Saint-Pétersbourg pour quitter lui-même Paris. M. de Lauriston lui
avait mandé les préparatifs du départ avant le départ même, et il
avait pu prendre ainsi toutes ses dispositions. La principale avait
consisté à prescrire un troisième mouvement à ses troupes, pour les
porter définitivement sur la ligne de la Vistule, où elles devaient
passer tout le mois de mai. Le maréchal Davout était déjà sur la
Vistule, et l'avait même dépassée pour s'avancer jusqu'à Elbing.
Napoléon lui ordonna, tout en continuant les opérations particulières
dont il était chargé relativement au matériel et à la navigation, de
se concentrer entre Marienwerder, Marienbourg, Elbing, les Prussiens
toujours en avant-garde jusqu'au Niémen. (Voir les cartes n{os} 36 et
37.) Il prescrivit au maréchal Oudinot de se concentrer à Dantzig même
pour former la gauche du maréchal Davout, à Ney de s'établir à Thorn
pour former sa droite, au prince Eugène de se porter à Plock sur la
Vistule avec les Bavarois et les Italiens, au roi Jérôme de réunir à
Varsovie les Polonais, les Saxons, les Westphaliens, à la garde de se
rassembler à Posen, aux Autrichiens d'être prêts à déboucher de la
Gallicie en Volhynie. Dans cette nouvelle position, l'armée devait
occuper la ligne de la Vistule, de la Bohême à la Baltique, et y
présenter la masse formidable de cinq cent mille hommes, les réserves
non comprises, les Prussiens nous servant toujours d'avant-garde sur
la frontière russe, sans qu'on eût à leur reprocher aucun acte
d'agression puisqu'ils étaient chez eux. On pouvait de la sorte
attendre sans crainte les progrès de la végétation dans le Nord, car
au premier mouvement des Russes on serait prêt à leur barrer le
chemin, avant qu'ils eussent le temps de commettre la moindre
dévastation.
[En marge: Nouvelle démarche pour empêcher l'empereur Alexandre de
sortir de sa politique expectante.]
[En marge: Choix de M. de Narbonne pour la démarche projetée.]
[En marge: Instructions données à M. de Narbonne.]
Bien qu'on n'eût plus à redouter de leur voir commencer brusquement
les hostilités, Napoléon, plein du souvenir de 1807, se rappelant
qu'il n'avait jamais pu dans ces contrées agir efficacement avant le
mois de juin, voulut se ménager avec encore plus de certitude toute la
durée du mois de mai, et eut recours pour y réussir à de nouveaux
subterfuges, subterfuges qui devaient lui être funestes, comme si la
Providence, résolue de le punir de son imprudence politique en
confondant sa prudence militaire, l'avait poussé elle-même à tout ce
qui devait le perdre, car c'était le retard même des opérations qui
allait être l'une des principales causes des malheurs de cette
campagne. Napoléon craignant qu'Alexandre, entouré à l'armée des
caractères les plus ardents, n'ayant plus auprès de lui M. de
Lauriston pour contre-balancer leur influence, ne finît par prendre
l'initiative, résolut de lui dépêcher un nouvel envoyé, qui pût lui
répéter les discours que M. de Lauriston lui avait tenus tant de fois,
et les lui redire sinon en un langage nouveau, du moins avec un
nouveau visage. Napoléon avait sous la main un personnage des plus
propres à ce rôle: c'était M. de Narbonne, entré à son service en 1809
comme gouverneur de Raab, depuis employé comme ministre en Bavière, et
actuellement en mission à Berlin, où il y avait bien des choses à
faire supporter au malheureux roi de Prusse, dont on saccageait le
territoire en le traversant avec quelques centaines de mille hommes.
