Il avait, notamment avec le roi de Prusse, appelé à ce rendez-vous et

point encore arrivé, des questions assez graves et assez délicates à

traiter. Le cri des peuples allemands contre le passage des troupes

était devenu général et violent. Napoléon avait compté, pour nourrir

ses armées pendant leur marche, sur les denrées que la Prusse s'était

engagée à fournir à un prix convenu. Mais ne voulant pas révéler la

direction de ses mouvements, il n'avait pas dit d'avance quels chemins

suivraient ses troupes, et elles étaient réduites à dévorer où elles

passaient la subsistance des populations. Les soldats du maréchal

Davout, toujours bien pourvus à l'avance, ceux du maréchal Oudinot,

sortis à peine des mains du maréchal Davout, avaient causé moins de

mal parce qu'ils avaient éprouvé moins de besoins. Au contraire ceux

du maréchal Ney et du prince Eugène, venant de plus loin, ayant déjà

beaucoup souffert, et comptant dans leurs rangs un grand nombre

d'Allemands, s'étaient très-mal conduits. Les Wurtembergeois dans le

corps du maréchal Ney, les Bavarois dans celui du prince Eugène,

avaient excité des cris de douleur sur leur route, s'inquiétant peu

d'encourir une réprobation qui devait s'adresser aux Français plus

qu'à eux. Une circonstance plus grave encore s'était produite.

Napoléon, bien qu'il eût sur l'Oder Stettin, Custrin, Glogau, et sur

l'Elbe Magdebourg et Hambourg, voulait avoir entrée dans Spandau

surtout à cause de Berlin dont cette forteresse était la proche

voisine. Il lui fallait aussi Pillau qui était la clef du

Frische-Haff, belle mer intérieure, au moyen de laquelle on pouvait

aller par eau de Dantzig à Koenigsberg sans rencontrer les Anglais. On

avait à peine parlé de ces places dans le traité d'alliance, mais on

avait dit que la Prusse n'y aurait que des vétérans, et que la France

pourrait y déposer son matériel de guerre. On s'était servi de ces

stipulations insidieuses pour s'emparer de Spandau et de Pillau. On y

avait d'abord introduit avec du matériel des artilleurs français pour

le garder, et bientôt des bataillons d'infanterie. L'émotion avait été

vive à Berlin, et toute l'adresse de M. de Narbonne, qui s'était

occupé de ces affaires avant de partir pour Wilna, n'avait pas suffi

pour calmer le roi de Prusse et M. de Hardenberg. Ceux-ci étaient

revenus l'un et l'autre à leurs terreurs accoutumées. Le roi voulait

voir Napoléon à quelque prix que ce fût, mais ce prince, toujours

triste depuis ses malheurs, détestant les fêtes et l'éclat, croyant

lire dans tous les regards une offensante pitié, à peine à l'aise chez

lui, plus mal à l'aise chez les autres, aurait désiré recevoir

Napoléon à Potsdam, plutôt que d'aller au milieu des pompes de Dresde

lui apporter ses craintes, ses chagrins, ses pressantes questions.

Néanmoins tenant à s'aboucher avec lui, n'importe où, pour se rassurer

sur ses intentions, pour lui faire entendre le cri des peuples, il

était résigné à se rendre à Dresde, s'il le fallait absolument, et il

avait envoyé M. de Hatzfeld auprès de Napoléon pour s'expliquer avec

lui sur ce sujet. M. de Hatzfeld était ce grand seigneur prussien que

Napoléon avait failli faire fusiller en 1806, et que depuis il avait

pris en singulière faveur (ce qui prouve, indépendamment de raisons

plus hautes, qu'il ne faut pas se hâter de faire fusiller les gens);

il venait exposer à Napoléon les perplexités de son souverain.

[En marge: Il est convenu qu'il le verra à Dresde.]

Napoléon le reçut bien, et le rassura autant qu'il put; mais ne se

souciant ni d'entendre de trop près les plaintes des Prussiens, ni de

perdre son temps à faire un long détour, voulant surtout compléter la

grande scène qu'il donnait à Dresde par la présence du roi de Prusse,

il fit dire au roi que Potsdam n'était pas sur sa route, qu'il lui

était impossible d'y passer, et qu'il tenait beaucoup à l'entretenir à

Dresde même. Ce désir était un ordre, qui fut transmis sur-le-champ au

roi Frédéric-Guillaume.

