des états-majors, il s'occupa de réduire au strict nécessaire les
transports de l'armée. Ne voulant traîner après lui que les vivres
indispensables aux hommes et à la cavalerie, il décida la mise au vert
de tous les chevaux de trait, consacra tous les charrois à porter ou
du pain ou des farines, accorda pour chaque corps un nombre déterminé
de voitures, et de plus une certaine quantité de bétail qui serait
abattue à chaque couchée. De la sorte il espérait qu'on ne se
débanderait pas le soir pour vivre, et que tout le monde marcherait
serré au drapeau. Il fixa au 6 juin le mouvement général de la Vistule
au Niémen. (Voir la carte nº 54.) Le roi Jérôme, formant la droite,
devait avec les Saxons sous Reynier, avec les Polonais sous
Poniatowski, et les Westphaliens sous son commandement direct,
s'avancer par Pultusk, Ostrolenka, Goniondz, sur Grodno. Reynier seul,
s'éloignant un peu de cette direction par un mouvement à droite, était
chargé de remonter le Bug, pour donner la main aux Autrichiens. Le
vice-roi Eugène, formant le centre avec les Bavarois sous Saint-Cyr,
avec l'armée d'Italie sous ses ordres immédiats, devait partir le 6 de
Soldau, où il s'était rendu en quittant Plock, pour passer par
Ortelsbourg, Rastenbourg, Olezkow, et aboutir au Niémen dans les
environs de Prenn, traversant ainsi les plus tristes provinces de la
Pologne. Les maréchaux Oudinot, Ney, Davout, la garde, composant la
gauche de l'armée et sa masse la plus importante, devaient remonter
les routes de la Vieille-Prusse, s'avancer parallèlement, mais par des
chemins différents, de manière à ne pas se faire obstacle les uns aux
autres, et venir border le Niémen de Tilsit à Kowno: Ney, en passant
par Osterode, Schippenbeil, Gerdaun; Oudinot par Marienwerder,
Liebstadt, Eylau, Vehlau; Davout par Elbing, Braunsberg, Tapiau. La
garde et les parcs avaient ordre de se tenir en arrière, et à une
certaine distance, afin de prévenir l'encombrement. Napoléon, avec sa
profondeur habituelle de combinaison, avait calculé que le maréchal
Davout, étant de tous les corps le plus à gauche, serait, grâce au
coude que la Vistule forme vers le nord à partir de Bromberg, le plus
près placé de Koenigsberg, et en mesure de tenir tête à l'ennemi avec
90 mille hommes, si contre toute vraisemblance les Russes prenaient
l'initiative. Il comptait que du 15 au 16 juin tous ses corps seraient
en ligne le long du Niémen, et qu'après trois ou quatre jours de
repos ils pourraient, à dater du 20, entrer en opération. Après avoir
donné ses derniers ordres et vu partir les belles troupes du maréchal
Ney, après avoir inspecté à Marienwerder celles d'Oudinot qui
n'étaient pas moins belles, il se rendit par Marienbourg à Dantzig, où
il avait, outre beaucoup d'objets à examiner, ses lieutenants Davout
et Murat à entretenir, car il n'avait rencontré ni l'un ni l'autre
depuis deux ou trois années.
[En marge: Entrevue de Napoléon avec le maréchal Davout et avec
Murat.]
C'est à Marienbourg, sur la Vistule, que Napoléon vit le maréchal
Davout, au moment où ce maréchal partait pour Koenigsberg, afin de
prendre la tête du mouvement. L'accueil ne fut pas conforme à la
vieille confiance que Napoléon avait toujours eue dans les grands
talents et le solide caractère de l'illustre maréchal. Les causes de
ce refroidissement méritent d'être indiquées.
[En marge: Causes de refroidissement à l'égard du maréchal Davout.]
[En marge: Vastes travaux d'organisation auxquels ce maréchal s'était
livré.]
[En marge: Perfection d'organisation à laquelle il avait amené son
corps d'armée.]
