qu'on pourrait, au bruit d'une si vaste expédition, entreprise en
apparence pour elle seule, exciter dans son sein un élan patriotique,
et en obtenir au moins des soldats et de l'argent. Il était donc
résolu à ne rien négliger pour provoquer cet élan, une chose toutefois
exceptée, celle de s'engager irrévocablement dans une lutte à mort
contre la Russie, à moins que la Pologne n'accomplît des prodiges;
car, tout en se lançant dans cette guerre, son bon sens,
malheureusement tardif, lui disait déjà, et trop peut-être, qu'il ne
fallait pas la rendre implacable. Il aimait à penser qu'un coup
brillant comme Austerlitz, Iéna ou Friedland, pourrait mettre
l'empereur Alexandre à ses pieds, et lui procurer prochainement la
paix continentale et maritime. Ce n'était pas, comme on l'a dit
quelquefois, la liberté des Polonais qu'il craignait, car la liberté
commençait à ne plus lui faire peur, depuis qu'il l'avait si bien
étouffée en France. Mais l'engagement de ne signer qu'une paix
triomphale, comme il l'aurait fallu pour obtenir de la Russie et de
l'Autriche le rétablissement de la Pologne, était un engagement qu'il
ne voulait prendre avec personne, parce que la fortune ne l'avait pas
pris avec lui. Dans ces dispositions quelque peu incertaines, et qui
malheureusement pouvaient en produire de semblables chez les Polonais,
il avait résolu de choisir un homme considérable pour l'envoyer à
Varsovie à titre d'ambassadeur, ce qui était, du reste, une première
déclaration assez claire qu'il voyait dans le grand-duché de Varsovie
un État nouveau, non plus simplement annexé à la Saxe, mais existant
par lui-même, et pouvant devenir l'ancien royaume de Pologne. Ce
personnage devait diriger les Polonais, les pousser à se confédérer, à
se lever en masse, à former une diète générale et des diétines, à
doubler, à tripler l'armée du prince Poniatowski, à expédier dans
toutes les provinces les plus anciennement détachées de la Pologne,
comme la Lithuanie et la Volhynie, des émissaires pour les exciter au
même mouvement, en ajournant toutefois de semblables menées en
Gallicie, à cause de l'Autriche dont il fallait ménager l'alliance.
Cet ambassadeur, chargé de reconstituer l'ancienne Pologne, devait
être un personnage considérable, aussi propre à inspirer la prudence
que la hardiesse, capable de prendre un grand ascendant, et par son
nom seul indiquant l'importance de l'entreprise qu'il était chargé de
diriger. Pour cette difficile mission, Napoléon avait songé à M. de
Talleyrand, et bien que ce personnage nonchalant et railleur manquât
un peu de chaleur pour un tel rôle, il était parfaitement choisi, car,
indépendamment de ce qu'en sa vie il avait été tout, même
révolutionnaire, et pouvait l'être encore, il avait un art de flatter
les passions, une dextérité à les manier, une grandeur personnelle,
qui en auraient fait en ce moment le vrai restaurateur de la Pologne,
si elle avait pu être restaurée. À toutes ces aptitudes se joignait
chez lui une convenance qui n'était pas à dédaigner, c'était d'être le
confident, le favori jusqu'à l'infidélité de la cour de Vienne, et dès
lors il devait moins qu'un autre inquiéter cette cour dans
l'accomplissement d'une tâche délicate surtout à cause d'elle. Mais
c'est par ce côté même que le projet échoua, car, avec une sorte
d'impatience peu digne de lui, il commit sur ce sujet à Vienne, soit
pour se faire valoir, soit pour se faire agréer, des indiscrétions qui
déplurent singulièrement à Napoléon, réveillèrent en lui de nouvelles
défiances, et le portèrent ainsi à se priver d'un instrument précieux.
