L’Exposition battait alors son plein: un tumulte énorme, des ruées de
foule, les grincements des wagonnets Decauville, la Babel des langues,
des visages, des restaurants, des denrées alimentaires, avec deux
curiosités exotiques, le théâtre Annamite et les danses Javanaises.
Les Annamites! Sur une estrade décorée de drapeaux et de parasols, au
déchirant cri des flûtes, aux brusques coups de grosse caisse, des
acteurs en vêtements diaprés, chaussés de feutre courbe, le masque
blanc, ou rouge, ou zébré de bleu, miaulaient, feulaient, râlaient de
haine ou d’amour, en roulant des yeux de chats sauvages. Toute
différente, la danse des quatre petites idoles javanaises! Casquées de
bandeaux de cuivre, elles haussaient, avec une gravité religieuse, leurs
bras menus, tordaient leurs poignets, déplaçaient la poitrine en un
rythme sibyllin, qu’enveloppait une musique languide et cristalline,
palpitante comme un cœur en peine.
Comment n’eussé-je pas ressenti la poésie de ces spectacles lointains et
sans âge? Les danses espagnoles saisissaient aussi l’imagination: elles
bondissaient, au son des castagnettes, souples et légères comme
l’expression du désir et du plaisir. Quelle vitalité amoureuse, tandis
que les guitares égrènent leurs petites plaintes vibrantes, dans ces
redressements de buste, ces cambrements de reins, ces envolées de
jambes, cette grâce qui bondit, s’envole et retombe au frappement des
mains, au martèlement des pieds, à la clameur des ollé!
Je me rappelle l’enthousiasme qu’en éprouvait un de mes nouveaux amis,
Antonin Caillens, lettré hispanisant comme mon autre ami, Léo Rouanet,
qui fonda la revue _Le Passant_ et traduisit les savoureux chants
populaires de l’Espagne.
Ce fut surtout le souvenir de ses danses que l’Exposition me laissa.
Autant un charme lascif émanait de la Maccarona ou de la Soledad, autant
chez les danseuses Druses frémissait le ténébreux mystère de l’instinct.
Danse monotone, où le ventre et la croupe ondulent, bombent et tanguent
en un spasme obsédant, morne comme la fatalité qui asservit les bêtes en
rut.
Cette Foire du monde, ce bruit, tout l’insolite, tout le pittoresque de
ces jours où Paris hébergea le reste de la terre, me furent une
puissante distraction. Dans mon existence sans air, c’était le coup de
vent d’un cyclone.
Mais mon cerveau avait reçu auparavant d’autres impressions bien plus
durables. Une grande lumière s’était levée du côté du Nord: la
révélation du roman russe et aussi celle du théâtre Scandinave. Le drame
d’Ibsen était celui d’âmes doctrinaires, congelées et ardentes.
Dostoïewsky, avec _Crime et Châtiment_, nous enseignait, avec la
faiblesse du vouloir humain, la pitié pour les criminels et les
prostituées, l’amour fraternel de la misère humaine. Tolstoï, génial,
large comme un fleuve, roulait à travers _Anna Karénine_ et _La Guerre
et la Paix_, toute l’humanité avec ses aspirations déçues, sa grandeur
et ses déchéances, ses besoins d’intrigue, son féroce égoïsme, sa
noblesse aussi. Après Dickens, dont je n’avais guère compris que vers
trente-cinq ans la verve satirique et la vérité grossissante, Tolstoï
m’enseignait les valeurs spirituelles et morales de la vie. Que de
saisissantes figures de femmes, Anna Karénine et sa douceur inquiète,
Natacha, l’aventureuse; et Wronsky, et le Prince André, et Pierre et
Lévine! Ce n’était plus l’intérêt d’une histoire détachée, mais d’un
pays, d’un peuple, d’une société que l’on voyait évoluer dans ces romans
complexes et inépuisables, féconds comme la nature elle-même.
L’influence de Tolstoï fut sur moi considérable.
