section) nomme trois fois _le mont_ de la Lune. « La source de ces deux
branches du Nil est dans la montagne de la lune. Le Nil tire son origine
de cette montagne, par des fontaines dont cinq s’écoulent et se
rassemblent dans un grand lac ; les autres descendent également dans un
grand lac ; de chacun de ces deux lacs sortent trois rivières qui
finissent par se réunir et par s’écouler dans un très-grand lac, près
duquel est située une ville nommée Tarfi, populeuse et dont les environs
sont fertiles en riz..... Ce lac est situé au-dessus, mais _très-près_
de la ligne équinoxiale, » etc. (Traduction de M. Jaubert, t. IV des
_Mémoires de la Société de géographie_, p. 27, 28 et 29.)]
[Note 30 : Vulgairement Tombouctou et Temboctou ; j’adopte cette
orthographe de Tounbouctou d’après le cheykh. Voyez le _Voyage de René
Caillié dans l’Afrique centrale_ et mes _Remarques et Recherches
géographiques sur ce voyage_, t. III.]
[Note 31 : On sait que la capitale actuelle des Foulahs est Sakkatou.]
[Note 32 : On y voit aussi le Misselad traverser tout le Dârfour ; mais
Browne l’avait tracé très en dehors du Dârfour. Tendelty n’est qu’à deux
journées de Kôbeyh, selon Browne, c’est aussi ce qu’on trouve sur la
carte ci-jointe.]
[Note 33 : J’estime que cette journée de marche peut être évaluée à
quatre ou cinq lieues tout au plus, ce qui est au-dessous de
l’estimation de M. le Dr. Perron. Attendu l’incertitude qui existe sur
ce point, nous n’avons introduit aucune échelle métrique, aucune
graduation sur la carte, et nous pensons que les géographes approuveront
ce parti. Les itinéraires de Browne sont d’ailleurs en désaccord complet
avec les données du cheykh, et il reste beaucoup d’incertitude sur la
position des lieux.]
[Note 34 : On doit écarter le _w_ pour éviter une équivoque aux lecteurs
anglais et allemands. — L’_î_ long, _y_, est souvent écrit par _i_, sauf
peu d’exceptions.]
[Note 35 : The people no supposed to exceed in number 200,000
(_Encyclopædia of geography_, etc., by Hugues Murray, 1834, p. 1293.]
[Note 36 : Voyez _Bulletin de la Société de géographie_, année 1842,
page 367, tome XVIII ; et année 1843, t. XIX, p. 89, 96, 444.]
[Note 37 : Voyez _Bulletin de la Société de géographie_, année 1843, t.
XIX.]
[Note 38 : Voy. Burckhardt, _Nubia_, p. 480.]
[Note 39 : Voyez l’ouvrage de M. d’Eichthal intitulé : _Histoire et
origine des foulahs ou fellans_. Voyez aussi la lettre de M. Hodgson au
sujet des Foulahs, qu’il regarde comme des intermédiaires entre les
nègres et les Berbers, les Libyens et les Ethiopiens des Grecs, ou
plutôt entre les nègres et les blancs.]
[Note 40 : Ce mot est le seul, parmi les mots connus, qui se dise à peu
près de même dans les deux langues.]
[Note 41 : Suivant un voyageur récent, l’on appelle _kongara_ l’idiome
du Darfour.]
[Note 42 : Quand le mot fourâoui donné par le cheykh n’est pas le même
que selon M. Kœnig, je le fais suivre du signe CH.]
[Note 43 : Signifiant bras gauche et aile gauche du sultan.]
[Note 44 : Sept, huit, neuf, comme en arabe. (Voy. plus haut.)]
[Note 45 : Voyez _Etudes géographiques et historiques sur l’Arabie_, p.
241 et suivantes.]
[Note 46 : Voy. _Athenæum_, février 1844.]