Napoléon ordonna donc à M. de Narbonne de se rendre au quartier
général d'Alexandre pour complimenter ce prince, et, tout en évitant
des discussions étrangères à sa mission, de lui témoigner le désir,
même l'espérance d'une négociation armée, qui aurait lieu sur le
Niémen entre les deux souverains, et aboutirait presque certainement
non pas à la guerre, mais au renouvellement de l'alliance entre les
deux empires. M. de Narbonne devait donner pour motif à sa mission la
volonté de prévenir ou de réparer les fautes des généraux, qui, par
impatience ou irréflexion, auraient pu se livrer à des actes agressifs
sans ordre de leur gouvernement. Si les Russes étaient dans ce cas, M.
de Narbonne devait montrer la plus grande indulgence, et si, par
exemple, dans le désir fort naturel de border le Niémen comme nous
bordions la Vistule, ils avaient envahi les petites portions du
territoire prussien qui aux environs de Memel formaient la rive
droite de ce fleuve, il devait considérer cette conduite de leur part
comme une précaution militaire fort excusable, offrir de s'en entendre
à l'amiable, et entretenir Alexandre pendant vingt ou trente jours
dans l'idée et la confiance d'une négociation, dont l'issue ne serait
pas la guerre. Il était chargé en outre de lui faire connaître la
circonstance diplomatique qui suit.
Napoléon n'avait jamais commencé une seule de ses grandes guerres sans
débuter par une espèce de sommation pacifique adressée à l'Angleterre.
Il imagina d'agir de même cette fois, d'envoyer un message au prince
régent par la marine de Boulogne, et de lui proposer la paix aux
conditions suivantes. La France et l'Angleterre conserveraient ce
qu'elles avaient acquis jusqu'à ce jour, sauf quelques arrangements
particuliers soit en Italie, soit en Espagne. En Italie, Murat
garderait Naples et renoncerait à la Sicile, qui serait l'apanage des
Bourbons de Naples. Dans la Péninsule, Joseph garderait l'Espagne,
mais laisserait le Portugal aux Bragance. C'était, comme on doit s'en
souvenir, la paix proposée par l'intermédiaire de M. de Labouchère au
marquis de Wellesley. Il n'y avait pas grande chance que la
proposition fut même écoutée, mais c'était une manifestation pacifique
qui pouvait être d'un certain effet moral à la veille de la plus
terrible guerre de l'histoire, qui devait d'ailleurs fournir matière à
de nouveaux entretiens avec Alexandre. M. de Narbonne était
spécialement chargé d'en faire part à ce prince, et de lui donner
cette nouvelle preuve des dispositions amicales et conciliantes du
puissant empereur des Français.
[Date en marge: Mai 1812.]
[En marge: Napoléon, en expédiant M. de Narbonne, lui dit son
véritable secret, afin qu'il remplisse mieux le rôle dont il est
chargé.]
En chargeant M. de Narbonne de tenir un pareil langage, Napoléon, du
reste, lui fit connaître à lui-même la vérité tout entière, afin qu'il
remplît mieux sa mission. Il lui déclara qu'il ne s'agissait pas de
ménager une paix dont on ne voulait point, mais de gagner du temps,
pour différer d'un mois les opérations militaires, et lui recommanda,
comme il était bon officier et bon observateur, de tout examiner
autour de lui, hommes et choses, soldats, généraux et diplomates, afin
que l'état-major de l'armée française pût tirer un utile parti des
lumières recueillies au quartier général russe. M. de Narbonne avait
ordre de quitter Berlin lettre reçue. Il devait être en route pour
Wilna dès les premiers jours de mai.
[En marge: Projet de séjour à Dresde pour y donner un grand spectacle
de puissance; rendez-vous assigné à tous les souverains.]
Ces dernières précautions prises, Napoléon se disposa lui-même à
partir. Son projet, en quittant Paris, était de se rendre à Dresde,
d'y faire un séjour de deux ou trois semaines avant d'aller se mettre
à la tête de ses armées, d'y tenir une cour magnifique, et d'y donner
un spectacle de puissance que le monde n'avait jamais présenté
peut-être, même au temps de Charlemagne, de César et d'Alexandre.
L'empereur d'Autriche sollicitait l'autorisation d'y venir, pour voir
sa fille, et pour y ménager lui-même le rôle difficile qu'il aurait
bientôt à jouer entre la France et la Russie. Le roi de Prusse
exprimait aussi le désir d'y paraître, pour réclamer en faveur de son
peuple, que des milliers de soldats foulaient aux pieds. Quand de tels
souverains demandaient à visiter, à entretenir, à implorer le futur
vainqueur du monde, il n'est pas besoin de dire combien d'autres
invoquaient le même honneur. L'empressement était général, et
Napoléon, qui voulait frapper son adversaire par le déploiement de sa
puissance politique autant que par le déploiement de sa puissance
militaire, accueillit toutes ces demandes, et donna en quelque sorte
rendez-vous à l'Europe entière à Dresde. L'Impératrice et sa cour
devaient l'y accompagner.