[En marge: Nouvelles que M. de Bassano apporte à Dresde en arrivant.]

M. de Bassano, en arrivant à Dresde, y avait apporté d'autres affaires

non moins graves, d'abord la réponse de l'Angleterre au dernier

message pacifique de la France, secondement le récit d'une démarche

fort singulière et fort imprévue du prince Kourakin. Le ministère

anglais avait accueilli avec moins de hauteur que d'ordinaire cette

nouvelle proposition de paix, il l'avait accueillie en cabinet que la

lutte a fatigué, mais que l'expérience a rendu incrédule.

L'attribution de la Sicile à la maison de Bourbon, du Portugal à la

maison de Bragance, lui aurait suffi, malgré tous les autres

changements opérés en Europe, si on avait ajouté à ces concessions la

restitution de la couronne d'Espagne à Ferdinand VII, non que le

gouvernement britannique tînt beaucoup au prisonnier de Valençay, mais

parce que le public de Londres, épris des Espagnols, ne voulait pas

les abandonner. Il y avait donc un commencement de rapprochement dans

les données des deux puissances, mais, indépendamment de l'obstacle

toujours entier et toujours insurmontable de la couronne d'Espagne,

le cabinet anglais n'avait point paru croire que la proposition de

paix fût sérieuse, tout en l'accueillant plus poliment que de coutume.

[En marge: Demande de passe-ports faite à l'improviste par le prince

Kourakin.]

[En marge: M. de Bassano décide le prince à la reprendre.]

[En marge: Napoléon, inquiet sur les dispositions que semble supposer

la conduite du prince Kourakin, ordonne une nouvelle démarche à M. de

Lauriston, toujours pour empêcher les Russes de prendre l'initiative.]

Cette réponse de l'Angleterre à nos ouvertures n'avait pas du reste

plus d'importance que les ouvertures elles-mêmes, mais la dernière

démarche du prince Kourakin affecta bien autrement Napoléon.

Constamment préoccupé du soin de différer les hostilités jusqu'au mois

de juin, afin de laisser pousser l'herbe et reposer ses troupes une

vingtaine de jours sur la Vistule, il n'avait pas cessé d'appréhender,

malgré toutes ses précautions, une brusque initiative des Russes. Or,

la démarche du prince Kourakin était de nature à le confirmer dans ses

craintes. Ce prince, fastueux et doux, fort attaché à la paix, et

ayant travaillé sans relâche à la conserver, venait cependant, à la

veille même du départ de M. de Bassano, de demander ses passe-ports.

Ses motifs, alors assez difficiles à démêler, n'étaient autres que les

suivants. D'abord on avait refusé de lui rendre le domestique de

l'ambassade compromis dans l'affaire du commis de la guerre; le commis

avait été jugé, convaincu, et fusillé; le domestique était détenu;

