Sans doute l'opposition exagérait, comme il arrive souvent, les torts

du gouvernement, ou ne les caractérisait pas toujours avec assez de

justesse; mais elle les attaquait avec une véhémence légitime. Elle

aurait exprimé la vérité exacte et complète, si elle eût dit que

l'intérêt de l'Angleterre était de s'ouvrir les accès du monde entier,

tandis que l'intérêt de Napoléon était de les lui fermer; qu'en

donnant à la France du sucre, du café, du coton à meilleur marché,

l'Angleterre lui faisait cent fois moins de bien qu'elle ne s'en

faisait à elle-même, en déversant au dehors le trop plein de ses

magasins. Tout ouvrir étant son intérêt, tout fermer celui de

Napoléon, c'était une conduite souverainement déraisonnable que de

s'obstiner dans ses ordres du conseil, de se préparer ainsi la plus

fâcheuse des privations, celle des relations avec l'Amérique, et de

plus une guerre infiniment dangereuse, si à cette guerre venait se

joindre un nouveau triomphe de Napoléon dans les plaines du Nord.

[En marge: La cité de Londres demande le renvoi des ministres.]

[En marge: Probabilité de la chute du cabinet britannique, si Napoléon

lui avait fait essuyer un échec en Espagne.]

[En marge: Les gouvernements anglais et français multipliant les

fautes à l'envi l'un de l'autre.]

La cité de Londres, irritée au plus haut point, avait présenté une

pétition au prince de Galles, régent depuis un an, pour demander le

renvoi des ministres, et une grande partie du commerce avait appuyé de

ses voeux cette pétition audacieuse. Le prince de Galles, au pouvoir

duquel on avait mis des restrictions pour la durée d'une année, venait

d'entrer en pleine possession des prérogatives de la royauté, et tout

annonçait qu'il en jouirait définitivement, la santé de son père

Georges III ne laissant plus aucune espérance d'amélioration.

Quoiqu'il se fût habitué aux anciens ministres de son père, et à demi

brouillé avec les hommes d'État qu'il destinait d'abord à être les

siens, cependant il aurait voulu réunir les uns et les autres dans un

ministère de _coalition_, afin de donner quelque satisfaction à

l'opinion publique violemment excitée. Malheureusement le marquis de

Wellesley, frère de lord Wellington, et ministre des affaires

étrangères, avait récemment quitté le cabinet, sans aucun motif

précis, uniquement parce qu'il ne pouvait sympathiser plus longtemps

avec le caractère étroit et violent de M. de Perceval, véritable

exagération du caractère de M. Pitt, ayant ses défauts sans ses

talents. Il était donc bien peu probable que si le marquis de

Wellesley, esprit ouvert, facile autant qu'élevé, appartenant au même

parti que M. de Perceval, n'avait pu sympathiser avec ce ministre, il

fût possible de lui adjoindre MM. Grenville et Grey, chefs du parti

contraire, tous deux peu maniables, ayant l'orgueil d'une grande

situation et la fierté de convictions fortement enracinées. De plus,

la grave question de l'émancipation irlandaise les divisait

absolument. L'Irlande était de toutes les parties de l'Angleterre la

plus malheureuse. Son état de souffrance exigeait que, par précaution,

on y laissât des troupes qui eussent été beaucoup plus utilement

employées en Portugal. L'opposition, inflexible sur ce point,

soutenait avec passion que le seul moyen de calmer l'Irlande et de

rendre disponibles les troupes consacrées à sa garde, était de

l'émanciper, c'est-à-dire de lui accorder l'égalité de droits avec les

autres parties du Royaume-Uni; et bien que le prince régent eût offert

de laisser la question indécise, lord Grenville et lord Grey avaient

repoussé d'une manière hautaine ses ouvertures à cet égard. Aucune

transaction n'était donc possible. Mais la situation était si extrême,

que le moindre échec éprouvé au dehors devait faire succomber la

politique de la guerre. Ainsi, malgré tous les avantages des Anglais

en Espagne et toutes les déconvenues que nous y avions essuyées, en

portant ses forces de ce côté, au lieu de s'obstiner à les précipiter

vers l'abîme du Nord, Napoléon pouvait encore faire tourner la

politique de l'Angleterre à la paix. Un seul échec infligé à celle-ci

suffisait, et ainsi l'occasion de l'année précédente n'était pas tout

à fait manquée, tant l'Angleterre semblait se hâter de compenser les

erreurs de Napoléon par les siennes! Singulier spectacle que celui du

monde! C'est d'ordinaire un assaut de fautes, dans lequel ne succombe

que celui qui en commet le plus! Et ces fautes, ce sont bien souvent

les gouvernements les plus habiles qui les commettent, quand la

passion s'est emparée d'eux, car l'esprit n'est plus rien là où la

passion règne.

