; car ils n’ont pas su eux-mêmes la faire naître

au milieu de leurs tribus.

Je ne veux pas, par ces dernières paroles et par tout ce que je viens de

dire, condamner comme entachées d’infériorité absolue les peuplades

noires. Comme hommes, ils sont égaux, pour moi, à tous les autres

humains ; ils ont leur part de l’essence divine, qui pénètre et anime

tous les êtres : je veux seulement énoncer un fait patent à tous les

yeux, c’est-à-dire l’état arriéré des hommes noirs et des hommes de

couleur, et cela dans toutes les parties du monde. Je veux dire aussi

qu’il est du devoir des races plus avancées d’oublier les inimitiés

anciennes et de chercher peu à peu, et par les voies de la douceur et de

la charité, à faire profiter leurs frères des bienfaits de la

civilisation, à les faire participer à leur vie morale et

intellectuelle.

Les hommes civilisés eux-mêmes en retireront d’immenses avantages. Il

faut (le temps en est venu) que la science et l’industrie s’emparent de

toutes les branches de la famille humaine ; il faut que l’Afrique

intérieure tout entière s’ouvre enfin et reçoive dans son sein les

nations plus avancées. C’est à l’Europe, comme foyer de la civilisation,

de lui envoyer des colonies scientifiques, de lui apporter son

industrie, son éducation, de préparer son avenir, de lui apprendre ce

qu’elle a de facultés et de forces intellectuelles, les richesses, les

trésors qu’elle possède en terrains, en animaux, en productions

naturelles. C’est là la voix de Dieu, c’est là un devoir de religion

sociale, une sainte obligation des peuples civilisés.

Mais ces colonies, avant de pouvoir fraterniser avec les peuplades

encore sauvages, doivent être précédées de voyageurs dont la tâche est

de commencer, à travers les périls, à les familiariser avec la

physionomie des blancs, avec leurs discours et leurs manières, avec leur

genre de vie. Déjà l’Afrique est attaquée aux deux extrémités de son

rivage septentrional, l’Egypte et Alger. Au Cap, conquis depuis

longtemps, on n’a presque rien fait pour avancer la trouée du côté de

l’intérieur. Mais nous voyons aujourd’hui de hardis voyageurs s’élancer

des deux rivages de l’orient et du couchant ; des éclaireurs ont vu le

Dhioliba, le Tounbouctou, le Bornou, les Fellâtas, le Tchâd ; ils ont vu

et visitent encore les montagnes et les tribus abyssines, jusque chez

les Gallas.

Les missionnaires chrétiens, protestants et catholiques, ont introduit

la prédication, surtout dans l’Abyssinie, mais les succès sont faibles ;

là la religion, dans le sens général, c’est-à-dire cette vie de morale,

de principes et de sentiments qui doit relier tous les hommes en une

famille unique, ne fructifie pas seulement par la parole, par des

maximes d’abstinence, par la répression de tous les penchants naturels ;

il faut satisfaire et sanctifier toutes les inclinations et passions de

l’homme qui peuvent conduire au bien. C’est pour n’avoir pas senti et

compris comment le vrai prêtre doit diriger l’éducation des penchants et

des passions bonnes et mauvaises, que les missionnaires de toutes les

religions exclusives ont fait si peu de conquêtes durables et

fructueuses dans leurs courses apostoliques.

Le système de répression absolue des passions, les injonctions

d’abstinences et de mortifications, ont retardé le progrès intellectuel

et industriel. Porté sur la terre d’Abyssinie, ce système aura les mêmes

conséquences, la même lenteur dans ses résultats... C’est autrement que

par le froid et nu protestantisme qu’on peut émouvoir des peuplades dont

l’intelligence est peu cultivée et qui ont besoin de leurs yeux pour

comprendre ; c’est autrement que par le mysticisme pur du christianisme,

même environné de la pompe du culte, qu’il faut aborder l’esprit et le

cœur de ces hommes chez lesquels le corps et l’esprit marchent de

concert. Il leur faut une éducation qui, les embrassant peu à peu sous

le double aspect physique et intellectuel, les pousse au progrès par la

satisfaction de leurs besoins. En un mot, le protestantisme glacial et

ergoteur n’a rien produit et ne produira rien ; le culte catholique a eu

un peu plus d’influence ; mais l’état dans lequel sont restés les

peuples attaqués par ces seules forces morales est une preuve

péremptoire que ces forces sont insuffisantes. L’islamisme n’a pas été

moins impuissant sur les populations. Nous en verrons la preuve dans

quelques épisodes de ce Voyage, dans les descriptions de mœurs et de

coutumes, dans la sauvagerie qu’il a laissée parmi ses sectateurs.