[En marge: Derniers préparatifs de départ.]
[En marge: Taxe des grains décrétée avant de quitter Paris.]
[En marge: Pouvoirs laissés à l'archichancelier Cambacérès;
recommandation d'en user sans faiblesse.]
[En marge: Napoléon quitte Paris le 9 mai 1812.]
Au moment de s'éloigner, il se décida, malgré les instances du prince
archichancelier, à une mesure administrative des plus violentes, et
qui, à l'échafaud près, heureusement aussi antipathique à son coeur
qu'à son esprit, rendait son gouvernement l'égal de tous les
gouvernements révolutionnaires qui avaient précédé. Cette mesure fut
la taxe des blés. La disette avait continué de sévir. Le blé se
vendait à 60 et 70 francs l'hectolitre, prix qui serait exorbitant
aujourd'hui, mais qui l'était bien plus en ce temps-là. La population
poussait le cri ordinaire de la faim, passion la plus légitime et la
plus aveugle de toutes, et accusait d'accaparement les fermiers et les
commerçants. Jusque-là Napoléon s'était borné à verser sur le marché
de Paris les grains de la réserve, ce qui, sans être un acte de
violence, était pourtant une manière d'écarter l'action bienfaisante
du commerce en se substituant à lui. Mais le moyen étant devenu
insuffisant pour retenir les prix même à Paris, où s'opéraient
pourtant les versements de la réserve, Napoléon ne résista pas au
désir d'empêcher violemment cette cherté excessive, et croyant pouvoir
agir avec le commerce comme avec l'Europe, par un acte de sa
toute-puissante volonté, il décida par plusieurs décrets, rendus dans
les premiers jours de mai, que les préfets auraient le pouvoir
non-seulement de tarifer les blés suivant les circonstances locales,
mais de les amener forcément au marché. Ainsi la veille même du jour
où il partait pour une guerre insensée, il essayait de violenter ce
qu'on n'a jamais pu violenter, le commerce, en lui imposant des prix
arbitraires. C'était comme un témoignage d'affection qu'il voulait
donner à ce peuple français dont il allait conduire des milliers
d'enfants à la mort, triste témoignage qui n'était qu'une flatterie
vaine et funeste, pour apaiser les murmures que la faim et la
conscription faisaient élever jusqu'à lui. Le 9 mai, après avoir
confié ses pouvoirs personnels à l'archichancelier Cambacérès, après
lui avoir recommandé d'en user non pas fidèlement, ce dont il ne
doutait point, mais énergiquement, ce dont il était moins certain;
après lui avoir laissé pour garder sa femme, son fils et le centre de
l'Empire quelques centaines de vieux soldats de la garde impériale
incapables d'aucun service actif; après avoir répété, non-seulement au
prince Cambacérès, mais à tous ceux qu'il eut occasion d'entretenir,
qu'il ne hasarderait rien dans cette guerre lointaine, qu'il agirait
avec lenteur, avec mesure, et qu'il accomplirait en deux campagnes,
même en trois s'il le fallait, ce qu'il ne croirait pas sage de
vouloir faire en une; après leur avoir répété ces assurances sans les
tranquilliser entièrement, il partit pour Dresde avec l'Impératrice,
entouré non plus de l'affection des peuples, mais de leur admiration,
de leur crainte, de leur soumission: départ funeste, que nulle
résistance ni des hommes ni des institutions n'avait pu empêcher, car
pour les hommes, aucun n'était capable de se faire écouter, aucun même
n'aurait osé l'essayer; pour les institutions, il n'y en avait plus
qu'une seule, sa volonté, celle qui le menait au Niémen et à Moscou!