[En marge: Soin de Napoléon à se relâcher envers les Américains de ses

rigueurs commerciales, dans l'espérance de les mettre en guerre avec

l'Angleterre.]

Bien qu'il fermât les yeux sur cet état de choses, Napoléon comprit

cependant que l'Angleterre s'obstinant à faire essuyer aux Américains

toute sorte de vexations, il fallait les attirer à lui par des

traitements tout contraires. Un peu plus de vexations d'un côté, un

peu plus de facilités de l'autre, et l'Amérique allait se trouver en

guerre avec l'Angleterre, ce qui était un résultat d'une immense

importance. La difficulté, c'était d'accorder aux Américains les

faveurs commerciales qu'ils désiraient, sans toutefois amener de

relâchement dans le blocus continental. Pour parer à cet inconvénient,

Napoléon n'avait d'abord voulu leur permettre de commercer qu'avec des

licences délivrées à des négociants dont il était sûr. Les licences

étant pour eux une gêne des plus incommodes, il y avait renoncé, mais

en désignant les ports d'Amérique d'où ils pouvaient partir, et ceux

de France où ils devaient arriver. Il espérait en concentrant la

surveillance sur un petit nombre de points, réussir à empêcher la

fraude. Enfin, pour favoriser Lyon et Bordeaux, il avait voulu que les

bâtiments américains fussent obligés d'emporter de France une certaine

quantité de soieries et de vins. Ces restrictions avaient

singulièrement déplu en Amérique, et de toutes parts on avait écrit

qu'il fallait autre chose pour détacher de l'Angleterre le

gouvernement de l'Union, et le tourner définitivement vers la France.

M. Collin de Sussy, devenu ministre du commerce, imagina un système

qui, en donnant satisfaction aux Américains, aurait prévenu les

inconvénients de leur libre entrée dans nos ports; il proposa de

supprimer toutes les entraves dont ils se plaignaient, et de les

admettre librement, en repoussant seulement les sucres et les cafés,

dont on ne pouvait reconnaître l'origine, et qui étaient presque

exclusivement anglais, mais en retour de recevoir les cotons, dont la

provenance était facile à constater, ainsi que les bois, les tabacs et

autres matières dont nous avions besoin, et qui venaient

incontestablement d'Amérique. Napoléon, toujours défiant et toujours

porté à céder peu pour avoir beaucoup, n'accueillit pas sur-le-champ

les propositions de M. de Sussy, mais il diminua dans une certaine

mesure la gêne dont se plaignaient les Américains, et fit partir M.

Sérurier pour Philadelphie, afin de leur promettre la plus large

admission en France, s'ils rompaient définitivement avec l'Angleterre.

Il se flattait donc, et la suite prouva qu'il ne se trompait point,

d'avoir sous peu de mois l'alliance de l'Amérique contre l'Angleterre.

[Date en marge: Avril 1812.]

[En marge: Tentative de rapprochement avec la Suède.]

