déclaration à publier en commençant la guerre. Maintenant ce n'était
plus une question que celle de savoir si la Russie prendrait ou non
l'initiative des hostilités. On était près d'atteindre le Niémen avec
400 mille hommes, sans compter 200 mille laissés en réserve, et on
n'avait guère à s'inquiéter de ce qu'elle ferait. Il ne s'agissait
donc plus d'endormir Alexandre, mais de rejeter sur lui la
responsabilité de cette guerre. M. de Lauriston, chargé de solliciter
l'autorisation de se rendre à Wilna, afin de retenir Alexandre
quelques jours de plus, n'avait pas encore pu répondre. Si par exemple
on avait su que sa demande de se transporter auprès d'Alexandre avait
été repoussée, on aurait eu dans ce refus un excellent prétexte pour
lui ordonner de prendre ses passe-ports; mais on l'ignorait. Cependant
on avait besoin d'un motif, car on était au 16 juin, et il fallait
avoir franchi le Niémen du 20 au 25, et pour le faire décemment avoir
trouvé une raison de rupture immédiate. Napoléon, avec sa fertile
adresse, en imagina une peu solide, mais spécieuse, assez spécieuse
même pour tromper plusieurs historiens, et cette raison, c'était que
la Russie ayant exigé l'évacuation de la Prusse comme préliminaire de
toute négociation, avait voulu imposer à la France une condition
déshonorante. Or, il y avait là une inexactitude radicale. La Russie
avait réclamé l'évacuation, non pas comme condition préalable, mais
comme suite assurée de toute négociation qu'on entamerait sur les
divers points en litige. On négligea cette distinction, et on résolut
de soutenir que la condition préalablement exigée, tendant à ramener
Napoléon du Niémen sur la Vistule, même sur l'Elbe, était pour la
France un outrage qu'elle ne pouvait pas supporter; que, cette
condition, on avait eu soin de la tenir secrète pour être dispensé de
s'en offenser, mais qu'elle venait de s'ébruiter, qu'elle commençait à
être connue de tout le monde, que dès lors l'offense cessant d'être
cachée, ne pouvait plus être supportée, et devait entraîner la guerre
immédiate. À cette offense se joignait, disait-on, une sorte de
provocation réitérée du prince Kourakin, qui avait demandé ses
passe-ports à M. de Bassano la veille du départ de celui-ci, et les
avait redemandés depuis avec insistance. Il faut convenir que cette
condition d'évacuer le territoire prussien, connue à peine de
quelques personnes bien informées, et signifiant seulement
l'évacuation après qu'on se serait entendu, que la demande de
passe-ports faite par le prince Kourakin, retirée d'abord, puis
renouvelée quand il s'était vu seul à Paris, sans communication avec
aucun ministre, n'étaient pas de ces offenses insupportables pour
lesquelles une nation est tenue de verser tout son sang, et qu'en tout
cas Napoléon avait assez entrepris sur autrui, pour se montrer à son
tour quelque peu endurant. Mais il fallait un prétexte plausible, et
Napoléon adopta celui-ci, faute d'en avoir un meilleur. En
conséquence, il fut ordonné à M. de Lauriston de prendre immédiatement
ses passe-ports, sous le prétexte que la prétention de nous faire
évacuer la Prusse étant devenue publique, l'outrage ne pouvait plus
être toléré; et dans la supposition que M. de Lauriston serait
peut-être déjà rendu à Wilna (ce qui écarte absolument l'idée que le
refus de l'admettre à Wilna fût la cause de la rupture), on lui
recommanda de ne pas présenter la demande de ses passe-ports avant le
22, Napoléon voulant franchir le Niémen le 22 ou le 23. On l'avertit
en même temps que la dépêche qu'on lui écrivait le 16 de Koenigsberg
serait antidatée, porterait la date de Thorn et du 12, pour persuader
aux Russes en la leur remettant, que Napoléon se trouvait encore
éloigné, et moins en mesure d'agir qu'il ne l'était réellement. Un
courrier fut donc adressé de Koenigsberg à M. de Lauriston avec les
ordres et les instructions que nous venons de rapporter[28].
