N'était-ce là qu'une simple prévoyance de M. de Knesebeck, qu'il

transformait en conseils sous la seule inspiration de ses sentiments

nationaux, sans aucun ordre de son maître, ou bien était-il autorisé à

pousser aussi loin les excuses de Frédéric-Guillaume auprès

d'Alexandre, c'est ce qu'il est impossible de savoir aujourd'hui, bien

qu'on ait l'aveu de M. de Knesebeck, qui peut-être s'est fait depuis

plus coupable qu'il n'avait été alors, pour se faire plus prévoyant et

plus patriote qu'il n'avait été véritablement. Quoi qu'il en soit,

l'oppression sous laquelle la Prusse vivait à cette époque excuse

beaucoup de choses; pourtant nous regretterions que M. de Knesebeck

eût été autorisé à tenir ce langage, nous le regretterions pour la

dignité d'un roi qui était un parfait honnête homme. Alexandre

accueillit avec une indulgence assez hautaine les explications de

Frédéric-Guillaume, avec infiniment d'attention les habiles conseils

de son envoyé, lui dit qu'il déplorait la détermination de la Prusse,

mais que, défendant la cause de l'Allemagne autant que celle de la

Russie, il ne désespérait pas d'avoir bientôt les soldats prussiens

avec lui. Il fut moins indulgent envers M. de Saint-Julien. Celui-ci,

après s'être longtemps caché, avait fini par ne pouvoir plus éviter la

rencontre de l'empereur Alexandre. Il nia d'abord le traité

d'alliance, et il paraît que ce n'était pas sans un certain

fondement, car son cabinet, pour qu'il trompât mieux, l'avait trompé

lui-même en lui laissant tout ignorer. Il ne savait même ce qu'il

avait appris que par quelques confidences de M. de Lauriston, qui lui

en avait dit plus qu'il n'aurait voulu en apprendre. Il essaya donc de

révoquer en doute l'existence du récent traité de l'Autriche avec la

France, sur le motif qu'on ne lui avait rien mandé de Vienne, mais

Alexandre l'interrompit sur-le-champ.--Ne niez pas, lui dit-il; je

sais tout; des intermédiaires sûrs, qui ne m'ont jamais induit en

erreur, m'ont envoyé la copie du traité que votre cour a signé; puis

la montrant à M. de Saint-Julien confondu, il ajouta qu'il était

profondément étonné d'une pareille conduite de la part de l'Autriche,

et qu'il la considérait comme un véritable abandon de la cause

européenne; que ce n'était pas lui seulement qui était intéressé dans

cette lutte, mais tous les princes qui prétendaient conserver une

ombre d'indépendance; que tant qu'il n'avait vu dans l'alliance de la

France que les petits États allemands, placés sous la main de

Napoléon, et même la Prusse, privée de toutes ses forces, il n'avait

éprouvé ni surprise ni découragement, mais que l'accession de

l'Autriche à cette espèce de ligue avait lieu de le confondre, et de

l'ébranler dans ses résolutions les plus fermes; qu'il ne pouvait pas

défendre l'Europe à lui seul; que, puisqu'on le délaissait, il

suivrait l'exemple général, et traiterait avec Napoléon; qu'après tout

il aurait moins à perdre que les autres à cette soumission

universelle, qu'il était loin de la France, que Napoléon lui

demandait peu de chose, qu'il en serait quitte pour quelques

souffrances d'amour-propre, et que, ces souffrances passées, il serait

tranquille, indépendant encore dans son éloignement, mais que ceux qui

l'abandonnaient seraient esclaves.--Alexandre, en prononçant ces

paroles, était ému, courroucé, et avait quelque chose de méprisant

dans son attitude et son langage. M. de Saint-Julien, moins surpris et

moins troublé, aurait pu lui répondre qu'en 1809 la Russie ne s'était

pas fait scrupule de déclarer la guerre à l'Autriche, sans s'inquiéter