Il ne borna pas là les efforts de sa diplomatie en perspective de la

nouvelle guerre. Quoique fort irrité contre la Suède, Napoléon

cependant, à l'approche de la crise, prêta l'oreille à quelques

insinuations venues probablement de Stockholm, et transmises par la

femme du prince Bernadotte, soeur de la reine d'Espagne. Cette

princesse était désolée de la rupture qui menaçait d'éclater entre la

Suède et la France, et jusqu'à ce moment elle n'avait point voulu

quitter Paris. On semblait insinuer que M. Alquier s'y était mal pris,

qu'il n'avait pas su ménager la susceptibilité du prince royal, que ce

prince ne demandait pas mieux que de s'allier à la France, si on lui

en fournissait des raisons avantageuses et honorables; que sa

condescendance pour le commerce interlope avait pour cause unique le

mauvais état des finances suédoises; que ce commerce produisait des

revenus de douane dont on vivait à Stockholm, et que si la France

voulait que la Suède pût avoir des troupes sur pied, il fallait

qu'elle lui accordât un subside; qu'à cette condition le prince

fermerait ses ports aux Anglais, et fournirait une armée à la France

contre la Russie.--Napoléon doutait beaucoup de la sincérité de ces

ouvertures; mais il se pouvait que Bernadotte, dont les propositions

avaient été accueillies avec réserve par la Russie et l'Angleterre

(cette circonstance était connue à Paris), fût amené à se retourner

vers la France, et il ne fallait pas repousser un tel allié, car une

armée suédoise marchant sur la Finlande, pendant qu'une armée

française marcherait sur la Lithuanie, devait être une bien utile

diversion. Il fit donc proposer par la princesse royale à Bernadotte

de s'unir à la France, de diriger trente ou quarante mille hommes

contre la Finlande, et lui promit en retour de ne point traiter avec

l'empereur Alexandre sans l'avoir forcé à restituer cette province à

la Suède. À la place du subside qu'il ne pouvait pas donner, Napoléon

consentait à laisser entrer et vendre par Stralsund 20 millions de

denrées coloniales, dont le prix serait immédiatement acquitté par le

commerce. Un intermédiaire, indiqué par la princesse royale, fut

autorisé à partir sur-le-champ afin de porter ces conditions à

Stockholm.

[En marge: Marche générale de l'armée française.]

[En marge: Arrivée de tous les corps sur l'Oder.]

Tandis qu'il vaquait à ces soins, Napoléon suivait de l'oeil la marche

de ses troupes. Le mois de mars 1812 venait de finir, et jusqu'ici

tout s'était passé comme il le souhaitait. La Poméranie suédoise avait

été envahie par l'une des divisions du maréchal Davout, celle du

général Friant, et cette division, après avoir mis la main sur ce qui

restait de la contrebande organisée par les Suédois, s'était portée à

Stettin sur l'Oder. (Voir la carte nº 36.) La division Gudin s'était

avancée au delà, et avait pris position à Stargard, ayant devant elle

la cavalerie du général Bruyère sur la route de Dantzig. La division

Desaix s'était établie à Custrin sur l'Oder, ayant sa cavalerie légère

à Landsberg, dans la direction de Thorn. Le maréchal Davout, avec les

divisions Morand et Compans, avec les cuirassiers attachés à son corps

d'armée, s'était rapproché de l'Oder, et était prêt à franchir ce

fleuve au premier signal. Ses troupes avaient marché avec ordre, avec

lenteur, observant une discipline rigoureuse, et pourvues de tout par

le gouvernement prussien, qui se hâtait, à la vue de ces formidables

soldats, de remplir les engagements qu'il avait contractés envers leur

maître. Le maréchal Oudinot, après s'être concentré à Munster, s'était

échelonné sur la route de Berlin; le maréchal Ney s'était rendu de

Mayence à Erfurt, et d'Erfurt à Torgau sur l'Elbe. Les Saxons avaient

dépassé l'Oder. Le vice-roi d'Italie, ayant franchi les Alpes avec son

armée, avait traversé la Bavière, rallié les Bavarois, et presque

atteint l'Oder. Les officiers de tous les grades, se conformant aux

ordres impériaux, avaient fait route à la tête de leurs soldats,

maintenant la discipline dans leurs troupes, et enchaînant leur langue

autant qu'ils pouvaient, mais n'y réussissant pas toujours. Dans les

corps du maréchal Ney et du prince Eugène il se commettait de

regrettables excès, soit qu'ayant eu à parcourir une plus longue

distance, ils eussent essuyé des privations dont ils se dédommageaient

aux dépens des pays qu'ils traversaient, soit que la route qui leur

était assignée eût été moins préparée à les recevoir. Du reste des

repos étaient ménagés partout, de manière que chaque corps eût le

temps de rallier ce qui n'avait pu suivre, et que la queue se serrât

toujours sur la tête. Une immense traînée de charrois, et telle qu'on

n'en avait jamais vu de pareille à aucune époque, marquait la trace

des colonnes longtemps après leur passage.

Jusqu'ici on n'avait rien entendu dire du Niémen, et aucun bruit

n'annonçait que ce vaste déploiement de forces, désormais évident à

tous les yeux, eût provoqué les Russes à prendre l'initiative. En

conséquence Napoléon, conformément à son plan, prescrivit un nouveau

mouvement à ses troupes dans les premiers jours d'avril, afin de les

pousser de l'Oder à la Vistule, avec l'intention de leur ménager là un

nouveau séjour, et d'y attendre les trois choses qu'il était résolu

d'attendre patiemment dans cette marche gigantesque, le ralliement de

ses colonnes, l'arrivée de ses charrois, et le progrès de la

végétation[25].