[Note 28: M. Fain, dans son Manuscrit de 1812, s'en fiant
aux renseignements de M. le duc de Bassano, qui avait été
son informateur principal, et ignorant plusieurs dépêches
qui ne lui avaient pas été communiquées, est du nombre des
historiens qui se sont attachés à représenter Napoléon comme
ayant été amené à cette guerre malgré lui, et après avoir
épuisé tous les moyens de l'éviter. À ses yeux les missions
données tour à tour à M. de Narbonne et à M. de Lauriston
n'avaient d'autre objet que de prévenir la rupture avec la
Russie, et cependant le texte même des dépêches prouve
invinciblement qu'elles avaient pour unique but de gagner du
temps, dans un intérêt exclusivement militaire. Quant à la
condition d'évacuer la Prusse et les places fortes de
l'Oder, il la prend comme un outrage, tandis qu'on ne
demandait que l'assurance de cette évacuation, la
négociation étant terminée au gré des parties. Relativement
aux places de l'Oder, on ne demandait à Napoléon de les
restituer qu'après les contributions de guerre acquittées,
ainsi que cela résultait de la convention du 17 septembre
1808. Enfin M. Fain fait dater la résolution de rompre
seulement de Gumbinnen et du 19, jour où M. Prévost,
secrétaire de la légation française, vint de
Saint-Pétersbourg annoncer le refus essuyé par M. de
Lauriston relativement au désir qu'il avait exprimé de se
rendre à Wilna, tandis que cette résolution, déjà fort
ancienne, fut matériellement prise le 16 à Koenigsberg,
quoique reportée au 12 par un mensonge avoué dans la date.
Nous ajouterons qu'il y a des historiens, aussi naïfs dans
leur haine que M. Fain dans son idolâtrie, qui supposent
qu'en recevant M. Prévost le 19, Napoléon se livra aux
transports d'une colère burlesque, et, ne se possédant plus,
rompit la paix, et franchit le Niémen. Or, les documents
authentiques qui existent font tomber tous ces récits de
l'amour et de la haine, en reportant au 16, jour où les
calculs de Napoléon le décidaient à agir, la résolution de
la rupture. Napoléon ne fit pas un seul effort pour la paix,
car il voulait la guerre, bien qu'en approchant du moment il
en sentît davantage le danger, et ne feignit de négocier que
pour avoir le temps d'arriver sur le Niémen sans coup férir.
En cherchant à le peindre comme une victime, on le rend
ridicule, car on enlève au lion sa crinière et ses ongles
pour en faire un mouton. On lui ôte ainsi sa force sans lui
donner la mansuétude qu'il n'avait pas, et on fait une sotte
caricature de sa figure aussi grande qu'originale.]
[En marge: Départ de Napoléon pour Gumbinnen.]
Cette formalité diplomatique remplie, Napoléon, qui croyait le moment
d'agir venu, partit de Koenigsberg le lendemain pour rejoindre ses
troupes sur la Prégel, les passer en revue, et s'assurer
définitivement si elles avaient tout ce qu'il leur fallait pour entrer
en campagne. Il tenait, pour les premières opérations, à leur procurer
seulement dix jours de vivres, se flattant d'exécuter dans ces dix
jours des manoeuvres décisives, et ne voulant pas être gêné dans ses
mouvements par la difficulté des subsistances, difficulté qui, en
Italie et en Allemagne, n'en était jamais une, parce qu'on y trouvait
toujours de gros villages à dévorer, mais qui était immense en
Lithuanie, où l'on ne rencontrait la plupart du temps que des
marécages et des forêts. Ses soldats ayant de quoi vivre dix jours, il
espérait comme à Ulm en 1805, à Iéna en 1806, à Ratisbonne en 1809,
frapper un de ces coups terribles, qui, dès le début des opérations,
accablaient ses ennemis, et les déconcertaient pour le reste de la
guerre. Les premiers convois par eau avaient apporté des vivres
jusqu'à Tapiau sur la Prégel; il fallait, à force de voitures, les
faire transporter jusqu'à Gumbinnen au moins, point assez rapproché de
celui où l'on allait franchir le Niémen. À partir de cet endroit, dix
jours de vivres devaient nous conduire au milieu de la Lithuanie. Afin
d'assurer ce résultat, Napoléon se rendit à Insterbourg, où il arriva
le 17 juin au soir.
