Il résidait au palais de l'Élysée, où il était allé s'établir, quoique

ce palais, inhabité depuis longtemps, fût froid et humide. Il y avait

contracté une forte indisposition, et pouvait à peine parler.

Néanmoins il entretint longuement M. de Czernicheff avec un ton de

bonhomie et de grâce qu'il savait prendre très à propos, et toujours

avec grand succès. Il lui dit que d'après ses dernières nouvelles de

Saint-Pétersbourg il voyait qu'on se faisait sur ses projets des idées

absolument fausses, qu'on lui supposait l'intention de reconstituer la

Pologne, et qu'on attribuait à ce motif ses préparatifs militaires;

que c'était là une erreur, qu'il ne songeait aucunement au

rétablissement de la Pologne, qu'il n'avait sur la possibilité d'une

telle entreprise ni illusion ni arrière-pensée; que s'il y avait

sérieusement pensé, il l'aurait essayée en 1807 et 1809, et que s'il

ne l'avait pas tentée alors, c'est qu'il ne croyait pas le devoir; que

s'il avait en 1810 refusé la convention par laquelle l'empereur

Alexandre lui demandait de s'engager à ne jamais rétablir la Pologne,

c'est parce que la forme de l'engagement qu'on prétendait lui imposer

était déshonorante, et nullement parce qu'il nourrissait la pensée de

la chose; qu'il tenait à ce que la cour de Saint-Pétersbourg ne se

trompât point à cet égard, et qu'elle ne se forgeât point de craintes

chimériques; que son unique raison d'armer, c'est qu'il croyait voir

que la Russie changeait d'alliance en ce moment, et que du camp

français elle passait dans le camp anglais, qu'elle y passait armes et

bagages; que le bruit fait au sujet du duché d'Oldenbourg, l'ukase du

31 décembre 1810 relatif aux manufactures, l'introduction dans les

ports russes du pavillon américain, enfin les armements de la Russie,

poussés jusqu'à retirer ses troupes de la Turquie et s'exposer à y

être battue, avaient été pour lui des signes tout à fait convaincants

d'un changement radical de dispositions de la part de l'empereur

Alexandre, et qu'alors il s'était mis en mesure, et avait entrepris

tous les armements dont l'Europe était témoin; qu'au surplus le mal

pouvait être réparé; qu'à Tilsit la paix avait été conclue lorsque

Alexandre lui avait dit qu'il haïssait les Anglais, qu'après cette

déclaration de sa part tout était devenu facile, et qu'on n'avait plus

rien contesté de ce qu'il désirait; que la situation était encore

exactement la même; que la paix, la guerre, dépendaient des

dispositions véritables du czar; que s'il voulait se rapprocher de

l'Angleterre il fallait se préparer à la guerre immédiate; que si au

contraire il voulait rester en hostilités sérieuses avec elle, lui

fermer ses ports, aider Napoléon à la réduire par l'interdiction de

tout commerce, on n'avait qu'à s'expliquer, et que non-seulement la

paix serait sauvée, mais la plus parfaite intimité rétablie.

Napoléon répétant son thème éternel sur le rétablissement frauduleux

des relations commerciales de la Russie avec l'Angleterre, M. de

Czernicheff répéta le thème russe, et de part ni d'autre on ne

s'apprit rien. Mais Napoléon essaya de produire sur M. de Czernicheff

l'impression que la guerre n'était pas inévitable, qu'elle n'était pas

chez lui un parti pris irrévocablement, et qu'une explication des deux

puissances en armes, l'une sur le Niémen, l'autre sur la Vistule,

pourrait tout arranger. Il ne lui en fallait pas davantage, car, tant

que la Russie conserverait l'espérance de sauver la paix, elle

s'abstiendrait de toute agression, et ne passerait pas le Niémen, même

les Français se portant sur la Vistule. Napoléon fit en effet une

assez grande impression sur l'esprit de M. de Czernicheff, et l'eût

même tout à fait persuadé, si celui-ci n'avait reçu quelques heures

auparavant des bureaux de la guerre des preuves certaines de

l'activité de nos préparatifs, préparatifs si vastes et si précipités

qu'il était impossible de les concilier avec l'idée d'une simple

démonstration militaire destinée à appuyer des négociations.