Il renonça donc à M. de Talleyrand, et arrivé à Dresde, cherchant
autour de lui quelqu'un à envoyer à Varsovie, arrêta son choix sur un
archevêque, car un prêtre convenait assez à la catholique Pologne. Cet
archevêque fut celui de Malines, M. de Pradt. Il aurait été difficile
de choisir un homme qui eût plus d'esprit et moins de conduite. Sans
suite, sans tact, sans l'art de se mouvoir au milieu des partis, sans
aucune des connaissances administratives dont il aurait fallu aider
les Polonais, capable uniquement de saillies étincelantes, de plus
assez peureux, il ne pouvait qu'ajouter à la confusion d'un
soulèvement patriotique la propre confusion de son esprit. Mais
Napoléon, très-restreint dans ses choix en fait d'hommes à employer
dans un pays libre, trouvant sous sa main M. de Pradt, parce qu'il
avait amené avec lui son aumônerie, fit brusquement appeler ce prélat,
lui annonça sa mission, lui en traça la marche et le but d'un ton bref
et impérieux, et du reste avec une parfaite sincérité.--Il allait,
disait-il, essayer de ramener à moins de grandeur, à moins d'ambition,
à moins d'orgueil, le colosse russe, sans avoir toutefois la
prétention de le détruire. Avec de telles intentions, refaire la
Pologne était une chose indiquée, mais à la condition que la Pologne
concourrait fortement à se refaire elle-même, et lui fournirait les
moyens de vaincre la Russie, de la vaincre assez complétement pour
qu'elle fût obligée de consentir à une pareille entreprise. Par quels
moyens réussirait-il à battre une puissance qui avait l'immensité de
l'espace pour refuge, et qui ne perdait pas grand'chose en livrant du
territoire, puisque c'était du territoire sans culture et sans
habitants, il n'avait pas à le dire, et il n'était pas même
définitivement fixé sur la manière de s'y prendre. Peut-être il
frapperait un coup écrasant, et terminerait la guerre en quelques
mois. Mais cela n'était possible que si l'ennemi s'offrait d'assez
près pour qu'on pût l'atteindre au coeur. Si la chance se présentait
moins favorable, il s'établirait aux limites de la Vieille-Pologne,
s'occuperait d'organiser celle-ci, lui demanderait deux cent mille
hommes, en ajouterait cent mille des siens, et leur laisserait le soin
d'épuiser la constance et les moyens de la Russie. Dans tous les cas,
et surtout dans le dernier, il fallait que la Pologne montrât un grand
élan, qu'elle donnât son sang en abondance, car la France ne pouvait
pas avec le sien seulement lui rendre la vie. De plus, il fallait avec
beaucoup d'élan beaucoup de prudence à l'égard de l'Autriche,
propriétaire de la Gallicie, et médiocrement disposée à s'en
dessaisir, se conduire par conséquent avec autant de mesure que de
hardiesse, sans quoi on ferait échouer l'entreprise au début même.
Mais par-dessus tout il fallait un entier dévouement de la part de la
Pologne, car les efforts qu'il ferait pour elle seraient toujours
proportionnés à ceux qu'elle ferait pour elle-même.--Partez, monsieur
l'archevêque, ajouta Napoléon, partez sur-le-champ, dépensez beaucoup,
animez tous les coeurs, mettez la Pologne à cheval sans me brouiller
avec l'Autriche, et vous aurez bien compris et bien rempli votre
mission.--Cela dit, il congédia l'archevêque sans lui laisser le temps
d'élever des objections, que du reste il ne songeait guère à opposer,
bien qu'il s'en soit vanté depuis. L'archevêque partit, à la fois
effrayé et ébloui de sa tâche, car il avait l'ambition d'être dans
son temps l'un de ces grands politiques dont le clergé a fourni jadis
de si imposants modèles; mais il n'avait ni la patience ni le courage
des rôles qu'il entreprenait, et en avait dégoût et peur dès qu'il les
avait commencés. On lui annonça de riches appointements, et on lui
ordonna de se mettre sur-le-champ en route pour Varsovie. Sa
nomination avait été si brusque, qu'il n'avait à sa disposition aucune
des choses qu'il lui aurait fallu pour donner de l'éclat à une
ambassade: il emprunta de l'argent, des domestiques, des secrétaires,
et s'achemina vers sa destination.
[En marge: Dispositions peu favorables de l'Autriche à l'égard du
rétablissement de la Pologne.]
