Cet hiver me ramena pour la dernière fois à Alger. Les miens
m’accompagnaient et aussi, dans un panier, un chat blanc appelé
Mimi-Joë, en souvenir du gros garçon joufflu et ensommeillé de _Monsieur
Pickwick_. La villa dominait un jardin de faux poivriers et d’arbustes
exotiques sentant la cannelle et la menthe. Des chattes frénétiques s’y
livraient au sabbat. Mimi-Joë reçut là les plus belles raclées de sa
vie. Don Juan lâche, il ne se risquait auprès d’elles que pour regrimper
en hâte sur la terrasse, le long d’un bananier lisse. De là, essoufflé,
rassuré, il crachait sur ses adversaires, de maigres matous pelés aux
yeux de braise, pareils à des zouaves batailleurs ou à de cyniques
Joyeux.
J’avais proposé à Ferdinand Brunetière le roman grâce auquel (et non
plus comme valseur) j’entrerais à la _Revue des Deux-Mondes_. Ce fut _La
Tourmente_, livre à part dans mon œuvre, un de ceux qui, avec _La
Flamme_, vingt ans plus tard, mêlent à une fiction idéalisée une grande
part de sincérité vivante. _La Tourmente_, dont nous devions, mon frère
et moi, nous inspirer un jour pour donner _L’Autre_ à la
Comédie-Française, est le drame du pardon marital. D’Annunzio, au même
moment, dans _L’Intrus_, si bien traduit par G. Hérelle, traitait ce
douloureux sujet. Mon livre venait à son heure: certaines idées, on ne
sait pourquoi, sont dans l’air. Le pardon allait entrer dans le roman
avec _La Petite Paroisse_ de Daudet, et en scène avec _Le Pardon_ de
Jules Lemaître.
_La Tourmente_, qu’avait impressionnée _La Sonate à Kreutzer_, m’orienta
par la suite vers les problèmes et les romans sociaux qui touchent à la
famille, et contribua au développement de mes idées sur le mariage,
l’union libre, le divorce, l’affranchissement des mœurs, l’allégement
des lois. J’avais hésité entre ces deux conclusions: le mari trompé,
rédempteur de la femme coupable, revit maritalement avec elle et un
enfant vient purifier le trouble et amer souvenir de la faute; ou bien,
après complète rupture physique, ne vivent plus que fraternellement,
côte à côte.
J’inclinais à la première solution, plus banale et plus humaine.
Brunetière y vit de l’arbitraire; elle dépendait ainsi plus d’un fait
naturel que de la volonté des époux. Je me rangeai à son avis et me
décidai pour la seconde situation, plus spiritualiste. Quelques années
plus tard, l’impossibilité d’une existence semblable, et ce qu’elle a de
factice, d’anti-humain, m’eût frappé et j’eusse conclu à une troisième
solution: la nécessité du divorce. Je n’eusse pas donné au pardon du
mari cette importance sacerdotale qui avait quelque chose de noble, mais
de suranné. A cet égard, en effet, les idées ont marché vite; les
progrès du féminisme, les thèses légères du théâtre d’alcôve en passe de
devenir à la mode, allaient rapprocher dans une mutuelle indulgence les
faiblesses de l’homme et celles de la femme, ou les abaisser à une
réciproque veulerie.
Cette année vit les scandales de Panama et, malgré mon éloignement de
toute vie publique, je me rappelle l’émoi extraordinaire qui soulevait
l’opinion devant les sensationnels procès et les révélations des
journaux. Maupassant, après une douloureuse maladie, s’éteignit dans la
maison de santé du Docteur Blanche. Trois livres avaient marqué:
_L’automne d’une femme_ de Marcel Prévost, _La Vie privée de Michel
Tessier_ d’Édouard Rod, et les _Trophées_ de José-Maria de Heredia.
J’avais publié chez Lecène et Oudin mon premier recueil de contes: _Le
Cuirassier Blanc_, que suivit _La Mouche_. A la maison Plon, où Pierre
Mainguet, ainsi que ses associés Bourdel et Nourrit devaient me
témoigner un intérêt affectueux dont je leur suis toujours très
reconnaissant, je donnais _Âme d’Enfant_, puis _Simple Histoire_. Des
revues m’accueillaient: la _Revue Hebdomadaire_, _la Vie de famille_,
les collections Guillaume chez Dentu avec _La Flaque_, nouvelle, et
_L’Avril_, petit roman qu’encadre le décor de Saint-Raphaël où je vécus
l’hiver de 1894, afin de remédier au mauvais hiver de maladie, passé
l’an d’avant dans notre nouveau logis, boulevard Saint-Michel, un logis
où une salle de bains, installée à mes frais, me sembla le plus
délicieux des luxes.
Maurice Kolb avait passé la main à Léon Chailley, qui fut pour moi le
plus obligeant des éditeurs et le plus cordial des amis. C’était la
première fois que j’habitais le Midi. J’occupais une villa fleurie de
petites roses promptes à s’effeuiller, au milieu des bois de pins et des
taillis de romarins. Saint-Raphaël, de la grève de Boulouris aux
ombrages de Valescure, trahissait le charme mélancolique d’une station
d’hiver trop vaste pour ses habitants. Comme dans tout le Midi, les
journées de pluie y étaient funèbres et les beaux jours de soleil
merveilleux. Ce sont les hivers d’Algérie ou de Provence qui, en ces
années de crise morale et de maladie, m’ont sauvé la vie.