Le maréchal Davout venait d'exercer un vaste commandement. Outre le
soin de bloquer toutes les côtes du Nord, confié à sa probité autant
qu'à sa sévérité, il avait eu la mission d'organiser l'armée, et il
s'en était acquitté avec un talent d'organisation qui, à cette époque,
Napoléon toujours excepté, n'appartenait au même degré qu'à lui et au
maréchal Suchet. Il avait eu jusqu'à trois cent mille hommes à la fois
sous la main, et grâce à des cadres admirables, et à une application
constante, il en avait fait non pas des soldats endurcis, sachant
marcher, se nourrir et combattre, mais des recrues bien instruites,
manoeuvrant avec précision, et hardies comme la jeunesse. Quant à son
corps proprement dit, composé en grande partie des plus vieux soldats
de l'Europe, formé actuellement de cinq divisions, et avec
l'artillerie et la cavalerie présentant une armée d'environ 90 mille
hommes, jamais rien de plus beau ne s'était vu au monde. Tout y avait
été prévu sous le rapport de l'équipement, de l'armement, de
l'alimentation, pour aller aux extrémités de l'Europe. Outre leurs
munitions de guerre et leurs outils de campement, les troupes du 1er
corps avaient sur le dos pour dix jours de vivres, et comme trop
souvent le soldat jette ses provisions sur les routes, aimant mieux
attendre sa subsistance du hasard que de la porter sur ses épaules,
chaque homme devait tous les soirs rendre compte de ses vivres comme
de ses armes. Indépendamment de ces dix jours de vivres dans le sac
des soldats, des convois en portaient pour quinze jours encore, et
bien qu'on eût enlevé pour la garde impériale une partie des moyens de
transport préparés pour le 1er corps, la prévoyance du maréchal y
avait immédiatement suppléé. Enfin un troupeau de boeufs confié à des
soldats formés à ce service, fournissait en suivant les régiments un
magasin mobile de vivres-viande. Telle était l'organisation que le
maréchal Davout avait donnée à son corps d'armée. Il avait de plus
réuni le matériel colossal d'une armée de 600 mille hommes, consistant
en 1800 bouches à feu approvisionnées pour deux campagnes, en six
équipages de pont, deux parcs de siége, un vaste parc du génie, et les
immenses magasins de Dantzig, Elbing, Braunsberg.
[En marge: Ombrages qu'il avait donnés à Napoléon par quelques actes
d'autorité, que la jalousie du prince Berthier avait travestis.]
Le maréchal Davout avait exécuté ces choses hors de proportion avec
toutes les choses connues du même genre, en suivant les ordres de
Napoléon, mais en les modifiant au besoin d'après sa propre
expérience, d'après les circonstances locales, et sans crainte de
suppléer ou de redresser son maître. Si en agissant de la sorte il
déplaisait ou non, si des jaloux ne calomniaient pas son activité
incessante et quelque peu dominatrice, le maréchal Davout n'y avait
point songé. Malheureusement il avait auprès de Napoléon un ennemi
secret et dangereux, c'était le major général Berthier. Celui-ci était
resté inconsolable de ce qu'en 1809 on l'avait accusé d'avoir
compromis l'armée, tandis qu'on attribuait au maréchal Davout le
mérite de l'avoir sauvée; de plus il jalousait dans ce maréchal des
talents qui avaient quelque analogie avec les siens, car Davout, outre
qu'il était un redoutable général de combat, aurait été pour Napoléon
un chef d'état-major accompli, s'il eût été moins rude. Par ces motifs
peu dignes de lui, le prince Berthier, devenu avec l'âge chagrin et
défiant, relevait auprès de Napoléon les moindres résistances que le
maréchal Davout opposait aux ordres impériaux, et s'il y avait
quelques détails qui ne répondaient pas au plan général conçu de loin,
ce qui devait arriver souvent, provoquait contre ce maréchal une