[Note 47 : Il ne faut pas confondre ce lieu de Maçâlyt avec le mot de
Masâlyt, pluriel de Maslaty, c’est-à-dire habitant de Maslat, lieu à
trois journées ouest du Ouârah. La rivière appelée Misselad par Browne
tire peut-être son nom de ce dernier endroit. Battah de Burckhardt
correspond au même lieu, puisqu’il est à dix-huit lieues ouest de
Ouârah. La rivière Om-Teymam, sur le bord de laquelle se trouve Battah
(Burckhardt), doit, en ce cas, être identifiée avec le Bahr Misselad. La
rivière de Battah, arrosant le pays de Maslat, est encore la même ;
Battah n’est pas le nom d’une rivière, pas plus que Misselad. C’est
ainsi que peuvent se concilier très-bien les récits faits à Browne, à
Burckhardt et à M. Fresnel. On regarde à tort comme noms de rivières
beaucoup de noms qui sont ceux des lieux et des pays qu’elles arrosent ;
comme si on disait la rivière de Macon, la rivière de Châlons, pour dire
la Saône, la Marne.]
[Note 48 : Un très-court fragment du _Voyage au Dârfour_ a été inséré
dans le _Journal asiatique_ (t. VIII, 3e série) ; c’est une circonstance
dont nous devons faire mention ; mais nous n’avons pas cru devoir, pour
ce motif, tronquer la relation originale.
La plus grande partie des observations qu’on trouvera à la suite du
voyage, sous le titre de _Notes et Eclaircissements_, faisaient partie
du texte écrit par le cheykh Mohammed-el-Tounsy. M. le Dr. Perron les a
retranchés du texte, où l’on aurait pu les regarder comme des hors
d’œuvre ; quoique souvent étrangers à la narration, il a cru devoir les
conserver dans l’ouvrage, attendu qu’ils expliquent beaucoup de faits
relatifs à la littérature des Arabes et à leurs idées religieuses.]
[Note 49 : Voy. _Wissenschaftliche bemerkungen_, etc., p. 66 et
suivantes. Selon M. Russegger, les indigènes regardent le Bahr-el-Abyad
comme le bras principal du fleuve, et le Bahr-el-Azrak n’a qu’une
importance secondaire ; il me semble que c’est l’opinion inverse, qui
est précisément celle des natifs, celle des Abyssins du moins. Ptolémée
a enseigné la première, et avec raison, dès le second siècle de notre
ère ; mais l’idée contraire prévaut en effet en Abyssinie.]
AVANT-PROPOS
PAR
=M. le Dr PERRON.=
C’est une singulière destinée que celle des peuplades centrales de
l’Afrique, à 20 degrés environ au-dessus et au-dessous de l’équateur. De
tout temps, elles ont été comme renfermées par un mur infranchissable ;
les plus anciennes annales connues n’en donnent aucune description
admissible, et, le plus souvent même, n’en renferment aucune trace ; le
peu qu’en dit Hérodote, et encore d’après des récits hasardés et
fabuleux, n’a guère trait qu’aux Libyens et aux Barcéens. Bien entendu,
l’Egypte est ici exceptée.
Qu’était donc jadis, dans l’immense péninsule d’Afrique, ce vaste pays
des Noirs, ce Soudan et tout l’espace inconnu à une incalculable
antiquité ? Il paraît que de nombreuses populations, soit à demeures
fixes, soit à vie nomade, ont habité ces climats ardents, en ont
parcouru et les sables stériles et les terres productives ; mais
pourquoi cette réclusion des Noirs par delà le Sahara ? Je hasarderai à
ce sujet quelques considérations. — Je ne saurais admettre, comme on a
cru devoir le faire pour la Tasmanie, la Nouvelle-Hollande, pour les
Papous, les Mélanésiens, les Australasiens, etc., que les hommes du
centre de l’Afrique, c’est-à-dire presque depuis les monts Atlas jusqu’à
la Cafrerie et la Hottentotie, soient une apparition de seconde époque
sur le globe. Car si on suit les gradations qui marquent et
caractérisent les êtres et leur position relative, si on raisonne
d’après la succession de leurs apparitions si bien exposées par Cuvier,
on arrive à reconnaître que la généralité des populations nègres se
rapproche, à certains égards, des espèces d’individus qui forment
l’échelon le plus élevé des _animaux_ proprement dits. Ainsi les Cafres,
et surtout les Hottentots, les Boschismens, les Gonaquas, les Coranas,
tiennent du singe par leur extérieur, leur physionomie, leur sauvagerie.
