répercutés sans doute par le miroir de la publicité quotidienne, qui
en grossissant les objets force à les voir ceux qui voudraient se les
cacher: chacun les éprouvait pour soi, mais en apprenant par les
ouï-dire du commerce ou des voyageurs qu'en telle ou telle province on
endurait les mêmes souffrances, on se confirmait dans sa haine, et
l'orage grossissait sans être aperçu. Napoléon avait certainement
l'esprit beaucoup trop ouvert pour ne pas discerner cet état de
choses, mais loin de conclure qu'il fallait se garder de l'aggraver
par une nouvelle guerre, loin de raisonner comme il l'avait fait au
retour de la campagne de Wagram, alors qu'il avait un moment songé à
calmer l'Europe en lui donnant la paix, il en concluait que la guerre
de Russie était urgente, afin de comprimer bien vite en 1812 comme en
1809 les soulèvements prêts à éclater. Il s'occuperait ensuite, la
paix et la domination universelle conquises, d'adoucir son
gouvernement, et de le rendre commode aux peuples après le leur avoir
rendu si glorieux. Il raisonnait donc comme certains coeurs enfoncés
dans l'habitude du vice, sentant qu'il en faut sortir, le désirant
sincèrement, mais remettant de jour en jour, si bien que la vie finit
pour eux avant qu'ils aient trouvé le temps de s'amender. Napoléon
n'était sensible qu'aux cris de Paris, aux cris de la faim populaire
poussés à ses oreilles, et c'est par ce motif qu'il était venu à
Saint-Cloud chercher le printemps un mois plus tôt.
[En marge: Objections qu'il devine, bien qu'on ne les lui fasse pas,
et manière dont il y répond.]
[En marge: Entretiens avec l'archichancelier Cambacérès sur la guerre
de Russie.]
Malgré la bassesse croissante autour de lui et se montrant plus
humblement admiratrice à mesure que les fautes devenaient plus
grandes, il voyait à une certaine contrainte des visages, à un certain
silence, qu'on craignait la nouvelle guerre vers laquelle il semblait
se précipiter, et il s'impatientait pour ainsi dire des objections
qu'on ne lui faisait pas, mais qu'il devinait, parce qu'il se les
adressait à lui-même, et y répondait souvent en interpellant des gens
qui ne disaient mot, qui n'avaient pas même pensé à ces objections, ou
qui, s'ils y avaient pensé, n'auraient jamais osé s'en expliquer avec
lui. Toutefois parmi des personnages plus importants il y en avait un,
l'archichancelier Cambacérès, que depuis longtemps, comme nous l'avons
déjà fait remarquer, il n'entretenait plus que d'affaires intérieures,
sur lesquelles il le consultait volontiers, et qu'il évitait
d'entretenir d'affaires extérieures, parce que sur ce sujet, sans
dédaigner son avis, il le savait contraire. Il eut avec ce grave
personnage deux ou trois entretiens sur la prochaine guerre de Russie;
l'archichancelier, malgré sa timidité, qui n'allait jamais jusqu'à
trahir en le trompant un maître qu'il chérissait sincèrement,
s'efforça de le dissuader d'une telle entreprise; il le trouva plutôt
fatalement décidé que véritablement convaincu, et entraîné pour ainsi
dire par une nécessité irrésistible. Napoléon lui répéta comme à tout
le monde que, quoi qu'on fît, il faudrait tôt ou tard en venir encore
une fois aux mains avec la Russie, qu'elle avait été battue, mais
point écrasée, qu'il fallait lui porter un nouveau coup pour la
soumettre; que, puisqu'il le fallait, le plus tôt serait le mieux; que
ses facultés personnelles étaient entières, ses armées superbes, et
qu'il aimait mieux s'imposer cette rude tâche maintenant qu'il était
encore jeune, que lorsqu'il serait vieux et affaibli, qu'à plus forte
raison il aimait mieux la prendre pour lui que la léguer à son
successeur, lequel n'était qu'un enfant, et n'aurait probablement pas
ses talents; que le sort en était jeté, qu'il ferait ce qu'il croyait
devoir faire, et que Dieu ensuite en déciderait.--Quant à
l'entreprise, du reste, Napoléon n'en méconnaissait pas les
difficultés, et il déclarait lui-même que ce n'était pas une guerre à
brusquer, à mener vite, comme tant d'autres qu'il avait conduites si
rapidement; que c'était l'affaire de deux campagnes au moins; qu'on se
trompait si on croyait qu'il allait tout de suite s'enfoncer dans des
plaines sauvages, probablement ruinées, s'y mettre à la merci de la
misère et du froid; que cette année il s'avancerait tout au plus
jusqu'à la Dwina et au Dniéper, qu'il s'occuperait d'abord de s'y
établir, de s'y fortifier, de s'y créer d'immenses magasins, et qu'il
attendrait à l'année suivante pour s'avancer plus loin, et porter à la
Russie le coup mortel.