Ce sont les forces industrielles et commerciales qui doivent commencer

la conquête pacifique dont nous voulons parler. Ce sont elles qui

doivent ouvrir les voies à la culture morale et scientifique. Mais afin

de réussir dans ce projet où l’Europe rencontrera gloire et profit, afin

de bien calculer et appliquer les moyens d’introduction et d’essai, il

est indispensable de connaître les penchants et les esprits de ces

hommes, de connaître la nature des diverses contrées, leurs cultures et

leurs produits, d’apprendre les habitudes des indigènes, de discerner

leurs besoins les plus impérieux, les jouissances qu’ils recherchent le

plus ; tel est le moyen de choisir les premières semences qu’il faut

jeter dans ces terres incultes pour les affranchir du joug de

l’ignorance. Il est egalement indispensable d’avoir un aperçu de

l’histoire antérieure des peuples, de leurs formes de gouvernement, de

leur genre d’administration ; on pourra ensuite tenter plus

fructueusement la réforme par des moyens qui ne les heurtent pas avec

trop de violence. Car là est, en quelque sorte, le diagnostic de leur

maladie, et l’indication des moyens propres à appeler un état meilleur.

Le voyage de notre cheykh fournit plus d’une donnée pour entamer

l’entreprise ; par un long séjour dans l’est du Soudan, la considération

dont il était revêtu, sa qualité de chérif et d’uléma, son esprit

naturel d’observation, la fréquentation d’hommes de tous les rangs, même

par sa crédulité de musulman, enfin par son étonnante mémoire, il a pu

acquérir d’amples notions sur les mœurs des populations, même de celles

qu’il n’a pu voir lui-même, sur les habitudes particulières des sultans

qu’il a vus et approchés, sur leur histoire, sur les lois en vigueur,

sur les rapports et les communications des pays entre eux, sur les

cultures et sur les productions végétales, sur les produits industriels,

sur les positions relatives des localités. S’il ne donne point

d’observations scientifiques à la manière des voyageurs européens, c’est

que les musulmans, les ulémas comme les autres, ne connaissent pas les

instruments propres à donner les mesures exactes. S’ils emploient la

boussole, ce n’est qu’en voyage, afin de trouver la _kiblah_ pour la

prière, c’est-à-dire la direction selon laquelle ils doivent faire face

à la Mecque, afin que leur prière soit aussi parfaite et complète qu’il

est possible.

Mais bien que le Voyage au Dârfour manque de déterminations

géographiques et météorologiques, la manière dont l’auteur indique ses

directions et ses routes, en fait un itinéraire précieux pour ceux qui

tenteront les mêmes courses que lui dans le Dârfour, le Kordofâl, le

Ouadây, le Baguirmeh, le Bornou, le Dâr-Fertyt, etc., et parmi les

nombreuses tribus de ces régions ; d’autant plus que l’Afrique centrale

préoccupe aujourd’hui les géographes, les philosophes et même certains

gouvernements de l’Europe. Je crois donc pouvoir me féliciter d’avoir

provoqué, poursuivi, obtenu la rédaction de ce Voyage, non sans frais de

patience et de grands sacrifices. Je prenais des leçons d’arabe, à Abou-

Zabel, du cheykh Mohammed. Il me parla de ses excursions au Soudan ; ses

récits m’intéressèrent ; je le priai de les écrire. Il céda à ma prière,

et la lecture de son livre me servit de leçons d’arabe. Ce travail fut

souvent interrompu. Je recueillis le tout de ma propre main et en fis

une copie correcte relue avec le cheykh.

Je laissai à l’auteur, dans la forme et l’arrangement de ses récits,

dans ses jugements, toute sa liberté, toute sa spontanéité. J’étais bien

aise de posséder ces tableaux étrangers, vus et tracés par l’œil et la

main d’un musulman ; et en effet, ils ont un air particulier

d’originalité.

Je devais chercher à vérifier la sincérité de ses narrations : je l’ai

fait. J’ai consulté, au Kaire, divers indigènes du Kordofâl, du Dârfour,

du Ouadây, et toujours leurs paroles ont été conformes à celles du

chérif. J’ai cherché aussi à me procurer quelques notices sur des

voyages faits par des Européens vers les contrées qu’a visitées et

habitées mon cheykh, tels que le _Voyage des Anglais à l’ouest du

royaume de Bornou_, les _Découvertes des frères Lander_, etc. ; là, j’ai

rencontré beaucoup de noms de lieux, tels que les donne le cheykh ; des

faits tels que la destruction _du Vieux-Birnie, capitale du Bornou_, par

les Fellâtas, qui envahirent alors une partie du Soudan, puis la guerre

du chef du _Bornou_ avec les _Baguirmeh_, lors du voyage de major

Denham. Ces faits sont consignés aussi dans la relation du cheykh.