[En marge: Plan de campagne.]
Le plan général de ses premières opérations était définitivement
arrêté dans sa tête, et c'était à Kowno qu'il voulait passer le
Niémen. Ses vues en cela étaient, comme toujours, aussi vastes que
profondes, car s'il a pu avoir des égaux comme tacticien sur le champ
de bataille, il n'a eu ni supérieurs ni égaux dans la direction
générale des opérations militaires. Pour comprendre ses motifs, il
faut jeter un regard sur les vastes contrées qui allaient servir de
théâtre à cette guerre formidable, la plus grande certainement, et la
plus tragique des siècles.
[En marge: Traits généraux du théâtre de la guerre.]
Les immenses plaines qui de la mer Baltique s'étendent jusqu'à la mer
Noire et à la mer Caspienne, sont traversées d'un côté par l'Oder, la
Vistule, la Prégel, le Niémen, la Dwina, fleuves coulant à l'ouest, de
l'autre par le Dniester, le Dniéper (ou Borysthène), le Don, le Volga,
fleuves coulant à l'est, et composent, comme on le sait, le territoire
de la Vieille-Prusse, de l'ancienne Pologne, de la Russie. (Voir la
carte nº 27.) C'est dans ce champ si vaste que Napoléon, de tous les
guerriers connus celui qui a embrassé les plus grands espaces, car du
couchant à l'orient il est allé de Cadix à Moscou, et, du midi au
nord, du Jourdain aux sources du Volga, c'est dans ce champ qu'il
allait essayer de vaincre, par les efforts de son génie, la plus grave
des difficultés de la guerre, celle des distances, surtout quand elles
ne sont ni habitées ni cultivées. Les parties inférieures et pour
ainsi dire les embouchures de l'Oder, de la Vistule, de la Prégel, du
Niémen, forment le territoire triste, mais prodigieusement fertile de
la Vieille-Prusse. En remontant ces fleuves et en marchant de
l'occident à l'orient (voir la carte nº 54), on atteint des contrées
plus sablonneuses, moins couvertes de sol végétal, où il existe moins
de culture matérielle et morale, moins d'habitations, plus de forêts
et de marécages, où se montrent, au lieu de villes nombreuses,
propres, riches, et protestantes, des villages catholiques, sales,
accroupis pour ainsi dire autour de châteaux habités par une noblesse
brave et oisive, et une fourmilière de juifs pullulant partout où ils
trouvent à exploiter la paresse et l'ignorance de peuples à demi
barbares. Plus on s'élève, en allant à l'orient, vers les sources de
la Vistule, de la Narew, du Niémen, de la Dwina, plus on découvre les
caractères que nous venons de décrire. Parvenu aux sources de la
Vistule et de ses affluents, à celles du Niémen et de la Dwina, pour
se porter sur l'autre versant, c'est-à-dire aux sources du Dniester et
du Dniéper, on rencontre un sol dont la pente incertaine, n'offrant
aucun écoulement aux eaux, est couverte de marécages et de sombres
forêts: on est là dans la Vieille-Pologne, dans la Lithuanie, au plus
épais de ces contrées humides, boisées, qu'on traverse sur de longues
suites de ponts, jetés non-seulement sur les rivières, mais sur les
marécages, et où les routes, à défaut de la pierre qui manque, sont
établies sur des lits de fascines, et sur des rouleaux de bois. En
marchant toujours à l'est à travers cette région, on arrive entre les
sources de la Dwina et du Dniéper, qui sont distantes d'une vingtaine
de lieues, et on se trouve placé ainsi dans une espèce d'ouverture,
comprise de Witepsk à Smolensk, par laquelle on sort de la
Vieille-Pologne pour entrer en Russie. Alors les eaux coulant plus
franchement, les marécages, les forêts disparaissent, et on voit
s'étendre devant soi les plaines de la Vieille-Russie, au sein
desquelles s'élève Moscou, Moscou la Sainte, comme l'appelle le
patriotisme de ses enfants.