Doutant fort qu'il eût la patience nécessaire, le prince Cambacérès,
après avoir insisté sur les difficultés de cette guerre, lui parla
aussi des dispositions de l'Allemagne, dont tous les rapports
traçaient une peinture alarmante, et du peu de fond qu'il y avait à
faire sur la constance des petits princes allemands ses alliés, sur la
franchise de l'Autriche, sur la force qu'aurait le roi de Prusse pour
tenir ses engagements. Napoléon traita de chimériques les craintes que
lui exprimait son sage conseiller. Il dit que les petits princes
allemands avaient gagné des territoires qu'ils ne pouvaient conserver
que par lui, et que cela suffirait pour les retenir dans son alliance;
que l'Autriche, pour recouvrer l'Illyrie, était résignée d'avance à
tout ce qu'il exigerait d'elle; que la Prusse, tremblante et soumise,
serait fidèle par peur du châtiment terrible auquel l'exposerait une
trahison; que dans tous les cas il avait pris ses précautions, et
qu'une puissante armée campée sur l'Elbe lui ferait raison de tous les
mauvais vouloirs, patents ou secrets, laissés sur ses derrières.
[En marge: Espèce de résolution fatale qui semble entraîner Napoléon.]
Évidemment Napoléon se tenait pour engagé envers lui-même, envers le
monde, à persévérer dans sa funeste entreprise, quoi qu'il pût en
arriver, et échappait à quelques moments de doute en reportant son
esprit vers les incroyables succès de sa vie, vers les espérances de
domination universelle que ces succès l'autorisaient à concevoir
encore. Il n'y avait donc pas à insister, et, sous les institutions de
cette époque, il ne restait qu'à baisser la tête, avec douleur si on
aimait Napoléon, avec désespoir si on aimait la France.
[En marge: Dernières dispositions.]
[En marge: État des finances en 1812.]
[En marge: Augmentation soudaine dans le budget, provenant en partie
des pays réunis à l'Empire.]
Ne tenant aucun compte de ces très-légères résistances, Napoléon se
hâta de mettre la main à ses dernières affaires, pour être prêt à
quitter Paris au premier mouvement des Russes. Sauf ses charrois qui
étaient un peu en retard, tout se développait au gré de ses désirs, et
il pouvait compter d'avoir avant mai, et surtout avant juin, tout ce
qu'il avait ordonné pour la formidable lutte qu'il allait
entreprendre. Ses finances étaient, pour le moment du moins, en état
de faire face à ses immenses dépenses. Ses budgets, enfermés
systématiquement dans un chiffre de 740 à 770 millions (860 à 890 avec
les frais de perception), s'étaient élevés tout à coup à 950 millions
environ (un milliard 70 millions avec les frais de perception). Cette
augmentation était due en partie à la réunion des États romains, de
l'Illyrie, de la Hollande et des départements anséatiques. Les États
romains lui avaient procuré un accroissement de recettes de 12
millions, l'Illyrie de 11, la Hollande de 55, les départements
anséatiques de 20, ce qui formait un total d'environ cent millions,
sans que la dépense eût été accrue d'une somme égale. Grâce en effet à
la réunion de toutes ces administrations à celle de la France, déjà
largement rétribuée, beaucoup de dépenses avaient été supprimées ou
amoindries. La Hollande seule coûtait plus qu'elle ne rapportait, à
cause de sa dette qui absorbait près de 31 millions sur un produit de
55.