de l'indépendance de l'Europe, et que si aujourd'hui elle appelait

tout le monde à la résistance, c'est qu'au lieu de lui offrir les

dépouilles de ses voisins on exigeait qu'elle sacrifiât son commerce à

la politique maritime de la France, et qu'alors pour la première fois

elle commençait à trouver l'indépendance européenne en péril. M. de

Saint-Julien, qui était de cette vaste coterie aristocratique répandue

sur tout le continent et animée d'une haine profonde contre la France,

ne sut que s'excuser en alléguant son ignorance, et promit que sous

peu de jours il aurait à donner des explications satisfaisantes. Ces

explications étaient faciles à prévoir, c'est que l'alliance avec

Napoléon n'était pas sérieuse, qu'on y avait été contraint, et que

dans cette nouvelle guerre on ne porterait pas grand tort aux armes

russes[26].

[Note 26: Je parle d'après la dépêche même de M. de

Saint-Julien, parvenue à la connaissance du gouvernement

français, et écrite avec un chagrin de l'alliance qui en

prouve la sincérité.]

[En marge: L'empereur Alexandre persiste à ne pas vouloir prendre

l'initiative des hostilités.]

[En marge: Derniers entretiens avec M. de Lauriston.]

L'empereur Alexandre ne conservait donc plus aucun doute sur l'issue

de cette crise, et regardait un arrangement à l'amiable comme tout à

fait impossible. Il était résolu néanmoins, d'accord avec M. de

Romanzoff, demeuré fort attaché à la politique de Tilsit, de ne pas

prendre l'initiative des hostilités, et de se réserver ainsi la seule

chance de paix qui restât encore, si, contre toute vraisemblance,

Napoléon n'avait armé que pour négocier sous les armes. Il avait le

projet de tenir ses avant-postes sur le Niémen, sans dépasser le cours

de ce fleuve, sans même l'atteindre dans les environs de Memel où la

rive droite appartenait en partie à la Prusse, et de respecter ainsi

scrupuleusement le territoire des alliés de Napoléon. Quelques esprits

exaltés, surtout parmi les réfugiés allemands au service de Russie,

cherchaient à pousser Alexandre en avant, et lui conseillaient

d'envahir non-seulement la Vieille-Prusse, mais le grand-duché,

toujours dans la pensée d'agrandir le désert qu'on voulait créer sur

les pas de Napoléon. Le czar s'y refusa, et en cela trouva sa famille,

sa cour et sa nation d'accord avec lui, car si on ne voulait pas subir

l'empire de Napoléon, on ne désirait pas davantage précipiter la

guerre avec ce redoutable adversaire. Il prit donc le parti d'attendre

encore, avant de quitter Saint-Pétersbourg de sa personne, quelque

acte non pas plus significatif, mais plus formellement agressif que

celui de la marche des Français jusqu'à la Vistule. Il eut avec M. de

Lauriston de derniers entretiens où il ne dissimula aucun de ses

sentiments, où plusieurs fois même il laissa échapper quelques larmes

en parlant de la guerre qu'il considérait comme certaine, et de la

contrainte qu'on voulait exercer envers lui en l'obligeant contre

toute justice, contre le traité de Tilsit qui n'en disait rien, à

renoncer à tout commerce avec les neutres. Il répéta que les décrets

de Milan, de Berlin, ne le regardaient pas, ayant été rendus sans le

consulter; qu'il n'était engagé qu'à maintenir l'état de guerre contre

l'Angleterre, à lui fermer ses ports, qu'il remplissait cet engagement

mieux que Napoléon avec le système des licences, et qu'exiger

davantage c'était lui demander l'impossible, le réduire à la guerre,

qu'il ne ferait pas volontiers, on pouvait assez le voir à sa manière

d'être, mais qu'il ferait terrible et en désespéré une fois qu'on

l'aurait forcé à tirer l'épée.