Toutefois, M. de Czernicheff partit moins convaincu de l'imminence de

la guerre qu'il ne l'eût été sans cette entrevue, et muni d'une lettre

de l'empereur Napoléon pour l'empereur Alexandre, lettre polie,

amicale, mais hautaine, engageant Alexandre à croire tout ce que lui

dirait de sa part M. de Czernicheff, et lui répétant que quelque

avancé qu'on fût de l'un et l'autre côté en fait de préparatifs de

guerre, tout, si on le voulait, pouvait se terminer encore à

l'amiable.

[En marge: Dépêche de M. de Bassano dévoilant les plus secrètes

intentions de Napoléon.]

Le même jour M. de Bassano adressa à M. de Lauriston une nouvelle

dépêche, qui dévoilait complétement les intentions de Napoléon. «Votre

devoir, lui disait-il, est de montrer constamment les dispositions les

plus pacifiques. L'Empereur a intérêt à ce que ses troupes puissent

s'avancer peu à peu sur la Vistule, s'y reposer, s'y établir, s'y

fortifier, former des têtes de pont, enfin prendre tous leurs

avantages, et s'assurer l'initiative des mouvements.

»L'Empereur a bien traité le colonel Czernicheff, mais je ne vous

cacherai pas que cet officier a employé son temps à Paris à intriguer

et à semer la corruption. L'Empereur le savait et l'a laissé faire, Sa

Majesté étant bien aise qu'il fût informé de tout. Les préparatifs de

Sa Majesté sont réellement immenses, et elle ne peut que gagner à ce

qu'ils soient connus....

»L'empereur Alexandre vous montrera sans doute la lettre que Sa

Majesté lui a écrite, et qui est très-simple.............

»L'Empereur ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie même fort

peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met aucune

confiance dans une négociation quelconque, à moins que les 450 mille

hommes que Sa Majesté a mis en mouvement (il ne s'agissait là que de

l'armée active) et leur immense attirail ne fassent faire de

sérieuses réflexions au cabinet de Saint-Pétersbourg, ne le ramènent

sincèrement au système qui fut établi à Tilsit, et _ne replacent la

Russie dans l'état d'infériorité où elle était alors_....... Votre but

unique, monsieur le comte, doit être de gagner du temps. Déjà la tête

de l'armée d'Italie est à Munich, et le mouvement général se dévoile

partout. Soutenez dans toute occasion que si la guerre a lieu, ce sera

la Russie qui l'aura faite, que les affaires de Pologne n'entrent pour

rien dans les déterminations de Sa Majesté; qu'elle n'a d'autre but

que le rétablissement du système auquel la Russie par ses armements et

par ses démarches a fait assez connaître qu'elle voulait renoncer.»

Cette dépêche exprimait la vraie pensée de l'Empereur, pensée de

domination universelle et suprême, particulièrement envers la Russie,

qu'il entendait maintenir dans l'état d'infériorité où elle était le

lendemain de Friedland, où elle n'avait pas cessé d'être, où elle

consentait même à rester, puisqu'elle lui laissait faire en Europe

tout ce qu'il désirait, mais infériorité qu'elle ne voulait rendre ni

aussi manifeste ni commercialement aussi dommageable qu'il l'exigeait.

En vérité, on aurait bien pu se contenter d'une pareille soumission de

la part d'une puissance qui était alors la première du continent après

la France, et certainement l'égale de l'Angleterre en Europe.

[En marge: Napoléon se transporte avec la cour à Saint-Cloud pour se

soustraire à certaines manifestations populaires.]

Napoléon se transporta ensuite à Saint-Cloud avec toute la cour, bien

que la saison fût encore rigoureuse, car on était à la fin de mars; il

s'y transporta par un motif qui, au milieu de sa toute-puissance,

doit paraître bien étrange: c'était pour se dérober aux murmures du

peuple, qu'il n'avait pas essuyés encore, mais qui se faisaient

entendre de toute part, et menaçaient d'éclater même en sa présence.