[Note 25: Des écrivains mal informés, jugeant d'après la

suite des événements de la campagne que les opérations

avaient été commencées trop tard, ont attribué à d'autres

causes que les véritables la lenteur des mouvements de

Napoléon. Ils ont prétendu, par exemple, que les affaires de

l'intérieur, notamment celle de la disette, avaient retenu

Napoléon à Paris, et causé ainsi, en retardant l'ouverture

de la Campagne, les désastres de 1812. C'est une complète

erreur. Napoléon ayant éprouvé combien les marches

lointaines épuisaient et décimaient les troupes, voulait

franchir lentement l'espace du Rhin à la Vistule, terminer

l'organisation de ses charrois, et surtout trouver sur la

terre la nourriture des 150 mille chevaux qu'il amenait à sa

suite. Sa correspondance et ses ordres ne laissent à cet

égard aucun doute. Quant à la disette, il n'avait rien à y

faire, et elle n'exerça aucune influence sur ses

déterminations militaires.]

[En marge: Napoléon ordonne un nouveau mouvement à son armée, et la

porte sur la Vistule.]

Il ordonna au maréchal Davout de se porter sur la Vistule avec ses

cinq divisions et toute sa cavalerie, au maréchal Oudinot d'entrer à

Berlin dans le plus grand appareil militaire, de s'y arrêter un

moment, et de s'acheminer ensuite sur l'Oder, au maréchal Ney de

passer l'Elbe à Torgau pour se rendre à Francfort sur l'Oder, aux

Saxons et aux Westphaliens de prendre position à Kalisch, aux Bavarois

et à l'armée d'Italie de gagner Glogau, à la garde enfin de

s'échelonner sur la route de Posen. Les troupes dès qu'elles auraient

marché cinq ou six jours devaient se reposer un nombre de jours à peu

près égal. Le maréchal Davout, toujours chargé d'organiser toutes

choses, avait ordre de faire moudre sans relâche les blés de Dantzig

et de mettre en barils la farine qui en proviendrait, de préparer en

hâte la navigation du Frische-Haff et de la Prégel, de terminer les

ponts de la Vistule, de former à Thorn et à Elbing avec les

fournitures de la Prusse des magasins pareils à ceux de Dantzig, de

bien occuper Pillau et la pointe de Nehrung, et surtout d'être sur ses

gardes relativement aux mouvements des Russes. Le plan était toujours,

si ceux-ci passaient le Niémen et prenaient sérieusement l'offensive,

de marcher droit à eux avec les 150 mille hommes du maréchal Davout,

avec les 80 mille du roi Jérôme. Si au contraire les Russes ne

remuaient point, on devait se tenir fort tranquille, ne pas montrer

les avant-postes français au delà d'Elbing, et n'employer au delà

d'Elbing que les Prussiens, qui de Dantzig à Koenigsberg étaient chez

eux. Napoléon avait tout disposé pour partir lui-même au premier

signal, et arriver à son avant-garde avec la rapidité d'un courrier.

Du reste, une fois le maréchal Davout sur la Vistule, il n'avait plus

rien à craindre d'une marche précipitée des Russes, et il n'avait plus

qu'un voeu à former, c'était le retardement des hostilités jusqu'à la

pousse des herbes.

[En marge: Langage que doit tenir M. de Lauriston à Saint-Pétersbourg

à l'occasion du nouveau mouvement de l'armée sur la Vistule.]

Pour assurer davantage encore l'accomplissement de ce voeu, il expédia

un nouveau courrier à M. de Lauriston, afin de lui annoncer ce second

mouvement, et de lui dicter le langage qu'il devait tenir à cette

occasion. M. de Lauriston avait ordre de dire que l'empereur des

Français ayant appris la marche des armées russes vers la Dwina et le

Dniéper (c'était une pure invention, car on n'avait reçu aucun avis à

cet égard), s'était décidé à se placer sur la Vistule, dans la crainte

de l'invasion du grand-duché, mais qu'il avait toujours l'intention de

traiter sous les armes, de rencontrer même l'empereur Alexandre entre

la Vistule et le Niémen, et s'il le pouvait de tout arranger avec lui

dans une conférence amicale, comme celle de Tilsit ou d'Erfurt. Afin

de donner crédit à ces dispositions, M. de Lauriston était autorisé à

déclarer que les troupes françaises ne dépasseraient pas la Vistule,

et que si on voyait au delà, peut-être jusqu'à Elbing, quelques

uniformes français, ce seraient des avant-postes de cavalerie légère,

chargés du service de surveillance qu'on ne devait jamais négliger

autour d'une grande armée.