Malgré la beauté poignante d’un livre comme _Résurrection_, je ne
recommanderai à personne Tolstoï le Pur, Tolstoï l’Évangéliste, comme
directeur de conscience. Mais quel incomparable maître des vérités
concrètes, quel voyant averti de la vie quotidienne, quel psychologue
profond, sûr, infaillible!
_Jours d’Épreuve_ avait paru en librairie: Jules Lemaître l’avait cité
en des termes élogieux. Après Ch. Le Goffic, G. Pellissier, de son côté,
me désignait au public. La critique littéraire avait encore, dans ce
temps-là, un certain nombre de représentants qualifiés. Je prenais
conscience de mes moyens, et malgré les doutes et la méfiance de
moi-même, qui m’ont toujours mis au supplice, sous une forme tangible
enfin mon avenir littéraire, si tâtonnant et si incertain d’abord,
prenait forme.
J’habitais alors rue Vauquelin, au bout de la rue Gay-Lussac; ma mère
occupait un appartement dans la même maison. Mes filles grandissaient,
et ce m’était une grande douceur de les voir fleurir et devenir de
petites femmes. Je passai l’été à Samois: j’y retrouvai avec bonheur
Élémir Bourges, qui habitait l’ancien presbytère, une vieille maison
curieuse avec ses recoins et son petit jardin. Que de bonnes et belles
causeries, que de salubres promenades en forêt! Il écrivait alors son
magnifique livre: _Les Oiseaux s’envolent et les Fleurs tombent_.
La fin de l’année fut marquée par l’apparition de l’_influenza_ et je
retournai en Algérie passer l’hiver. Ma mère nous accompagnait. Nous
occupions le second étage d’une villa à l’Agha, d’où l’on découvrait un
vaste panorama de mer. Bien que très souffrant, j’écrivis _La Force des
choses_ que les _Débats_, malgré une recommandation de Paul Bourget, et
la _Revue des Deux-Mondes_ refusèrent; Ferdinand Brunetière, qui n’était
alors que le secrétaire de la _Revue_, voulut bien me dire qu’il y avait
eu maldonne, hasard fâcheux et non exclusion raisonnée, et il me
commanda un roman. Melchior de Vogüé s’y était employé aussi: _La Force
des choses_ me conquit des lecteurs et des sympathies. Ce livre triste
avait, trouva-t-on, une émotion sereine: ce renouvellement de l’être qui
ne peut rester fidèle à sa douleur, en qui le temps fait reverdir les
ruines, et qui, fatalement s’en va, malgré sa fidélité au souvenir, vers
un autre amour, avait pour épigraphe le «Tout s’écoule» d’Héraclite.
Comme dans _Amants_, le sentiment de la mort y joue un rôle profond.
C’est que j’étais alors obsédé par l’idée noire, doutant que ma santé,
abîmée par plusieurs bronchites et suppliciée par l’asthme, se rétablît
jamais!
Le climat algérien, qui aidait sourdement à ma guérison, donnait à mes
préoccupations d’alors un morne éclat; la vie, avec une splendeur qui me
semblait ironique, rayonnait dans le ciel bleu et chaud, dans ces
végétations riches et éternellement vertes. L’idée que je pouvais mourir
bientôt empruntait à ce triomphe de la nature une mélancolie indicible
jointe à une acceptation courageuse du destin. C’est cela sans doute qui
a donné à _La Force des Choses_ cet accent particulier.
J’écrivis aussi _Alger l’hiver_ où rues d’Alger et paysages de la
banlieue trouvèrent dans les photographies de Gervais Courtellemont une
expression parfaite, de la magie du décor.