L'ordre qu'il avait reçu de ménager l'Autriche, tout en travaillant à
exalter l'esprit des Polonais, était fort approprié à la difficulté du
moment. En effet l'Autriche, qu'on avait actuellement sous la main,
puisqu'on possédait à Dresde l'empereur et son ministre dirigeant, ne
se montrait guère empressée à concourir à la reconstitution de la
Pologne. Elle y avait cependant un grand intérêt, et la chose, pour la
première fois, pour la dernière peut-être, était possible; de plus, la
Prusse et la Russie y avaient perdu, et devaient y perdre plus qu'elle
en territoire; l'Illyrie enfin était un beau prix de la Gallicie. Mais
alors, opprimée par Napoléon, il était naturel que l'Autriche fût peu
occupée de se créer des barrières contre la Russie; d'ailleurs elle se
défiait de la compensation qu'on lui destinait. Effectivement,
Napoléon, qui lui faisait espérer l'Illyrie, pourrait bien lui prendre
la Gallicie, et puis ne lui restituer en Illyrie que des lambeaux qui
seraient loin de la dédommager. Elle avait été si maltraitée dans les
arrangements du siècle, surtout lorsque Napoléon en avait été
l'auteur, qu'elle n'avait nulle envie d'être encore amenée à traiter
avec lui des questions de territoire. Son langage était donc sur ce
sujet froid, évasif, dilatoire, et Napoléon, sentant qu'elle allait
être bientôt sur son flanc et ses derrières, la ménageait, et
attendait tout d'une divinité de laquelle il avait l'habitude de tout
attendre, la victoire.
[En marge: Arrivée du roi de Prusse à Dresde.]
Napoléon avait déjà consacré une quinzaine de jours à ces diverses
affaires, et se disposait à partir, lorsque le roi de Prusse, après
avoir hâté ses préparatifs de voyage, parut à Dresde pour y compléter
l'affluence des courtisans couronnés. Il y arriva le 26 mai, et y fut
reçu avec les égards dus à son caractère, respectable quoique faussé
par une dure nécessité, et à son rang, bien élevé encore parmi les
rois, malgré les malheurs de la Prusse.
[En marge: Ses entretiens avec Napoléon.]
[En marge: Attitude du roi le Prusse à Dresde; égards que lui témoigne
Napoléon.]
Napoléon lui parla avec sincérité de ses projets, dans lesquels la
destruction du royaume de Prusse n'entrait nullement, quoiqu'on le dît
à Berlin et dans toute l'Allemagne, destruction cependant qui
deviendrait un fait à l'instant même, s'il avait la moindre raison de
se défier d'une puissance dont le territoire était sa base
indispensable d'opérations. Il parvint à cet égard à rassurer
Frédéric-Guillaume et son chancelier, M. de Hardenberg, à leur
persuader que l'occupation de Spandau, de Pillau, était la suite non
d'une arrière-pensée, mais d'une prudence bien naturelle quand on
s'aventurait si loin, et au milieu de populations travaillées de
l'esprit le plus hostile; il s'excusa des maux causés aux sujets du
roi en alléguant l'urgence et la nécessité, et consentit à faire
porter dans le compte ouvert avec la Prusse toutes les fournitures
arrachées aux habitants par les corps en marche; il promit enfin au
roi et à son ministre un large dédommagement territorial si la guerre
était heureuse. Pourtant, malgré la netteté de son langage, plein
d'autant de franchise que de hauteur, il ne parvint à donner ni au roi
ni au ministre cette sécurité entière dont ils auraient eu besoin pour
devenir sincères, et que ne pouvait pas inspirer d'ailleurs un
conquérant si prompt et si variable dans ses desseins, qui depuis son
apparition dans le monde imposait chaque année une face nouvelle au
continent européen. Toutefois le roi Frédéric-Guillaume, qui avait
d'abord résolu de se retirer en Silésie, pour ne pas rester à Potsdam
sous le canon de Spandau, ou à Berlin sous l'autorité d'un gouverneur
français, consentit à ne pas quitter sa royale demeure, afin de
montrer dans son allié une confiance qui devait agir heureusement sur
l'esprit des peuples. Le roi présenta son fils à Napoléon, le lui
offrit comme un de ses aides de camp, et parut moins triste que de
coutume, quoique entouré, dans cette prodigieuse assemblée de princes,
de moins d'empressement qu'il n'en méritait, et que ne lui en
accordait Napoléon lui-même. Rois ou peuples, les hommes sont peu
généreux pour le malheur, et ils n'aiment que la force, la gloire et
l'éclat. Le malheur déchirant les touche comme un spectacle; le
malheur triste et discret les trouve froids, négligents, soigneux de
l'éviter. C'était le cas ici; et tel de ces princes qui s'était vendu
à Napoléon pour des territoires, trouvait mauvais que pour sauver les
restes de sa couronne Frédéric-Guillaume eût épousé l'alliance de la
France. Toutefois on se montrait mesuré, car on était devant un maître
redoutable, qui n'aurait permis aucune inconvenance sous ses yeux. On
se bornait à négliger le malheur, et on sacrifiait à la fortune, au
milieu d'un tumulte inouï d'allées et de venues, de fêtes et de
prosternations, auxquelles, pour compléter cette scène étrange, ne
manquaient ni les voeux secrets contre celui qui était l'objet de tous
les empressements, ni les chuchotements, bien secrets aussi, sur les
périls auxquels il allait bientôt s'exposer.