Napoléon s'était fait précéder du prince Berthier pour l'expédition de
ses ordres militaires, et avait laissé en arrière M. le duc de Bassano
pour l'expédition de certaines affaires diplomatiques qui exigeaient
encore quelques soins. Il marchait accompagné de sa maison militaire
et de sa maison civile, avec un appareil que les souverains les plus
magnifiques n'avaient point surpassé, sans en être moins simple de sa
personne, moins accessible, comme il convenait à un homme
extraordinaire qui ne craignait jamais de se montrer aux autres
hommes, tout aussi sûr d'agir sur eux par le prestige de son génie que
par les pompes sans égales dont il était environné.
[En marge: Arrivée à Mayence.]
[En marge: Entrevue de Napoléon avec le roi de Wurtemberg.]
[En marge: Curiosité et affluence des population allemandes.]
[En marge: Arrivée à Dresde le 16 mai.]
Arrivé le 11 à Mayence, il employa la journée du 12 à visiter les
ouvrages de la place, à donner des ordres, et commença le spectacle
des réceptions souveraines dans lesquelles devaient figurer, les uns
après les autres, la plupart des princes du continent. Il reçut à
Mayence le grand-duc et la grande-duchesse de Hesse-Darmstadt, et le
prince d'Anhalt-Coethen. Le 13, la cour impériale franchit le Rhin,
s'arrêta un instant à Aschaffenbourg, chez le prince primat, toujours
sincèrement épris du génie de Napoléon et ne croyant pas l'être de sa
puissance, rencontra ensuite dans la journée le roi de Wurtemberg, ce
fier souverain d'un petit État, qui, par son caractère violent mais
indomptable, son esprit pénétrant, s'était attiré de Napoléon plus
d'égards que n'en avaient obtenu les plus grands monarques, et qui lui
faisait la politesse de se trouver sur son chemin, mais non la
flatterie de le suivre jusqu'à Dresde. La cour impériale passa la nuit
à Wurzbourg chez le grand-duc de Wurzbourg, ancien grand-duc de
Toscane, oncle de l'Impératrice, prince excellent, conservant à
l'empereur Napoléon l'amitié qu'il avait conçue jadis en Italie pour
le général Bonaparte, amitié sincère, quoique intéressée. Le lendemain
14, Napoléon alla coucher à Bareuth, le 15 à Plauen, traversant
l'Allemagne au milieu d'une affluence inouïe des populations
germaniques, chez lesquelles la curiosité contre-balançait la haine.
Jamais, en effet, le potentat qu'elles détestaient ne leur avait paru
entouré de plus de prestige. On parlait avec une sorte de surprise et
de terreur des six cent mille hommes qui de toutes les parties de
l'Europe accouraient à sa voix; on lui prêtait des projets bien
autrement extraordinaires que ceux qu'il avait conçus; on disait qu'il
se rendait par la Russie dans l'Inde; on répandait ainsi mille fables
cent fois plus folles encore que ses résolutions véritables, et on
croyait presque à leur accomplissement, tant ses succès constants
avaient à son égard découragé la haine d'espérer ce qu'elle désirait.
De vastes bûchers étaient préparés sur les routes, et la nuit venue on
y mettait le feu, afin d'éclairer sa marche, de sorte que l'émotion de
la curiosité produisait presque les empressements de l'amour et de la
joie. Le 16 au matin, les bons souverains de la Saxe accoururent
jusqu'à Freyberg au-devant de leur puissant allié, et le soir
rentrèrent à ses côtés dans la capitale de leur royaume.
[En marge: Réception à Dresde.]