[En marge: Véritables portes de la Russie selon Napoléon.]
Avec son coup d'oeil sans égal, Napoléon avait aperçu d'un regard que
sa marche à lui, qui venait de l'occident, devait se diriger vers
cette ouverture qui est située entre les sources de la Dwina et du
Dniéper, entre Witepsk et Smolensk. Ce sont là pour ainsi dire les
portes de l'Orient, et c'est là en effet que jadis les Polonais et les
Moscovites, dans leurs victoires et leurs défaites alternatives,
s'étaient en quelque sorte réciproquement arrêtés, car la Dwina d'un
côté, le Dniéper de l'autre, étaient la limite entre la Russie et
l'ancienne Pologne, avant le fameux partage qui a été le malheur et la
honte du dernier siècle.
Mais avant de toucher à ces portes, il fallait traverser la
Vieille-Prusse, et cette partie récemment restaurée de la Pologne qui
avait reçu le nom de grand-duché de Varsovie. La frontière qui
séparait le grand-duché et la Vieille-Prusse du territoire russe était
la suivante. (Voir la carte nº 54.)
[En marge: Frontières du grand-duché, qu'il fallait franchir pour
pénétrer en Russie.]
Le cours supérieur du Bug, et le cours supérieur aussi de la Narew,
l'un et l'autre affluents de la Vistule, formaient dans leurs diverses
inflexions la première partie de la ligne frontière du grand-duché, du
côté de la Russie. Cette ligne frontière, après avoir suivi tantôt le
Bug, tantôt la Narew, depuis Brezesc-Litowsky jusqu'aux environs de
Grodno, joignait le Niémen à Grodno même, longeait ce fleuve en
s'élevant au nord jusqu'à Kowno, séparant ainsi la Pologne proprement
dite de la Lithuanie. À Kowno, le Niémen prenant définitivement sa
direction à l'ouest, et courant vers Tilsit, séparait non plus la
Pologne mais la Vieille-Prusse de la Russie. La ligne frontière à
franchir courait donc au nord de Brezesc à Grodno, en suivant tour à
tour le Bug ou la Narew, puis courait encore au nord de Grodno à
Kowno, en suivant le Niémen, et enfin tournant brusquement au couchant
vers Kowno, allait jusqu'à Tilsit, continuant à suivre, à partir de ce
point, le cours du Niémen. Elle faisait donc à son extrémité nord un
coude vers Kowno. C'est là que Napoléon avait résolu de passer le
Niémen, pour recouvrer, en se portant d'un trait sur la Dwina et le
Dniéper, tous les restes de l'ancienne Pologne, point où, selon les
circonstances, il s'arrêterait peut-être, et duquel peut-être aussi
partirait-il pour forcer les portes de la Vieille-Russie et s'enfoncer
dans ses immenses plaines.
[En marge: Quatre routes pour pénétrer en Russie.]
Voici quels avaient été ses motifs. Quatre routes s'offraient pour
pénétrer en Russie: une au midi, se dirigeant à l'est, par les
provinces méridionales de l'empire russe, franchissant le Bug à
Brezesc, longeant la rive droite du Pripet jusqu'à sa jonction avec le
Dniéper au-dessus de Kiew, traversant par conséquent la Volhynie,
ancienne province polonaise, et de Kiew se redressant au nord pour se
rendre à Moscou, par les plus belles provinces de l'empire; la
seconde, tracée entre le midi et le nord, se dirigeant au nord-est par
Grodno, Minsk, Smolensk, en pleine Lithuanie, passant à travers la
trouée qui sépare le Dniéper de la Dwina, et tirant ensuite sur Moscou
par la ligne la plus courte; la troisième, parallèle à la précédente,
mais située un peu plus haut, se dirigeant par Kowno, Wilna, sur la
trouée du Dniéper et de la Dwina, pénétrant dans la Vieille-Russie par
Witepsk, au lieu d'y pénétrer par Smolensk, et aboutissant également
à Moscou; la quatrième enfin, allant droit au nord, à travers les
provinces septentrionales de l'empire russe, par Tilsit, Mitau, Riga,
Narva, pour finir à Saint-Pétersbourg.
