I
Un coup d’audace que ce départ: je me jetais dans l’inconnu, sans
ressources que de faibles mensualités et l’espoir chanceux de placer mes
livres dans les revues.
Mme Juliette Adam venait d’accueillir _Jours d’Épreuve_. _La Nouvelle
Revue_, depuis les succès de Loti, prenait une valeur littéraire sans
conteste, très supérieure aux prix modestes qu’elle pouvait accorder à
un débutant. Je fus invité à l’Abbaye de Gif, pour un déjeuner
champêtre. Pauvre moi! Bien qu’assis proche d’Hugues Le Roux, affable,
me voici aussi empêtré, avec mon long corps et ma tête de loup en
brosse, que naguère dans les salons de _La Revue des Deux-Mondes_, tant
étaient grandes mon insociabilité, l’impuissance de m’assouplir aux
propos décousus et aimables. Véritable infirmité psychique; elle m’a
permis très peu d’amis, et encore moins de relations!...
J’ignorais--et à quoi m’eussent-ils servi puisque j’étais inapte à les
suivre--les préceptes que Stendhal se donne à lui-même: plaire à une
société choisie, à tout le moins, ne déplaire à personne; mais pour
cela, que de peines, que d’esprit, que de courbettes!... On dut me juger
un sauvage, et de fait, j’en avais bien l’air.
L’hiver d’Alger, que je passai en grande partie seul, me sembla
délicieux d’indépendance reconquise. Le travail m’y fut facile;
j’écrivis _Amants_, une histoire de passion, de maladie et de mort, de
sentiments exaltés par l’ardeur du climat et la beauté des décors. _La
Lecture_ le publia, puis _La Nouvelle Revue_. Mon excellent éditeur,
Georges Decaux, passait à Ernest Kolb sa librairie, et celui-ci me
continuait son concours.
Cet hiver d’Alger, quel enivrement, après les sept années de geôle
administrative, geôle douce, mais geôle tout de même! Quelle volupté de
sentir couler en moi la flamme du soleil comme un vin généreux, quel
plaisir à retrouver mes plus belles sensations d’enfance!
Sans doute allai-je, en pieux pèlerinage, revoir la maison blanche et le
jardin paradisiaque de mes rêves de petit garçon! Sans doute revis-je
avec attendrissement l’arbre aux nèfles, le pavillon du grand-père, la
noria craquetante? Eh bien! non, une gêne m’en empêcha: la crainte d’y
éprouver, sinon une désillusion, du moins un regret trop vif. C’était le
passé: quelque chose de radieux et d’évanoui.
Je visitai du moins, sur la colline rouge, le cimetière où notre père
reposait, sous un humble monument, et je compris mieux devant les cyprès
grandis et la pierre usée, quel espace d’années, quelles transformations
de la vie me séparaient du jour où, garçonnet en deuil, j’avais suivi
son cercueil.
J’occupais deux minuscules chambres meublées dans une maison
mi-bourgeoise, mi-ouvrière, à l’Agha. Des balcons de bois couraient le
long de la cour intérieure, des linges pauvres y séchaient, des chattes
en folie s’y livraient des combats de clowns; et les jours de pluie une
terrible odeur de vidange s’élevait des tuyaux engorgés.
N’importe, là et dans un petit cabaret d’étudiants où je prenais mes
repas, je savourais toute ma liberté. Vivre, lire, penser à ma guise,
quelle délivrance!
D’un café maure voisin, le caouëdji, d’une langueur pâle et un œillet à
l’oreille, m’apportait de minuscules tasses en forme d’œuf remplies du
café clair à la surface et boueux dans le fond. Tout l’arome algérien
tenait dans cette eau noire et filtrait des vêtements du Maure fumant
son éternelle cigarette. Rien qu’en fermant les yeux, j’imagine respirer
encore l’odeur des grandes claies où, à même la rue, le tabac doré
sèche, et la senteur du café torréfié, au seuil des échoppes de
Mzabites, avec une fragrance d’épices, d’orange, de musc; et encore les
parfums musqués des faux poivriers et le relent âcre de la poussière
blanche des routes.
Ce sont aussi des galopades à cheval avec mon confrère Jules Hoche,
l’auteur du _Vice sentimental_, au long des sables de la mer ou vers les
rochers de la Pointe-Pescade. Dans l’écurie du mercanti qui nous louait
ces chevaux, aux barreaux d’une cage pour oiseau, un ouistiti grimaçait;
sa tête n’était guère plus grosse qu’une petite mandarine, son corps eût
tenu dans ma poche. Rien de troublant comme cette bestiole, qui tenait
de l’_homunculus_ de Faust: je n’ai jamais oublié ce regard méfiant, ce
rictus aigre d’enfant épileptique, ces gestes où se démenaient, en un
raccourci d’instincts passionnés, la parodie de l’animalité humaine.
Je me rappelle, avec le curieux de la vie qu’était Jules Hoche, des
explorations dans la Kasbah et son dédale de ruelles en coupe-gorge, à
la recherche de quelque Fatma voilée; la Kasbah, avec ses Ouled-Naïli
drapées d’oripeaux vifs, semblables, sous leurs pièces d’or en collier
et en bandeau, à des idoles barbares; la Kasbah avec ses mauresques dont
l’ombre, au seuil d’un caveau éclairé à ras par une bougie, se découpe
fantastique sur le mur. Et puis, dans la rue des gros numéros, remplie
de matelots et de zouaves, bourdonnante de sons de guitare et de
chuchotements obscènes, des prostituées de toutes les races, négresses
crépues, Italiennes empâtées, Espagnoles qui, jambées de hauts bas
rouges, dansent nues sur des tables, dans la fumée, au cliquetis des
castagnettes.