Toujours préoccupé des nouvelles qui venaient des frontières, qu'il

s'attendait à chaque instant à voir franchies, il demanda à M. de

Lauriston s'il aurait par hasard la faculté de suspendre le mouvement

des troupes françaises. M. de Lauriston, qui n'était autorisé à

s'engager à cet égard que pour prévenir le passage du Niémen par les

Russes, ne s'expliqua pas clairement, mais répondit qu'il prendrait

sur lui d'envoyer aux avant-postes français, et d'essayer d'arrêter

leur marche, s'il s'agissait d'une proposition qui valût la peine

d'être transmise à Paris. Alexandre, comprenant au vague de ce langage

que M. de Lauriston ne pouvait pas grand'chose, répliqua que du reste

il était bien naturel que Napoléon, dont les desseins étaient toujours

profondément calculés, n'eût pas laissé à un ambassadeur la faculté

d'interrompre les mouvements de ses armées, et sembla renoncer

complétement à cette ressource extrême. M. de Lauriston le pressa

beaucoup, s'il n'envoyait pas M. de Nesselrode, de répondre néanmoins

à la démarche que Napoléon avait faite par l'entremise de M. de

Czernicheff, d'expédier quelqu'un avec des instructions, des pouvoirs,

et une lettre que dans tous les cas on devait à Napoléon, puisqu'il

avait pris l'initiative d'écrire. Alexandre, comme importuné d'une

telle demande, à laquelle il aurait satisfait spontanément s'il y

avait vu un moyen de sauver la paix, répondit que sans doute il

enverrait quelqu'un, mais que cette démarche ne servirait de rien,

qu'il n'y avait aucune chance de négocier utilement, car ce n'était

certes pas pour négocier que Napoléon avait remué de telles masses

d'hommes et les avait portées si loin.

[En marge: Réponse d'Alexandre à la lettre de Napoléon, portée par M.

de Serdobin.]

[En marge: Bases possibles d'arrangement indiquées au prince Kourakin,

avec autorisation de les faire connaître au cabinet français.]

En effet, pour n'avoir aucun tort et aucun regret, Alexandre se décida

à écrire une lettre à Napoléon, en réponse à celle dont M. de

Czernicheff avait été porteur, lettre triste, douce, mais fière, dans

laquelle il disait qu'à toutes les époques il avait voulu s'arranger à

l'amiable, et que le monde serait un jour témoin de ce qu'il avait

fait pour y parvenir; qu'il expédiait au prince Kourakin des pouvoirs

pour négocier, pouvoirs qu'au surplus cet ambassadeur avait toujours

eus, et qu'il souhaitait ardemment que sur les nouvelles bases

indiquées on pût en arriver à un arrangement pacifique. C'était M. de

Serdobin qui devait être porteur de ce dernier message. Les conditions

qu'il était chargé de transmettre au prince Kourakin étaient de celles

qu'on propose quand on n'espère plus rien, et lorsqu'on ne songe qu'à

sauver sa dignité. Alexandre était prêt, disait-il, à entrer en

négociation, et à prendre pour Oldenbourg le dédommagement qu'on lui

offrirait, quel qu'il fût; à introduire dans l'ukase de décembre 1810,

dont l'industrie française se plaignait, tel changement qui serait

compatible avec les intérêts russes, à examiner même si le système

commercial imaginé par Napoléon pouvait être adopté en Russie, à

condition qu'on ne demanderait pas l'exclusion absolue des neutres,

surtout américains, et qu'on promettrait d'évacuer la Vieille-Prusse,

le duché de Varsovie et la Poméranie suédoise. Dans ce cas Alexandre

s'engageait à désarmer sur-le-champ, et à traiter pacifiquement et à

l'amiable les divers points contestés.

Parler à Napoléon d'un mouvement rétrograde était une chose qu'on

n'aurait pas essayée, si on avait cru qu'il voulût sérieusement

négocier à Paris. Mais Alexandre et M. de Romanzoff ne conservaient

plus aucun espoir, et s'ils envoyèrent M. de Serdobin, ce fut sur les

vives instances de M. de Lauriston, qui, même sans une lueur

d'espérance, tentait les derniers efforts pour le salut de la paix. M.

de Serdobin partit le 8 avril, un mois environ après l'arrivée de M.

de Czernicheff à Saint-Pétersbourg. Alexandre passa quelques jours

encore dans une extrême agitation, et pendant ce temps la société

russe, qui comprenait ses sentiments, qui s'y conformait avec respect,

mettait grand soin à ne pas provoquer les Français, à les ménager

partout où elle les rencontrait, à ne leur montrer ni jactance ni

effroi, mais à leur laisser voir une détermination chagrine et ferme.