Promenades sur le long promenoir et sur les jetées du petit port,
excursions à Fréjus. Je me rappelle une visite de Jules Renard, et une
autre du comte Primoli, qui m’enleva jusqu’à Monte-Carlo et au cap
Martin où il me présenta à l’Impératrice Eugénie.
Je me suis toujours rappelé l’accueil bienveillant de la souveraine, sa
dignité altière, le repas en petit comité en présence de M. Pietri, de
la dame de compagnie et de la demoiselle d’honneur. Que de souvenirs de
mon enfance résumés là! L’Empire et ses fastes, mon père, mon grand-père
en uniformes d’or et d’argent, la guerre, le désastre...
Je lus cette année-là avec admiration _L’Indomptée_ et _L’Impérieuse
bonté_ des frères Rosny; _Les Morticoles_ de Léon Daudet me frappèrent
vivement. _Le Lis rouge_ de France m’enchanta. L’événement sensationnel
fut l’assassinat du président Carnot, par Caserio, à Lyon, et à la fin
de l’année l’émotion considérable causée par l’accusation de trahison
portée contre le capitaine Alfred Dreyfus, et sa condamnation par le
conseil de guerre.
Mes étés s’écoulaient dorénavant, paisibles et laborieux, dans la forêt
de Fontainebleau. Je remontais à cheval et, de la maison que j’avais
louée au Haut-Samois, je rayonnais jusque vers Melun, la vallée de la
Solle, Fontainebleau, le Bouquet-du-Roi, Marlotte ou Barbison. L’année
d’avant, par l’entremise de mon frère, alors lieutenant de dragons à
Versailles, j’avais acheté une grande jument noire appelée Fissure, en
réforme à son régiment, vieille bête encore chaude, aux larges galops et
aux belles envolées de saut sur l’obstacle. Un poney attelé d’une petite
charrette anglaise composait avec cette bête de selle mon écurie.
Cette année-là, je pus--une des grandes joies de ma vie--acheter, pour
mille francs, un robuste irlandais que je surnommai _Red_, de sa couleur
ardente, et qui me porta trois étés. Une ponette remplaça le vieux poney
Mignon. J’avais aussi une petite ménagerie de chats; beaucoup plus tard
ce furent des chiens, des chats blancs parmi lesquels restent dans mon
souvenir le gros Mimi-Joë et la petite Houppette; Mimi-Joë, depuis son
retour d’Algérie, vivait avec nous à Samois; la forêt l’avait attiré et
peu à peu retenu. A la chasse des oiseaux qu’il fascinait de ses yeux de
vieillard cruel, à l’affût dans les arbres, il restait des heures
accroupi sur une branche, immobile. On le rencontra bientôt à deux cents
mètres du village, puis en pleine forêt; enfin il disparut, conquis à la
vie nomade.
La forêt! Moi aussi elle me pénétrait de son philtre: je retrouvais en
elle le charme puissant dont elle avait envoûté ma jeunesse. Que de
promenades au pas rythmé de mon cheval, que de galops de chasse dans les
allées de sable! N’était-ce pas vraiment la forêt enchantée? Elle n’a
point d’oiseaux, ni d’autre eau que quelques mares; elle est faite de
silence et de solitude. On peut y errer des heures à travers les
clairières, les sous-bois roux, les landes de bruyères, les chaos, les
déserts, les hautes futaies sans rencontrer âme qui vive. Elle est
variée, infinie, pleine de mystère. Je lui ai dû de grandes
consolations...
Elle dressait devant moi, en fûts de cathédrale, ses chênes, ses hêtres
robustes, comme une leçon de force et de sérénité. Elle compatissait de
son calme reposant à mes angoisses intimes. Elle s’accordait avec le
cœur sauvage que fait parfois, au plus civilisé, la vie mal faite. Mon
brave irlandais _Red_, infatigable, était alors plus qu’une bête docile:
un camarade, un ami. Tantôt nous suivions le large miroir de la Seine,
au Bas-Samois; tantôt nous escaladions le dédale des rochers Cassepot.
Les écriteaux d’allées et de carrefours évoquaient des noms d’oiseaux,
de bêtes à plumes ou à poil, des termes de vénerie, des souvenirs
mythologiques: route de la Girolle, route des Nymphes, carrefour de
l’Arquebuse. Le sabot de mon cheval faisait fuir dans l’herbe une
vipère, et j’apercevais, de loin en loin, des biches. Quand je m’étais
bien perdu au cœur de la forêt, sa magie m’enveloppait; je ne souhaitais
plus sortir de son cercle ensorcelant. Fidèle à mon moi d’enfant et
d’adolescent, je retrouvais l’ivresse panthéiste où avait flotté ma
chimère, dans le jardin féerique de Mustapha, et plus tard sur la berge
du petit théâtre de Valvins.
Mon imagination tisse toujours de grands rêves; mais à vivre j’ai appris
qu’ils sont irréalisables; ils alimentent mon labeur assidu et mon
existence neutre. Comme autrefois, je fuis le monde. Lire, méditer sont
toujours ma prédilection. On ne me voit pas dans les salons, et ce
m’était un tel malaise de pénétrer dans une antichambre de journal que
j’ai toujours envoyé mes articles par la poste. Nul n’a moins cherché
les rapports utiles. Tout visage étranger m’inquiète: sentira-t-on,
pensera-t-on comme moi? Je me le demande chaque fois, comme Henri Beyle.
Peu d’écrivains, par la logique de leur caractère et le jeu des
circonstances, se sont trouvés réaliser autant que moi le vœu que
formait Michelet à vingt ans: «Une certaine notoriété du nom avec une
complète obscurité de la personne». Orgueil? Modestie? Les deux.