Depuis longtemps cette hardiesse à se plaindre n'était plus ordinaire

au peuple de Paris, et elle révélait la profondeur de ses souffrances,

qui avaient plusieurs causes, la disette, la conscription, la levée

des gardes nationales, la guerre enfin, qui produisait ou aggravait

tous ces maux.

[En marge: Disette de l'année 1812, et ses causes.]

Une affreuse sécheresse, qui s'était prolongée pendant tout l'été de

1811, et avait été mêlée dans quelques contrées d'orages violents,

avait ruiné les céréales dans presque toute l'Europe, en donnant du

reste des vins excellents connus sous le nom de _vins de la comète_.

La moisson avait été mauvaise même en Pologne, sans y produire

toutefois la disette, que des récoltes accumulées et invendues

rendaient impossible, mais sans y faire cesser la misère résultant du

défaut de débouchés. En Allemagne, en France, en Italie, en Espagne,

en Angleterre, le dommage pour les céréales avait été immense. En

France, le prix des blés était monté à 50, à 60, à 70 francs

l'hectolitre, prix bien supérieur à celui que les mêmes chiffres

représenteraient aujourd'hui. Le peuple n'y pouvait plus atteindre, et

dans beaucoup de localités troublait le commerce, arrêtait les

voitures, envahissait les marchés, criait aux accapareurs, et avec son

ordinaire aveuglement allait ainsi contre ses propres intérêts, car il

était cause que la denrée se cachait, ne venait pas au marché, et

augmentait de valeur, non-seulement en proportion de sa rareté

réelle, mais en proportion de sa rareté apparente.

[En marge: Dangereuses théories de Napoléon sur la police des grains

en temps de disette.]

Napoléon, ennemi autrefois des doctrines révolutionnaires (et nous

entendons par cette désignation non les purs et nobles principes de

89, mais les opinions insensées nées de l'exaltation des passions

populaires), Napoléon, ennemi autrefois de ces doctrines, y revenait

peu à peu, en se laissant emporter en toutes choses au delà des bornes

de la raison. Ennemi du régicide, on l'avait vu, dans un jour de

colère, faire fusiller le duc d'Enghien; censeur amer de la

constitution civile du clergé, il tenait le Pape prisonnier à Savone;

improbateur sévère des violences du Directoire, il avait en ce moment

les prisons pleines de détenus pour cause religieuse; méprisant la

politique révolutionnaire qui avait suscité la guerre partout, il

était en guerre avec l'Europe pour placer ses frères sur la plupart

des trônes de l'Occident; enfin, ayant poursuivi de ses sarcasmes les

principes administratifs de 1793, tels que le maximum et les rigueurs

commerciales à l'égard de l'Amérique, il venait, par sa législation

sur les denrées coloniales, de créer dans l'Europe entière le système

de commerce le plus étrange et le plus violent qui se pût imaginer.

Sous ce dernier rapport au moins, sa guerre au commerce anglais,

suivie d'effets très-sérieux, pouvait lui servir d'excuse. Mais, à

l'égard des céréales, pressé de ne plus entendre les murmures

populaires, de décharger sa politique de toute connexion avec la

cherté des vivres, de flatter, en un mot, les masses qu'il faisait

souffrir par tant d'endroits, il avait formé un conseil des

subsistances, composé du ministre de l'intérieur, du directeur général

des vivres, des conseillers d'État Réal et Dubois, des préfets de la

Seine et de police, enfin de l'archichancelier, et il y soutenait des

doctrines indignes de sa haute raison, ne parlait de rien moins que de

tarifer les grains, et d'en déterminer le prix au gré des

administrations locales. Il se fondait sur ce fait que les

propriétaires, les fermiers, abusaient de la détresse du peuple pour

élever les prix hors de toute mesure, ce qui était vrai et déplorable,

mais ce qui ne pouvait être ni empêché ni réparé par un tarif

arbitraire, car les possesseurs de céréales, ne se trouvant pas assez

payés, cesseraient d'approvisionner les marchés, garderaient chez eux

les grains qu'ils vendraient à des prix encore plus élevés, feraient

naître chez le peuple la tentation du pillage, et provoqueraient ainsi

des désordres bien plus graves que tous ceux auxquels on cherchait à

pourvoir.