Le lendemain 17, Napoléon reçut à son lever les officiers de sa
couronne, ceux de la couronne de Saxe, puis les princes allemands qui
l'avaient précédé ou suivi à Dresde. Il se montra courtois, mais haut,
et dut leur paraître enivré de sa puissance beaucoup plus qu'il ne
l'était réellement, car en approchant du danger, certaines lueurs
avaient traversé les profondeurs de son esprit, et il marchait à cette
nouvelle lutte moins convaincu qu'entraîné par ce courant de guerres
auquel il s'était livré. Mais ses doutes étaient courts, et
interrompaient à peine la confiance immense qu'il puisait dans la
constance de ses succès, dans l'étendue de ses forces, et dans la
conscience de son génie. Poli avec les princes allemands, il ne se
montra tout à fait amical qu'avec le bon roi de Saxe, qu'il aimait et
dont il était aimé, qu'il avait arraché à une vie simple et droite
pour le jeter dans le torrent de ses propres aventures, et qu'il avait
achevé de séduire en lui rendant, sous le titre de grand-duché de
Varsovie, la royauté de la Pologne, l'une des anciennes grandeurs de
sa famille, royauté qui devait s'accroître encore si la guerre de 1812
était heureuse. Cet excellent roi était enchanté, glorieux de son hôte
illustre, et le montrait avec orgueil à ses sujets, qui oubliaient
presque leurs sentiments allemands au spectacle des splendeurs rendues
et promises à la famille régnante de Saxe.
Napoléon attendait à Dresde son beau-père l'empereur d'Autriche et
l'impératrice sa belle-mère, issue par les femmes de la maison de
Modène, épousée en troisièmes noces par l'empereur François II, mère
d'adoption pour Marie-Louise, princesse douée de beaucoup d'agréments,
mais vaine, altière, et détestant les grandeurs qu'on l'avait invitée
à venir voir. Elle avait obéi, en se rendant à Dresde, à la politique
de son époux, et à sa propre curiosité.
[En marge: Arrivée à Dresde de l'empereur d'Autriche.]
[En marge: Singulière situation de l'empereur d'Autriche à Dresde; son
inconséquence qui n'est pas une trahison.]
L'empereur et l'impératrice d'Autriche arrivèrent à Dresde un jour
après Napoléon et Marie-Louise, tout juste pour laisser à ceux-ci le
temps de prendre possession du palais du roi de Saxe. L'empereur
François qui aimait sa fille, et qui, sans oublier la politique de sa
maison, était satisfait de retrouver cette fille heureuse, comblée de
gloire et de soins par son époux, l'embrassa avec une vive
satisfaction. Il ouvrit presque franchement les bras à son gendre, et
vécut à Dresde dans une sorte d'inconséquence plus sincère et plus
fréquente qu'on ne l'imagine, balancé entre le plaisir de voir sa
fille si grande et le chagrin de sentir l'Autriche si amoindrie,
flottant ainsi entre des sentiments divers sans chercher à s'en rendre
compte, promettant à Napoléon son concours après avoir mandé à
Alexandre que ce concours serait nul, se disant qu'après tout il avait
fait pour le mieux en se garantissant à la fois contre les succès de
l'un et de l'autre adversaire, croyant beaucoup plus cependant à ceux
de Napoléon, et se disposant à en profiter par les conditions de son
traité d'alliance. Les âmes sont en général si faibles et les esprits
si vacillants, que beaucoup d'hommes, même honnêtes, vivent sans
remords dans des trahisons semblables, s'excusant à leurs yeux par la
nécessité d'une position fausse, souvent même ne cherchant pas à
s'excuser, et sachant très-bien échapper par l'irréflexion aux
reproches de leur conscience.
[En marge: L'empereur d'Autriche apporte en présent à Napoléon les
preuves de la noblesse des Bonaparte.]
L'empereur François avait préparé à sa fille un présent singulier et
qui peignait parfaitement l'esprit de la cour d'Autriche. Un de ces
pauvres érudits dont il n'y a plus (il faut l'espérer) les pareils en
France, et dont il restait alors quelques-uns en Italie, savants qui
trouvent des généalogies à qui les apprécie et les paye, avait
découvert que dans le moyen âge les Bonaparte avaient régné à Trévise.
L'empereur François, après avoir ordonné ces recherches, en apportait
avec joie le résultat à sa fille et à son gendre. Celui-ci en rit de
bon coeur, sauf à s'en servir dans certains moments; Marie-Louise
ajouta ce hochet à son incomparable grandeur, et les courtisans purent
dire que cette famille avait été destinée de tout temps à régner sur
les hommes.
[En marge: Soins délicats de Napoléon pour l'impératrice d'Autriche sa
belle-mère.]