lettre sévère. Par un fâcheux concours de circonstances, les Polonais,
en quête d'un roi pour le cas prochain de leur reconstitution, voyant
le médiocre Bernadotte élu héritier du trône de Suède, avaient songé
au prince d'Eckmühl, car ils trouvaient dans sa probité, sa fermeté,
son génie organisateur, des qualités heureusement choisies pour leur
créer une royauté toute militaire, et même dans sa morne sévérité un
utile correctif de leur caractère brave, brillant, mais léger. Après
l'avoir pensé, ils l'avaient dit et répété dans leurs salons de
Varsovie, au point d'être entendus jusqu'aux Tuileries; et Napoléon,
offusqué de la tentative de royauté essayée en Portugal, plus offensé
encore de la tentative de royauté essayée et réalisée en Suède,
trouvant que ses lieutenants devenaient trop ambitieux à son école, se
demandant si un cri spontané des peuples n'allait pas encore faire, à
son insu, de l'un de ses lieutenants un roi qui ne lui devrait pas son
élévation, avait conçu de cette disposition des Polonais un déplaisir
extrême, et s'en était pris au maréchal Davout, qui l'ignorait, et ne
s'en souciait guère. Ce maréchal, gentilhomme de naissance, avait
éprouvé une sorte d'étonnement lorsqu'on l'avait fait prince
d'Eckmühl, et n'avait vu dans cette grandeur empruntée qu'un revenu
momentané, qui, sagement économisé par une épouse prudente,
procurerait un bien-être assuré à ses enfants. Vivant toujours dans
les plaines du Nord, au milieu de ses soldats, au point de n'avoir pas
en dix ans passé trois mois à Paris; occupé exclusivement de son
métier, taciturne, dur pour lui autant que pour les autres, il était
du petit nombre de ses compagnons d'armes qui ne s'étaient pas enivrés
au somptueux banquet de la fortune. Napoléon, sans trop s'enquérir de
la vérité, rencontrant partout sur les bords de la Vistule la trace
d'une profonde obéissance pour le maréchal Davout, une immense
quantité de choses mues par sa volonté, et son nom dans toutes les
bouches, fut non pas jaloux (de qui aurait-il pu l'être?), mais
fatigué d'une importance qu'il avait créée, écouta volontiers ceux
qui, avec Berthier, disaient que ce maréchal faisait tout, ordonnait
tout, tranchait en tout du maître, en attendant qu'il tranchât du roi,
prêta l'oreille à ceux qui taxaient d'ambition son active volonté,
d'orgueil sa gravité sévère, d'arrière-pensée dangereuse sa
taciturnité habituelle. Il accueillit le maréchal avec froideur, et en
beaucoup d'occasions lui donna tort contre Berthier. Le maréchal n'y
prit garde, habitué aux brusqueries de Napoléon, imputant leur
renouvellement plus fréquent à une irritabilité qui croissait avec
l'âge, avec la fatigue, avec les soucis, et courut à Koenigsberg tout
préparer sur les pas de l'armée, afin de surmonter les difficultés
d'une entreprise que dans son bon sens il eût appelée folle, si sa
forte nature n'avait été courbée à la plus complète obéissance.
Pourtant sa grande faveur était passée. Ainsi Lannes était mort,
Masséna entièrement disgracié, Davout en commencement de défaveur!
Ainsi Napoléon, inconstant pour ses lieutenants comme la fortune
allait bientôt l'être pour lui-même, devançant pour eux les caprices
de cette mobile divinité, semait de morts et de disgrâces la route
fatale qui allait bientôt le conduire à une chute épouvantable.
[En marge: Première rencontre de Napoléon avec Murat.]
[En marge: Accueil sévère que lui fait d'abord Napoléon.]
[En marge: Cet accueil s'adoucit après quelques jours.]
[En marge: Séjour de Napoléon Dantzig.]
[En marge: Ses efforts pour convaincre ses lieutenants, qui n'en
veulent rien croire, de la nécessité de la présente guerre.]
[En marge: Description de la navigation du Frische-Haff, et son
extension jusqu'à Wilna.]