Je revois encore des Aïssaouas convulsionnaires multipliant leurs
prosternements agenouillés, leur balancement de bête, jusqu’à ce que,
l’extase obtenue, ils puissent sans souffrir mâcher du verre, avaler des
scorpions et se percer les bras avec des tiges de fer.
Je revis avec grand plaisir mon ami Ch. de G..., esprit très ouvert,
lettré délicat, grand musicien. Toujours à l’affût de la nouveauté, il
se proposa d’offrir une de mes pantomimes à la société d’Alger. Dans
l’atelier du peintre D... furent montés une scène et un décor dont un
magistrat-artiste colla les papiers: j’y jouai _Colombine pardonnée_
avec pour partenaire une petite danseuse du théâtre, dévêtue dans le
maillot, le tutu et la jupe de gaze à la Willette. C’était bien le
costume rêvé pour des pantomimes que je ne jouerais jamais. Rien ne
vient à point dans la vie ou se présente trop tard. Je ne sais si le
public algérois goûta Pierrot, sans doute pensa-t-il: «Ce n’est que ça?»
Ch. de G... me montra, dans une tournée des Grands-Ducs, des danseuses
malagaises et la belle Fatma, hétaïre mauresque. Cette Fatma faisait des
mots, parfois détestables. En voici un: Quand on lui présenta Coppée...
elle savait bien: Coppée, le grand poète... Elle s’écria:
«Coupé! Coupé? Mais alors, c’est un Juif?...»
Un ami de Ch. de G..., Jules Maillet, depuis membre de la Cour de
cassation et qui avait requis dans l’affaire Chambige, voulut bien me
documenter pour un article que Bonnetain me demandait au _Figaro_. Les
jurés qui s’étaient montrés si durs présentaient requête au Président de
la République, afin que Chambige fût envoyé à Nouméa ou ailleurs, et
«cessât de souiller le sol de l’Algérie».
Écœuré de cet inepte rigorisme, j’écrivis un article où, exposant que
Chambige subissait dignement, courageusement sa peine, il convenait de
respecter son malheur et de ne pas aggraver son expiation. Chambige
connut mon intervention; venue d’un homme qui ne le connaissait pas,
elle l’émut; et ce fut le point de départ, après des années, d’une
réciproque amitié. J’ignore tout du drame où il faillit mourir deux
fois, d’abord quand la balle du suicide l’épargna, frôlant d’un
millimètre la carotide, ensuite quand la vindicte publique réclama sa
tête; je sais seulement que, après des débats passionnés où la querelle
religieuse, l’esprit de caste, les rivalités de parti, les animosités de
province jouèrent un rôle analogue à celui de l’Affaire Dreyfus,
Chambige, son temps de «la Maison des Morts» achevé, se fit, sous le
pseudonyme de Marcel Lami, admirer par de beaux livres comme _La
Débandade_, et, après sa mort, tels que _Grand-Paul_ et aussi par des
impressions de Portugal et de Roussillon. Marcel Lami, qui portait sur
ses traits meurtris le ravage d’un destin foudroyé, devait, s’il ne
désarma pas des haines dont quelques-unes avaient une raison d’être,
mériter du moins le respect pour sa vie probe d’écrivain: les Lettres
ont perdu en lui un être à part.
Bien des années après le drame, Chambige et Jules Maillet se
rencontrèrent, un jour de réception, chez moi. Seconde pénible!
L’étrange est que ces deux êtres qui s’étaient affrontés, dans un assaut
inégal où le Procureur réclamait la tête de l’inculpé, ces deux êtres
qui avaient de si terribles raisons pour ne s’oublier jamais, ne se
reconnurent pas.
Je fis à Alger la connaissance de Jules Tellier, dont les proses
cadencées, les vers âpres et doux devaient prendre une si funèbre
beauté, dans le livre posthume que la piété de ses amis publia. Le poète
Raymond de la Tailhède l’accompagnait. Jules Tellier portait déjà, sous
ses paupières creuses, le signe avertisseur. Ses conversations, ses
idées se tournaient fréquemment vers la mort, qui lui inspira un de ses
plus beaux poèmes, et à laquelle il comptait consacrer son prochain
livre. Il parlait avec une éloquence prenante, et semblait hanté d’un
songe intérieur.
J’ai pensé par la suite aux affinités qui le rapprochaient de Paul
Guigou, tous deux écrivains de race, tous deux morts jeunes. Mais Guigou
avait dans son clair regard un reflet de clair de lune, tandis que Jules
Tellier paraissait né sous l’influence d’un astre noir.
De retour à Paris, j’appris avec peine sa mort. Il s’était éteint
obscurément, dans un hôpital à Toulon. Je lui consacrai une page émue
et, certes, insuffisante, dans le _Parti National_ où je lui succédai,
soutenu par la bienveillance de Sarcey, qui avait favorablement parlé de
mes Pierrots et de mes romans.
De cette série de petits articles, payés vingt-cinq francs chaque,
datent mes débuts dans le journalisme littéraire, ce que je puis appeler
l’envers de ma vie d’écrivain: envers laborieux, puisque à côté de mes
romans, plus de vingt volumes d’articles enfouis ici et là constituent
mon œuvre souterraine.
Je goûtai le petit plaisir, très vif, de voir ma pensée jeter un feu
éphémère; car l’article de journal ne dure qu’un jour, et le papier
humide d’encre grasse parcouru par des yeux impatients, n’est plus le
lendemain qu’une loque pour la poubelle.