[En marge: Produits extraordinaires des douanes, et ressources que
Napoléon y trouve.]
[En marge: État du domaine extraordinaire en 1812.]
[En marge: Abondance momentanée de moyens financiers.]
Aux cent millions à peu près que nous venons d'énumérer, le produit
des douanes avait ajouté encore une augmentation de revenu d'une
soixantaine de millions, due au fameux tarif du mois d'août 1810, qui
permettait l'introduction des denrées coloniales au droit de 50 pour
cent. Le budget avait pu s'accroître ainsi de 160 millions en
recettes, et pourtant il restait en déficit. Ce n'était pas à la
dépense des pays réunis qu'il fallait s'en prendre, car cette dépense,
ainsi qu'on vient de le voir, n'égalait pas le nouveau revenu, mais à
la guerre. Les deux ministères du personnel et du matériel de la
guerre, qui absorbaient en 1810, le premier 250 millions, le second
150, ensemble 400, en avaient exigé environ 480 en 1811, et devaient
bientôt en exiger plus de 500. La marine, autrefois défrayée avec 140
millions, allait en coûter 170, depuis la réunion des marines
hollandaise et anséatique. C'est ainsi que les nouvelles ressources
obtenues se trouvaient absorbées et au delà par les dépenses de
l'administration militaire. Il est vrai qu'à l'augmentation de
recettes de 160 millions, dont nous venons de donner l'origine et le
détail, il fallait ajouter une autre ressource, celle-ci tout à fait
accidentelle et due également aux douanes. On a vu qu'il avait été
confisqué beaucoup de denrées coloniales saisies en fraude, qu'on
avait pris et vendu au profit du Trésor bon nombre de bâtiments
américains et ottomans accusés de contravention aux décrets de Berlin
et de Milan, et quantité de laines appartenant aux grandes familles
espagnoles proscrites; on a vu enfin qu'on avait permis l'introduction
en France, moyennant 50 pour cent, des amas de denrées coloniales
existant en Hollande, en Holstein, avant les dernières lois du blocus
continental. Les produits provenant de ces diverses origines avaient
été réunis sous une seule dénomination, celle de _produits
extraordinaires des douanes_, et s'élevaient à 150 millions une fois
perçus. Ils devaient remplacer l'argent qu'on se procure par le crédit
dans les pays qui en ont un. Napoléon sur cette somme avait consacré
environ 90 millions à payer les restants dus de tous les budgets
antérieurs, et n'avait pas ainsi un seul arriéré, ce qui donnait au
mouvement des caisses une facilité fort grande, et fort appréciable
dans un moment où il avait à remuer une si énorme quantité d'hommes et
de matières. Il lui restait donc une soixantaine de millions, plus son
domaine extraordinaire, qui après toutes les dotations accordées, et
toutes les sommes dépensées pour les travaux publics, était encore de
340 millions environ, en y comprenant les produits de la dernière
guerre d'Autriche. On se rappelle que sur ces 340 millions il en avait
prêté 84 au Trésor, lors de la suppression des obligations des
receveurs généraux; il en conservait 85 en argent comptant, dont la
majeure partie dans les caves des Tuileries, 38 en valeurs
parfaitement liquides, et enfin 132 en engagements de la Westphalie,
de la Saxe, de la Bavière, de la Prusse et de l'Autriche. Il ne
fallait compter sur ces dernières sommes que si on était vainqueur;
quant à celle qui avait été anciennement prêtée au Trésor, elle
n'était plus une ressource. Restait donc d'assuré, et d'immédiatement
disponible, 85 millions d'argent comptant, 38 de bonnes valeurs,
c'est-à-dire 123 millions, ou à peu près 180, en ajoutant les 60
millions existant encore dans la caisse extraordinaire des douanes.
Avec un budget des recettes qui permettait d'accorder 500 millions aux
deux ministères de la guerre, et 170 à celui de la marine, avec une
somme de 180 millions comptants dans une caisse de réserve, avec une
dette fondée presque nulle, et tout arriéré complétement éteint, on
pouvait se considérer comme suffisamment pourvu, surtout si la guerre,
que Napoléon croyait devoir être heureuse, venait nourrir la guerre.