Un dernier lien m’attachait au Ministère: mon nom figurait encore sur
les listes du personnel. Mal m’en prit. Un article au _Parti National_
sur le Prytanée de la Flèche irrita M. de Freycinet, alors ministre de
la guerre. On parlait de créer un second Prytanée. «--Ah! de grâce,
assez d’un!» protestais-je, rappelant les imperfections d’une éducation
dont j’avais tant souffert. M. de Freycinet, apprenant ma qualité de
fonctionnaire, parla d’exiger de son collègue de l’instruction publique
ma révocation. Henri Roujon sauva la face en m’envoyant un blâme
officiel, que son amitié sut atténuer. Peu après, je faillis provoquer
de nouvelles foudres ministérielles en m’associant à la pétition de
nombreux confrères, en faveur de Lucien Descaves, poursuivi pour
_Sous-Off_, comme s’il avait réellement outragé l’armée et les mœurs.
Heureusement, j’avais conquis ma liberté. Je donnai ma démission. On ne
me revit plus rue de Bellechasse. Adieu, dernier petit bureau que
j’occupais, empuanti par les W. C. voisins et torréfié par la chaleur
démoniaque des bûches que le garçon de bureau entassait, comme pour un
brasier de funérailles hindoues! Adieu, escaliers tristes, couloirs
fades! Adieu, paperasses, imprimés, gomme, grattoir, encrier de copiste!
Adieu, inoffensifs camarades dont la manie avait parfois amusé et le
plus souvent exaspéré mes heures de bureau! Pardonnez-moi si cet adieu
semble supposer quelque ingratitude. Car enfin, le Ministère, c’était le
maigre gagne-pain assuré, et mon labeur ingrat aurait pu y être plus
pénible!
Ce fut l’abri: j’y pus respirer, attendre, mûrir mes forces.
Mais quoi, me voici libre! Je sors des années vagues, des obscurs
débuts. J’aurai encore bien des jours difficiles, bien des heures
d’angoisse; mais la chaîne est rompue: je puis, tantôt bien, tantôt
mal,--qu’importe?--vivre enfin de ma plume.
Une obligeante recommandation du Comte Primoli me fait agréer par Arthur
Meyer au _Gaulois_, pour des chroniques d’abord, des contes ensuite.
Henry Simond m’offre de collaborer à l’_Écho de Paris_, alors tout
littéraire, tout audacieux et admirablement lancé par des écrivains tels
que Théodore de Banville, Octave Mirbeau, Catulle Mendès, Marcel Schwob,
combien d’autres! l’_Écho de Paris_ où, entré seul en 1890, j’écrirai
encore avec mon frère, dix ans après; l’_Écho de Paris_ où j’ai publié
tant individuellement que sous notre double signature plus de trois
cents contes; l’_Écho de Paris_ où devait commencer plus tard notre
série d’articles féministes et le début de notre campagne du divorce,
l’_Écho de Paris_ auquel je resterai toujours reconnaissant de son
libéralisme et de son urbanité constante.
Le conte fut pour moi un renouvellement: faire tenir en deux cents ou
deux cent cinquante lignes un petit drame de vie, un rien d’action avec
les nuances du caractère, les raccourcis du paysage, varier ses sujets
du plaisant au grave, et du grave au tragique, c’était pour moi
l’apprentissage d’un art sommaire et intense. Étude excellente en soi,
qui brise les formes convenues et force l’esprit à une perpétuelle
ingéniosité. Je devais y commencer la série des _Poum_, histoire d’un
petit garçon, continuée par la suite avec mon frère. Bien des images de
mon enfance et bien des sensations puériles y revivent.
Je passai en Corse l’hiver de 1891: désir de nouveau et de changement,
espoir d’y trouver, avec autant de soleil, un climat plus vif et moins
engourdissant que celui d’Alger. Cet hiver me réussit mal; j’y eus
presque constamment la fièvre accompagnée de bronchite et de
rhumatismes, ce qui m’empêcha de jouir de la beauté de cette île. A
peine si quelques promenades aux portes d’Ajaccio me révélèrent l’aspect
pittoresque de la côte, la verdure parfumée de la montagne, la radieuse
eau bleue du port. Je visitai comme il convient la maison de Napoléon et
les tableaux napoléoniens du Musée.