La dénomination d’orang-outan[50] ou _homme sauvage, Homo sylvestris,
homme des bois_, appliquée par les Malais eux-mêmes aux singes les plus
rapprochés de la forme humaine, exprime un rapport remarquable, une
sorte de parenté entre l’homme pour ainsi dire imparfait et le singe
parfait ; il semblerait donc rationnel d’admettre que, parmi les races
humaines de couleur, les Nègres sont en général le point initial après
l’animalité proprement dite, le premier degré d’évolution de la vie à
l’état d’homme, sur le globe ; dès lors ce serait la première race
apparue sur le globe.
S’il m’était permis d’asseoir quelques réflexions sur cette donnée
physique, je croirais pouvoir inférer de là que la patrie originelle des
premiers hommes, c’est-à-dire des Noirs, est le sol de l’Afrique ;
qu’ils ont été fixés là, dans le principe, de même que les différents
groupes d’êtres ont été posés et confinés sur telles circonscriptions du
globe, qui étaient le mieux adaptées à leur nature, à leurs besoins et à
leur genre de vie. J’ajouterais encore que la race blanche, soit qu’elle
ait été d’abord un développement plus ou plus moins lent de la race
noire, soit qu’elle ait été, si on le préfère ainsi, une autre évolution
plus perfectionnée d’animaux de l’ordre le plus élevé ; j’ajouterais,
dis-je, que la race blanche a dû éclore et naître sur le sol asiatique.
Quelle que soit l’hypothèse qu’on juge la plus probable, cette race
blanche, on ne saurait le nier, a pris un essor puissant et rapide. Elle
a montré d’abord, comme après et longtemps après, une certaine
supériorité qui la distingue encore à présent, qui, dès les âges
primitifs, a fait son caractère naturel, et a donné naissance au
_premier homme_ de la création.
De là _deux hommes_ ou _deux frères_ formant l’homme et engendrant, dans
la suite des siècles, par leur croisement, par l’action des climats, des
alimentations, des passions et de vingt autres causes qui modifient la
vie, les diverses constitutions physiognomoniques des habitants répandus
sur tous les points de la terre.
Les deux races ayant crû et multiplié isolément, chacune dans son
quartier du globe, ont fourni chacune une nombreuse famille. Soit que la
race africaine sortant de sa grande presqu’île, ait rencontré, au delà,
la race qui lui était étrangère et inconnue, et ait voulu la dominer ;
soit qu’elle ait vu avec inquiétude, avec jalousie s’accroître, autant
ou plus qu’elle, cette race dont, après de longues années, elle avait
oublié le lien de filiation, il a dû se manifester une opposition
hostile entre les deux couleurs. Il se fit alors en quelque sorte deux
camps, et, en Asie, se heurtèrent violemment les deux moitiés de
l’humanité. La race noire vaincue, fut repoussée, refoulée dans sa
patrie originelle ; elle dut s’y concentrer, s’y confiner, s’y enfermer.
De là cette cruelle malédiction jetée sur les Noirs par les Blancs des
âges primitifs ; de là l’espèce de talion que l’on prit si longtemps sur
les malheureux Nègres et que prennent encore aujourd’hui plusieurs
peuples par le mépris et par l’esclavage même ; de là, enfin, la
réclusion à laquelle se sont condamnées les peuplades noires, surtout au
sein de l’Afrique, soit forcément, soit systématiquement, c’est-à-dire
par sentiment de conservation. Leur colère s’est transmise, par
tradition, de génération en génération ; elles ont voué un sentiment
d’inimitié, de défiance ou de crainte aux visages blancs ; les avenues
de l’Afrique leur ont été fermées comme par des remparts inexpugnables ;
et, jusqu’à ce jour, la sauvagerie s’est fortifiée dans ce camp
africain. A peine quelques voyageurs, depuis un demi-siècle, ont pu
faire quelques pas au delà de cette circonvallation, apercevoir, aborder
un petit nombre de stations. Par cela même aussi, la civilisation n’a pu
s’approcher des noirs ; car ils n’ont pas su eux-mêmes la faire naître
au milieu de leurs tribus.
Je ne veux pas, par ces dernières paroles et par tout ce que je viens de
dire, condamner comme entachées d’infériorité absolue les peuplades
noires. Comme hommes, ils sont égaux, pour moi, à tous les autres
humains ; ils ont leur part de l’essence divine, qui pénètre et anime
tous les êtres : je veux seulement énoncer un fait patent à tous les
yeux, c’est-à-dire l’état arriéré des hommes noirs et des hommes de
couleur, et cela dans toutes les parties du monde. Je veux dire aussi
qu’il est du devoir des races plus avancées d’oublier les inimitiés
anciennes et de chercher peu à peu, et par les voies de la douceur et de
la charité, à faire profiter leurs frères des bienfaits de la
civilisation, à les faire participer à leur vie morale et
intellectuelle.