ensuite on n'avait pas daigné discuter les propositions apportées par

M. de Serdobin, parce qu'on ne voulait pas s'expliquer, et parce que

la condition de rétrograder au moins sur l'Oder déplaisait

souverainement. Le prince Kourakin, susceptible, quoique assez

conciliant, prenant ces refus et ce silence pour un dédain qui lui

était personnel, croyant qu'au point où en étaient les choses il

serait exposé à Paris à des traitements tous les jours plus

humiliants, avait, sans ordre de son gouvernement, demandé ses

passe-ports. M. de Bassano s'était attaché à lui montrer tout ce

qu'une pareille démarche présentait de grave, lui avait expliqué le

refus de rendre le domestique réclamé par la nature des inculpations

dirigées contre ce domestique, le refus de négocier sur les bases

qu'avait apportées M. de Serdobin par ce qu'avait d'inadmissible la

proposition d'un mouvement rétrograde, et était ainsi parvenu à lui

faire retirer ou suspendre la demande de ses passe-ports. Mais restait

le fait de cette demande inexplicable, et Napoléon tenait tellement à

son plan, que le moindre doute sur l'exécution de ce plan le

remplissait d'inquiétude. Ses troupes se reposaient sur la Vistule

depuis les premiers jours de mai. Il persistait dans son projet de les

y laisser jusqu'aux approches de juin, puis d'employer quinze jours à

les porter sur le Niémen, et de commencer ainsi les hostilités à la

mi-juin. Craignant qu'Alexandre ne fût pas assez contenu depuis qu'il

n'avait plus M. de Lauriston à ses côtés, ne comptant pas assez sur

l'influence de M. de Narbonne, il imagina, même après toutes les

démarches qu'il avait déjà ordonnées, une démarche nouvelle pour parer

au danger qu'il redoutait. M. de Lauriston était resté à

Saint-Pétersbourg, comme M. de Kourakin à Paris, depuis le départ des

deux empereurs. M. de Lauriston, quoique toujours traité avec égards,

ne voyait personne, rencontrait quelquefois M. de Soltikoff, chargé

des relations extérieures en l'absence du chancelier, mais le

rencontrait pour ne rien dire, et ne rien entendre. Napoléon lui

expédia le 20 mai l'ordre de demander à se rendre sur-le-champ à

Wilna, auprès de la personne du czar, pour des communications

importantes qu'il ne pouvait faire qu'à lui seul, ou à son chancelier;

de se transporter ensuite à Wilna, de voir Alexandre et M. de

Romanzoff, de les instruire de la demande de passe-ports présentée par

le prince Kourakin, de se récrier beaucoup sur une démarche si

brusquement hostile, de se récrier également sur la condition apportée

par M. de Serdobin, et consistant à exiger avant toute négociation

l'évacuation immédiate de la Vieille-Prusse (la supposition était fort

exagérée, car l'évacuation devait suivre, et non précéder les

négociations); de déclarer qu'à aucune époque, après Austerlitz, après

Friedland, Napoléon n'avait imposé au czar vaincu une condition aussi

déshonorante; de s'informer enfin si décidément on voulait avoir la

guerre, si on voulait la rendre inévitable et violente en portant

atteinte à l'honneur d'un adversaire qui ne comptait pas la faiblesse

parmi ses défauts, ni l'humilité parmi ses qualités. Si M. de

Lauriston n'obtenait pas la permission de pénétrer jusqu'à l'empereur

Alexandre, ce qui serait rigoureux, car un ambassadeur peut toujours

prétendre à s'approcher du souverain auprès duquel il est accrédité,

il devait prendre ses passe-ports. Mais ces nouvelles communications

transmises à Wilna, devant provoquer des réponses de Wilna à

Saint-Pétersbourg, ne pouvaient manquer d'exiger du temps, et comme il

s'agissait de gagner seulement quinze à vingt jours, il était à croire

qu'on y réussirait. M. de Lauriston, s'il obtenait la permission de

se rendre à Wilna, avait ordre de tout observer avec ses yeux fort

exercés de militaire, d'expédier même chaque jour des courriers bien

choisis pour le quartier général français, car, ajoutait Napoléon,

dans ce moment d'hostilités imminentes, où toutes les communications

deviennent plus difficiles qu'en guerre même, un courrier intelligent

qui vient de traverser les avant-postes est le meilleur des

informateurs.

[En marge: Quelques nouvelles de Suède et de Turquie.]

D'autres affaires attirèrent encore l'attention de Napoléon au milieu

des fêtes de Dresde. La Suède, la Turquie, avaient en effet de quoi

l'occuper. On avait reçu de Stockholm de nouvelles communications qui

paraissaient venir du prince royal; elles étaient de nature à faire

supposer qu'il était possible de le ramener, et Napoléon, qui ne se

figurait pas à quel point la haine avait pénétré dans ce coeur, à quel

point l'ambition des Suédois s'était détournée de la Finlande vers la

Norvége, et qui d'ailleurs ignorait le traité secret du 5 avril,

n'était pas loin d'espérer une diversion opérée sur le flanc des

Russes par trente ou quarante mille Suédois. Aussi attendait-il avec

impatience M. Signeul, plusieurs fois annoncé, mais point encore

arrivé.

Les nouvelles de Turquie semblaient lui promettre une autre diversion

également très-importante. Il en était sous le rapport des

informations, aux événements qui avaient fait envoyer l'amiral

Tchitchakoff sur le bas Danube, c'est-à-dire au refus des Turcs de

traiter, et à la reprise des hostilités contre les Russes. De plus,

les Turcs se croyant trompés par tout le monde, et voulant tromper

tout le monde à leur tour, n'avaient pas dit qu'en refusant la

Moldavie et la Valachie, ils étaient prêts cependant pour avoir la

paix à sacrifier la Bessarabie, et afin d'engager les Français à

entrer immédiatement en campagne, ils leur promettaient leur alliance,

qu'ils étaient bien décidés à ne jamais accorder. Napoléon, qui avait

nommé, en quittant Paris, le général Andréossy, personnage instruit et

grave, son ambassadeur à Constantinople, lui fit expédier de

pressantes instructions pour conclure définitivement l'alliance avec

les Turcs, en leur annonçant qu'à l'arrivée de ces nouvelles

instructions les hostilités seraient commencées. Il se flatta donc que

menant déjà les Prussiens et les Autrichiens avec lui contre les

Russes, il parviendrait aussi à jeter dans leurs flancs les Suédois

d'un côté, les Turcs de l'autre.