Napoléon, arrivé le 7 juin à Dantzig, rencontra un autre de ses
lieutenants, ce fut Murat, moins heureux d'être devenu roi que Davout
d'être resté simple commandant d'armée. Ce prince, comme nous avons eu
à le dire tant de fois, bon mais inconséquent, capable de devenir
infidèle par vanité, ambition, mauvais conseil, et toujours le plus
brillant des cavaliers, le plus téméraire des héros, avait inspiré de
telles défiances à Napoléon, pour quelques communications maritimes
avec les Anglais, que le général Grenier, ainsi qu'on l'a vu, avait
reçu l'ordre de se tenir prêt à marcher sur Naples. Napoléon, qui ne
craignait dans Murat que la légèreté, l'avait appelé à l'armée,
d'abord pour avoir à sa disposition le meilleur général de cavalerie
du siècle, et ensuite pour tenir sous sa main un parent qui près de
lui serait toujours soumis et dévoué, et loin de lui serait livré au
hasard de toutes les suggestions. Sur la simple indication de cette
volonté, Murat s'était hâté d'accourir au quartier général, pour
servir sous les ordres de son beau-frère, et reprendre son
commandement ordinaire, celui de la réserve de cavalerie. Pour éviter
l'inconséquence de ses propos, Napoléon n'avait pas voulu qu'il vînt à
Dresde, et l'avait consigné sur la Vistule. Murat, fatigué, malade,
s'était arrêté à Berlin, où il avait été dédommagé des rigueurs de son
suzerain par les empressements de la cour de Prusse. Napoléon le
voyant à Dantzig, pâle, défait, et n'ayant pas sa bonne mine
ordinaire, lui demanda brusquement ce qu'il avait, et s'il n'était pas
content d'être roi.--Mais, Sire, répondit Murat, je ne le suis
guère.--Je ne vous ai pas faits rois, vous et vos frères, repartit
durement Napoléon, pour régner à votre manière, mais pour régner à la
mienne, pour suivre ma politique, et rester Français sur des trônes
étrangers.--Après ces mots, Napoléon, vaincu par la bonhomie de
Murat, et n'étant dur que par boutades, lui rendit cette familiarité,
inégale comme les circonstances, mais gracieuse et subjuguante, que
ses lieutenants trouvaient auprès de lui. Il rencontra aussi à Dantzig
le gouverneur Rapp, qui lui avait déplu par quelques avis sincères sur
l'état de la Pologne, et par quelques facilités suspectes accordées au
commerce de Dantzig, mais auquel il pardonnait en considération d'une
grande bravoure, et d'un esprit franc et original. Il passa là
plusieurs jours avec Berthier, Murat, Caulaincourt, Duroc, Rapp,
occupé à inspecter les fortifications d'une place qui devait jouer un
rôle si important dans cette guerre, à visiter les magasins et les
ponts de la Vistule, rectifiant, complétant tout ce qui avait été
fait, avec un coup d'oeil que rien n'égalait quand il s'exerçait sur
les choses elles-mêmes, puis, lorsque la chaleur, extrême dans cette
saison et dans ces latitudes, l'obligeait à rentrer, s'entretenant
familièrement avec ses compagnons d'armes, et se montrant plus
persuadé qu'il ne l'était de l'utilité d'une guerre qu'ils
paraissaient craindre profondément. De Dantzig il se rendit à Elbing,
d'Elbing à Koenigsberg, où il arriva le 12 juin, pour s'occuper des
moyens de navigation intérieure qui devaient porter ses vastes
approvisionnements du dépôt de Dantzig au sein même des provinces
russes.
Le maréchal Davout avait déjà, par ses ordres, préparé cette
navigation. Napoléon en perfectionna encore et en ordonna lui-même les
derniers apprêts. Il suffit pour en comprendre l'utilité de jeter un
regard sur la configuration de ces contrées. (Voir la carte nº 54.)
La Vistule, comme tous les grands fleuves, bifurquée près de son
embouchure par l'effet des atterrissements qui brisent et divisent son
cours, jette un de ses bras vers Dantzig, l'autre vers Elbing.
Celui-ci débouche dans la vaste lagune qu'on appelle le Frische-Haff,
qu'une langue de terre sépare de la Baltique, avec une ouverture à
Pillau seulement, et qui va recevoir la Prégel, vers Koenigsberg. Des
convois de bateaux venus de Dantzig en suivant les deux bras de la
Vistule, pénétrant ensuite dans le Frische-Haff, pouvaient gagner
Koenigsberg à la voile. C'était un premier trajet par eau déjà
très-considérable. De Koenigsberg on devait remonter la Prégel jusqu'à
Tapiau. De Tapiau à Labiau, une rivière, la Deime, pouvait livrer
passage à de moindres bateaux, et les faire aboutir dans une autre
lagune, celle du Curische-Haff, qui s'étend jusqu'à Memel. Le canal de
Frédéric donnait la facilité d'atteindre le Niémen par une voie plus
courte, et de le joindre à Tilsit même. Puis on devait le remonter
jusqu'à Kowno, et à Kowno entrer dans la Wilia. Cette rivière,
navigable jusqu'à Wilna, permettait de terminer par eau, c'est-à-dire
par un moyen de transport qui admet tous les fardeaux, un trajet total
d'environ deux cents lieues. Le colonel Baste, cet officier des marins
de la garde déjà signalé à Baylen et sur le Danube, aussi intrépide
sur terre que sur mer, et doué en outre d'une activité infatigable,
fut chargé de diriger cette navigation, qui, commençant à Dantzig,
passant par la Vistule, le Frische-Haff, la Prégel, la Deime, le
Curische-Haff, le Niémen, la Wilia, ne finissait qu'à Wilna même. Il
devait réunir les bâtiments, les adapter à chaque cours d'eau, éviter
le plus possible les transbordements, organiser enfin les moyens de
traction pour suppléer à la voile lorsqu'on s'éloignerait de la mer,
et y pourvoir soit avec des chevaux, soit avec des relais de gens du
pays convenablement rétribués. On lui confia également la défense du
Frische-Haff et du Curische-Haff, et on lui donna pour cet usage deux
bataillons des marins de la garde impériale, qui devaient occuper ces
vastes lagunes avec des chaloupes canonnières fortement armées.