[En marge: Moyens extraordinaires employés par Napoléon pour empêcher

le prix du pain de dépasser certaines limites.]

Le prince archichancelier Cambacérès avait résisté aux fausses

théories de Napoléon, et l'avait détourné jusqu'ici de suivre sa

première impulsion. Mais il ne devait pas réussir longtemps, surtout à

l'égard de l'approvisionnement de Paris. Le peuple de la capitale,

plus nombreux, plus redoutable qu'aucun autre, placé plus près de

l'oreille des souverains, a le privilége de les toucher et de les

occuper davantage. Napoléon avait employé beaucoup d'années et de

millions à créer à Paris une réserve en grains et farine de 500 mille

quintaux, que l'administration de l'intérieur avait laissée tomber à

300 mille, lorsque, distrait par d'autres soins, il avait cessé d'y

regarder. On ne pouvait donc plus ramener les prix à un taux modéré,

en versant sur le marché de la capitale les quantités accumulées par

l'État. Ce qui manquait plus encore que le grain, c'était la mouture.

Au lieu de 30 mille sacs de farine qu'on s'était proposé d'avoir, afin

d'en présenter tous les jours à la halle une quantité suffisante, on

n'en avait que 15 mille au plus, et ce n'était pas assez pour

maintenir à 70 ou 72 francs la valeur du sac de farine, qui tendait à

monter jusqu'à 120. Au taux qu'on ne voulait pas laisser dépasser, on

était condamné à suffire à toute la consommation de Paris, qui était

de 1,500 sacs par jour, et afin d'y parvenir, il fallait non-seulement

épuiser la réserve en grains, mais employer des moyens extraordinaires

pour la faire moudre. Napoléon, peu soucieux des moyens lorsqu'il

s'agissait d'apaiser la faim du peuple de Paris et d'empêcher qu'il

n'attribuât ses souffrances à la guerre, fit requérir les moulins des

environs, moudre les grains d'autorité, et interdire des achats de

denrées qui se faisaient autour de la capitale pour Nantes et d'autres

villes. Ne réussissant pas, même avec ces procédés violents, à modérer

la hausse, qui était d'autant plus forte qu'on écartait davantage le

commerce, il accorda une indemnité aux boulangers pour les dédommager

de la différence entre le prix auquel il les forçait à vendre le pain,

et le prix réel que ce pain leur coûtait. On distribua encore par ses

ordres, et ceci était plus légitime, des soupes gratuites, toujours

pour faire taire, aux dépens du reste de la France, ce peuple de

Paris, si voisin du maître, et si redouté. Toutefois il menaçait de ne

pas s'en tenir à ces mesures, et parlait de tarifer les grains si la

cherté augmentait. Or, il suffisait d'une telle menace pour aggraver

le mal en éloignant définitivement l'intervention du commerce.

[En marge: Fâcheux effet produit par la formation des cohortes de la

garde nationale.]

[En marge: Mutineries dans plusieurs villes contre la levée des

cohortes.]