[En marge: Avantages et inconvénients de chacune de ces routes.]
De ces quatre routes, celle du midi par Brezesc et Kiew, celle du nord
par Tilsit et Riga, avaient les inconvénients des partis extrêmes, et
étaient inadmissibles pour un homme d'un jugement aussi sûr que
Napoléon en fait de grandes opérations militaires. L'une et l'autre
exposaient l'envahisseur à une redoutable manoeuvre de la part des
Russes, qui, étant concentrés en Lithuanie, pouvaient, par Kobrin,
Pinsk ou Mosyr, se jeter en masse dans le flanc de l'armée qui aurait
marché sur Kiew, ou par Witepsk et Polotsk, dans le flanc de l'armée
qui aurait marché sur Saint-Pétersbourg. Chacune de ces deux routes
extrêmes avait en outre ses inconvénients particuliers. Celle qui,
traversant les provinces méridionales, passait entre la Volhynie et la
Gallicie, parcourait de beaux pays, mais aurait placé l'armée
française dans la dépendance absolue de l'Autriche, et c'était donner
à cette puissance de dangereuses tentations que de se remettre
entièrement dans ses mains. Celle qui s'élevait au nord ne parcourait
que des provinces couvertes de marécages et de bruyères, sous le
climat le plus âpre de la Russie, et dans des contrées où le sol
n'aurait fourni aucune partie de la subsistance des troupes.
Il ne fallait donc songer à aucune de ces deux voies. Le choix n'était
possible qu'entre les routes intermédiaires, se dirigeant toutes deux
au nord-est, toutes deux sur Moscou, sans interdire une marche sur
Saint-Pétersbourg au moyen d'une inflexion au nord, toutes deux aussi
pénétrant par la trouée qui sépare les sources de la Dwina et celles
du Dniéper, l'une par Grodno, Minsk et Smolensk, l'autre par Kowno,
Wilna et Witepsk.
[En marge: Napoléon se décide à pénétrer en Lithuanie par la route de
Kowno à Wilna.]
Après mûr examen de ces deux routes, Napoléon préféra la dernière. La
première, de Grodno à Minsk, quoique plus courte, côtoyait la partie
la plus marécageuse du pays, connue sous le nom de Marais de Pinsk, et
on pouvait par un choc vigoureux de l'ennemi y être jeté pour n'en
plus sortir. La seconde, un peu moins directe, allant de Kowno à
Wilna, capitale de la Lithuanie, et de Wilna à Witepsk, quoique
traversant des pays difficiles, comme l'étaient d'ailleurs tous ceux
qu'il s'agissait de parcourir, n'offrait pas le même inconvénient que
la précédente, et de plus, ce qui devait déterminer définitivement la
préférence en sa faveur, procurait le moyen assuré de couper les
forces ennemies en deux masses, qui pourraient bien ne plus se réunir
du reste de la campagne.
[En marge: Distribution présumée des forces russes.]
La distribution des forces russes, telle qu'on pouvait déjà
l'entrevoir, était en effet de nature à confirmer Napoléon dans la
pensée qu'il méditait, et qu'il avait conçue dès les premiers rapports
qui lui étaient parvenus de l'armée ennemie.