[En marge: Forces laissées à la garde de Dantzig et de Koenigsberg.]
[En marge: Napoléon fait embarquer les premiers convois sous ses
yeux.]
Napoléon donna ensuite ses soins aux places de Dantzig, de Pillau, de
Koenigsberg. Dans toutes il y avait des Saxons, des Polonais aussi
sûrs que des Français, des Badois qui l'étaient moins, mais des
artilleurs et des marins exclusivement français. À Dantzig se
trouvaient les dépôts de la garde et ceux du maréchal Davout. On
pouvait avec les uns et les autres fournir, indépendamment des troupes
laissées dans les ouvrages, une division mobile de 8 mille hommes à
Dantzig, une de 6 mille à Koenigsberg, lesquelles, communiquant par de
la cavalerie, seraient toujours en mesure de se réunir à temps contre
une attaque imprévue. Napoléon s'étant assuré par ses propres yeux de
l'exécution de ses ordres, prescrivit immédiatement le départ d'un
premier convoi comprenant 20 mille quintaux de farine, 2 mille
quintaux de riz, 500 mille rations de biscuit, et tout le matériel des
six équipages de pont, dont nous avons exposé ailleurs la composition,
et dont l'illustre général Éblé avait la direction supérieure. Le
deuxième convoi devait porter la même quantité de farine, de riz et
de biscuit, plus des avoines et des munitions d'artillerie. Les
suivants devaient porter des farines, rarement des grains, souvent des
vêtements, et l'un des deux équipages de siége, celui qui était
destiné à l'attaque de Riga.
[En marge: Organisation des hôpitaux.]
Tandis que ces convois s'acheminaient vers la Prégel et le Niémen,
Napoléon donna son attention aux hôpitaux, et en fit organiser pour
vingt mille malades, entre Koenigsberg, Braunsberg, Elbing. Ayant
employé à ces divers objets la première quinzaine de juin, il
s'apprêta à commencer enfin cette redoutable et célèbre campagne,
qu'il fallait faire précéder de certaines formalités diplomatiques. Il
leur consacra quelques instants avant de se rendre au bord du Niémen.
[En marge: Dernières formalités diplomatiques avant de commencer les
hostilités.]
[En marge: Réponse longtemps attendue de Bernadotte.]
M. le duc de Bassano l'avait rejoint, et lui avait apporté les
nouvelles de Suède vainement attendues à Dresde. Le lendemain même du
jour où Napoléon était parti de cette capitale, M. Signeul y était
arrivé de Stockholm, avec un message du prince royal. Ce prince
astucieux avait fait une double communication, l'une officielle par
les ministres accrédités de la Suède, et destinée à toutes les cours,
l'autre profondément secrète, transmise en grande confidence à M.