[En marge: Alexandre s'occupe de nouer les rares alliances sur

lesquelles il peut compter dans le moment.]

[En marge: Envoi de M. de Suchtelen à Stockholm pour entamer avec

l'Angleterre des pourparlers longtemps différés.]

On n'avait pas encore pris d'engagement avec l'Angleterre, dans la

pensée fortement arrêtée de se tenir libre, et de ne hasarder aucune

démarche qui pût rendre la guerre inévitable. Mais par l'intermédiaire

de la Suède, on avait entamé des pourparlers indirects, qui

préparaient un rapprochement pour le moment où l'on n'aurait plus de

ménagements à garder. Ce moment étant venu, ou bien près de venir,

puisque Napoléon n'avait pas hésité à conclure ses alliances avec la

Prusse et l'Autriche, Alexandre fit partir M. de Suchtelen pour

Stockholm, afin de s'aboucher avec un agent anglais envoyé dans cette

capitale, M. Thornton, et convenir avec lui non-seulement des

conditions de la paix avec l'Angleterre, mais de celles d'une alliance

offensive et défensive, dans la vue d'une guerre à outrance contre la

France.

[En marge: Traité d'alliance avec la Suède signé le 5 avril 1812.]

[En marge: Communications au Danemark à la suite du traité d'alliance

avec la Suède.]