Les Russes, bien qu'ils eussent leurs avant-postes à leur frontière
même, sur le cours supérieur du Bug et de la Narew, et tout le long du
Niémen, n'avaient cependant considéré comme ligne véritable de défense
que la Dwina et le Dniéper. Ces fleuves, nous l'avons dit, naissent à
une vingtaine de lieues l'un de l'autre, pour couler, la Dwina vers la
Baltique, le Dniéper vers la mer Noire, et présentent, sauf
l'ouverture existant entre Witepsk et Smolensk, une ligne continue et
immense, qui se dirige du nord-ouest au sud-est, et traverse tout
l'empire, de Riga à Nikolaïeff. Depuis que la concentration de leurs
forces était commencée, les Russes avaient naturellement formé deux
rassemblements principaux, un sur la Dwina, de Witepsk à Dunabourg, un
autre sur le Dniéper, de Smolensk à Rogaczew, et ces rassemblements
s'étaient peu à peu convertis en deux armées, qui s'étaient avancées,
la première jusqu'à Wilna, la seconde jusqu'à Minsk, avec le projet de
se réunir plus tard, ou d'agir séparément, selon les circonstances.
Mais toutes deux avaient leur base sur la grande ligne que nous venons
de décrire. La première, commandée par le général Barclay de Tolly,
établie sur la Dwina, avec son quartier général à Wilna et ses
avant-postes à Kowno sur le Niémen, devait recevoir les réserves du
nord de l'empire. La seconde, commandée par le prince Bagration,
établie sur le Dniéper, avec son quartier général à Minsk et ses
avant-postes à Grodno sur le Niémen, devait recevoir les réserves du
centre de l'empire, et se lier par l'armée du général Tormasof avec
les troupes de Turquie. Telle était la distribution des forces russes,
en attendant qu'à Wilna on eût pris un parti définitif sur le plan de
campagne. Cette distribution, d'après la configuration des lieux,
était naturelle, et n'était pas une faute encore, si on savait se
résoudre à temps devant l'ennemi si prompt auquel on avait affaire.
[En marge: La distribution des forces russes confirme Napoléon dans la
pensée de pénétrer par Kowno.]
Napoléon, qui, entre autres parties du génie militaire, possédait au
plus haut degré celle de deviner la pensée de l'ennemi, avait
clairement entrevu cette répartition des masses russes. Sur les
rapports toujours confus, souvent contradictoires, des agents envoyés
en reconnaissance, il avait parfaitement discerné qu'il existait une
armée de la Dwina, une du Dniéper, l'une qui avait dû s'avancer dans
la direction de Wilna et Kowno, l'autre dans la direction de Minsk et
Grodno, l'une qu'on disait de 150 mille hommes, sous Barclay de Tolly,
l'autre de 100 mille, sous le prince Bagration. Le nombre importait
peu pour lui, qui seulement en première ligne amenait 400 mille
hommes, et la disposition des forces ennemies était l'unique
circonstance à considérer.
[En marge: Il se flatte de couper ainsi la masse des forces russes en
deux parties qui ne pourront plus se rejoindre.]
Sur-le-champ il prit son parti. Le Niémen, comme on vient de le voir,
coule au nord de Grodno à Kowno, puis se retournant brusquement, coule
au couchant de Kowno à Tilsit. Napoléon, s'avançant sur Kowno au sein
de l'angle formé par le Niémen, n'avait qu'à franchir le Niémen à
Kowno même, avec une masse de 200 mille hommes, se porter sur Wilna
avec cette vigueur foudroyante qui signalait toujours le début de ses
opérations, et là, se plaçant entre l'armée de Barclay de Tolly ou de
la Dwina, et l'armée de Bagration ou du Dniéper, il était assuré de
les séparer l'une de l'autre pour le reste de la campagne. Il pouvait
même s'avancer ainsi jusqu'à Moscou, s'il le voulait, n'ayant sur sa
gauche et sur sa droite que les débris divisés de la puissance russe.
[En marge: Autre avantage de ce plan, consistant à s'emparer, dès le
début, de la capitale de la Lithuanie.]
Outre cet avantage principal, une pareille manière d'opérer avait des
avantages secondaires d'un grand intérêt. En pénétrant au fond de cet
angle du Niémen, dont le sommet était à Kowno, on marchait couvert sur
les ailes par les deux branches de l'angle. Puis ce fleuve franchi à
Kowno, et en poussant jusqu'à Wilna, on trouvait de Kowno à Wilna la
Wilia, rivière navigable, laquelle devenait ainsi un précieux
prolongement de notre ligne de navigation. Enfin à Wilna même, on
frappait en y entrant un premier coup, dont l'effet moral devait être
très-grand, car on expulsait Alexandre de son premier quartier
général, et on s'emparait de la capitale de la Lithuanie, ce qui, pour
les Polonais, n'était pas de médiocre importance.