[En marge: La fin de mai étant arrivée, Napoléon songe à quitter
Dresde.]
[En marge: Arrivée à Dresde de M. de Narbonne, et son rapport sur la
mission qu'il vient de remplir à Wilna.]
[En marge: Il annonce une guerre opiniâtre et sanglante.]
[En marge: De tout ce qu'annonce M. de Narbonne, une seule chose
touche Napoléon, c'est la certitude que les Russes ne prendront pas
l'initiative.]
[En marge: Napoléon quitte Dresde le 29 mai.]
[En marge: Ses adieux à ses visiteurs; sa séparation d'avec
l'Impératrice.]
Le mois de mai touchait à sa fin, la saison des opérations militaires
allait commencer, et il convenait de mettre un terme à cette
représentation, qui se serait inutilement prolongée, tout l'effet
politique qu'on pouvait en espérer étant produit. D'ailleurs M. de
Narbonne venait d'arriver de Wilna, après avoir rempli la mission dont
il avait été chargé auprès de l'empereur Alexandre. Il en rapportait
la conviction que la guerre était inévitable, à moins de renoncer aux
exigences qu'on avait affichées à propos de la question commerciale,
et de promettre l'évacuation des États prussiens dans un délai assez
prochain. Il affirmait qu'Alexandre, triste, mais résolu, soutiendrait
la lutte opiniâtrément, se retirerait s'il le fallait dans les
profondeurs de son empire, plutôt que de conclure une paix d'esclave,
comme en avaient conclu jusqu'ici tous les monarques de l'Europe,
qu'il fallait donc s'attendre à une guerre sérieuse, probablement
longue, et certainement très-sanglante. Du reste il affirmait que
l'empereur Alexandre ne prendrait pas l'initiative des hostilités.
Bien que Napoléon en approchant de la difficulté en sentît mieux la
grandeur, il n'y avait dans les rapports de M. de Narbonne rien qui
fût de nature à l'ébranler. Il était encore en ce moment plein
d'espérance à l'égard de la Porte et de la Suède; il partait satisfait
de la soumission des princes germaniques, et notamment des deux
principaux d'entre eux, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.
Trompé, malgré sa profonde sagacité, par la déférence apparente de
tous ces souverains, grands et petits, par leurs protestations de
dévouement, par l'affluence des peuples eux-mêmes, qu'une ardente
curiosité avait attirés sur ses pas, il croyait que tout lui resterait
soumis sur le continent, et que les forces réunies de l'Europe
concourraient à ses desseins. Une seule chose l'étonnait, sans
l'embarrasser néanmoins, c'était la résolution d'Alexandre, qu'il ne
s'attendait pas à trouver aussi constante et aussi ferme qu'on la lui
dépeignait; mais il se flattait de la faire bientôt évanouir par
quelque grand coup frappé sur l'armée russe. Au surplus, de tout ce
que lui avait appris M. de Narbonne, la seule chose qui l'intéressât
véritablement, c'était la déclaration réitérée d'Alexandre qu'il ne
serait pas l'agresseur, et laisserait violer sa frontière avant
d'agir. Cette déclaration donnait à Napoléon une entière sécurité
quant à l'achèvement paisible de ses mouvements préparatoires, et il
se regardait comme désormais assuré d'avoir tout le temps nécessaire
pour se mouvoir de la Vistule au Niémen. Mais il jugea que le moment
était venu de partir, car il lui fallait du 1er juin au 15 pour porter
son armée de la Vistule au Niémen, surtout en voulant marcher sans
précipitation. Il se décida donc à quitter Dresde le 29 mai, pour se
rendre par Posen, Thorn, Dantzig, Koenigsberg, sur le Niémen. Après
avoir comblé son beau-père de prévenances toutes filiales, sa
belle-mère d'attentions recherchées, de présents magnifiques, et
souvent réduit la malveillance connue de cette princesse à une
inconséquence risible; après avoir témoigné les plus parfaits égards
au roi de Prusse, la plus cordiale amitié à son hôte le roi de Saxe,
et une politesse altière mais gracieuse à ses royaux visiteurs, il
embrassa l'Impératrice avec émotion, et la laissa plus affligée qu'on
ne l'aurait supposé d'une épouse que la politique avait choisie, mais
qui s'était promptement éprise de la personne, de la puissance, et de
la bonté extrême pour elle de son glorieux époux. Il fut convenu
qu'elle irait à Prague, au sein de sa famille, oublier au milieu des
fêtes, des hommages, des souvenirs d'enfance, cette séparation, qui
était la première, et qu'elle semblait alors incapable de supporter
longtemps.