Les hommes civilisés eux-mêmes en retireront d’immenses avantages. Il
faut (le temps en est venu) que la science et l’industrie s’emparent de
toutes les branches de la famille humaine ; il faut que l’Afrique
intérieure tout entière s’ouvre enfin et reçoive dans son sein les
nations plus avancées. C’est à l’Europe, comme foyer de la civilisation,
de lui envoyer des colonies scientifiques, de lui apporter son
industrie, son éducation, de préparer son avenir, de lui apprendre ce
qu’elle a de facultés et de forces intellectuelles, les richesses, les
trésors qu’elle possède en terrains, en animaux, en productions
naturelles. C’est là la voix de Dieu, c’est là un devoir de religion
sociale, une sainte obligation des peuples civilisés.
Mais ces colonies, avant de pouvoir fraterniser avec les peuplades
encore sauvages, doivent être précédées de voyageurs dont la tâche est
de commencer, à travers les périls, à les familiariser avec la
physionomie des blancs, avec leurs discours et leurs manières, avec leur
genre de vie. Déjà l’Afrique est attaquée aux deux extrémités de son
rivage septentrional, l’Egypte et Alger. Au Cap, conquis depuis
longtemps, on n’a presque rien fait pour avancer la trouée du côté de
l’intérieur. Mais nous voyons aujourd’hui de hardis voyageurs s’élancer
des deux rivages de l’orient et du couchant ; des éclaireurs ont vu le
Dhioliba, le Tounbouctou, le Bornou, les Fellâtas, le Tchâd ; ils ont vu
et visitent encore les montagnes et les tribus abyssines, jusque chez
les Gallas.
Les missionnaires chrétiens, protestants et catholiques, ont introduit
la prédication, surtout dans l’Abyssinie, mais les succès sont faibles ;
là la religion, dans le sens général, c’est-à-dire cette vie de morale,
de principes et de sentiments qui doit relier tous les hommes en une
famille unique, ne fructifie pas seulement par la parole, par des
maximes d’abstinence, par la répression de tous les penchants naturels ;
il faut satisfaire et sanctifier toutes les inclinations et passions de
l’homme qui peuvent conduire au bien. C’est pour n’avoir pas senti et
compris comment le vrai prêtre doit diriger l’éducation des penchants et
des passions bonnes et mauvaises, que les missionnaires de toutes les
religions exclusives ont fait si peu de conquêtes durables et
fructueuses dans leurs courses apostoliques.
Le système de répression absolue des passions, les injonctions
d’abstinences et de mortifications, ont retardé le progrès intellectuel
et industriel. Porté sur la terre d’Abyssinie, ce système aura les mêmes
conséquences, la même lenteur dans ses résultats... C’est autrement que
par le froid et nu protestantisme qu’on peut émouvoir des peuplades dont
l’intelligence est peu cultivée et qui ont besoin de leurs yeux pour
comprendre ; c’est autrement que par le mysticisme pur du christianisme,
même environné de la pompe du culte, qu’il faut aborder l’esprit et le
cœur de ces hommes chez lesquels le corps et l’esprit marchent de
concert. Il leur faut une éducation qui, les embrassant peu à peu sous
le double aspect physique et intellectuel, les pousse au progrès par la
satisfaction de leurs besoins. En un mot, le protestantisme glacial et
ergoteur n’a rien produit et ne produira rien ; le culte catholique a eu
un peu plus d’influence ; mais l’état dans lequel sont restés les
peuples attaqués par ces seules forces morales est une preuve
péremptoire que ces forces sont insuffisantes. L’islamisme n’a pas été
moins impuissant sur les populations. Nous en verrons la preuve dans
quelques épisodes de ce Voyage, dans les descriptions de mœurs et de
coutumes, dans la sauvagerie qu’il a laissée parmi ses sectateurs.