[En marge: Distribution des armées de Napoléon pour le passage du
Niémen.]
[En marge: La masse principale, composée des corps des maréchaux
Davout, Oudinot et Ney, de la garde et de la cavalerie de réserve,
doit passer à Kowno.]
[En marge: Le maréchal Macdonald avec les Prussiens et une division
polonaise doit passer à Tilsit.]
[En marge: Le prince Eugène avec l'armée d'Italie et les Bavarois doit
passer à Prenn.]
[En marge: Le roi Jérôme avec les Polonais, les Saxons, les
Westphaliens, doit passer à Grodno.]
Ces vues, dignes de son génie, une fois arrêtées, Napoléon s'occupa
sur-le-champ de les réaliser. En conséquence, il résolut de réunir
sous sa main, pour percer par Kowno, les corps des maréchaux Davout,
Oudinot, Ney, la garde impériale, et en outre deux des quatre corps de
la réserve de cavalerie. C'était une masse d'environ 200 mille hommes,
après quelques réductions opérées déjà dans les effectifs par la
longueur des marches. Tandis qu'avec cette masse écrasante, comprenant
ce qu'il avait de meilleur, Napoléon s'avancerait par Kowno sur Wilna,
le maréchal Macdonald, dont il n'avait pas été content en Catalogne,
mais dont il faisait cas pour la grande guerre, devait sur sa gauche
passer le Niémen à Tilsit, prendre possession des deux rives de ce
fleuve, en écarter les Cosaques, et assurer la libre navigation de nos
convois. Napoléon lui avait composé un corps d'environ 30 mille
hommes, au moyen de la division polonaise Grandjean, et du contingent
prussien, réduit à 16 ou 17 mille hommes par les garnisons laissées à
Pillau et autres postes. Le but des opérations ultérieures du maréchal
Macdonald devait être la Courlande. À sa droite, Napoléon avait
préparé un autre passage du Niémen, et en avait chargé le prince
Eugène. Ce prince, qui formait récemment à Plock le centre général de
l'armée et qui en ce moment allait en former la droite, devait, avec
les troupes françaises et italiennes parties de Vérone, avec la garde
royale italienne, avec les Bavarois, et le troisième corps de
cavalerie de réserve commandé par le général Grouchy (80 mille hommes
environ), passer le Niémen un peu au-dessus de Kowno, à un endroit
nommé Prenn. Plus à droite encore et plus au sud, c'est-à-dire à
Grodno, le roi Jérôme devait franchir le Niémen avec les Polonais, les
Saxons, les Westphaliens, et le 4e corps de cavalerie de réserve
commandé par le général Latour-Maubourg. Cette extrême droite
comprenait environ 70 mille hommes. C'étaient donc 380 mille
combattants, faisant, avec les parcs, plus de 400 mille hommes,
traînant à leur suite mille bouches à feu largement approvisionnées,
indépendamment d'une réserve de 140 à 150 mille hommes laissée en
arrière, laquelle avec 60 mille malades, dont beaucoup étaient
légèrement atteints, complétait la masse totale de 600 à 610 mille
soldats, dont nous avons parlé. Il faut remarquer que le nombre des
malades s'était déjà élevé de 40 à 60 mille, par les marches de l'Elbe
à l'Oder, de l'Oder à la Vistule, de la Vistule au Niémen. Les 30
mille Autrichiens partis de la Gallicie pour se diriger sur Brezesc,
étaient en dehors de cette armée colossale, et portaient à environ 640
mille le nombre des soldats employés à cette croisade des nations
occidentales contre la Russie, croisade entreprise malheureusement à
une époque où ces nations, plus sensibles au mal du moment qu'au
danger de l'avenir, auraient mieux aimé réunir leurs forces contre la
France que les réunir contre la Russie.