La formation des cohortes de la garde nationale était une autre cause

de souffrance et de murmures. On ne croirait pas, ce qui pourtant

était vrai, que Napoléon, rempli de l'idée de sa puissance jusqu'à

provoquer sans nécessité un nouveau conflit avec l'Europe, était en

même temps assiégé par la pensée vague, confuse, mais incessante, d'un

grand danger, et, par exemple, que ses précautions en fait de

fortifications étaient toutes fondées sur la probabilité d'une

invasion du territoire de la France, preuve de la lutte déplorable que

la passion et le génie se livraient dans son âme. Le génie l'éclairant

par intervalles, mais la passion l'entraînant habituellement, il n'en

allait pas moins à son but fatal, et il y marchait agité quelquefois,

jamais retenu. Dans cette disposition d'esprit, il avait pensé que ce

n'était pas assez d'un certain nombre de quatrièmes bataillons,

retirés vides d'Espagne, recrutés en France avec une partie de la

conscription de 1812, et destinés à créer entre le Rhin et l'Elbe une

puissante réserve; que ce n'était pas assez de 130 cinquièmes

bataillons formant, comme on l'a vu, les bataillons de dépôt, remplis

de conscrits de 1811 et de 1812, et constituant dans l'intérieur de

l'Empire une autre réserve des plus imposantes, et il avait voulu y

ajouter 120 mille hommes faits, levés sous le titre de premier ban de

la garde nationale, organisés en cohortes, et pris sur les

conscriptions de 1809, 1810, 1811, 1812, à raison de 30 mille hommes

sur chacune. Pour leur persuader qu'ils étaient purement des gardes

nationaux, on leur avait promis qu'ils ne sortiraient pas de leurs

départements, mais ils n'en voulaient rien croire, et ils se

considéraient tout simplement comme des conscrits des quatre années

précédentes, libres d'après les lois de toute obligation, et néanmoins

recherchés de nouveau pour être _envoyés à la boucherie_, comme on

disait alors. Aussi cette dernière mesure, dont l'utilité, quoique non

sentie, était malheureusement très-réelle, et prouvait dans quel péril

Napoléon avait placé son existence et la nôtre, avait-elle causé une

irritation générale à Metz, à Lille, à Rennes, à Toulouse, et dans

plusieurs autres grandes cités de l'Empire. Il y avait eu dans presque

toutes les villes de véritables mutineries. À Paris même, les jeunes

gens des écoles, animés ordinairement de sentiments belliqueux, mais

exprimant cette fois les dispositions pacifiques de la nation avec la

vivacité de leur âge, avaient poussé dans les cours publics des cris

séditieux contre les nouvelles levées, et chassé avec violence les

agents de la police en les qualifiant du titre exécré de _mouchards_.

[En marge: Nouvel emploi des colonnes mobiles pour faire rejoindre les

réfractaires.]

[En marge: Émeutes en Hollande contre la conscription.]

Ajoutant encore à ces souffrances de tout genre, Napoléon avait

renouvelé dans les départements l'emploi des colonnes mobiles, pour

faire exécuter les lois de la conscription. La masse des réfractaires,

descendue l'année précédente de 60 mille à 20 mille, était remontée

depuis à 40 ou 50 mille, par suite des nombreux appels faits dans les

derniers temps. Il s'agissait de la diminuer encore une fois, et d'en

tirer une vingtaine de mille hommes qui s'en iraient remplir les

cadres des régiments des îles. Il devait en résulter de nouvelles

vexations, de nouveaux cris, de nouvelles causes d'irritation. Les

militaires composant les colonnes mobiles s'établissaient, ainsi que

nous l'avons raconté précédemment, chez les familles des réfractaires,

s'y faisaient loger, nourrir, payer au taux de plusieurs francs par

jour, et les réduisaient souvent à la plus grande misère. Il y avait

tel département où l'on avait extorqué de la sorte jusqu'à 60, 80, et

même 100 mille francs sur les familles les plus pauvres. Quelques

préfets avaient élevé des réclamations, mais le plus grand nombre

s'était tu, et avait fait exécuter la loi à tout risque. Si dans la

France, que sa grandeur au moins dédommageait de pareilles tortures,

on les ressentait vivement, dans les pays récemment réunis, qui n'y

pouvaient voir qu'un moyen de perpétuer leur esclavage, elles devaient

produire un effet funeste. À la Haye, à Rotterdam, à Amsterdam, il y

avait eu des émeutes à l'occasion de la conscription. Dans l'Ost-Frise

on avait assailli et mis en fuite le préfet dirigeant en personne le

travail de la levée. Le prince Lebrun, gouverneur de la Hollande,

ayant intercédé en faveur des délinquants, s'était exposé à être

rudement réprimandé pour sa faiblesse. Napoléon avait voulu que

quelques malheureux, fusillés avec éclat, servissent de leçon à ceux

qui seraient tentés de les imiter: triste leçon, qui leur apprenait à

se soumettre dans le moment, pour se jeter sur nous lorsque nous

aurions toute l'Europe sur les bras!