[Date en marge: Juin 1812.]
Napoléon après ces adieux, abandonnant à l'Impératrice les pompes de
la cour, prenant pour lui un cortége tout militaire, se faisant suivre
de MM. de Caulaincourt, Berthier, Duroc, laissant à Dresde, pour y
terminer quelques affaires, MM. de Bassano et Daru, partit pour Posen
le 29 mai, en propageant le bruit qu'il irait à Varsovie, quoique
résolu à n'en rien faire. Il ne voulait pas en effet contracter avec
les Polonais des engagements personnels, avant de savoir ce qu'il
pouvait obtenir d'eux; mais il voulait leur laisser des espérances
indéfinies, et persuader en même temps à l'ennemi que ses premiers
efforts se porteraient sur la Volhynie, tandis qu'il songeait au
contraire à les diriger dans un sens entièrement opposé.
[En marge: Passage de Napoléon à Glogau et à Posen.]
[En marge: Napoléon trouve partout la trace des souffrances endurées
par les populations.]
Arrivé à Glogau, puis à Posen, il trouva partout la trace récente des
souffrances que ses troupes avaient causées aux populations. Se
résignant à celles qu'avaient essuyées les Prussiens, il se montra
moins insouciant pour celles dont avaient à se plaindre les Polonais,
car il avait besoin d'exciter leur zèle et non leur haine. À Thorn il
fut révolté lui-même des excès commis par les Wurtembergeois, les
Bavarois et en général les Allemands, qui, moins doux que les
Français, et s'en prenant d'ailleurs de la guerre actuelle aux
Polonais, avaient pillé, dévasté sans pitié tout le duché de Posen.
Napoléon adressa de graves reproches au maréchal Ney qui avait les
Wurtembergeois dans son corps d'armée, au prince Eugène qui avait les
Bavarois dans le sien, traita fort durement le prince héréditaire de
Wurtemberg, qui commandait ses propres troupes, et s'écria qu'on
allait lui attirer une _guerre de Portugal_ si on dévastait ainsi les
pays que l'armée traversait. Que serait-ce quand on se trouverait dans
des contrées déjà ravagées par l'ennemi?
[En marge: Mécomptes qui se produisent déjà dans la création des
moyens de transport.]
Bien qu'il y eût peut-être quelque chose à redire à la conduite des
chefs qui s'étaient attiré ses reproches, ils avaient une excuse à
faire valoir dans la longueur des marches qu'ils avaient eu à
exécuter, et auxquelles le temps accordé, quoique fort long, avait à
peine suffi. Le prince Eugène venant de Vérone avec les Français et
les Italiens, d'Augsbourg avec les Bavarois, le maréchal Ney venant de
Mayence avec la plus grande partie de ses troupes, avaient eu bien de
la peine pour satisfaire aux besoins de leurs soldats, et ne l'avaient
pu qu'en vivant aux dépens des pays qu'ils avaient parcourus. Leurs
embarras avaient été fort accrus par la nombreuse artillerie dont
Napoléon avait tenu à les pourvoir, et surtout par les énormes
charrois employés à porter les vivres. L'espèce de voiture choisie
pour remplacer l'ancien caisson d'infanterie était jugée trop lourde
pour les plaines fangeuses de la Lithuanie, et on lui préférait les
voitures légères dites à la comtoise. On abandonnait donc les
premières pour les remplacer par les secondes, autant du moins qu'on
le pouvait. Le maréchal Davout, prenant beaucoup sur lui, avait déjà
fait construire une grande quantité de voitures à la comtoise. Pour le
surplus il s'était servi, en les payant, des chars du pays. On avait
encore essuyé bien d'autres mécomptes. Les boeufs, par lesquels on
avait essayé de remplacer les chevaux, semblaient à la pratique ne pas
offrir autant d'avantages qu'on l'avait cru d'abord: ils étaient
difficiles à ferrer, difficiles à conduire, contractaient par suite de
leur agglomération des maladies dangereuses, et devenaient ainsi,
quand on voulait s'en nourrir, un aliment très-malsain. Enfin les
bataillons du train, troupe spéciale, chargée d'un service ingrat et
dangereux dans les pays qu'on allait traverser, avaient été remplis de
recrues à peine formées, et qui n'avaient pas encore les qualités de
leur arme. Déjà donc il y avait bien des illusions reconnues, soit
dans la valeur, soit dans l'étendue des moyens que Napoléon avait
imaginés pour vaincre le grand obstacle des distances. Une foule de
voitures en retard, les unes venant d'Italie, les autres des bords du
Rhin, obstruaient les routes de l'Allemagne, y creusaient des ornières
profondes, ou les couvraient de cadavres de chevaux attachés trop
jeunes à un service trop dur. On y suppléait en prenant les chevaux
des paysans, qu'on payait avec des bons sur la Prusse. Du reste on se
flattait qu'aux bords du Niémen une halte de quelques jours
permettrait à cette longue file de charrois de rejoindre, et de
commencer à la suite de l'armée le service des vivres auquel ils
étaient destinés. Heureusement que la belle navigation du
Frische-Haff, organisée par le maréchal Davout, devait suffire au
transport des magasins généraux de l'armée jusqu'au Niémen, car aucune
force vivante n'aurait pu par terre les transporter jusque-là.