[En marge: Profonde impression produite à Saint-Pétersbourg par les

nouvelles venues de France et d'Allemagne.]

[En marge: Les traités d'alliance avec la Prusse et l'Autriche sont

aux yeux de l'empereur Alexandre la signe le plus certain d'hostilités

prochaines.]

[En marge: Explications de la Prusse et de l'Autriche avec le cabinet

russe, pour justifier leur alliance avec la France.]

[En marge: Mission de M. de Knesebeck à Saint-Pétersbourg.]

Pendant que tout ce qui vient d'être dit avait lieu en France, le

contre-coup en avait été fortement ressenti à Saint-Pétersbourg. La

présence de M. de Czernicheff, arrivé le 10 mars, apportant une lettre

amicale de Napoléon mais des impressions personnelles toutes

contraires, car il avait rencontré en route des masses de troupes

effrayantes, n'était pas faite pour atténuer l'effet des nouvelles

venues de toutes les parties du continent. Le mouvement du maréchal

Davout sur l'Oder et au delà, l'invasion de la Poméranie suédoise, la

mise en réquisition des contingents allemands, le passage des Alpes

par l'armée d'Italie, l'annonce positive des deux traités d'alliance

avec la Prusse et l'Autriche, avaient achevé de dissiper les dernières

hésitations d'Alexandre, et de lui causer à lui et à sa cour un

chagrin profond, car on ne doutait pas que la lutte ne fût terrible,

et si elle n'était pas heureuse, que la grandeur de la Russie ne reçût

un échec décisif, un échec égal à celui qu'avait essuyé la grandeur de

la Prusse et de l'Autriche. C'était surtout la nouvelle des deux

traités signés par la Prusse et l'Autriche qui avait dévoilé à

l'empereur Alexandre et au chancelier de Romanzoff l'imminence du

danger. L'empereur Alexandre, instruit assez exactement de ce qui se

passait dans la diplomatie française, par des infidélités dont la

source malgré beaucoup de recherches était restée inconnue, savait que

Napoléon faisait depuis longtemps attendre à la Prusse un traité

d'alliance, afin de ne pas donner trop d'ombrage à Saint-Pétersbourg.

Puisqu'il s'était décidé à conclure ce traité, la conséquence à tirer,

c'est qu'il avait pris son parti, et l'avait pris au point de ne plus

garder de ménagements. Les dissimulations de la cour de Vienne à

l'égard des engagements qu'elle avait pris ne pouvaient tromper

Alexandre, parfaitement informé de toutes les transactions

européennes, et n'étaient que risibles pour qui était témoin des

embarras de M. de Saint-Julien, ambassadeur d'Autriche à

Saint-Pétersbourg. Celui-ci en effet s'efforçait de se dérober à tous

les regards, de peur d'être obligé d'avouer les nouveaux liens

contractés par sa cour, ou d'être confondu s'il les niait. Quant à la

Prusse, moins hardie dans le mensonge, elle était convenue de

tout. Nous avons dit qu'elle avait envoyé M. de Knesebeck à

Saint-Pétersbourg, pour exposer à l'empereur Alexandre la triste

nécessité où elle s'était trouvée de prendre part à la guerre, et, en

y prenant part, de se ranger du côté de la France. Soit que M. de

Knesebeck y fût autorisé par le roi, soit qu'il cédât à ses passions

nationales, il avait poussé plus loin les confidences. Il avait dit

que le roi agissait à contre-coeur, mais que tous ses voeux étaient

pour les Russes, et qu'il ne désespérait pas d'être bientôt amené à se

joindre à eux; que cet événement même était inévitable si on tenait

une conduite habile; et à ce sujet M. de Knesebeck, qui était un

officier éclairé, avait fait entendre des conseils très-sages,

très-funestes pour nous, très-utiles au czar, qui ne savait à qui

entendre au milieu des opinions militaires de toute sorte provoquées

autour de lui par la gravité des circonstances. Il lui avait conseillé

de ne pas s'exposer à recevoir le premier choc de Napoléon, de

rétrograder au contraire, d'attirer les Français dans l'intérieur de

la Russie, et de ne les attaquer que lorsqu'ils seraient épuisés de

fatigue et de faim. Il avait promis que pour ce cas toute l'Allemagne

se joindrait aux Russes afin d'achever la ruine de l'envahisseur

audacieux qui désolait l'Europe depuis douze années.

[En marge: Scènes singulières entre l'empereur Alexandre et M. de

Saint-Julien, ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 34 / 42 段