Ce sont les forces industrielles et commerciales qui doivent commencer
la conquête pacifique dont nous voulons parler. Ce sont elles qui
doivent ouvrir les voies à la culture morale et scientifique. Mais afin
de réussir dans ce projet où l’Europe rencontrera gloire et profit, afin
de bien calculer et appliquer les moyens d’introduction et d’essai, il
est indispensable de connaître les penchants et les esprits de ces
hommes, de connaître la nature des diverses contrées, leurs cultures et
leurs produits, d’apprendre les habitudes des indigènes, de discerner
leurs besoins les plus impérieux, les jouissances qu’ils recherchent le
plus ; tel est le moyen de choisir les premières semences qu’il faut
jeter dans ces terres incultes pour les affranchir du joug de
l’ignorance. Il est egalement indispensable d’avoir un aperçu de
l’histoire antérieure des peuples, de leurs formes de gouvernement, de
leur genre d’administration ; on pourra ensuite tenter plus
fructueusement la réforme par des moyens qui ne les heurtent pas avec
trop de violence. Car là est, en quelque sorte, le diagnostic de leur
maladie, et l’indication des moyens propres à appeler un état meilleur.
Le voyage de notre cheykh fournit plus d’une donnée pour entamer
l’entreprise ; par un long séjour dans l’est du Soudan, la considération
dont il était revêtu, sa qualité de chérif et d’uléma, son esprit
naturel d’observation, la fréquentation d’hommes de tous les rangs, même
par sa crédulité de musulman, enfin par son étonnante mémoire, il a pu
acquérir d’amples notions sur les mœurs des populations, même de celles
qu’il n’a pu voir lui-même, sur les habitudes particulières des sultans
qu’il a vus et approchés, sur leur histoire, sur les lois en vigueur,
sur les rapports et les communications des pays entre eux, sur les
cultures et sur les productions végétales, sur les produits industriels,
sur les positions relatives des localités. S’il ne donne point
d’observations scientifiques à la manière des voyageurs européens, c’est
que les musulmans, les ulémas comme les autres, ne connaissent pas les
instruments propres à donner les mesures exactes. S’ils emploient la
boussole, ce n’est qu’en voyage, afin de trouver la _kiblah_ pour la
prière, c’est-à-dire la direction selon laquelle ils doivent faire face
à la Mecque, afin que leur prière soit aussi parfaite et complète qu’il
est possible.
Mais bien que le Voyage au Dârfour manque de déterminations
géographiques et météorologiques, la manière dont l’auteur indique ses
directions et ses routes, en fait un itinéraire précieux pour ceux qui
tenteront les mêmes courses que lui dans le Dârfour, le Kordofâl, le
Ouadây, le Baguirmeh, le Bornou, le Dâr-Fertyt, etc., et parmi les
nombreuses tribus de ces régions ; d’autant plus que l’Afrique centrale
préoccupe aujourd’hui les géographes, les philosophes et même certains
gouvernements de l’Europe. Je crois donc pouvoir me féliciter d’avoir
provoqué, poursuivi, obtenu la rédaction de ce Voyage, non sans frais de
patience et de grands sacrifices. Je prenais des leçons d’arabe, à Abou-
Zabel, du cheykh Mohammed. Il me parla de ses excursions au Soudan ; ses
récits m’intéressèrent ; je le priai de les écrire. Il céda à ma prière,
et la lecture de son livre me servit de leçons d’arabe. Ce travail fut
souvent interrompu. Je recueillis le tout de ma propre main et en fis
une copie correcte relue avec le cheykh.
Je laissai à l’auteur, dans la forme et l’arrangement de ses récits,
dans ses jugements, toute sa liberté, toute sa spontanéité. J’étais bien
aise de posséder ces tableaux étrangers, vus et tracés par l’œil et la
main d’un musulman ; et en effet, ils ont un air particulier
d’originalité.
Je devais chercher à vérifier la sincérité de ses narrations : je l’ai
fait. J’ai consulté, au Kaire, divers indigènes du Kordofâl, du Dârfour,
du Ouadây, et toujours leurs paroles ont été conformes à celles du
chérif. J’ai cherché aussi à me procurer quelques notices sur des
voyages faits par des Européens vers les contrées qu’a visitées et
habitées mon cheykh, tels que le _Voyage des Anglais à l’ouest du
royaume de Bornou_, les _Découvertes des frères Lander_, etc. ; là, j’ai
rencontré beaucoup de noms de lieux, tels que les donne le cheykh ; des
faits tels que la destruction _du Vieux-Birnie, capitale du Bornou_, par
les Fellâtas, qui envahirent alors une partie du Soudan, puis la guerre
du chef du _Bornou_ avec les _Baguirmeh_, lors du voyage de major
Denham. Ces faits sont consignés aussi dans la relation du cheykh.