[En marge: Nécessité d'arrêter ses idées sur l'avenir de la Pologne,

en commençant la nouvelle guerre de Russie.]

[En marge: Difficultés qui s'offrent à l'esprit de Napoléon lorsqu'il

songe à reconstituer la Pologne.]

[En marge: L'armée polonaise véritable foyer des sentiments

patriotiques polonais.]

[En marge: Sa distribution et son éparpillement dans les divers corps

de l'armée française.]

[En marge: Former une vaste armée polonaise était le plus sûr moyen de

reconstituer la Pologne.]

[En marge: Dépense qu'aurait entraînée cette formation, et difficulté

d'y pourvoir.]

Restait à régler, avant de s'enfoncer dans les régions

septentrionales, l'importante affaire de la Pologne, au sujet de

laquelle la présente guerre semblait engagée. Si jamais occasion avait

paru opportune pour revenir sur l'acte odieux et impolitique du

partage de la Pologne, que le grand Frédéric avait eu l'audace de

concevoir, que Marie-Thérèse avait eu la faiblesse de consentir, et

Catherine l'adresse de se faire proposer, c'était celle assurément où

le plus grand des guerriers modernes, n'ayant plus à compter avec les

copartageants de la Pologne, ayant arraché à la Prusse la part qu'elle

avait eue jadis, et pouvant payer à l'Autriche celle qui lui

appartenait encore, marchait contre la Russie à la tête de six cent

mille soldats. Une de ces batailles comme il en avait gagné dans les

champs d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, paraissait en ce moment

devoir suffire. Aussi tout le monde s'attendait à voir reconstituer la

Pologne, et pensait même que c'était là le motif qui mettait encore

une fois les armes aux mains de Napoléon. On se trompait, comme ce

récit a dû le prouver; mais poussé à cette nouvelle guerre par

l'entraînement de sa destinée et de son caractère, que pouvait-il

faire en se portant au delà de la Vistule et du Niémen, s'il

n'essayait pas de reconstituer la Pologne? À quoi employer, en effet,

ces provinces qu'une guerre heureuse devait bientôt lui soumettre, si

ce n'est à ce noble usage? Il allait conquérir, tout l'annonçait au

moins, la Lithuanie et la Volhynie, il pouvait acheter la Gallicie,

n'était-il pas naturel de les joindre au grand-duché de Varsovie pour

les constituer en royaume? Sans être l'un de ces politiques

systématiques pour lesquels la restauration de la Pologne est le grand

but que devraient poursuivre sans relâche les nations européennes,

Napoléon, amené de nouveau à combattre la Russie, avait admis le

projet de cette restauration comme la suite naturelle de la guerre

qu'il était sur le point d'entreprendre. Malheureusement son bon sens,

qui, dans ses entreprises téméraires, le poursuivait comme une sorte

de remords, lui laissait peu espérer le succès de cette oeuvre

réparatrice. Dans sa première campagne de 1807, il avait trouvé de

l'enthousiasme à Posen, à Cracovie, à Varsovie surtout, et dans

quelques autres grandes villes, foyers ordinaires des sentiments

nationaux, mais nulle part il n'avait remarqué cet élan universel et

irrésistible qui aurait pu rendre praticable une reconstitution

nationale. Et les choses n'étaient pas en 1812 sensiblement changées!