Dans les départements anséatiques, la répulsion pour les levées de

soldats et de marins était encore plus forte, car si la Hollande

pouvait attendre certains avantages de sa réunion à l'Empire, il n'y

avait pour les villes de Brême, de Hambourg, de Lubeck, qui étaient

les ports naturels de l'Allemagne, aucune convenance à appartenir à la

France, et leurs intérêts étaient aussi froissés que leurs sentiments.

On les avait effrayées, mais non pas soumises, en fusillant un pauvre

patron de barque qui avait conduit des voyageurs à Héligoland. La

ville de Hambourg se couvrait la nuit de placards injurieux que la

police avait la plus grande peine à faire disparaître. La population

tout entière secondait, comme nous l'avons dit, la désertion

non-seulement des Allemands, des Italiens, des Espagnols à notre

service, mais des Français eux-mêmes, et les traitait en amis dès

qu'ils quittaient l'armée. Elle les abritait le jour, les transportait

la nuit, leur faisait passer les fleuves en bateau, et les nourrissait

gratis, pour les ramener dans leur patrie.

[En marge: Insubordination des régiments anséatiques.]

Les régiments anséatiques, composés des anciens soldats au service de

Hambourg, Brême, Lubeck, parmi lesquels on avait introduit un certain

nombre d'officiers français, s'étaient partiellement insurgés.

Quelques compagnies de ces régiments, employées à garder les plages

écartées de la mer du Nord, avaient fait violence aux officiers

fidèles, et s'emparant des barques des pêcheurs, s'étaient réfugiées

dans l'île d'Héligoland. Il avait fallu renvoyer le plus suspect de

ces trois régiments, le 129e, dans l'intérieur, et le placer au milieu

de troupes sûres, sous la main du maréchal Davout. On ne disait rien

de très-satisfaisant ni des troupes hollandaises ni des troupes

westphaliennes, bien que ces dernières fussent de la part du roi

Jérôme l'objet de soins continuels. À Brunswick, ville populeuse,

regrettant son ancien duc, il y avait eu une commotion où plusieurs de

nos soldats avaient été fort maltraités. Le roi Jérôme était

intervenu, afin de punir les coupables avec moins de rigueur, à quoi

Napoléon avait répondu par un ordre du jour, en vertu duquel tout

délit commis contre l'armée française devait être jugé sur-le-champ

par des commissions militaires composées uniquement d'officiers

français[22].

[Note 22: Tout ce qui précède est extrait de la

correspondance du maréchal Davout, et des rapports de police

du duc de Rovigo.]

[En marge: Commencement de haine contre les Français en Italie.]

Si du nord de l'Empire on se reportait au midi, en Italie, par

exemple, les dispositions n'étaient pas meilleures. Aucune liberté

politique, peu d'indépendance nationale, un joug moins déplaisant que

celui des Autrichiens, mais rigoureux à sa manière, la conscription,

les guerres incessantes, la privation de tout commerce, la brouille

avec l'Église, finissaient par rendre ennemis de la France les

Italiens, qui d'abord s'étaient donnés à elle avec le plus

d'entraînement. Il est vrai qu'en Lombardie, où le gouvernement du

prince Eugène se montrait doux, équitable, régulier, où il remplaçait

d'ailleurs le gouvernement fort dur de la maison d'Autriche, on était

assez calme; il est vrai encore qu'en Piémont (Gênes exceptée, qui

soupirait après l'ouverture des mers) on commençait à s'habituer à la

France, et qu'on lui pardonnait un peu plus qu'ailleurs d'être aussi

belliqueuse; mais en Toscane, où l'on avait horreur de la guerre, où

l'on avait toujours vécu sous un gouvernement italien, doux, sage et

philosophe, où commençait à régner l'esprit de l'Italie méridionale,

où le clergé avait une certaine influence; à Rome, où le peuple était

inconsolable de la papauté perdue, où l'antipathie pour les maîtres

ultramontains était aussi forte que dans les Calabres, la haine était

peu dissimulée, et là comme dans le reste de l'Empire, un revers

pouvait faire éclater un soulèvement général. Il suffisait, pour le

produire, de la présence de la moindre troupe anglaise.

[En marge: Conclusion singulière que Napoléon tire de l'état des

esprits en Europe.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 32 / 42 段