Il fallait, en se servant de la Suède comme intermédiaire, s'entendre

enfin avec elle sur ce qui la concernait, et opter entre son alliance

intime, ou son hostilité déclarée, tant le prince Bernadotte, qui sans

être revêtu de l'autorité royale en exerçait le pouvoir, était devenu

pressant afin d'obtenir une réponse à ses propositions. La Russie

avait longtemps hésité à s'engager avec la cour de Stockholm, parce

qu'elle ne voulait pas être liée encore, parce qu'elle considérait

comme très-grave de dépouiller le Danemark au profit de la Suède,

parce qu'enfin elle n'avait pas confiance dans le caractère du nouveau

prince royal, car, fidèle ou traître envers son ancienne patrie, il

méritait également qu'on se défiât de lui. Pourtant l'urgence avait

fait évanouir ces raisons. Des ménagements, il n'y avait plus à en

garder. Le Danemark n'était plus à considérer, dès qu'il s'agissait

pour l'empire russe d'être ou de n'être pas, et quant aux relations

véritables de Bernadotte avec la France, l'occupation de la Poméranie

suédoise par les troupes du maréchal Davout venait de les mettre dans

une complète évidence. En conséquence le 5 avril (24 mars pour les

Russes), l'empereur Alexandre conclut un traité avec la cour de

Stockholm, par lequel il lui concédait l'objet ardent de ses voeux,

c'est-à-dire la Norvége. Par ce traité d'alliance, destiné à rester

secret, les deux États se garantissaient leurs possessions actuelles,

c'est-à-dire que la Suède garantissait la Finlande à la Russie, et

consacrait ainsi sa propre dépossession. En retour, la Russie

promettait à la Suède de l'aider à conquérir la Norvége dans le

présent, et de l'aider également à la conserver dans l'avenir. Pour

l'accomplissement des vues communes, la Suède devait réunir une armée

de 30 mille hommes, et la Russie lui en prêter une de 20; le prince

royal devait commander ces 50 mille soldats, envahir d'abord la

Norvége, puis cette opération, qu'on regardait comme facile,

consommée, descendre sur un point quelconque de l'Allemagne afin de

prendre l'armée française à revers. Il n'était pas dit, mais entendu,

que les subsides et les troupes britanniques concourraient à cette

redoutable diversion. Quant au Danemark, si lestement spolié, on

devait faire auprès de lui une démarche de courtoisie, l'avertir de ce

qui venait d'être stipulé, lui offrir de s'y prêter moyennant un

dédommagement en Allemagne, qu'on ne désignait pas, mais que la future

guerre ne pouvait manquer de procurer. Si le Danemark ne consentait

pas à une proposition présentée en de tels termes, on devait se mettre

immédiatement en guerre avec lui; et comme on pouvait douter de

l'effet d'un pareil traité sur l'opinion de l'Europe, peut-être même

sur celle de la Suède, qui était honnête et amie de la France, on

convint, sans l'écrire, que le cabinet suédois commencerait par

déclarer non pas son alliance avec la Russie, mais sa neutralité à

l'égard des puissances belligérantes. De la neutralité elle passerait

ensuite à l'état de guerre contre la France. Ainsi fut ménagée la

transition à cette infidélité, l'une des plus odieuses de l'histoire.

[En marge: Mission extraordinaire en Orient donnée à l'amiral

Tchitchakoff, pour accélérer la paix avec les Turcs.]

[En marge: Instructions données à l'amiral Tchitchakoff pour toutes

les éventualités.]