C'est ainsi qu'il pouvait solder régulièrement une force qui, avec le
nouvel appel adressé aux gardes nationales, allait dépasser 1,200
mille hommes, dont 900 mille Français. Et si l'on demande comment même
il pouvait entretenir avec 500 millions 900 mille hommes, nous ferons
remarquer qu'il y en avait 300 mille dans la Péninsule, qui ne
coûtaient guère plus de 40 millions au Trésor, l'Espagne fournissant
le surplus, soit en contributions de guerre, soit en denrées enlevées
sur place[23]; qu'il y en avait en Illyrie[24] et en Allemagne un
certain nombre qui recevaient du pays une partie de leur entretien,
comme les troupes résidant en Westphalie par exemple, qu'enfin les
dépenses et les valeurs de ce temps était fort différentes de celles
du nôtre. Telles étaient les ressources financières de Napoléon,
parfaitement adaptées à ses ressources militaires, mais les unes et
les autres toujours menacées par l'usage immodéré qu'il était porté à
en faire.
[Note 23: Pour 1810 et 1811, l'armée d'Espagne avait coûté
en dépenses appréciables 165 millions, dont l'Espagne avait
payé en contributions 88 millions, et le Trésor français 77.
L'Espagne avait fourni en outre tout ce qui avait été pris
en nature sur les lieux, et toutes les contributions
dissimulées par ceux qui les frappaient. C'est là le
résultat d'un compte très-laborieusement établi par le
ministre du Trésor, et placé sous les yeux de Napoléon.]
[Note 24: Nous disons l'Illyrie et non l'Italie, parce que
les troupes qui étaient en Italie étaient intégralement
payées par le Trésor français, moyennant un subside annuel
de 30 millions que ce Trésor recevait du royaume d'Italie,
et qui était porté au budget de l'Empire.]
[En marge: En mettant la dernière main ses affaires, Napoléon s'occupe
de l'Amérique.]
[En marge: Imminence d'une rupture entre l'Amérique et l'Angleterre,
et nouvelle preuve que Napoléon pouvait se dispenser d'aller chercher
dans une guerre au Nord la solution des affaires européennes.]
[En marge: Aggravation de la situation intérieure de l'Angleterre.]
En mettant la dernière main à ses affaires intérieures, Napoléon
s'était naturellement fort occupé de ses affaires extérieures autres
que celles de Russie, qui allaient se régler par les armes. La
principale de toutes en ce moment était l'accord qu'il était prêt à
conclure avec l'Amérique contre l'Angleterre. Rien n'avait plus
d'importance, et ne prouvait mieux à quel point il avait tort d'aller
chercher dans une guerre au Nord des moyens de réduire les ennemis
qu'il s'était faits dans le monde. Malgré les succès de lord
Wellington en Espagne, la situation intérieure de l'Angleterre s'était
encore aggravée. Le papier-monnaie perdait 18 pour cent; les denrées
coloniales s'étaient avilies à ce point que les sucres, par exemple,
qui se vendaient 6 francs la livre à Paris, valaient à peine 6 à 7
sous à Londres. La Tamise était couverte de navires chargés, qui se
trouvaient convertis en magasins. La masse des banqueroutes à Londres
était portée de six à sept cents par an, à deux mille. Le change avait
subi une nouvelle baisse, et, par suite de toutes ces causes, les
manufactures, d'abord prospères, s'étaient arrêtées. Les ouvriers
manquaient de travail, et, par surcroît de malheur, la disette
sévissant en Angleterre presque autant qu'en France, le peuple avait
moins de moyens de payer son pain, dans le moment même où le pain
était devenu plus cher. Dans presque toutes les provinces des bandes
affamées couraient les campagnes en brisant les métiers. L'issue que
Napoléon reprochait à la Russie d'avoir ouverte sur le continent au
commerce britannique n'avait donc pas changé sensiblement la situation
de l'Angleterre, et que serait-il arrivé, si, en prolongeant cet état
de choses quelque temps encore, on eût jeté sur lord Wellington une
partie des forces qu'on se préparait à enfouir dans les neiges du
Nord?
[En marge: Importance pour l'Angleterre de ses relations avec
l'Amérique.]