Signeul, et donnée en réponse aux ouvertures dont la princesse royale
avait suggéré l'idée. La communication officielle, froide, hautaine,
annonçait l'intention de demeurer neutre entre les puissances
belligérantes, ce qui était déjà une infraction des obligations
contractées envers la France par le dernier traité de paix. Elle
disait que les vrais ennemis de la Suède étaient ceux qui menaçaient
l'indépendance du nord de l'Europe, que sous ce rapport la Russie
était en ce moment plus menacée que menaçante, que c'était là le motif
pour lequel, sans aller à son secours, on ne se prononçait pas contre
elle; qu'au surplus on offrait de s'entremettre, et de faire accepter
par la Russie la médiation de la Suède, si la France voulait
sincèrement la paix. Cette prétention du prince royal de servir de
médiateur entre deux potentats tels que Napoléon et Alexandre, n'était
que ridicule; mais elle était la conséquence forcée des engagements
pris avec la Russie par le traité du 5 avril. Quant à la communication
secrète, Bernadotte, aussi infidèle à son nouvel allié qu'à son
ancienne patrie, répétait qu'il n'avait que faire de la Finlande, qui,
toujours convoitée par la Russie, mettrait la Suède en conflit
perpétuel avec cette puissance; que le dédommagement naturel de la
Finlande, c'était la Norvége, province destinée par son site à être
suédoise, tenant à peine au Danemark dont elle était séparée par la
mer, tandis qu'elle ne formait qu'un seul tout avec la Suède, et en
constituait pour ainsi dire la moitié; que c'était là une précieuse
conquête à lui procurer, à lui Bernadotte, pour son avénement au
trône; qu'on aurait dans la Poméranie suédoise une compensation tout
indiquée à offrir au Danemark, dont après tout l'importance n'était
pas assez grande pour qu'on s'inquiétât beaucoup de son acquiescement;
qu'enfin relativement au subside, la Suède ne saurait s'en passer pour
équiper une armée; que la faculté d'introduire des denrées coloniales
sur le continent, évaluée à une somme de vingt millions, serait
illusoire, les Anglais ne pouvant manquer de s'apercevoir des motifs
de cette introduction, et devant dès lors l'empêcher sur-le-champ. À
cette double condition de la Norvége et d'un subside effectif de vingt
millions, le prince royal de Suède offrait de se lier par un traité
avec la France, sans doute en violant celui qu'il avait signé en avril
avec la Russie.
[En marge: Rupture définitive avec la Suède.]
Napoléon, en écoutant cette communication apportée par M. de Bassano,
se livra à un violent accès de colère.--Le misérable, s'écria-t-il
plusieurs fois, il me propose une trahison envers un allié fidèle, le
Danemark, et il met à ce prix sa fidélité envers la France! Il parle
de la Norvége, de l'intérêt qu'a la Suède à posséder cette province,
et il oublie que le premier des intérêts de la Suède c'est de réduire
la puissance de la Russie, qui tôt ou tard la dévorera; que si la
Finlande la met en collision forcée avec la Russie, c'est parce que la
Finlande la couvre, et découvre la Russie; que le repos acquis pour un
moment avec ce redoutable voisin par l'abandon de la Finlande, sera
troublé plus tard lorsque la Russie aura besoin du Sund, et qu'en un
jour de gelée les soldats russes pourront être des îles d'Aland à
Stockholm; que l'occasion d'abaisser la Russie est unique, que cette
occasion négligée il ne la retrouvera plus, car on ne verra pas deux
fois un guerrier tel que moi, marchant avec six cent mille soldats
contre le formidable empire du Nord!... Le misérable! répéta plusieurs
fois Napoléon, il manque à sa gloire, à la Suède, à sa patrie; il
n'est pas digne qu'on s'occupe de lui; je ne veux plus qu'on m'en
parle, et je défends qu'on lui fasse arriver aucune réponse, ni
officielle, ni officieuse.--Devenu plus calme après ce premier
emportement, il persista néanmoins à laisser sans un mot de réponse M.
Signeul, qui s'était rendu aux bains de Bohême pour attendre les
déterminations du cabinet français.
Cette résolution, fort honnête et presque forcée par la difficulté de
décider le Danemark à abandonner la Norvége, était cependant
très-regrettable, car trente ou quarante mille Suédois, menaçant
Saint-Pétersbourg au lieu de menacer Hambourg, pouvaient changer le
destin de cette guerre. Peut-être en offrant au Danemark des
dédommagements, fallût-il les chercher non-seulement dans la Poméranie
suédoise, mais dans les départements anséatiques, peut-être aurait-on
pu le décider à satisfaire Bernadotte; mais l'irritation, la confiance
en ses moyens, empêchèrent Napoléon même d'y penser.
[En marge: Subterfuge imaginé par Napoléon pour mettre sur le compte
de l'empereur Alexandre la rupture immédiate.]
[En marge: Faux prétexte sur lequel Napoléon fait reposer la
déclaration de guerre.]