La question la plus importante pour Alexandre, c'était la paix avec

les Turcs. Sur la persistance qu'on mettait à exiger une partie de

leur territoire, les Turcs avaient rompu les négociations et

recommencé les hostilités. La certitude d'une guerre prochaine de la

France avec la Russie avait été pour eux une raison décisive de ne

rien céder. Néanmoins ils persistaient à ne pas devenir nos alliés,

car le ressentiment de la conduite tenue à Tilsit n'était point effacé

chez eux, bien que la politique nouvelle de la France fût de nature à

les dédommager. Ils voulaient profiter de l'occasion pour sortir

indemnes de cette guerre, sans se mêler de la querelle qui allait

s'engager entre des puissances qu'ils avaient alors l'imprévoyance de

haïr au même degré. Rien ne pouvait être plus malheureux pour la

Russie qu'une continuation d'hostilités contre les Turcs, car,

indépendamment d'une armée de 60 mille combattants présents au

drapeau, ce qui n'en supposait guère moins de 100 mille à l'effectif,

elle était obligée d'en avoir une autre de 40 mille, sous le général

Tormasof, pour lier ses forces du Danube avec celles de la Dwina et du

Dniéper. Recouvrer la disponibilité de ces deux armées était d'une

extrême importance, quelque plan de campagne qu'on adoptât. Les têtes

fermentaient autour d'Alexandre, et parmi les généraux russes, et

parmi les officiers allemands qui avaient fui à sa cour pour se

soustraire à l'influence de Napoléon. Les amateurs de chimères

prétendaient qu'on pouvait, avec les cent mille Russes qu'occupaient

les Turcs, envahir l'Illyrie et l'Italie, entraîner l'Autriche, et

préparer peut-être un bouleversement de l'empire français, en revanche

de l'agression tentée par Napoléon contre la Russie. Ce résultat était

à leurs yeux presque certain, si on signait promptement la paix avec

les Turcs, et si on poussait le rapprochement avec eux jusqu'à une

alliance. Les esprits plus pratiques pensaient que, sans aspirer à de

si vastes résultats, cent mille hommes ramenés du Danube sur la

Vistule, et portés dans le flanc des Français, suffiraient pour

changer le destin de la guerre. Alexandre, qui à force de s'occuper de

combinaisons militaires, avait fini par se faire sur ce sujet des

idées justes, était de ce dernier avis. Il avait auprès de lui un

homme dont les opinions presque libérales, l'esprit brillant et vif,

lui plaisaient beaucoup, et lui faisaient espérer d'éminents services,

c'était l'amiral Tchitchakoff. Il jeta les yeux sur lui pour le

charger d'une mission importante en Orient, et le choix était bien

entendu, car l'amiral était propre en effet à la partie pratique comme

à la partie chimérique du rôle qu'on l'appelait à jouer dans ces

contrées. Alexandre lui donna le commandement immédiat de l'armée du

Danube, le commandement éventuel de l'armée du général Tormasof,

actuellement en Volhynie, le chargea de faire en Turquie ou la paix ou

la guerre, l'autorisa à se départir d'une portion des exigences

russes, à se contenter par exemple de la Bessarabie, en prenant le

Pruth pour frontière au lieu du Sereth, à négocier à ce prix

non-seulement la paix, mais une alliance avec les Turcs, à les

brusquer au contraire s'il ne parvenait pas à les faire entrer dans la

politique russe, à fondre sur eux afin de leur arracher par un acte

vigoureux ce qu'on n'aurait pas obtenu par les négociations, à

s'emparer peut-être de Constantinople, et à revenir ensuite, avec ou

sans les Turcs, se jeter ou sur l'Empire français par Laybach, ou sur

l'armée française par Lemberg et Varsovie. La brillante imagination,

le courage également brillant de l'amiral, convenaient à ces rôles si

divers et si aventureux.

[En marge: Arrivée à Saint-Pétersbourg de M. Divoff, qui a rencontré

l'armée française au delà d'Elbing.]

[En marge: Cette dernière nouvelle détermine le départ de l'empereur

Alexandre pour son quartier général.]

Au milieu de ces résolutions, que des nouvelles arrivant à chaque

instant interrompaient ou précipitaient, l'anxiété allait croissant à

Saint-Pétersbourg, lorsqu'il survint tout à coup un employé de la

légation russe, M. Divoff, expédié de Paris par le prince Kourakin,

pour raconter un incident fâcheux et récent. M. de Czernicheff, en

quittant Paris, avait imprudemment laissé dans son appartement une

lettre, compromettant de la manière la plus grave un employé du

ministère de la guerre, celui même qui lui avait livré une partie des

secrets de la France. Cette lettre, remise aux mains de la police,

avait révélé toutes les menées au moyen desquelles M. de Czernicheff

était parvenu à corrompre la fidélité des bureaux. Par suite des

recherches de la police, un des serviteurs de l'ambassade russe avait

été arrêté, et refusé au prince Kourakin, qui le réclamait vainement

au nom des priviléges diplomatiques. Une instruction criminelle était

commencée, et tout annonçait qu'il tomberait une ou plusieurs têtes

pour ce crime de trahison, qui à l'égard des agents français

n'admettait ni excuse ni indulgence. Mais, chose plus grave encore, M.

Divoff, qui apportait les pièces de cette désagréable affaire, avait

rencontré les troupes du maréchal Davout au delà d'Elbing. Ce n'était

pas le dossier dont il était chargé, quelque pénible qu'il fût, mais

le fait dont il apportait la nouvelle, et dont il avait été le témoin

oculaire, qui causa à Saint-Pétersbourg une émotion décisive. Les

partisans anciens et ardents de la guerre, comme ses partisans récents

et résignés, prétendirent qu'Alexandre ne pouvait plus se dispenser de

se rendre à son quartier général, que c'était tout au plus s'il

arriverait à temps pour y être lorsque les Français passeraient le

Niémen, qu'il ne devait donc pas différer davantage, que sa présence

même était nécessaire pour prévenir des imprudences, car les généraux

russes étaient si animés à l'armée de Lithuanie, qu'ils étaient

capables de se livrer à quelque démarche imprudente qui ferait

évanouir les dernières chances de paix, s'il y en avait encore. M. de

Romanzoff voulut s'opposer à ce départ, car laisser partir Alexandre

de Saint-Pétersbourg, c'était forcer Napoléon à partir de Paris, et

rendre la collision inévitable. Mais il ne put l'emporter au milieu de

l'émotion qui régnait, et le départ d'Alexandre pour le quartier

général fut instantanément résolu. Ce qui contribua surtout à

précipiter cette résolution, ce fut tout à la fois le désir de donner

une satisfaction au sentiment public, et le désir aussi d'empêcher les

généraux de compromettre les dernières chances de la paix par quelque

acte irréparable. Alexandre n'eut point le temps de voir M. de

Lauriston, mais il lui fit témoigner la plus grande estime pour sa

noble conduite, et réitérer l'assurance qu'il ne quittait pas sa

capitale pour commencer la guerre, mais au contraire pour la retarder,

s'il était possible, affirmant une dernière fois que même à son

quartier général il serait prêt à négocier sur les bases les plus

équitables et les plus modérées.