La haute noblesse était partagée, la petite ruinée, le peuple

péniblement occupé à lutter contre la misère: personne en tout cas ne

comptait assez complétement sur le succès pour se livrer corps et âme

à la nouvelle entreprise. Ajoutez, comme circonstance aggravante, que

le blocus continental, onéreux surtout en Pologne, avait peu attaché

les intérêts du pays à la France, et entièrement aliéné les juifs, qui

dans une guerre auraient pu être d'une grande utilité à cause de leurs

ressources commerciales. La ferveur des sentiments polonais se

rencontrait presque exclusivement dans l'armée, dont une partie avait

combattu avec nous en Italie, en Allemagne, en Espagne, dont l'autre,

formée sous le prince Poniatowski, mais toujours à notre école,

s'était illustrée en 1809 dans la défense du grand-duché. Toutes deux

en effet étaient remplies d'une noble ardeur. Le corps qui avait été

confié au prince Poniatowski était d'environ 36 mille hommes. On en

avait réuni neuf à dix mille en une division, qui, sous le

commandement du général Grandjean, servait dans le corps du maréchal

Davout, et un nombre à peu près égal dans une autre division, qui,

sous le général Girard, servait dans le corps de réserve du maréchal

Victor. Enfin il arrivait d'Espagne, sous le titre de légion de la

Vistule, trois régiments excellents, que Napoléon voulait placer dans

sa garde. C'était, avec quelques dépôts répandus à Dantzig, à Modlin,

à Varsovie, avec plusieurs régiments de lanciers polonais, un total

d'environ 70 mille hommes, dignes compagnons des Français, les aimant,

en étant aimés, et poussant jusqu'à la rage la haine des Russes. La

vraie Pologne était là; elle était aussi dans la grande et patriotique

ville de Varsovie, et dans deux ou trois autres villes du grand-duché,

dont il était facile de réveiller l'enthousiasme. Mais soulever toute

la nation par une commotion générale, subite, électrique, qui aurait

pu produire des prodiges, Napoléon ne s'en flattait guère en se

reportant à l'année 1807, où malgré le prestige de la nouveauté et

l'entraînement d'espérances alors indéfinies, le résultat avait été si

restreint. Ne se promettant pas des Polonais tout ce qu'il aurait eu

besoin d'en obtenir, il ne voulait pas leur promettre tout ce qu'ils

auraient pu désirer, et n'entendait par exemple s'engager à exiger de

la Russie leur rétablissement en corps de nation, que dans le cas où

ils l'aideraient à la vaincre complétement. Sur quoi il comptait le

plus, c'était sur la possibilité de développer l'armée polonaise, de

la porter à 150 mille hommes, peut-être à 200 mille, et à refaire

ainsi la nation par l'armée. La chose était praticable en effet, car

la vaillante race des Polonais pouvait encore fournir dans la petite

noblesse d'excellents officiers, dans le peuple d'excellents soldats,

et en nombre très-considérable, mais à une condition cependant, c'est

qu'on ferait pour la Pologne, qui était ruinée, les frais de cette

organisation. Il fallait pour cela dépenser cinquante, peut-être cent

millions, réunir en un seul corps tout ce qu'on avait de Polonais, au

lieu de les disperser dans l'immensité de l'armée française, et

employer une campagne entière à y fondre cent vingt mille recrues,

levées de la Vistule au Niémen. Par malheur il n'était guère probable

que Napoléon voulût, en venant si loin, borner son rôle à celui

d'instructeur des Polonais, et surtout dépenser à cet usage une telle

partie de ses économies. N'ayant pas les puissantes ressources du

crédit, ne se procurant des moyens financiers qu'à force d'ordre,

ayant d'immenses armées à nourrir, il était devenu presque avare. On

l'avait vu refuser à son frère Joseph des sommes qui auraient

infiniment facilité la pacification de l'Espagne, se quereller

aigrement avec Murat, avec Jérôme, avec Louis, pour des règlements de

compte dont l'importance ne semblait pas le mériter; et on peut dire

qu'il était aussi prodigue du sang de ses peuples qu'économe de leur

argent, sachant bien qu'ils tiennent à l'un presque autant qu'à

l'autre. Il était donc douteux qu'il fît pour la reconstitution de la

Pologne le principal effort, celui de dépenser de l'argent, effort qui

eût été le plus efficace, car lorsqu'on a fait une armée, on a presque

fait une nation.

[En marge: Projet moyen imaginé par Napoléon relativement à la

Pologne.]

[En marge: Idée d'envoyer un grand personnage à Varsovie, et choix

pour ce rôle du prince de Talleyrand.]

[En marge: Ce choix abandonné par la faute de M. de Talleyrand.]

[En marge: Choix de M. de Pradt pour l'ambassade de Varsovie.]

[En marge: Instructions verbales données par Napoléon à M. de Pradt.]

[En marge: Départ de M. de Pradt pour Varsovie.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 37 / 42 段