Le cabinet britannique allait ajouter à tous ces maux une nouvelle
aggravation, par sa conduite extravagante envers l'Amérique. Si on en
excepte les colonies espagnoles, françaises et hollandaises,
présentant un débouché presque nul par suite de l'encombrement de
marchandises qui s'y était formé, l'Amérique du Nord était le seul
grand pays demeuré accessible au commerce britannique. L'Angleterre y
envoyait pour 200 ou 250 millions de ses produits, et en tirait une
valeur à peu près égale. C'était, dans l'état des choses, pour sa
marine et son industrie un marché fort utile, sans compter que parmi
les produits avec lesquels elle payait l'Amérique, il y avait beaucoup
de denrées coloniales, que les Américains, par un moyen ou par un
autre, finissaient toujours par introduire sur le continent malgré
les rigueurs du blocus. L'Angleterre avait donc toute raison de
ménager l'Amérique. Loin de là, elle se conduisait envers elle comme
Napoléon envers les États du continent, égarée comme lui par la
passion et l'orgueil de système. Ses fameux ordres du conseil,
auxquels Napoléon avait opposé les non moins fameux décrets de Berlin
et de Milan, étaient la cause de la querelle, qui était fort près de
se convertir en guerre déclarée.
[En marge: Danger de compromettre ces relations par suite de la
querelle avec les neutres.]
[En marge: Habileté de Napoléon dans cette question, et son
empressement à se désister des décrets de Berlin et de Milan à l'égard
des Américains.]
Nous rappellerons encore une fois que par ses ordres du conseil,
l'Angleterre avait d'abord bloqué (au moyen du _blocus sur le papier_)
toutes les côtes de l'Empire français et de ses alliés, puis exigé
que, pour y pénétrer, tout bâtiment vînt en payant prendre dans la
Tamise la permission de naviguer, à quoi Napoléon avait répondu en
déclarant dénationalisé et de bonne prise tout bâtiment qui se
soumettrait à une pareille dictature. On a vu que les Américains, pour
soustraire leurs bâtiments à cette double violence, leur avaient
d'abord interdit, par la loi de l'_embargo_, de fréquenter les côtes
d'Europe, puis avaient limité cette interdiction aux côtes de France
et d'Angleterre, ajoutant que la mesure serait révoquée à l'égard de
celle des deux puissances qui renoncerait à son système de rigueurs.
Napoléon, se conduisant ici avec une habile modération, avait renoncé,
quant aux Américains, à ses décrets de Berlin et de Milan, et avait,
disait-il, agi de la sorte dans l'espérance de voir les Américains
défendre enfin leur pavillon contre ceux qui l'outrageaient. En
réponse à cette sage conduite, les Américains avaient levé l'interdit
à l'égard de la France, l'avaient maintenu à l'égard de l'Angleterre,
et se trouvaient à ce sujet en contestation ouverte avec celle-ci.
[En marge: Persistance de l'Angleterre dans ses ordres du conseil.]
Si l'Angleterre avait été inspirée par la raison, elle aurait dû
purement et simplement imiter la conduite de Napoléon, révoquer ses
ordres du conseil, et permettre aux Américains de communiquer avec la
France. Le bien qui en serait résulté pour nous n'eût certainement pas
égalé celui qui en serait résulté pour les Anglais. Nous aurions sans
doute payé moins cher le sucre et le café, et, ce qui était plus
important, l'indigo, le coton, si utiles à nos manufactures; mais une
partie du sucre, du café, du coton, introduits en France, seraient
venus des colonies anglaises. Or si le haut prix des denrées
coloniales était pour les Français une gêne, leur mévente était pour
les Anglais une calamité. L'Angleterre aurait donc bien plus gagné que
la France à laisser les Américains circuler librement; mais l'esprit
de domination maritime prévalant jusqu'à la folie chez les ministres
britanniques, comme l'esprit de domination continentale chez Napoléon,
l'Angleterre n'avait que très-légèrement modifié ses ordres du
conseil, au lieu de les rapporter complétement. Ainsi elle avait cessé
d'exiger des Américains qu'ils vinssent payer tribut sur les bords de
la Tamise, mais elle avait déclaré bloqués les ports de l'Empire
français, depuis les bouches de l'Ems jusqu'aux frontières du
Portugal, depuis Toulon jusqu'à Orbitello. C'était toujours la
prétention du blocus fictif, ou _blocus sur le papier_, consistant à
vouloir fermer des rivages et des ports qu'on était dans
l'impossibilité de bloquer effectivement par une force réelle.