[En marge: Départ d'Alexandre le 21 avril.]

[En marge: Son émotion et celle du peuple de la capitale.]

[En marge: Personnages qui accompagnent l'empereur Alexandre.]

[En marge: Communication de la cour d'Autriche à l'empereur Alexandre,

au moment où il quitte Saint-Pétersbourg.]

Le 21 avril au matin il se rendit à l'église de Cazan pour assister à

l'office divin avec sa famille, puis il partit entouré d'une

population nombreuse émue de sa propre émotion et de celle qu'elle

apercevait sur le visage de son souverain. Il monta en voiture au

milieu des hourras, et se mit en route accompagné des personnages les

plus considérables de son gouvernement et de sa cour. On y comptait le

ministre de l'intérieur prince de Kotchoubey, le ministre de la police

Balachoff, le grand maître Tolstoy, M. de Nesselrode, le général

Pfuhl, Allemand qui enseignait à l'empereur la science de la guerre,

et enfin un Suédois expatrié, fort mêlé aux intrigues du temps, le

comte d'Armsfeld. M. de Romanzoff devait quelques jours plus tard

rejoindre le cortége impérial pour se mettre à la tête des

négociations, s'il arrivait qu'on négociât. L'empereur, en se rendant

à Wilna, se proposait de s'arrêter dans le château des Souboff, où il

allait en quelque sorte faire appel à tous les partis, en visitant une

famille fameuse par le rôle qu'elle avait joué lors de la mort de Paul

Ier. Le général Benningsen, fameux au même titre et à d'autres encore,

car il avait commandé l'armée russe avec gloire, devait s'y trouver

également. Ainsi les sentiments les plus légitimes étaient immolés en

cet instant à l'intérêt commun de la patrie menacée. Au moment même de

son départ, l'empereur reçut une communication assez satisfaisante.

L'Autriche lui fit dire qu'il ne fallait prendre aucun ombrage du

traité d'alliance qu'elle venait de conclure avec la France, qu'elle

n'avait pu agir autrement, mais que les trente mille Autrichiens

envoyés à la frontière de Gallicie y seraient plus observateurs

qu'agissants, et que la Russie, si elle n'entreprenait rien contre

l'Autriche, n'aurait pas grand'chose à craindre de ces trente mille

soldats[27]. Alexandre, qui du reste s'était bien douté qu'il en

serait ainsi, hâta son voyage en se dirigeant sur Wilna. M. de

Lauriston demeura seul à Saint-Pétersbourg, entouré d'égards, mais de

silence, et attendant que sa cour le tirât de cette fausse position

par un ordre de départ. Il ne voulait pas, en demandant ses

passe-ports, ajouter un nouveau signal de guerre à tous ceux qu'on

avait déjà donnés malgré lui.

[Note 27: Je n'avance jamais des faits sans en être assuré,

et je prends d'autant plus cette précaution qu'ils sont plus

graves. J'ai pu me procurer une correspondance, fort

développée et fort curieuse, entre l'empereur Alexandre et

l'amiral Tchitchakoff pendant l'année 1812. L'amiral

Tchitchakoff avait toute la confiance de son maître et la

méritait. J'ai trouvé dans sa correspondance avec lui la

preuve du fait que j'avance ici, et de plus l'indication

claire et précise des sentiments que je prête dans mon

récit, soit à l'empereur Alexandre, soit à sa cour. Il est

de mon devoir d'ajouter que ce n'est point à la famille de

l'amiral, dépositaire de ses papiers et établie en France,

que j'ai dû la communication de ces lettres, qui sont pour

l'histoire de la plus haute importance.]

[En marge: En apprenant le départ de l'empereur Alexandre, Napoléon se

dispose à quitter Paris.]

[En marge: L'armée française rangée tout entière sur la Vistule.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 35 / 42 段