Certes, il est bien certain qu’il n’a jamais su et ne sait pas un mot
des voyages de Clapperton, Denham, Oudney, Lander et autres. Il n’en
avait pas la plus légère idée, lorsqu’il rédigeait son récit, lorsqu’il
décrivait les nombreuses tribus qu’il a vues, les habitudes
particulières des familles, l’histoire des sultans qu’il a fréquentés si
longtemps, les dangers qu’il a courus, les guerres, les désastres dont
il fut le témoin, et beaucoup d’autres circonstances et aventures. Il
faut avoir vécu comme lui dans ces pays, et chez les peuples qui y
séjournent, pour posséder tous les détails particuliers qu’il a
consignés dans son livre.
Quoique déjà d’un certain âge, le cheykh renouvellerait avec plaisir le
voyage qu’il a fait au Soudan, et si on lui assurait une indemnité
honorable, il n’hésiterait pas un moment à accompagner deux ou trois
voyageurs européens qui voudraient, avec lui, essayer une nouvelle
expédition. Plus d’une fois, et de lui-même, il m’a exprimé vivement la
joie qu’il aurait de repartir avec des compagnons dont il se ferait
volontiers le guide et le défenseur. — Si par hasard quelque voyageur
sentait le désir de tenter la gloire de ce voyage, voici ce que je lui
conseillerais, comme conditions nécessaires d’un succès, je pourrais
dire complet.
Il faut commencer par l’étude de la langue arabe, et surtout du langage
ordinaire ; se familiariser en même temps, pendant deux ou trois ans,
avec les formes religieuses de la conversation et prendre ainsi à
l’avance une couleur de musulmanisme. C’est le moyen de se bien
façonner, pour avoir la physionomie qui convient à la réussite d’un
semblable voyage. Il faut s’habituer à aimer les pratiques et les
coutumes des musulmans pieux, se concilier l’affection des dévots ulémas
par une contenance calquée sur la leur et qui captive ainsi leur estime,
admettre les vêtements, les manières et même la foi aux préjugés qui
dominent les personnages respectés, fréquenter assidûment les leçons des
mosquées, faire, en un mot, un véritable noviciat dans la religion de
Mahomet, se montrer ainsi pendant quelque temps digne et jaloux
d’embrasser la loi musulmane, prononcer enfin la déclaration orthodoxe
et fondamentale qui constitue le vrai croyant, et sceller cette
conclusion par l’adoption d’un nom nouveau qui fasse disparaître aux
yeux l’origine européenne et surtout chrétienne. La ferveur dévote d’un
néophyte et ses pratiques extérieures, franches et régulières, lui
acquièrent bientôt un crédit infini auprès des chefs de la religion et
auprès de tout ce qui les approche d’ulémas et de cheykhs. Lire aussi le
Coran en texte arabe, se le faire expliquer, l’admirer, l’aimer, en
apprendre des passages, des maximes, des principes, pratiquer les jeûnes
et surtout celui du Ramadhân, faire un pèlerinage pour devenir un
musulman parfait et se préparer ainsi aux fatigues et aux exigences du
voyage, tout cela est un viatique inappréciable qui sera d’un secours
immense. Ajoutez-y encore l’étude du droit canon ou _Fiqh_, pour avoir
toutes prêtes dans la pensée les explications qui vous seront demandées,
certainement, sur les détails des rites et des actes de la vie
religieuse et de la vie ordinaire dans les rapports mutuels des hommes ;
ces préparatifs, immatériels pour la plupart, n’exigent pas autant de
peines qu’on pourrait le penser d’abord.
Habituez-vous également au régime même des malheureux, à leurs demeures,
à leurs lits sur la terre presque nue, à leurs privations, à leurs
grossiers vêtements, à leur extrême frugalité, à leur tolérance de la
faim, de la soif et de la fatigue, même jusqu’à leur malpropreté. Il y a
là un apprentissage dont le résultat est incalculable, précieux pour la
santé du voyageur, plein d’espérance scientifique pour les excursions.