Rentré à Paris, j’écrivis _Sur le Retour_, un petit roman destiné à la
_Revue Illustrée_ que dirigeaient René Baschet et Henri Lavedan. Un
brave colonel de cuirassiers, la cinquantaine venue, s’éprend d’une très
jeune fille qui ne l’aime pas. Dans ce temps-là, l’amoureux de cinquante
ans, le séducteur à cheveux gris n’était pas encore de mode. Le colonel
de Francœur en fait une maladie et se console, tristement, de ce coup de
soleil tardif où sa raison a failli sombrer.
Des propositions avantageuses me venaient aussi de la part de Mme
Raymond de Broutelles, directrice de _La Mode Pratique_. Il fallait
écrire dans cette revue un roman que tout le monde pût lire. La
librairie Hachette le publierait ensuite en volume de grand format
illustré. C’était ma première «affaire» brillante: elle se traduisit par
l’ivresse d’acheter quelques vieux tapis d’Orient, dépense somptuaire,
des tapis d’Orient aux couleurs de jardins et de couchers de soleil, et
qui à eux seuls meublaient les pièces médiocres dont ils représentaient
la plus éclatante parure. _Ma Grande_ eut quelque succès. Cette histoire
intime, ce drame de la jalousie d’une sœur aînée contre la jeune femme
que son frère épouse se déroule sur les bords de la Seine et de la forêt
de Fontainebleau, dans les décors de Valvins et du Bas-Samois. J’écrivis
ce livre d’un jet malgré les soucis, plus graves alors que jamais, de ma
vie et de ma santé, abrité par la petite maison que ma mère occupait,
maintenant, dans le Haut-Samois.
J’avais à la campagne refait une amitié, celle d’Armand Point, le
peintre, que j’avais connu en Algérie, esprit affiné, curieux d’art et
passionné pour la belle peinture, orfèvre et ciseleur comme Cellini.
D’abord notre voisin à Samois, il allait émigrer à Marlotte et y
construire les fourneaux de Haute-Claire, où, avec quelques artistes et
ouvriers, ses élèves, il devait créer des coffrets, des bijoux, des
émaux merveilleux. Sa vie de peintre devait y trouver aussi son
développement complet, soit dans ces études, inspirées des Primitifs, où
il retrouva le secret de la peinture à l’œuf, soit dans ces toiles que
dorent des chairs nues, pétries en une pâte lumineuse et qui font penser
aux splendeurs du Titien et du Tintoret.
Le général Boulanger mourut cette année-là. Et son coup de pistolet
sembla un écho faible et attardé, misérable et vain du prodigieux tapage
des acclamations qui, naguère, retentissaient autour de son nom
d’ambitieux romanesque et de prétendant vulgaire.
Événement de presse, Jules Huret publia sa curieuse enquête sur
l’«Évolution littéraire»! La plupart des écrivains y enterrèrent le
naturalisme, soutinrent ou bafouèrent le symbolisme et se dénigrèrent
réciproquement. On remarqua les opinions d’Anatole France, de Barrès, de
Jules Lemaître, d’Edmond de Goncourt, d’Édouard Rod, de J.-H. Rosny, de
Moréas, une interview très noble de Mallarmé, et le dédain bienveillant
et supérieur d’Ernest Renan. Je me rappelle avoir vanté Antony Blondel
et Jean Lombart, l’auteur de ces véhémentes et tumultueuses fresques:
_l’Agonie de Byzance_, ce qui me valut d’être traité par Jules Huret de
bénisseur; mais ne fallait-il pas quelques voix sans méchanceté dans ce
concert d’aboiements et de miaulements, toutes dents et griffes dehors?
Cette enquête au surplus n’eût-elle révélé que la confusion du genre et
l’anarchie intellectuelle d’alors avait bien son utilité? Elle fit
beaucoup de bruit, et plus que le suicide du général Boulanger; elle
provoqua force réclamations et même les risques d’un duel entre deux
maîtres de la littérature, Leconte de Lisle et Anatole France.