[En marge: Napoléon à Thorn.]
[En marge: Développement inouï des états-majors.]
[En marge: Efforts de Napoléon pour y porter remède.]
La ville de Thorn, où Napoléon était arrivé le 2 juin, après avoir
employé quatre jours à visiter Glogau, Posen et les points
intermédiaires, présentait un tumulte inouï. La jeunesse la plus
élégante du temps, appartenant à la nouvelle et à l'ancienne noblesse,
avait voulu faire cette campagne, dont les hommes les plus sensés
appréciaient seuls le danger, mais qui, exécutée sous les yeux de
l'Empereur, avec d'immenses moyens, promettait à des esprits légers
les plus brillants succès, et les plus éclatantes récompenses. À
entendre cette jeunesse étourdie, on marchait à des triomphes
certains, on allait conquérir les capitales du Nord et même de
l'Orient, visiter en vainqueurs Saint-Pétersbourg, Moscou, qui sait
encore? Pour ces voyages merveilleux, on s'était pourvu de riches
équipages, et le nombre des voyageurs était grand. Il y avait en
effet, outre l'état-major de l'Empereur, celui du major général
Berthier, celui du roi Murat, du prince Eugène, du roi Jérôme, des
maréchaux Davout, Ney, Oudinot, etc.; il y avait des aides de camp
d'aides de camp, car les officiers de l'Empereur avaient eux-mêmes des
officiers à leurs ordres. Le quartier général, étant destiné à
centraliser une quantité de services sous la main de Napoléon,
comprenait à lui seul plusieurs milliers d'hommes, plusieurs milliers
de chevaux, et une quantité prodigieuse de voitures. La diversité des
nations et des langues ajoutait à cette confusion, car on parlait à la
fois français, allemand, italien, espagnol, portugais, à des habitants
qui ne parlaient que le polonais. Ainsi était parvenu à un excès
effrayant ce système militaire et pompeusement monarchique créé autour
de la personne de Napoléon, et cela dans le moment où l'on aurait eu
plus que jamais besoin d'être équipé à la légère. Napoléon fut
assourdi et irrité du tumulte de Thorn, et alarmé des embarras que le
goût du luxe chez les uns, la prévoyance chez les autres, allaient
multiplier sur ses pas. Il donna des ordres rigoureux pour alléger
autant que possible le fardeau dont on semblait se charger à plaisir.
Il fit divers règlements sur le nombre des voitures que chacun selon
son grade, roi, prince ou maréchal, pourrait emmener; il divisa son
quartier général en grand et petit quartier général, l'un plus lourd
qui ne devait suivre qu'à distance le théâtre mobile des opérations
militaires, et l'autre plus léger composé de quelques officiers et de
quelques objets indispensables, destiné à l'accompagner partout, et à
coucher avec lui près de l'ennemi. Il limita les états-majors des
princes et rois servant sous ses ordres, et obligea de rebrousser
chemin une troupe de diplomates que les monarques ses alliés avaient
choisis parmi les plus alertes de leur profession, pour les envoyer à
la suite de la grande armée, et être informés par eux des moindres
événements. Napoléon mit du soin à écarter ces témoins, aussi
incommodes par leur curiosité que par leur attirail, et leur fit
défendre d'approcher de plus de vingt lieues du quartier général.
[En marge: Mouvement général de tous les corps d'armée de la Vistule
au Niémen.]
[En marge: Projet de passer le Niémen du 15 au 20 juin.]