L'impératrice d'Autriche, traitée par Napoléon avec des égards
délicats, flattée de son accueil, jalouse parfois des magnificences de
sa belle-fille, mais dédommagée par mille présents qu'elle recevait
chaque jour, s'adoucit beaucoup, sauf à revenir bientôt à son
dénigrement habituel lorsqu'elle serait de retour à Vienne. Napoléon,
qui n'eût cédé le pas à aucun monarque au monde, le céda cette fois à
son beau-père avec une déférence toute filiale, et ne cessa de donner
le bras à sa belle-mère avec la courtoisie la plus empressée, à tel
point que l'empereur François fut ravi du rôle qu'il jouait à Dresde,
comme si la maison d'Autriche eût recouvré par ces procédés quelque
chose de ce qu'elle avait perdu.
[En marge: Spectacle extraordinaire que présente en ce moment la ville
de Dresde.]
On assista le premier jour à un somptueux banquet chez le roi de Saxe,
mais les jours suivants ce fut Napoléon, dont la maison avait été
envoyée à Dresde, qui réunit chez lui les nombreux souverains venus à
sa rencontre, même le roi de Saxe, qui, dans sa propre capitale,
semblait recevoir l'hospitalité au lieu de la donner. Une foule
immense remplissait Dresde, bien que Napoléon eût écarté, pour
l'envoyer à Posen, tout ce qui était purement militaire, jusqu'à son
beau-frère Murat, jusqu'à son frère Jérôme, consignés l'un et l'autre
à leurs quartiers généraux. Malgré cette précaution, l'affluence des
princes, de leurs grands officiers, de leurs ministres, était
extraordinaire. Napoléon sortait-il à cheval ou en voiture, la foule
se pressait pour le voir, et il fallait que les grenadiers saxons, qui
seuls le gardaient en ce moment, accourussent pour prévenir les
accidents. Dans l'intérieur des appartements impériaux l'empressement
n'était pas moins tumultueux. On se précipitait au-devant de lui dès
qu'il paraissait: pour en être remarqué, pour en obtenir une parole,
un regard, on se heurtait; puis s'apercevant que par trop d'impatience
on avait coudoyé un supérieur, un premier ministre, un roi peut-être,
on reculait avec respect, on s'excusait, et on recommençait à courir
encore après l'objet de toutes ces démonstrations. Les plus éminents
personnages politiques n'étaient pas les moins prompts à se trouver
sur ses pas, car au désir de se montrer auprès de lui, d'être honorés
de son entretien, se joignaient la curiosité, l'intérêt de deviner
quelques-unes de ses intentions à la tournure de ses discours, ce qui
n'empêchait pas, lorsqu'on était hors de ce tumulte, lorsqu'on se
croyait garanti des oreilles indiscrètes, des bouches infidèles, de se
demander si cette scène éblouissante n'était pas près d'un tragique
dénoûment, si dans les distances, dans les frimas que le conquérant
allait braver, il n'y aurait pas quelque chance d'être débarrassé d'un
joug abhorré secrètement, quoique publiquement adoré. Mais après
s'être livré sans bruit à ses espérances, on était bientôt ramené à la
crainte, à la soumission, par le souvenir d'un bonheur constant; on
n'augurait alors, surtout en public, que des victoires, on déclarait
Napoléon invincible, le czar atteint de folie; et si on ne pouvait
dire ces choses à Napoléon, souvent difficile à aborder quoique
toujours poli, on allait les dire à M. de Bassano, qui était récemment
arrivé à Dresde, et dont la vanité savourait avec délices l'encens que
l'orgueil de Napoléon trouvait insipide. Mais ces pompeuses
représentations n'étaient qu'un voile jeté sur une incessante activité
politique et militaire. Les mille courriers qui suivaient Napoléon lui
apportaient d'innombrables affaires qu'il expédiait la nuit quand il
n'avait pas pu les expédier le jour.
[En marge: Pourparlers indispensables avant d'amener le roi de Prusse
à Dresde.]
[En marge: Souffrances des peuples de la Prusse foulés par le passage
des armées.]
[En marge: Enlèvement de Spandau.]
[En marge: Renouvellement des terreurs du roi de Prusse.]
[En marge: Il voudrait voir Napoléon, mais le voir à Potsdam.]