Certes, il est bien certain qu’il n’a jamais su et ne sait pas un mot

des voyages de Clapperton, Denham, Oudney, Lander et autres. Il n’en

avait pas la plus légère idée, lorsqu’il rédigeait son récit, lorsqu’il

décrivait les nombreuses tribus qu’il a vues, les habitudes

particulières des familles, l’histoire des sultans qu’il a fréquentés si

longtemps, les dangers qu’il a courus, les guerres, les désastres dont

il fut le témoin, et beaucoup d’autres circonstances et aventures. Il

faut avoir vécu comme lui dans ces pays, et chez les peuples qui y

séjournent, pour posséder tous les détails particuliers qu’il a

consignés dans son livre.

Quoique déjà d’un certain âge, le cheykh renouvellerait avec plaisir le

voyage qu’il a fait au Soudan, et si on lui assurait une indemnité

honorable, il n’hésiterait pas un moment à accompagner deux ou trois

voyageurs européens qui voudraient, avec lui, essayer une nouvelle

expédition. Plus d’une fois, et de lui-même, il m’a exprimé vivement la

joie qu’il aurait de repartir avec des compagnons dont il se ferait

volontiers le guide et le défenseur. — Si par hasard quelque voyageur

sentait le désir de tenter la gloire de ce voyage, voici ce que je lui

conseillerais, comme conditions nécessaires d’un succès, je pourrais

dire complet.

Il faut commencer par l’étude de la langue arabe, et surtout du langage

ordinaire ; se familiariser en même temps, pendant deux ou trois ans,

avec les formes religieuses de la conversation et prendre ainsi à

l’avance une couleur de musulmanisme. C’est le moyen de se bien

façonner, pour avoir la physionomie qui convient à la réussite d’un

semblable voyage. Il faut s’habituer à aimer les pratiques et les

coutumes des musulmans pieux, se concilier l’affection des dévots ulémas

par une contenance calquée sur la leur et qui captive ainsi leur estime,

admettre les vêtements, les manières et même la foi aux préjugés qui

dominent les personnages respectés, fréquenter assidûment les leçons des

mosquées, faire, en un mot, un véritable noviciat dans la religion de

Mahomet, se montrer ainsi pendant quelque temps digne et jaloux

d’embrasser la loi musulmane, prononcer enfin la déclaration orthodoxe

et fondamentale qui constitue le vrai croyant, et sceller cette

conclusion par l’adoption d’un nom nouveau qui fasse disparaître aux

yeux l’origine européenne et surtout chrétienne. La ferveur dévote d’un

néophyte et ses pratiques extérieures, franches et régulières, lui

acquièrent bientôt un crédit infini auprès des chefs de la religion et

auprès de tout ce qui les approche d’ulémas et de cheykhs. Lire aussi le

Coran en texte arabe, se le faire expliquer, l’admirer, l’aimer, en

apprendre des passages, des maximes, des principes, pratiquer les jeûnes

et surtout celui du Ramadhân, faire un pèlerinage pour devenir un

musulman parfait et se préparer ainsi aux fatigues et aux exigences du

voyage, tout cela est un viatique inappréciable qui sera d’un secours

immense. Ajoutez-y encore l’étude du droit canon ou _Fiqh_, pour avoir

toutes prêtes dans la pensée les explications qui vous seront demandées,

certainement, sur les détails des rites et des actes de la vie

religieuse et de la vie ordinaire dans les rapports mutuels des hommes ;

ces préparatifs, immatériels pour la plupart, n’exigent pas autant de

peines qu’on pourrait le penser d’abord.

Habituez-vous également au régime même des malheureux, à leurs demeures,

à leurs lits sur la terre presque nue, à leurs privations, à leurs

grossiers vêtements, à leur extrême frugalité, à leur tolérance de la

faim, de la soif et de la fatigue, même jusqu’à leur malpropreté. Il y a

là un apprentissage dont le résultat est incalculable, précieux pour la

santé du voyageur, plein d’espérance scientifique pour les excursions.

Voyage au Darfour · 第 4 / 37 段