[En marge: Controverse entre l'Angleterre et l'Amérique sur le blocus
réel et le blocus fictif.]
[En marge: Vexations de l'Angleterre contre le commerce américain, et
sa persistance à presser les matelots américains.]
Les Américains avaient répondu que ce n'était pas là rétablir le droit
commun des neutres, car ce droit repoussait absolument le blocus
fictif, et ils avaient déclaré que l'Angleterre persistant dans une
partie de ses ordres du conseil, ils persisteraient envers elle dans
leur loi de _non-intercourse_, quoiqu'ils s'en fussent désistés à
l'égard de la France. Les ministres anglais répliquaient par des
arguments misérables aux raisons des Américains. Ils prétendaient que
les Français n'avaient pas renoncé sérieusement aux décrets de Berlin
et de Milan; que la renonciation qu'ils en avaient faite n'était pas
authentique dans la forme, que d'ailleurs on arrêtait encore beaucoup
de bâtiments américains à l'entrée des ports français, ce qui était
vrai et inévitable, l'Angleterre ayant laissé établir chez elle une
fabrique de faux papiers qui commandait de grandes précautions;
qu'enfin les Américains n'avaient pas exigé de la France la faculté
d'introduire chez elle les produits de l'industrie britannique, ce qui
était puéril, car si les Américains étaient fondés à demander que sous
leur pavillon on ne saisît pas les propriétés anglaises, ils ne
pouvaient pas exiger que la France admît chez elle les produits
anglais que son système commercial repoussait. Ces raisons étaient
donc insoutenables, et les Américains les traitaient comme telles. Un
dernier tort de l'Angleterre, infiniment grave, et renouvelé tous les
jours avec autant d'audace que de violence, rendait imminente la
guerre avec l'Amérique. Sous prétexte que beaucoup de ses matelots,
pour échapper aux charges du service de guerre, émigraient en
Amérique, elle faisait visiter les navires américains, ce qui est
toujours permis aux vaisseaux de guerre, quand la visite se borne à
constater la sincérité du pavillon, mais jamais autrement, et elle
profitait de l'occasion pour enlever tous les matelots parlant
anglais. Or, les deux nations parlant le même langage, la marine
britannique enlevait presque autant de matelots américains que de
matelots anglais, et par conséquent exerçait la _presse_ non-seulement
sur les sujets britanniques, mais sur les sujets étrangers, en abusant
d'une conformité d'idiome due à la conformité d'origine. Plusieurs
fois la résistance des bâtiments américains avait fait naître en mer
des collisions dont toute l'Amérique avait retenti. Aussi
l'exaspération était-elle poussée au comble, et les esprits prévoyants
regardaient-ils la guerre comme inévitable.
L'opposition anglaise avait là de nombreux et justes griefs contre le
cabinet, et l'un des plus grands orateurs de l'Angleterre, lord
Brougham, dans tout l'éclat de la jeunesse et du talent, avait accablé
les ministres en montrant à quel point leur système maritime était
devenu insensé. En effet, tandis qu'ils s'obstinaient dans leurs
ordres du conseil à l'égard des Américains, sous prétexte d'empêcher
les communications avec la France, ils avaient, par le système des
licences, autorisé une quantité de petits pavillons, suédois,
norvégiens, prussiens, à communiquer avec la France, de façon que la
marine marchande anglaise avait été remplacée par de petits neutres,
auxquels ils permettaient par exception ce qu'ils refusaient aux
grands neutres, c'est-à-dire aux Américains, qui pouvaient invoquer
en leur faveur le droit des nations. De plus, l'habitude de déguiser
son origine, introduite par le système des licences, avait donné
naissance à une foule de subterfuges, et propagé parmi les commerçants
des pratiques immorales qui devenaient véritablement alarmantes.
[En marge: Juste irritation de l'opposition anglaise contre le
ministère.]